Philippe de Valois apprend que la position des habitants et de la

garnison de Calais est de plus en plus critique[94]; il quitte Arras

et prend le chemin de Hesdin[95], où il s’arrête pour attendre ceux

de ses gens d’armes qui ne l’ont pas encore rejoint; puis il passe à

Blangy[96], à Fauquembergue[97], à Thérouanne[98], traverse le pays

qu’on appelle l’_Alequine_[99], et vient camper sur la hauteur de

Sangatte[100], entre Wissant et Calais. P. 46, 47, 274 à 276.

[94] Le roi de France reçut sans doute à Arras l’admirable

lettre que lui adressa Jean de Vienne dans le courant du mois

de juin 1347. Les Anglais interceptèrent une copie de cette

lettre le 26 juin, et voici dans quelles circonstances. Le

lendemain de la Saint-Jean (25 juin 1347), les comtes de

Northampton et de Pembroke surprirent, à la hauteur du Crotoy,

une flotte de quarante-quatre vaisseaux français envoyés pour

ravitailler Calais et la mirent en déroute. Le 26, à l’aube du

jour, les Anglais s’emparèrent d’une embarcation, montée par des

Génois, qui essayait de sortir du port du Crotoy. Le Génois qui

commandait cette embarcation, n’eut que le temps de jeter à la

mer, attachée à une hache, une lettre très-importante adressée

par Jean de Vienne, capitaine de Calais, au roi de France, pour

lui exposer sa détresse et celle des habitants de Calais; on la

retrouva à marée basse. «Sachiés, disait Jean de Vienne, que ly

_n’ad rieus qui ne soit tut mangé et lez chiens et les chates

et lez chivaux si qe de vivere nous ne poions pluis trover en

la ville si nous ne mangeons chars des gentz_, qar autrefoiz

vous avez escript que jeo tendroy la ville taunt que y aueroit

à mangier; sy sumes à ces points qe nous n’avoms dount pluis

vivere. Si avons pris accord entre nous que, _si n’avoms en

brief socour, que nous issiroms hors de la ville toutz à champs

pour combatre, pour vivre ou pour morir_, qar nous avoms meulz à

morir as champs honourablement que manger l’un l’autre.» (Robert

de Avesbury, _Hist. Ed. III_, p. 157 et 158.) Si l’on songe que

ces lignes étaient écrites dès le mois de juin et que Calais

se rendit seulement le 3 août, on ne saurait trop admirer la

résistance vraiment héroïque de Jean de Vienne, de la garnison et

des bourgeois de Calais.

[95] Philippe de Valois s’arrêta en effet assez longtemps

à Hesdin (auj. Vieil-Hesdin, Pas-de-Calais, arr.

Saint-Pol-sur-Ternoise, c. le Parcq); car, arrivé dans cette

ville dès la fin de juin (JJ68, p. 335), il y était encore le

10 juillet (JJ68, p. 321), il campa ensuite près d’Auchy (auj.

Auchy-lès-Hesdin, au nord-est de Hesdin; JJ68, p. 337), et il

était devant _la Coupele_ (auj. Coupelle-vieille, Pas-de-Calais,

arr. Montreuil-sur-Mer, c. Fruges, entre Hesdin au nord et

Fauquembergue an sud) les 17 et 18 juillet (JJ68, p. 288 et 289).

[96] Auj. Blangy-sur-Ternoise, Pas-de-Calais, arr.

Saint-Pol-sur-Ternoise, c. le Parcq.

[97] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer. Philippe de Valois était

campé près de Fauquembergue le 20 juillet (JJ68, p. 316).

[98] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Aire-sur-la-Lys.

[99] Alquines est aujourd’hui un village du Pas-de-Calais, arr.

Saint-Omer, c. Lumbres. Froissait se sert, en plusieurs passages

de ses Chroniques, du mot _Alequine_ pour désigner l’ancien

pays des Morins. Philippe de Valois était près d’Ausques (auj.

Nordausques, Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Ardres, sur la

voie romaine de Leulingue, au nord-ouest de Saint-Omer et au

sud-est de Guines), le 24 juillet (JJ68, p. 299{2} et 310), le

même jour entre Ausques et Tournehem (JJ68, p. 299{2}), enfin

près de Guines (Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, à trois

lieues environ au sud de Calais) le 26 juillet (JJ68, p. 261).

[100] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Calais, à 10 kil.

de cette ville. Ce que Froissart appelle le _mont de Sangatte_

est une falaise haute de 134 mètres, située entre la mer et

de vastes marécages, aujourd’hui desséchés en partie. Puisque

Philippe de Valois était encore à Guines le 26, il ne put arriver

à Sangatte que le vendredi 27 juillet au plus tôt: c’est du reste

la date donnée par Édouard III lui-même dans une lettre rapportée

par Robert de Avesbury: «ceo darrein vendredy proschein devant le

goul d’aust.» _Hist. Ed. III_, p. 163.

Les assiégeants ont eu soin d’établir leurs campements dans une

situation si favorable à la défense qu’on ne peut s’approcher d’eux,

pour les attaquer, que par trois côtés: ou, par le grand chemin[101]

qui va tout droit à Calais, ou par les dunes qui bordent le rivage de

la mer, ou par Guines[102], Marck[103] et Oye[104], mais les routes

qui vont en ligne directe de ces trois forteresses à Calais sont

impossibles à suivre, tant elles sont coupées de fossés, de fondrières

et de marécages. Du côté le plus accessible, il n’y a qu’un pont où

l’on puisse passer, qu’on appelle le pont de Nieuley[105]. Le roi

d’Angleterre fait ranger en ligne tous ses navires sur la grève et

charge les bombardiers, les arbalétriers, les archers qui montent ces

navires, de garder le passage des dunes. Quant au pont de Nieuley, le

comte de Derby en garde l’entrée à la tête d’une troupe de gens d’armes

et d’archers, afin d’en interdire l’accès aux Français et de ne leur

laisser d’autre moyen d’approche que des marais impraticables. En même

temps, à l’appel d’Édouard III, les Flamands du Franc, de Bruges, de

Courtrai, d’Ypres, de Gand, de Grammont, d’Audenarde, d’Alost et de

Termonde, passent la rivière[106] de Gravelines et se postent entre

cette ville et Calais. Grâce à ces mesures, l’investissement est si

complet qu’un oiselet n’aurait pu s’échapper sans être aussitôt arrêté

au passage. P. 47, 48, 276, 277.

[101] Froissart veut sans doute désigner ici l’antique voie de

communication, marquée sur la carte de Cassini comme _Chemin de

Leulingue, ancienne route des Romains_, qui aboutit à Sangatte et

dont une prolongation va tout droit, comme dit le chroniqueur, de

Sangatte à Calais.

[102] Guines est au sud de Calais; Marck et Oye sont à l’est de

cette ville, du côté de la Flandre.

[103] Pas-de-Calais, arr. Boulogne-sur-Mer, c. Calais.

[104] Pas-de-Calais, arr. Saint-Omer, c. Audruicq.

[105] Le pont de Nieuley devait être situé, comme nous l’avons

dit plus haut, non loin de l’emplacement du fort actuel de

Nieuley, au sud-ouest de Calais, près de la _basse ville_, du

côté de Sangatte. Ce pont était jeté sur la rivière de Hem qui,

des environs d’Ardres où elle prend sa source, passe à Guines et

vient se jeter dans la mer à Calais.

[106] La rivière de Gravelines est l’Aa.

Entre la hauteur de Sangatte et la mer s’élève une haute tour, entourée

de doubles fossés, où se tiennent trente-deux archers anglais pour

interdire le passage des dunes aux Français. Les gens de la communauté

de Tournai aperçoivent cette tour, s’en emparent après un assaut

meurtrier, et la jettent par terre aux applaudissements des Français.

P. 48, 49, 277, 278.

Les seigneurs de Beaujeu et de Saint-Venant, qui sont allés, aussitôt

après l’arrivée des Français à Sangatte, examiner la position des

Anglais, déclarent au roi que cette position leur paraît inexpugnable.

Philippe de Valois envoie le lendemain Geoffroi de Charny, Eustache

de Ribemont, Gui de Nesle et le seigneur de Beaujeu, offrir la

bataille au roi d’Angleterre en tel lieu qui serait choisi par quatre

chevaliers de l’un et l’autre parti. Édouard refuse d’accepter cette

proposition[107]. P. 49 à 51, 278 à 281.

[107] D’après la lettre d’Édouard III déjà citée, ce défi ne fut

porté que le mardi 31 juillet, après trois jours de négociations

infructueuses. «Et puis le marsdi vers le vespre, viendrent

certayns graunts et chivalers de part nostre adversarie, à la

place du treté, et offrirent à nos gentz la bataille de part

nostre adversarie susdit par ensy que noz vousissoms venir hors

le marreis, et il nous durroit place convenable pur combatre,

quele heure qe nous pleroit, entre cele heure et vendredy à soir

proschein suaunt (3 août); et vorroient que quatre chivalers de

noz et aultre quatre de lor esleirent place covenable pur l’une

partie et pur l’autre.» Le roi d’Angleterre prétend qu’il fit

répondre dès le lendemain mercredi 1er août à Philippe de Valois

qu’il acceptait son défi; Jean le Bel (t. II, p. 130 et 131) et

Froissart rapportent le contraire. Il y a lieu de croire, comme

l’ont pensé Bréquigny (_Mémoires de l’Académie des inscriptions_,

t. L, p. 611 à 614) et Dacier (p. 346 de son édition de

Froissart, note 1) qu’Édouard III dut accepter en principe le

défi du roi de France: le point d’honneur chevaleresque exigeait

impérieusement cette acceptation qui au fond n’engageait à rien

le roi anglais, puisqu’il lui restait mille moyens d’éluder ou de

différer le combat, quand on en viendrait à la mise en pratique,

à l’exécution. Il semble, à vrai dire, que le défi n’avait guère

été porté plus sérieusement par Philippe qu’il ne fut accepté par

Édouard; et le roi de France ne proposa sans doute la bataille

à son adversaire que pour dérober sa retraite ou du moins se

ménager une explication honorable.

Grâce à la médiation de deux cardinaux envoyés[108] par le pape

Clément VI, les ducs de Bourgogne et de Bourbon, Louis de Savoie et

Jean de Hainaut[109], du côté des Français, les comtes de Derby et de

Northampton, Renaud de Cobham et Gautier de Mauny[110], du côté des

Anglais, passent trois jours en conférences pour traiter de la paix,

mais ces négociations restent sans résultat. Philippe de Valois, qui ne

voit aucun moyen de faire lever le siége de Calais ni d’en venir aux

mains avec les Anglais, prend le parti de décamper brusquement[111]

et de reprendre le chemin d’Amiens. Ce départ précipité de l’armée,

dont ils attendaient leur délivrance, met les habitants de Calais au

désespoir, tandis que les assiégeants qui poursuivent les Français dans

leur retraite font un grand butin. P. 51 à 53, 281 à 283.

[108] Ces deux légats étaient Annibal Ceccano, évêque de

Frascati, et Étienne Aubert, cardinal prêtre du titre des Saints

Jean et Paul. Du reste, Clément VI n’avait pas cessé, depuis le

commencement de la guerre, d’intervenir pour la conclusion d’une

paix entre les deux rois. Il avait même adressé des reproches

assez vifs au roi d’Angleterre, par lettres datées d’Avignon le

15 janvier 1347, au sujet du peu d’égard que ce prince avait eu à

la médiation des légats du saint-siége. Voyez Robert de Avesbury,

p. 146 à 153 et Rymer, vol. III, p. 100 et 101.

[109] Les plénipotentiaires français étaient, d’après la lettre

d’Édouard, les ducs de Bourbon et d’Athènes, le chancelier de

France (qui était alors Guillaume Flotte, sire de Revel), Gui de

Nesle, sire d’Offémont, et Geoffroi de Charny.

[110] D’après la lettre d’Édouard, les plénipotentiaires anglais

étaient bien ceux indiqués par Froissart; il y faut ajouter

seulement le marquis de Juliers et Barthélemy de Burghersh,

chambellan du roi anglais. Voyez Robert de Avesbury, p. 164.

[111] Édouard dit que Philippe de Valois décampa précipitamment

le jeudi (2 août) de grand matin: «.... jeosdi, devaunt le

jour.... s’en departi od toutes ses gentz auxi comme disconfit,

et hasterent taunt qu’ils arderent lor tentes et graunt partie

de lor herneys à lor departir; et noz gentz lez pursuerent bien

près à la cowe: issint, à l’escrivere de cestes, n’estoient ils

mye unqore revenuz....» (_Ibid._, p. 166). Nous devons dire que

la date des actes émanés de Philippe de Valois, au commencement

d’août, s’accorde bien avec le témoignage du roi anglais.

Plusieurs pièces ont été données devant Calais (JJ68, p. 297) ou

près de Sangatte (JJ68, p. 132) «ou mois d’aoust» c’est-à-dire

le 1er août; mais il résulte de deux actes (JJ68, p. 122 et

283) que, _dès le 3 août_, le roi de France était à Lumbres

(Pas-de-Calais, ar. Saint-Omer, au sud-ouest de cette ville),

après avoir passé (JJ68, p. 290) à Ausques (auj. Nordausques,

Pas-de-Calais, ar. Saint-Omer, c. Ardres ou Zudausques, c.

Lumbres), et que le 7 août il était à Hesdin (JJ68, p. 271) après

avoir passé à Fauquembergue (JJ68, p. 292 et 207).

Le départ du roi de France vient de faire perdre aux habitants de

Calais leur dernier espoir, et, pendant ce temps, la famine, qui sévit

avec une rigueur croissante, est arrivée à tel point que les riches

eux-mêmes ne sont pas épargnés. C’est pourquoi les assiégés prient

Jean de Vienne de s’aboucher avec les Anglais pour traiter de la

reddition de la ville. Le gouverneur de Calais fait signe, du haut des

remparts, aux assiégeants qu’il a une communication à leur faire. Le

roi d’Angleterre charge Gautier de Mauny de recevoir les ouvertures des

Calaisiens. Jean de Vienne propose de rendre la ville à la condition

que la garnison et la population auront la liberté et la vie sauves.

Gautier de Mauny répond que la volonté bien arrêtée d’Édouard est que

les assiégés se rendent sans conditions. Le capitaine de Calais s’élève

contre une telle prétention, et l’envoyé anglais s’engage à user de

toute son influence pour obtenir des conditions moins dures. De retour

auprès du roi son maître, Gautier de Mauny plaide avec tant d’habileté

et de chaleur la cause des habitants de Calais qu’Édouard, se relâchant

de ses premières exigences, promet de faire grâce aux habitants de

Calais à la condition que six des plus notables bourgeois viendront,

tête et pieds nus, en chemise, la corde au cou, lui présenter les clefs

de leur ville et se mettre entièrement à sa discrétion. P. 53 à 57, 283

à 287.

Gautier de Mauny retourne porter à Jean de Vienne l’ultimatum du roi

d’Angleterre qui plonge dans la consternation les Calaisiens. A la

vue de l’affliction générale, un des plus riches bourgeois, nommé

Eustache de Saint-Pierre, n’hésite pas à exposer sa vie pour sauver ses

concitoyens: il s’offre le premier pour être l’une des six victimes; et

bientôt Jean d’Aire, Jacques et Pierre de Wissant, Jean de Fiennes et

André d’Ardres, entraînés par l’héroïque exemple d’Eustache, veulent

bien se joindre à lui et s’associer à son dévouement[112]. Ces six

bourgeois se mettent tête et pieds nus, en chemise, la corde au cou,

comme l’a ordonné le vainqueur; puis, au milieu de toute la population

de Calais qui leur fait cortége et éclate en sanglots, ils se rendent,

dans cet appareil, jusqu’aux remparts. Là, ils sont livrés par Jean de

Vienne à Gautier de Mauny, qui les amène en présence d’Édouard. Ils se

prosternent devant le roi d’Angleterre, lui présentent les clefs de

Calais et le supplient à mains jointes d’avoir pitié d’eux. Édouard

reste sourd à leurs prières et donne l’ordre de leur faire trancher

la tête, malgré les représentations de Gautier de Mauny. La reine

Philippe, qui est enceinte et assiste tout en larmes à cette scène, se

jette alors aux pieds de son mari, et, à force d’instances, parvient

à lui arracher la grâce des six bourgeois; elle distribue ensuite des

vêtements à ces malheureux, les fait dîner à sa table et les renvoie en

donnant à chacun six nobles. P. 57 à 63, 287 à 293.

[112] Cet épisode du dévouement des six bourgeois de Calais

est emprunté à Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 135 et

136). Un savant académicien du dernier siècle, Bréquigny,

a élevé des doutes sur l’exactitude du récit de Froissart

dans deux dissertations, l’une relative à des recherches sur

l’histoire de France faites à Londres (_Mémoires de l’Académie

des inscriptions_, t. XXXVII, p. 538 à 540), l’autre consacrée

au siége et à la prise de Calais par Édouard III (_Ibid_, t.

L, p. 618 à 621). Bréquigny se fonde, pour mettre en doute le

dévouement d’Eustache de Saint-Pierre et de ses compagnons, sur

les quatre actes suivants qu’il avait eu le mérite de découvrir

dans les Archives de Londres et de signaler le premier: 1º

Une concession à vie faite le 24 août 1347 à Philippe, reine

d’Angleterre, des maisons que Jean d’Aire possédait à Calais

avec leurs dépendances (Cales. Rol. pat., an. 21 Ed. III,

memb. 2);--2º une pension de 40 marcs sterling constituée le

8 octobre 1347 au profit d’Eustache de Saint-Pierre «pro bono

servicio nobis pro custodia et bona disposicione ville nostre

Calesii impendendo, _pro sustentacione sua_.... quousque de

statu ejusdem Eustacii aliter duxerimus providendum.» (Rymer,

vol. III, p. 138.)--3º La restitution faite le 8 octobre 1347

au dit Eustache de Saint-Pierre de quelques-unes des maisons

qu’il possédait à Calais et qui avaient été confisquées «dum

tamen erga nos et heredes nostros [Eustachius et sui heredes]

bene et fideliter se gerant et pro salva custodia et municione

dicte ville faciant debite quod debebunt» (_Ibid._);--4º la

concession faite à Jean de Gerwadby en date du 29 juillet 1351

des biens situés à Calais qui avaient appartenu à Eustache de

Saint-Pierre et qui avaient été confisqués après sa mort sur

ses héritiers «que per forisfactum heredum ipsius Eustachii,

qui adversariis nostris Francie contra nos adherentes existunt,

ad manus nostras devenerunt....» (Rot. Franc., an. 25 Ed. III,

memb. 5). Bréquigny aurait pu ajouter que le jour même où Édouard

restituait à Eustache quelques-uns de ses biens, c’est-à-dire

le 8 octobre 1347, il distribuait encore à trois Anglais, à

Jean Goldbeter, à Jean Clerc de Londres, à Jean Dalmaigne,

des propriétés qui avaient appartenu à ce même Eustache de

Saint-Pierre. Il suffit de citer les arguments de Bréquigny pour

montrer qu’ils n’infirment nullement le témoignage de Jean le

Bel et de Froissart. Eustache de Saint-Pierre, âgé de soixante

ans lors de la capitulation, puisque dans un acte de 1335, où il

figure comme témoin, il déclare avoir quarante-huit ans, aura

voulu mourir dans sa ville natale, dans cette ville qui lui avait

inspiré son dévouement: en quoi cela est-il en contradiction avec

le récit de Froissart? Voyez l’excellent livre de M. Auguste

Lebeau, intitulé: _Dissertation sur le dévouement d’Eustache de

Saint-Pierre et de ses compagnons en 1347_, Calais, 1839, in-12

de 232 pages.

C’est ainsi que la ville de Calais, qui avait été assiégée au mois

d’août[113] 1346, vers la fête de la Décollation de Saint-Jean, fut

prise dans le courant de ce même mois d’août de l’an 1347.--Par l’ordre

du roi d’Angleterre, Jean de Vienne et tous les gentilshommes de la

garnison sont faits prisonniers, tandis que l’on somme les autres gens

d’armes, venus là comme mercenaires, et tous les habitants, hommes,

femmes et enfants, d’évacuer la ville que l’on veut repeupler de purs

Anglais. On ne garde[114] qu’un prêtre et deux autres personnes âgées

et expérimentées, dont le vainqueur a besoin pour se renseigner sur les

propriétés, les lois et ordonnances. Édouard fait son entrée solennelle

à Calais dont il va habiter le château et où la reine sa femme met au

monde une fille qui a nom Marguerite. En même temps, le roi anglais

donne quelques-uns des plus beaux hôtels de la ville à Gautier de

Mauny, à Renaud de Cobham, à Barthélemy de Burghersh, au baron de

Stafford et à d’autres chevaliers de son entourage. P. 63 à 65, 293 à

297.

[113] Comme l’a fait observer Dacier (p. 354 de son éd. de

Froissart, note 1), cette date n’est pas tout à fait exacte:

c’est une des nombreuses erreurs empruntées par Froissart à Jean

le Bel (t. II, p. 139). La tête de la décollation de Saint-Jean

tombe le 29 août, et le roi d’Angleterre, au rapport de Robert de

Avesbury (_Hist. Ed. III_, p. 140) n’arriva devant Calais que le

3 septembre. D’après le même historien (_Ibid._, p. 166), cette

ville se rendit le vendredi 3 août, le lendemain du décampement

de Philippe de Valois et de son armée: le siége avait duré par

conséquent juste onze mois.

[114] «Dominus rex, semper misericors et benignus, _captis et

retentis paucis de majoribus_, communitatem dictæ villæ cum

bonis suis omnibus graciose permisit abire, dictamque villam

suo retinuit imperio subjugatam.» (Robert de Avesbury, p. 167.)

D’après Gilles li Muisis, Édouard III laissa à Calais vingt-deux

des plus riches bourgeois «pour rensegnier les hiretages», selon

l’expression de Froissart. Eustache de Saint-Pierre était désigné

par sa position de fortune et la considération qui l’entourait

pour être l’un de ces vingt-deux; ainsi s’expliquent les faveurs,

_très-relatives_, d’Édouard en faveur d’Eustache: «.... _pro bona

dispositione villæ Calesii_, quousque de statu ejusdem Eustachii

duxerimus providendum.»

Les habitants de Calais ne reçoivent aucun dédommagement[115] du

roi de France pour qui ils ont tout perdu; la plupart d’entre eux

se retirent à Saint-Omer.--Grâce à la médiation du cardinal Gui

de Boulogne[116], légat du Saint-Siége, une trêve de deux ans est

conclue entre les rois de France et d’Angleterre: la Bretagne seule

est exceptée de cette trêve.--Édouard repasse en Angleterre, après

avoir confié la garde de sa nouvelle conquête à un Lombard nommé

Aimeri de Pavie[117]; il ne se contente pas d’envoyer à Calais,

qu’il veut repeupler[118], trente-six riches bourgeois anglais, dont

douze de Londres; il octroie à cette ville de grandes libertés et

franchises[119] pour y attirer des étrangers.--Charles de Blois, fait

prisonnier à la Roche-Derrien, et Raoul, comte d’Eu, tombé à Caen au

pouvoir des Anglais, que l’on détient alors à la Tour de Londres avec

David Bruce, roi d’Écosse, et le comte de Murrey, sont traités avec

beaucoup de courtoisie[120], Charles de Blois, à la prière de la reine

d’Angleterre, sa cousine germaine[121], Raoul d’Eu, parce qu’il a su

gagner par sa galanterie les bonnes grâces de toute la cour. P. 65 à

67, 297 à 299.

[115] Cette erreur a été empruntée par Froissart à Jean le

Bel (t. II, p. 140). Philippe de Valois, par une ordonnance

antérieure au 7 septembre 1347 et qui fut renouvelée en septembre

1349 (Arch. nat., JJ78, p. 162 et 169) fit don de toutes les

forfaitures qui viendraient à échoir dans le royaume aux

habitants de Calais chassés de leur ville par les Anglais; le 7

septembre 1347, il accorda aux dits habitants, en considération

des pertes que leur avaient fait éprouver les ennemis, tous

les offices dont la nomination lui appartenait ou au duc de

Normandie, son fils aîné (Arch. nat., K187, liasse 2, p. 97;

une copie de cette pièce originale: JJ68, p. 245, est datée

d’Amiens le 8 septembre). Enfin le 10 septembre suivant, il

leur octroya, par une nouvelle ordonnance, un grand nombre

de priviléges et franchises qui furent confirmés sous les

règnes suivants (_Recueil des Ordonnances_, t. IV, p. 606 et

suivantes). Ces promesses ne restèrent pas à l’état de lettre

morte; un grand nombre d’actes authentiques attestent qu’elles

furent tenues. En mai 1348, le roi de France donne une maison

sise à Provins à Thomas de Hallangues, bourgeois et habitant

de Calais (JJ76, p. 10); en septembre 1349, il concède les

biens confisqués d’un usurier lombard, sis au bailliage de

Vitry, à Colart de Londeners, jadis bourgeois de Calais, «en

consideration de ce qu’il a souffert au siège de cette ville»

(JJ68, p. 390); le 9 mars 1350, il indemnise Mabille, veuve

d’Enguerrand dit Estrecletrop et Marguerite, fille de feu Lenoir,

sœurs, lesquelles avaient perdu leurs biens durant le siége de

Calais (JJ80, p. 226). En juillet 1351, Jean de Boulogne, comte

de Montfort, lieutenant du roi Jean, son neveu ès parties de

Picardie et sur les frontières de Flandres, donne à Jean du

Fresne le Jeune, fils de Jean du Fresne, à présent prévôt de

Montreuil, _jadis bourgeois de Calais_, des biens sis à Bouvines

et en la comté de Guines confisqués sur Gillebert d’Aire qui est

allé demeurer à Calais avec les Anglais. JJ82, p. 271.

[116] Gui de Boulogne n’eut aucune part à ces trêves qui furent

conclues le 28 septembre 1347. Les médiateurs furent les

cardinaux Annibal Ceccano et Étienne Aubert. La trêve ne devait

durer que quinze jours après la fête de Saint-Jean-Baptiste de

l’année 1348, c’est-à-dire environ dix mois, et non pas deux

ans, comme l’avance le chroniqueur trompé sans doute par les

prolongations accordées à différentes reprises. Froissart se

trompe aussi en disant que la Bretagne fut exceptée de ces

trêves. (Rymer, _Fœdera_, vol. III, p. 136 à 138.) Dacier avait

déjà rectifié Froissart sur tous ces points. Voyez son édit. de

Froissart, p. 356, note 2.

Chroniques de J. Froissart, tome 04/13 · 第 2 / 41 段