Les navires espagnols et anglais s’accrochent les uns aux autres, deux

par deux, avec des crampons et des chaînes de fer, et l’on se bat à

l’abordage. Après diverses alternatives, le roi d’Angleterre et le

prince de Galles, son fils, montent sur deux vaisseaux ennemis qu’ils

ont conquis après une lutte acharnée; ils sont forcés d’abandonner

leurs propres navires qui ont été horriblement maltraités et font

eau de toutes parts. _La Salle du Roi_ allait être emmenée par les

Espagnols, qui l’avaient accrochée, sans le dévouement d’un valet de

Robert de Namur, nommé Hennequin, qui, en sautant à bord du navire

ennemi, parvient à couper les cordes qui soutiennent les voiles. Le

vaisseau espagnol ne peut plus avancer, et Robert de Namur le prend à

l’abordage. Bref, les Espagnols perdent quatorze[144] de leurs navires;

les autres parviennent à se sauver. La flotte victorieuse rentre à Rye

et à Winchelsea. Édouard va rejoindre sa femme qui l’attend dans un

château situé à deux lieues de là et qui est fort inquiète, car les

habitants de cette partie des côtes d’Angleterre ont vu le combat du

haut des falaises. P. 92 à 98, 324 à 328.

[144] D’après Robert de Avesbury (p. 185), les Espagnols

perdirent vingt-quatre vaisseaux à la bataille navale de

Winchelsea.

Geoffroi de Charny surprend Aimeri de Pavie dans un petit château de la

marche de Calais, nommé Frethun[145], qui lui avait été donné par le

roi d’Angleterre, et le fait mettre à mort à Saint-Omer, pour le punir

de sa trahison. P. 98, 99, 328 à 330.

[145] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Calais. Geoffroi

de Charny était encore prisonnier en Angleterre le 20 décembre

1350 (Rymer, vol. III, p. 212); et le parfait payement de sa

rançon dut être réglé au mois d’août 1351 au plus tôt (v. plus

haut, p. XXXIV, note 1). D’un autre côté, ce chevalier, après

sa mise en liberté, ne fut envoyé de nouveau sur la frontière

de Calais qu’en février 1352 (Bibl. nat., _Titres scellés_,

vol. 29). Par conséquent, si ce fut Geoffroi qui surprit à

Frethun Aimeri de Pavie, cet événement eut lieu sans doute au

commencement de 1352.

CHAPITRE LXXI.

1348. RAVAGES DE LA PESTE.--1349. DÉMONSTRATIONS DE PÉNITENCE DES

FLAGELLANTS; EXTERMINATION DES JUIFS DANS TOUS LES PAYS DE L’EUROPE

EXCEPTÉ À AVIGNON ET SUR LE TERRITOIRE PAPAL[146] (§ 330).

[146] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, p. 154.

En ce temps éclate une peste qui fait mourir le tiers de la

population[147]. Pour apaiser la colère de Dieu, il surgit alors en

Allemagne[148] une secte dont les adeptes se fouettent le dos et les

épaules jusqu’au sang avec des courroies garnies d’aiguillons de fer;

d’où on les appelle flagellants. Ils chantent des complaintes[149] sur

la Passion, et vont de ville en ville, en faisant pénitence, pendant

trente-trois jours, parce que Jésus-Christ alla sur terre pendant

trente-trois ans. Ces pénitences font cesser les ravages de la peste

en beaucoup d’endroits; mais le roi de France interdit aux flagellants

l’entrée de son royaume, et le pape lance des bulles d’excommunication

contre eux.--On arrête alors les Juifs par toute l’Europe, on les

brûle et on confisque leurs biens, excepté à Avignon et en la terre

de l’Église, sous les ailes du pape. Une prédiction avait annoncé

aux Juifs, cent ans auparavant, qu’ils seraient détruits quand on

verrait apparaître des gens armés de verges de fer. L’apparition des

flagellants explique le sens de cette prédiction. P. 100, 101, 330 à

332.

[147] La peste de 1348 fut un de ces nombreux cas de peste

asiatique qui sont venus à diverses reprises fondre sur

l’Europe. «Dicta autem mortalitas, dit Jean de Venette, _inter

incredulos inchoavit_, deinde ad Italiam venit; postea montes

pertransiens ad Avinionem accessit....» (_G. de Nangis_, édit.

Géraud, t. II, p. 212.) Simon de Covins, astronome du temps,

attribua cette peste à l’influence des astres (voyez un article

de M. Littré, _Bibl. de l’École des Chartes_, t. II, p. 208

et suiv.). Dans le nord de la France, la peste sévit d’abord

à Roissy (Seine-et-Oise, arr. Pontoise, c. Gonesse); elle

fit périr cinquante mille personnes à Paris et seize mille à

Saint-Denis, et continua ses ravages pendant un an et demi

(_Grandes Chroniques_, t. V, p. 485 et 486). En Angleterre comme

en France, la peste commença par le sud; elle éclata d’abord vers

le 1er août 1348 dans le comté de Dorset; elle exerça ensuite de

tels ravages à Londres que, de la Purification à Pâques 1349, on

enterra deux cents cadavres par jour dans un nouveau cimetière

près de Smiethfield sur l’emplacement duquel s’élève aujourd’hui

l’école-hospice, jadis couvent, de Charterhouse. De Londres, la

peste gagna le nord de l’Angleterre et l’Écosse où elle ne cessa

ses ravages que vers la Saint-Michel 1349 (Robert de Avesbury,

_Hist. Ed. III_, p. 177 à 179). Comme il arrive toujours, la

peste de 1348 frappa surtout les classes nécessiteuses. La

plupart des ouvriers et domestiques étant morts de la peste,

ceux qui avaient survécu eurent l’idée de profiter de leur petit

nombre pour se faire donner des gages et des salaires plus

élevés. Édouard III mit bon ordre à ce qu’il considérait comme

un abus, par ordonnance du 18 novembre 1350 (Rymer, vol. III, p.

210 et 211). La Faculté de Médecine de Paris rédigea en 1349 un

mémoire sur la peste de 1348; il est conservé au dép. des mss.

de la Bibl. nat., fonds latin, n° 11227. M. le docteur Michon a

publié en 1860 sur cette épidémie un travail capital intitulé:

_Documents inédits sur la grande peste de 1348_ (_consultations

de la Faculté de Paris, d’un médecin de Montpellier, description

de G. de Machaut_), par L. A. Joseph Michon, in-8º, 99 p., Paris,

J. B. Baillière.

[148] La Hollande, la Flandre et le Brabant furent le berceau

de la secte des flagellants. Cf. Robert de Avesbury, p. 179;

_Grandes Chroniques_, t. V, p. 492 et 493; G. de Nangis, t. II,

p. 216 à 218.

[149] Voyez deux chansons des flagellants dans Le Roux de Lincy,

_Recueil des chants historiques français_, première série, p. 237

et suiv.

CHAPITRE LXXII.

1350. AVÉNEMENT DU ROI JEAN.--1351. VICTOIRE DES ANGLAIS PRÈS

DE TAILLEBOURG; SIÉGE ET PRISE DE SAINT-JEAN-D’ANGÉLY PAR LES

FRANÇAIS.--COMBAT DES TRENTE.--ESCARMOUCHE D’ARDRES ET MORT D’ÉDOUARD

DE BEAUJEU.--1352. AVÉNEMENT D’INNOCENT VI.--1350. EXÉCUTION DE

RAOUL, COMTE D’EU ET DE GUINES.--1352. VENTE DU CHÂTEAU DE GUINES AUX

ANGLAIS.--1351. FONDATION DE L’ORDRE DE L’ÉTOILE[150] (§§ 331 à 342).

[150] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap. LXXXV à

LXXXVII, LXXXIX, p. 157 à 168, 173 à 175.

Mort de Philippe de Valois, avénement du roi Jean[151]. Le nouveau

roi[152], aussitôt après son couronnement à Reims, fait mettre en

liberté ses cousins Jean et Charles d’Artois, fils de Robert d’Artois,

détenus en prison, et comble de faveurs ses deux cousins germains,

Pierre, duc de Bourbon, et Jacques de Bourbon, comte de la Marche. Il

quitte Paris avec un train magnifique, prend le chemin de la Bourgogne,

et se rend à Avignon[153] où le pape Clément VI et le sacré collége

donnent des fêtes en son honneur. D’Avignon, il va passer une quinzaine

de jours à Montpellier[154] d’où il se dirige vers le Poitou[155].

Il convoque à Poitiers ses gens d’armes placés sous les ordres de

Charles d’Espagne, connétable, d’Édouard de Beaujeu et d’Arnoul

d’Audrehem[156], maréchaux de France, et vient mettre le siége devant

Saint-Jean-d’Angély, dont les habitants appellent à leur secours le roi

d’Angleterre. P. 100 à 103, 332 à 334.

[151] Philippe de Valois mourut le dimanche 22 août 1350 à

Nogent-le-Roi près Coulombs (auj. Nogent-Eure-et-Loir, ar.

Dreux). Jean II fut couronné à Reims le dimanche 26 septembre

suivant (p. 400 de ce volume). Le château de Nogent-le-Roi

appartenait au roi de Navarre, mais Philippe de Valois mourut

sans doute à l’abbaye de Coulombs d’où le roi Jean a daté des

lettres de rémission du mois d’août 1350 (JJ80, p. 31).

[152] Quelques-uns de nos lecteurs s’étonneront peut-être

des développements que nous donnons à ces notes. C’est que

malheureusement beaucoup des erreurs, même grossières, que nous

relevons dans les Chroniques de Froissart se retrouvent dans

les ouvrages les plus estimés. Il faut bien le dire, l’histoire

du quatorzième siècle, dans ses deux parties essentielles, la

chronologie et la géographie, reste encore en grande partie à

faire. Il n’entre pas dans notre plan de signaler les erreurs

qui ont pu échapper à nos prédécesseurs; nous croyons seulement

qu’il importe de donner une fois pour toutes l’idée de ces

lacunes dont nous parlons; à ce titre, nous citerons les lignes

suivantes que les auteurs de l’_Art de vérifier les dates_ (t.

I, p. 598) ont consacrées aux deux premières années du règne du

roi Jean: «Nos armes n’avaient aucun succès contre les Anglais.

Cette même année (1351), ils se rendirent maîtres de Guines au

mois de septembre par la trahison de Beaucaurroy, lieutenant

de la place, qui expia ce crime par une mort honteuse. Aimeri

de Pavie, commandant de Calais, qui avait séduit Beaucaurroy,

voulut surprendre l’année suivante Saint-Omer où commandait

Charny. Il est pris lui-même dans une embuscade, et Charny le

fait écarteler. Le roi d’Angleterre n’avait pas ainsi traité

Charny, comme on l’a vu, lorsqu’ayant engagé l’an 1348 ce même

Aimeri à lui livrer Calais, il fut surpris au moment où il allait

s’emparer de la place. Édouard lui ayant pardonné généreusement,

Charny, par reconnaissance, devait user de la même générosité.»

Les Bénédictins ont commis dans ce peu de lignes presque autant

d’erreurs qu’ils ont avancé de faits. Ce n’est pas au mois de

septembre 1351, mais en 1352, entre le 6 et le 22 janvier, que

les Anglais s’emparèrent par surprise du château de Guines. C’est

Robert de Herle, et non Aimeri de Pavie, qui était capitaine de

Calais lorsque le Lombard, devenu simple châtelain de Frethun,

fut surpris à son tour par Geoffroi de Charny. Enfin, la

tentative de ce dernier contre Calais eut lieu, non en 1348, mais

dans la nuit du 31 décembre 1349 au 1er janvier 1350.

[153] Le roi Jean se mit en route pour Avignon dans les derniers

jours de novembre 1350. Le dernier jour de novembre, il passait

à Chateauneuf-sur-Loire (Loiret, ar. Orléans); il était arrivé à

Villeneuve-lès-Avignon (Gard, arr. Uzès, sur la droite du Rhône)

le 23 décembre (JJ80, p. 867; JJ81, p. 166, 167, 237, 760, 203,

460).

[154] Le roi de France, arrivé de Beaucaire à Montpellier le 7

janvier 1351, tint le lendemain 8 dans cette ville les états

généraux de la province où avaient été convoqués les prélats,

barons et communes des sénéchaussées de Toulouse, Carcassonne,

Beaucaire et Rouergue, les évêques d’Agde, Béziers, Lodève,

Saint-Papoul, Lombez et Comminges (dom Vaissette, _Hist. du

Languedoc_, t. IV, p. 272). La présence de Jean à Montpellier du

9 au 21 janvier est attestée par divers actes (JJ80, p. 466, 761,

149, 759, 269, 532, 763, 356, 456, 457, 458). Le roi de France

fit une excursion à Aigues-Mortes le 22 janvier et jours suivants

(JJ80, p. 463, 459, 749, 771); il était le 26 (JJ80, p. 318, 455,

476) de retour à Villeneuve, où il donnait un tournoi magnifique

et séjournait de nouveau jusque vers les premiers jours de

février (JJ80, p. 476, 472, 587, 568).

[155] Le roi Jean ne se dirigea pas vers le Poitou, mais il

regagna directement Paris, où le rappelaient les états généraux

de la Languedoil et de la Languedoc convoqués pour le 16 février

1351, convocation qui fut, il est vrai, prorogée au 15 mars

suivant. Au retour, il passa par Lyon, où il se trouvait le

7 février (JJ80, p. 216, 372); il était rentré à Paris le 19

février au plus tard (JJ80, p. 212).

[156] Froissart a commis une erreur en donnant dès cette époque

à Arnoul d’Audrehem le titre de maréchal de France. Le sire

d’Audrehem prit en effet, comme le dit notre chroniqueur, une

part active à la campagne des Français en Saintonge pendant la

première moitié de 1351, mais il n’était alors que capitaine du

comté d’Angoulême pour Charles d’Espagne. Nous avons des lettres

données à Angoulême le 5 janvier 1350 par Arnoul d’Audrehem,

_chevalier du roi et capitaine souverain deputé ou comté

d’Angoulesme_ (JJ78, p. 87), et le 24 avril 1351 par le même

Arnoul d’Audrehem, _capitaine et gouverneur du comté d’Angoulesme

pour Charles d’Espagne_ (JJ84, p. 224). Fait prisonnier au combat

de Saintes, Arnoul d’Audrehem fut nommé maréchal de France après

la mort d’Édouard de Beaujeu, entre le 21 et le 30 juin 1351.

Il avait été mis en liberté et se trouvait à Paris dès le 25

mai, jour où dans l’hôtel des hoirs feu Vincent du Castel, près

la porte Saint-Honoré, lui et Jeanne de Hamelincourt sa femme

se firent une donation entre vifs de tous leurs biens meubles

et immeubles; il n’est encore qualifié dans cet acte que _noble

homme et puissant Mgr Arnoul d’Odeneham, chevalier, seigneur du

dit lieu_, et dans la confirmation, en date du 21 juin suivant,

de la dite donation, on l’appelle simplement _dilectum et

fidelem militem et consiliarium nostrum_ (JJ80, p. 495). Mais

dans une donation que le roi Jean lui fit à Saint-Ouen au mois

de juin 1351 de la ville et du château de Wassigny (Aisne, ar.

Vervins), on donne déjà à Arnoul d’Audrehem le titre de _maréchal

de France_ (JJ81, p. 110). Le P. Anselme s’est donc trompé en

faisant dater la promotion d’Arnoul d’Audrehem comme maréchal de

France du mois d’août 1351. V. _Hist. généal._, t. VI, p. 751 et

752.

Jean de Beauchamp[157] et quarante autres chevaliers anglais, envoyés

au secours de Saint-Jean-d’Angély, débarquent à Bordeaux à la tête de

trois cents hommes d’armes et de six cents archers. Ces forces, réunies

à celles des seigneurs d’Albret, de Mussidan et des autres chevaliers

gascons du parti anglais, s’élèvent à cinq[158] cents lances, quinze

cents archers et trois mille brigands à pied. Gascons et Anglais

franchissent la Garonne, passent à Blaye et arrivent à une journée de

distance de la Charente, en vue du pont de Taillebourg. Les Français,

qui assiégent Saint-Jean-d’Angély, ont envoyé un détachement garder

ce pont sous les ordres de Jean de Saintré, de Guichard d’Angle, de

Boucicaut et de Gui de Nesle[159]. A la vue de ce détachement, les

Anglais veulent rebrousser chemin, mais les Français s’élancent

à leur poursuite. Un combat s’engage qui tourne à l’avantage des

Anglo-Gascons. Tous les Français sont tués ou pris[160]. Les Anglais

qui ne se sentent pas en mesure, malgré ce succès, de faire lever le

siége de Saint-Jean-d’Angély, retournent à Bordeaux avec leur butin et

de bons prisonniers tels que Gui de Nesle, dont par la suite ils ne

tirèrent pas moins de cent mille moutons. P. 103 à 108, 334 à 336.

[157] D’après Robert de Avesbury, les forces anglo-gasconnes,

envoyées au secours de Saint-Jean-d’Angély, étaient commandées

par le sire d’Albret. _Hist. Ed. III_, p. 186.

[158] L’historien du règne d’Édouard III, qui tend à diminuer

l’effectif des forces anglaises, toutes les fois qu’il s’agit

d’une affaire où elles ont donné, ne prête que six cents hommes

d’armes au sire d’Albret. _Ibid._

[159] Nous avons des lettres de Gui de Nesle, sire de Mello,

maréchal de France, lieutenant du roi en Poitou, Limousin,

Saintonge, Angoumois et Périgord par deçà Dordogne, datées de

Niort le 4 novembre 1349 (JJ78, p. 87), le 18 décembre 1350

(JJ80, 577), de Chizé (Deux-Sèvres, arr. Melle, c. Brioux) le 19

février 1351 (JJ81, p. 118). Par acte daté de Paris le 16 mars

1351 «presente domino constabulario» (Charles d’Espagne), le

roi Jean donne à son amé et féal ch{er} et c{er} Gui de Nesle,

maréchal de France, mille livres tournois de rente annuelle sur

les forfaitures qui viendront à échoir (JJ83, p. 344).

[160] D’après Robert d’Avesbury, ce combat se livra près de

Saintes, le 8 avril 1351, et trois cents chevaliers français

y furent faits prisonniers (_Hist. Ed. III_, p. 186 et 187).

D’après les Grandes Chroniques de France (v. p. 401 de ce

volume), cette affaire eut lieu le 1er avril 1351; et Gui de

Nesle, maréchal de France, Guillaume son frère, Arnoul d’Audrehem

tombèrent au pouvoir des Anglais. Ce qui est certain, c’est que

le combat de Saintes eut lieu avant le mois de juin 1351, puisque

Gui de Nesle avait déjà recouvré sa liberté, sous caution ou

autrement, à cette date, comme on le voit par des lettres du roi

Jean données à Paris _en juin_ 1351, _presente Guidone de Nigella

marescallo Francie_ (JJ80, p. 552). On lit dans d’autres lettres

datées du Val Coquatrix le 15 juillet 1351 que le roi Jean donne

à Gui de Beaumont, pour l’aider à payer sa rançon, trente huit

arpents de bois dans la forêt de Halate «cum prædictus miles

nuper cum dilecto et fideli milite et marescallo nostro Guidone

de Nigella, cujus dictus Guido de Bellomonte marescallus erat,

in nostro servicio in partibus Xantonensibus per regni nostri

inimicos captus fuerit et adhuc eorum prisonarius existat» (JJ80,

p. 719). D’un autre côté, ce combat se livra, comme le dit Robert

d’Avesbury, près de Saintes, car nous lisons dans des lettres

de rémission accordées par Gui de Nesle le 24 septembre 1351 à

Renoul de Saint-Pardoulf, écuyer, que le dit Renoul avait été

_pris darrainement en la bataille de Sainctes_ (JJ81, p. 62).

Sismondi, M. H. Martin et tous les historiens contemporains se

trompent donc à la suite de Froissart en plaçant l’affaire de

Saintes à l’époque où le roi Jean vint en Poitou et en Saintonge

pour renforcer le siége de Saint-Jean-d’Angély, c’est-à-dire au

mois d’août 1351. V. Sismondi, t. X, p. 392 et 393, et M. H.

Martin, éd. de 1839, t. V, p. 450.

Le roi Jean apprend à Poitiers[161] la déconfiture de Taillebourg;

il est fort irrité à cette nouvelle et vient en personne devant

Saint-Jean-d’Angély pour renforcer le siége. Les assiégés sollicitent

et obtiennent une trêve de quinze jours, à la condition qu’ils

se rendront, s’ils ne sont pas secourus dans cet intervalle. A

l’expiration de cette trêve, le 7 août[162] 1351, Saint-Jean-d’Angély

ouvre ses portes au roi de France. P. 108, 109, 337.

[161] L’affaire de Saintes eut lieu, comme nous venons de le

voir, dans les premiers jours d’avril 1351, et le roi Jean

n’était pas alors à Poitiers. Il est même fort douteux que le

siége fût déjà mis devant Saint-Jean-d’Angély à cette date.

La noblesse de la sénéchaussée de Beaucaire, placée sous les

ordres de Guillaume Rolland, sénéchal de ce pays, ne servit _en

Poitou_, sous Charles d’Espagne, connétable de France, que de la

_mi-juillet_ à la mi-septembre 1351 (dom Vaissette, _Hist. du

Languedoc_, t. IV, p. 274). Nous avons des lettres de Charles

d’Espagne, connétable de France, lieutenant du roi entre Loire

et Dordogne, datées _de ses tentes devant Saint-Jean-d’Angély,

le 26 juillet 1351_ (JJ81, p. 575), _du siége devant

Saint-Jean-d’Angély, le 30 août 1351_ (JJ82, p. 202).

[162] La dernière pièce, citée dans la note précédente, prouve

que la reddition de Saint-Jean-d’Angély n’a pu avoir lieu le 7

août, puisque Charles d’Espagne assiégeait encore cette ville

le 30 août 1351. Dans tous les cas, cette reddition n’aurait

pu être faite au roi Jean, qui était encore à Chanteloup (auj.

hameau de Saint-Germain-lès-Arpajon, Seine-et-Oise, ar. Corbeil,

c. Arpajon) le 10 août 1351 (JJ81, p. 160). Le roi de France

ne dut arriver devant Saint-Jean-d’Angély qu’à la fin d’août;

il délivra des lettres de rémission le 29 août 1351 à Jean de

Pontallier, chevallier, _in tentis nostris ante Sanctum Johannem

Angeliacensem_ (JJ81, p. 917). D’après les Grandes Chroniques (v.

p. 401 de ce volume), Saint-Jean-d’Angély se rendit au mois de

septembre. La reddition de cette ville dut avoir lieu entre le 29

août et le 5 septembre; à cette dernière date, le roi de France

avait déjà repris le chemin de Paris, comme on le voit par des

lettres datées de Niort le 5 septembre 1351, auxquelles Jean fit

apposer le sceau de son cousin Charles d’Espagne _in nostrorum

magni et secreti absencia_ (JJ81, p. 145). Jean était de retour à

Paris au plus tard le 17 septembre (JJ81, p. 935).

Après la reddition de Saint-Jean-d’Angély, le roi Jean retourne

à Paris, tandis que Jean de Beauchamp et les siens repassent en

Angleterre où ils emmènent leurs prisonniers. De retour à Londres,

Jean de Beauchamp[163] est nommé, en récompense du succès qu’il a

remporté près de Taillebourg, capitaine et gouverneur de Calais. Le

roi de France, de son côté, envoie à Saint-Omer Édouard, seigneur de

Beaujeu[164], pour garder la frontière contre les Anglais. P. 110, 337.

[163] Jean de Beauchamp était capitaine du château de Calais dès

le 19 juillet 1348 (Rymer, vol. III, p. 165). Fait prisonnier à

l’affaire d’Ardres, au commencement de juin 1351, il fut remplacé

le 20 de ce mois par Robert de Herle (_Ibid._, p. 222).

[164] Édouard, sire de Beaujeu, maréchal de France depuis 1347

par la démission de Charles, sire de Montmorency, ne fut pas

envoyé à Saint-Omer après la reddition de Saint-Jean-d’Angély,

puisque, comme nous le verrons, il était certainement mort avant

le 30 juin 1351.

Combat des Trente. Trente gens d’armes, bretons et français, partisans

de Charles de Blois, sous les ordres de Robert de Beaumanoir,

châtelain de Josselin, se battent en vertu d’une convention et dans

des conditions réglées à l’avance contre trente soudoyers anglais,

allemands et bretons, partisans de la comtesse de Montfort, commandés

par Bramborough, châtelain de Ploërmel[165]. A la première passe,

quatre Français et deux Anglais sont tués. On suspend la lutte pour

prendre quelques instants de repos; puis le combat recommence. A

la seconde passe, les Français prennent le dessus: Bramborough est

tué avec huit de ses compagnons; les autres se rendent. Robert de

Beaumanoir et les Français survivants emmènent leurs prisonniers à

Josselin et les mettent à rançon courtoise, dès que leurs blessures

sont guéries, car il n’y a personne, d’un côté comme de l’autre, qui

n’ait été blessé. P. 110 à 115, 338 à 340.

[165] Ce combat passe pour s’être livré le 27 mars, quatrième

dimanche de carême 1351, sur le territoire de la commune de

la Croix-Helléan (Morbihan, ar. Ploërmel, c. Josselin, à 10

kil. de Ploërmel). Une pyramide de granit a été élevée en 1823

en remplacement du _Chêne de Mivoie_, à 150 mètres environ de

l’endroit où se livra le combat. Une croix, reconstruite après la

Révolution avec les débris d’une croix plus ancienne, porte une

vieille inscription commémorative de ce fait d’armes (art. de M.

Rosenzweig dans le Dictionnaire de la France de M. A. Joanne).

Le combat des Trente a donné lieu à un curieux poëme, publié en

1819 par Fréminville, en 1827 par Crapelet, et enfin par Buchon.

V. l’ouvrage intitulé: _Le Combat de trente Bretons contre

trente Anglais, d’après les documents originaux des quatorzième

et quinzième siècles, suivi de la biographie et des armes des

combattants_, par Pol de Courcy. Saint-Brieuc, 1857, impr.

Prud’homme, in-4º, 76 p., 3 pl.

«Vingt-deux ans[166] après le combat des Trente, ajoute Froissart,

je vis assis à la table du roi Charles de France un chevalier qu’on

appelait Yvain Charuel. Comme il avait pris part à ce combat, on

l’honorait par-dessus tous les autres. On voyait bien du reste, à

son visage, qu’il savait ce que valent coups d’épées, de haches et de

dagues; car il était très-balafré. Il me fut dit vers ce même temps que

messire Enguerrand de Hesdin avait été lui aussi l’un des Trente, et

que c’était là l’origine de la faveur dont il jouissait auprès du roi

de France. Ce glorieux fait d’armes se livra entre Ploërmel et Josselin

le 27 juillet 1351.» P. 341.

[166] Ce curieux passage est emprunté au ms. B6 dont le texte est

très-corrompu. Peut-être le copiste a-t-il mis un X de trop, et

faut-il lire: «XII ans puissedy» au lieu de: «XXII ans puissedy,»

ce qui placerait ce séjour de Froissart à Paris vers 1364, au

lieu de 1374. C’est précisément en cette année 1364 que, d’après

un fragment de compte découvert par M. Caffiaux, Froissart

rapporta de Paris des nouvelles d’un procès de la ville de

Valenciennes pendant devant le Parlement «.... pour yaus moustrer

les nouvielles que Froisars avoit rapportées au prouvost et as

jurés dou plait que li ville a à Paris à l’encontre Monseigneur.»

Compte de 1364. V. _Nicole de Dury_, par H. Caffiaux,

Valenciennes, 1866, in-12, p. 34 et 100.

Chroniques de J. Froissart, tome 04/13 · 第 4 / 41 段