Le même désordre se produisit dans le triage des manuscrits. Cependant

si les mesures révolutionnaires ne produisirent pas dans cette partie

de nos collections tous les résultats qu'on pouvait en attendre, on

peut dire qu'elles donnèrent plus au département des manuscrits qu'à

celui des Imprimés. En 1790, le département des Manuscrits s'était

déjà annexé le cabinet des Chartes où par les soins de l'historiographe

Moreau se trouvaient réunies plus de 40,000 chartes, recueillies soit à

Paris, soit en province, collection qui forme aujourd'hui 1834 volumes.

Moins de deux ans plus tard, le 9 mai 1792, il reçut les collections

généalogiques formées par Clairembault et que son neveu avait cédées

à l'ordre du Saint-Esprit. Les pièces échappées aux ordres de la

Convention, qui en fit brûler la moitié, ont constitué une collection

qui comprend encore 1348 volumes. De 1794 à 1795, ce fut encore dans

son département des manuscrits que la Bibliothèque donna asile aux

débris des bibliothèques religieuses supprimées. Enfin elle recueillit

presqu'intégralement les manuscrits des abbayes Saint-Germain-des-Prés,

de Saint-Victor, de la bibliothèque de la Sorbonne. La magnifique

bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés, même après le vol dont elle

fut victime en 1791 et qui fit passer à l'étranger des documents de

la plus grande valeur, même après l'incendie qui détruisit en 1792

presque tous les imprimés, apporta au département des manuscrits un

appoint considérable. Plus de 9,000 volumes orientaux grecs, latins,

français, des caisses énormes de papiers, vinrent prendre place dans

notre dépôt. De l'abbaye de Saint-Victor, la Bibliothèque ne retira que

1265 manuscrits, mais elle recueillit en entier le fonds de la Sorbonne

composé de près de 2000 volumes.

Les dépôts provisoires, formés en province, fournirent également leur

contingent. Des manuscrits furent expédiés à Paris de différents points

de la France et centralisés à la Bibliothèque nationale. Des délégués

du Conseil de Conservation des objets d'art et de science durent

reconnaître dans les dépôts provisoires les documents qui pouvaient

convenir à la Bibliothèque. C'est en cette qualité que Chardon de La

Rochette fut envoyé à Troyes, à Dijon, à Nîmes. Mais son incurie et

son infidélité rendirent sa mission beaucoup moins fructueuse qu'elle

aurait dû l'être.

La circulaire ministérielle du 11 décembre 1798 qui prescrivit

d'envoyer à la Bibliothèque tous les cartulaires des ci-devant

instituts religieux ne donna pas non plus tous les résultats

qu'on était en droit d'en attendre. Onze départements seulement y

répondirent, leurs envois formèrent un total de 120 volumes.

Avec Paris et la province, les pays conquis furent mis à contribution.

A la suite des conquêtes des armées françaises, des commissaires

du gouvernement, notamment Keil, Neveu, Joubert, Rudler, Denon en

Allemagne, Cubières, Monge, Daunou en Italie, furent chargés de choisir

et d'envoyer à Paris les objets qui devaient être distribués à nos

établissements scientifiques et littéraires. Un état dressé à cette

époque fait connaître le nombre des livres venus de l'étranger en 1795

et 1796. Dans ces deux années seulement, la Belgique et la Hollande

avaient envoyé 2000 volumes imprimés et 942 manuscrits, l'Italie 284

volumes imprimés ou manuscrits parmi lesquels des manuscrits de Léonard

de Vinci, de Galilée, le Josèphe sur papyrus, le Virgile de Pétrarque.

Ces envois continuèrent jusque vers 1809, mais quelques années plus

tard, sous le coup des revers, la France dut rendre ce que ses

victoires lui avaient donné.

La suppression des maisons religieuses fit arriver au département des

médailles les trésors des églises, celui de l'abbaye de Saint-Denis

y fut apporté au commencement de 1791. Le Cabinet s'enrichit en même

temps des monuments composant le trésor de la Sainte-Chapelle qui avait

été réuni provisoirement à celui de Saint-Denis. L'entrée du fameux

camée de l'apothéose d'Auguste date de cette époque. Le 17 septembre

1793, on incorpora dans les collections nationales des pièces gravées

provenant du trésor de la cathédrale de Chartres, parmi lesquelles se

trouvait le superbe camée de Jupiter debout. Mais l'accroissement le

plus important que reçut le Cabinet pendant la période révolutionnaire

lui vint du médaillier de l'abbaye de Sainte-Geneviève. Le transport,

décidé à la suite d'une tentative de vol dont il faillit être victime,

eut lieu le 15 mai 1793. «Ce beau cabinet, dit M. Du Mersan, enrichit

notre suite de plus de 7,000 médailles romaines, dont 842 en or, 1625

en argent, 5139 en grand, moyen et petit bronze, et d'environ 10,000

médailles de peuples, villes et rois, de médailles modernes, de sceaux

et de jetons.» Quelques années plus tard, en 1797, le département

recueillit encore les objets d'art et de curiosité conservés au

Muséum, à la Monnaie, au Garde-meuble. Avec le dépôt formé à l'hôtel

de Nesle des collections ayant appartenu aux émigrés, entrèrent à la

Bibliothèque les curiosités chinoises du célèbre cabinet de Bertin.

Les années qui suivirent furent marquées par de nombreux envois

de l'étranger et surtout de l'Italie, mais de même que les livres

imprimés, de même que les manuscrits, la plupart des objets dont ils se

composaient ne firent qu'un court séjour au département des Médailles.

La période révolutionnaire fut moins féconde pour le département des

Estampes que pour les autres sections de la Bibliothèque. A part la

collection de pièces chinoises et japonaises du cabinet de Bertin, à

part la série mythologique des 30,000 estampes formée par Nicolas de

Tralage et léguée par lui à l'abbaye de Saint-Victor et qui entrèrent

à la Bibliothèque en même temps que les manuscrits de l'abbaye, le

département des Estampes ne reçut à cette époque aucun accroissement

considérable. Mais l'histoire de ce dépôt, pendant la même période,

n'en fut pas moins marquée par un événement mémorable, «une découverte

aussi importante pour l'histoire de l'art lui-même que pour l'honneur

du Cabinet des Estampes»[41].

[41] M. Delaborde, p. 110 et suiv.

En 1797, le savant abbé Zani, de Parme, en séjour à Paris, reconnut

dans les recueils des anciens maîtres italiens de la collection

de Marolles un nielle exécuté par l'orfèvre florentin Tomaso

Finiguerra[42]. Cette découverte rendait à l'Italie l'honneur que

l'Allemagne lui disputait depuis longtemps d'avoir donné naissance à

l'inventeur de la gravure au burin. En effet la pièce en question ayant

été tirée, ainsi que l'indique son état, avant que l'artiste eut mis

la dernière main à la plaque originale, est antérieure à l'année 1452,

puisqu'un acte authentique constate qu'à cette époque Finiguerra reçut

une somme de 66 florins d'or (800 francs), en paiement de la _Paix_

qu'il livra au baptistère de Saint-Jean à Florence.

[42] «Les nielles, dit M. Delaborde, sont des empreintes sur papier

qu'il est arrivé parfois aux orfèvres _niellatori_ de prendre pour

s'assurer du degré d'avancement de leur travail et pour en apprécier

l'effet avant de remplir les tailles creusées par le burin dans une

plaque d'argent ou d'argent et d'or, d'un mélange de plomb, d'argent

et de cuivre, dont la fusion avait été facilitée par une certaine

quantité de borax et de soufre. Ce mélange, de couleur noirâtre

(_nigellum_, d'où _niello_, _niellare_), laissait à découvert les

parties non gravées et s'incrustait en se refroidissant dans les

tailles où on l'avait introduit. Alors la plaque, soigneusement

polie, présentait à l'œil un émail noir sur le champ métallique et

l'opposition, sur une même surface, de parties mates et de parties

brillantes.» La pièce de Finiguerra est exposée sous le numéro 1,

dans les galeries du département.

Le succès des recherches de l'abbé Zani n'a fait que se confirmer avec

le temps. Malgré les attaques que sa bonne fortune devait lui attirer,

malgré les prétentions contraires des intéressés, il est établi

aujourd'hui que la pièce découverte en 1797 est le plus ancien monument

de la gravure au burin et que le seul exemplaire connu est conservé à

notre département des Estampes.

La Bibliothèque sortit de la Révolution considérablement accrue, mais

non sans avoir couru plus d'un danger au milieu du trouble général. Les

personnes eurent à souffrir autant que les choses dans cette période de

crise et d'effervescence. En 1789, Lenoir, dont l'administration avait

été vivement attaquée, ayant donné sa démission, le roi avait nommé

pour le remplacer Lefèvre d'Ormesson de Noyseau, député à l'Assemblée

nationale, «en récompense, ajoutait l'acte de nomination, des services

que sa famille rend depuis très-longtemps, tant dans les principales

charges de la magistrature que dans les conseils du roi.» Lefèvre

d'Ormesson prêta serment le 9 janvier 1790; mais le nouveau titulaire,

dont la nomination avait été motivée en ces termes et qui devait

être condamné à mort en 1794, ne resta pas longtemps en fonctions.

Le 19 août 1792, Roland, président du Conseil exécutif provisoire,

créa deux places de bibliothécaire, l'une fut donnée à Chamfort «pour

reconnaître ses talents littéraires et son civisme éprouvé», l'autre au

conventionnel Carra.

Les deux créatures de Roland tombèrent avec les Girondins[43]. Le 15

brumaire an II, Paré, ministre de l'intérieur, nomma l'orientaliste

Lefèvre de Villebrune, garde de la Bibliothèque nationale. La terreur

y règne avec lui. Les dénonciations d'un certain Tobiesen Duby[44],

fils d'un ancien interprète et lui-même employé à la Bibliothèque,

attirent des mesures vexatoires sur le personnel des conservateurs.

Van Praet conduit en prison parvient à s'échapper et trouve un asile

chez le libraire Barrois. Joly, le doyen des conservateurs, son fils,

sont révoqués et un employé inférieur Bounieu est appelé à recueillir

leur succession. Son grand âge, sa réputation, l'éclat de ses services

ne sauvent même pas l'abbé Barthélemy. Suspect par son passé et par

son caractère, il est emprisonné aux Madelonnettes avec son neveu,

Barthélemy de Courçay, et le Cabinet des Médailles reste aux mains d'un

employé secondaire, Cointreau, dont les opinions exaltées étaient le

seul titre de recommandation à ces importantes fonctions.

[43] Carra périt sur l'échafaud. Quant à Chamfort, suspect et arrêté

une première fois en 1792, il fut de nouveau décrété d'accusation

l'année suivante. Au moment où les gendarmes se présentèrent pour le

conduire en prison, il passa dans une salle voisine et se fracassa le

front d'un coup de pistolet sans se tuer. Il saisit alors un rasoir

et essaya, mais encore en vain, de se couper la gorge. Il ne succomba

que trois mois plus tard à ses horribles blessures. (Paulin Paris.

_Notice sur Van Praet._)

[44] Le 16 août 1793, le Comité de sûreté générale prenait l'arrêté

suivant:

Le Comité de sûreté générale, après avoir entendu la lecture des

dénonciations faites contre les citoyens employés de la Bibliothèque

nationale,

Considérant que les relations des savants étrangers avec la

Bibliothèque nationale commandent impérieusement de n'y placer que

des patriotes prononcés, qui ne laissent plus de doute, dans l'esprit

des étrangers, sur le véritable esprit national;

Arrête que le Ministre de l'Intérieur sera invité à nommer aux

places de la Bibliothèque nationale des citoyens dont le patriotisme

soit éprouvé et les sentiments conformes à la Révolution du 31 mai

dernier, qu'il ne laissera en place que le citoyen Tobiesen Duby de

tous ceux qui sont employés à la Bibliothèque nationale;

Arrête, en outre, que les citoyens Laviconterie, Laignelot et Chabot

sont nommés commissaires pour présenter au Ministre de l'Intérieur

des savants dont le civisme soit connu et capables de remplir les

places de la Bibliothèque nationale.

Paré voulut réparer l'injuste violence dont Barthélemy avait été

victime. Non content de lui rendre la liberté, il lui offrit la place

de bibliothécaire. La lettre qu'il lui écrivit dans le style de

l'époque était ainsi conçue:

«En rentrant dans la Bibliothèque nationale d'où quelques circonstances

rigoureuses vous ont momentanément enlevé, dites comme Anacharsis

lorsqu'il contemplait avec saisissement la bibliothèque d'Euclide: C'en

est fait, je ne sors plus d'ici. Non, citoyen, vous n'en sortirez plus,

et je me fonde sur la justice d'un peuple qui se fera toujours une loi

de récompenser l'auteur d'un ouvrage où sont rappelés avec tant de

séduction les beaux jours de la Grèce et les mœurs républicaines qui

produisaient tant de grands hommes et de grandes choses. Je confie à

vos soins la Bibliothèque nationale; je me flatte que vous accepterez

ce dépôt honorable, et je me félicite de pouvoir vous l'offrir. En

lisant pour la première fois le voyage d'Anacharsis, j'admirais cette

production où le génie sait donner à l'érudition tant de charmes, mais

j'étais loin de penser qu'un jour je serais l'organe dont un peuple

équitable se servirait pour donner à son auteur un témoignage de son

estime.»

Barthélemy, «battu presque sans relâche, par la tempête

révolutionnaire, accablé sous le poids des ans et des infirmités»

refusa ces offres. Il se contenta de reprendre la place qu'il avait

occupée si longtemps et si dignement à la tête du département des

Médailles et qui avait toujours suffi à son ambition.

Cependant le calme commençait à renaître. En 1795, la Convention

chercha à rétablir l'ordre qui avait été profondément troublé à la

Bibliothèque et le Comité de l'Instruction publique chargea Villar,

député de la Mayenne, de préparer un projet de réorganisation. Le

rapporteur disait, faisant allusion à la famille des Bignon: «La

place de bibliothécaire devint le prix de l'intrigue et le gage de

la faveur... Des droits honorifiques succédèrent à une surveillance

active... On les réserva pour quelques familles privilégiées dont

la Bibliothèque semblait être l'héritage...» et encore: «Le régime

républicain ne souffre point de charge aristocratique.» La place de

bibliothécaire fut donc supprimée; l'administration de la Bibliothèque

fut confiée à un conservatoire composé de huit membres (deux

conservateurs du département des Imprimés, trois des Manuscrits, deux

des Médailles, un des Estampes), nommant dans son sein un directeur

annuel. Le budget réduit par l'Assemblée constituante à 110,000

livres était insuffisant. En 1791, il avait été augmenté d'un crédit

extraordinaire de 100,000 livres. Le décret du 25 vendémiaire an

IV le porta à 192,000 livres. Enfin, dernier acte de réparation,

il replaça dans leurs fonctions des hommes qui n'avaient jamais

démérité. Capperonnier et Van Praet furent nommés conservateurs du

département des imprimés; Langlès, La Porte du Theil, Legrand d'Aussy,

conservateurs des manuscrits, le premier pour les fonds orientaux,

le second pour les fonds grec et latin, le troisième pour les fonds

modernes; Barthélemy[45] et Millin, conservateurs des médailles; Joly

fils, conservateur des estampes. Dans sa première séance du 5 brumaire

an IV, le conservatoire élut Barthélemy directeur, Van Praet trésorier

et Millin secrétaire.

[45] Barthélemy de Courçay, neveu de l'abbé Barthélemy, avait succédé

à son oncle, mort le 30 avril 1795.

Le décret du 25 vendémiaire fut complété par le règlement du 25

fructidor an IV qui ouvrit la Bibliothèque au public tous les jours de

10 heures à 2 heures.

Ce décret de réorganisation qui, à vrai dire, n'était, dans la plupart

de ses dispositions, que la consécration d'un état de choses existant

depuis longtemps, a servi de base aux réformes ultérieures. Il en fut

de même de la loi du 19 juillet 1793 qui, en proclamant le droit de

propriété littéraire, établit le principe et les règles du dépôt légal.

«Tout citoyen qui mettra au jour un ouvrage, soit de littérature ou de

gravure dans quelque genre que ce soit, sera obligé d'en déposer deux

exemplaires à la Bibliothèque nationale ou au Cabinet des Estampes de

la République, dont il recevra un reçu signé par le bibliothécaire,

faute de quoi il ne pourra être admis en justice pour la poursuite des

contrefacteurs.»

Ainsi, aux termes de cette loi, le dépôt à la Bibliothèque garantissait

la propriété de l'auteur, mais il n'était pas obligatoire, et si

l'auteur d'un ouvrage de luxe, par exemple, dont la contrefaçon est

presqu'impossible, n'avait pas intérêt à déposer, rien dans la loi ne

l'y obligeait.

Le décret impérial de 5 février 1810, les ordonnances des 21 et 24

octobre 1814 changèrent tout le système en faisant du dépôt non plus un

moyen de garantie de propriété pour les auteurs, mais un instrument de

police dans les mains du gouvernement. Pour obtenir ce résultat, c'est

à l'imprimeur qu'on imposa l'obligation de déposer tout ouvrage sortant

de ses presses, y compris les impressions lithographiques, les estampes

et les planches gravées sans texte. Le nombre d'exemplaires à fournir

a varié depuis lors; primitivement fixé à cinq, il a été réduit à deux

pour les écrits imprimés et à trois pour les lithographies. Sur les

deux exemplaires de texte imprimé déposés non plus à la Bibliothèque

nationale, mais au ministère de l'Intérieur pour Paris, et dans les

préfectures pour les départements, l'un revient à notre établissement,

l'autre est remis au ministère de l'Instruction publique qui reçoit

également un des trois exemplaires des lithographies.

En ce qui concerne la Bibliothèque, les inconvénients de la législation

du dépôt, telle qu'elle vient d'être résumée, sont nombreux et

appellent des réformes qui ont été demandées à différentes reprises.

Que de fois, par exemple, le texte d'un même ouvrage, imprimé en

deux ou trois parties, n'arrive à la Bibliothèque que par fragments

difficiles et souvent même impossibles à rassembler! Que d'hésitations

pour réunir au livre écrit les planches qui lui appartiennent et qui

ont été déposées séparément! L'obligation de déposer incombant à

l'imprimeur, les lithographies sont déposées en noir quand elles sont

vendues coloriées, si bien que la Bibliothèque se trouve avoir, par

exemple, l'exemplaire du dépôt du _Tableau des pavillons maritimes des

différentes nations_ de M. Legras ou de l'_Histoire de la peinture sur

verre_, de M. F. de Lasteyrie, avec les planches en noir, c'est-à-dire

qu'elle est obligée d'acquérir ce que le législateur a toujours eu

l'intention de lui donner. En outre l'imprimeur ne se croit pas tenu de

fournir un exemplaire en bon état. Quand le dépôt est fait d'épreuves

maculées, bâtonnées ou déchirées, la Bibliothèque ne peut exiger

davantage, elle fait appel à l'obligeance de l'imprimeur, mais ses

demandes sont loin d'être toujours accueillies.

Le législation du dépôt légal demande donc à être modifiée et

complétée. La question depuis longtemps étudiée semble avoir été

résolue; le projet de la commission nommée en 1850[46] concilierait

peut-être les intérêts de la Bibliothèque et les convenances

administratives. En voici les principales dispositions:

1º Deux sortes de dépôt: l'un de police qui continuerait à être fait

par les imprimeurs, graveurs, etc., au ministère de l'Intérieur,

l'autre assimilé aux impôts ordinaires, serait effectué par les soins

de l'éditeur à la Bibliothèque;

2º responsabilité de l'éditeur pour tout ouvrage imprimé;

3º Déclaration du nom de l'éditeur par l'imprimeur faisant le dépôt;

4º Obligation pour l'éditeur de fournir un exemplaire de la condition

des meilleures qui sont dans le commerce.

[46] Le projet de cette commission a été rédigé par une

sous-commission composée de MM. Heumann, conseiller d'Etat, Naudet,

administrateur général de la Bibliothèque et Taschereau, député.

CONSULAT ET EMPIRE.

Sous le Consulat et l'Empire, le mouvement des acquisitions se

ralentit, mais les envois de l'étranger continuèrent plus importants et

plus nombreux encore que pendant la Révolution. Dans cette période, la

Bibliothèque vit arriver dans ses collections les monuments les plus

rares et les plus précieux des Bibliothèques de Milan, Mantoue, Modène,

Venise, Vérone, Bologne, Gênes, Rome, Turin, Vienne, Berlin, Munich,

Wolfenbüttel, jusqu'au jour où la fortune ayant changé, il fallut faire

les restitutions et rendre à la force ce qu'on avait pris par la force.

Les objets que la Bibliothèque reçut de l'étranger à cette époque ne

furent pas tous cependant le fruit de nos victoires. En 1801, Dom

Jean-Baptiste Maugerard, ancien bénédictin, reçut du ministre de

l'Intérieur la mission de rechercher dans les provinces rhénanes, les

livres et manuscrits qui pouvaient intéresser nos collections. On lui

accorda pour cet objet une indemnité de 6000 francs. La mission de Dom

Maugerard et de son adjoint Ortolani dura jusqu'en 1806 et fut marquée

par de fréquents envois de manuscrits et de livres rares imprimés.

Le 13 floréal an XI, la Bibliothèque reçoit par ses soins trois caisses

de volumes imprimés et manuscrits recueillis à Trèves, le 26 floréal

une autre caisse de même provenance contenant des manuscrits. A

Coblentz, il fait choix de manuscrits, d'imprimés et de médailles. Une

lettre écrite de Cologne le 9 thermidor de la même année annonce qu'il

a trouvé à Crevelt, à Gueldre, à Clèves, des éditions rares de Cologne

d'Ulric Zell, jusqu'alors inconnues. Le 11 brumaire an XII arrivent

de Metz 2 caisses renfermant 223 volumes dont 15 manuscrits. Le 13

brumaire, il écrit d'Aix-la-Chapelle pour prévenir le conservatoire

du départ de caisses contenant des manuscrits et des incunables. La

même année, il est à Bonn, à Coblentz, où il rédige un catalogue des

articles qui lui paraissent utiles à la Bibliothèque. Le 12 pluviôse,

il expédie 3 volumes manuscrits et le célèbre exemplaire de la Bible

de Pfister imprimée vers 1461 en 2 volumes in-folio, le tout acheté

et payé par lui 1544 francs. La possession que le département des

Imprimés doit à Maugerard de ce rare monument typographique suffirait

pour immortaliser son nom dans nos annales. Le 18 thermidor an XII,

le conservatoire enregistre un nouvel envoi de deux grandes caisses

contenant tout ce qu'il avait pu trouver d'intéressant dans les

départements de la Roër et de Rhin et Moselle.

De retour en France, Dom Maugerard fut chargé par décision

ministérielle du 24 thermidor an XIII, de faire des recherches

analogues dans les bibliothèques publiques. Mais cette partie de

sa mission ne dura pas longtemps; le 8 janvier 1806, il informait

le conservatoire de la cessation de ses fonctions «en qualité de

commissaire pour la recherche des objets de science et d'art dans

les départements réunis.» En résumé, la mission de Maugerard profita

principalement au département des Imprimés, elle fournit à la série des

incunables de précieuses additions qui ont fait placer son nom à côté

des plus illustres bienfaiteurs de ce département[47].

[47] Le nom de Dom Maugerard a été inscrit dans la nouvelle galerie

de la Réserve, en compagnie des Huet, des Falconet, des de Thou, des

frères Dupuy, de François Ier.

L'année même où finirent les recherches de Maugerard, la Bibliothèque

acheta, au prix de 9000 francs, la collection de lois imprimées

et manuscrites depuis 1200 jusqu'à 1789, formée par le libraire

Rondonneau. Ces documents furent déposés au département des Imprimés

où furent versés également les livres du Tribunat. C'est encore le

seul département des Imprimés que Napoléon avait en vue lorsqu'en 1805

il fit porter au budget de la Bibliothèque un crédit extraordinaire

de 130,000 francs, premier à-compte d'une somme de 1,000,000 qui

devait être entièrement employée à «l'achat des bons ouvrages publiés

en France depuis 1785.» Puis cette augmentation ne paraissant pas

suffisante pour combler les lacunes du département des Imprimés, il

reprit le système de la Convention qui consistait à prélever dans les

bibliothèques de France les articles qui manquaient à la Bibliothèque

nationale. Il fit connaître sa volonté à ce sujet dans la note suivante

qu'il dicta à M. de Champagny, ministre de l'Intérieur, le 17 pluviôse

an XII:

La bibliothèque nationale · 第 8 / 10 段