Les accroissements dont il vient d'être question ne portaient pas

seulement sur les séries imprimées; dans les acquisitions de la

bibliothèque de Huet et des livres des Jésuites, les manuscrits avaient

eu aussi leur part. D'ailleurs depuis la mort de l'abbé Bignon, ce

département n'avait cessé de s'enrichir. Il avait reçu en 1748 la

collection Megret de Serilly, riche surtout en manuscrits modernes, en

1749, les papiers de Dangeau, en 1752, vingt manuscrits précieux de la

Sainte Chapelle de Bourges offerts par les chanoines à Louis XV, en

1753, les manuscrits de Bossuet, présent de l'abbé Delamotte. En 1754

ce fut le tour d'une célèbre collection sur laquelle la Bibliothèque

avait jeté ses vues depuis longtemps, la collection Dupuy. Nous avons

vu que Colbert en avait inutilement projeté l'acquisition lorsqu'elle

passa des mains de M. de Thou, héritier de Jacques Dupuy, dans celles

du président Charron de Ménars. Au moment où Bignon reprit des

négociations en vue de cette acquisition, elle était devenue, depuis

1720, la propriété du procureur général Joly de Fleury. Sans compter

la valeur considérable de ces manuscrits, très-précieux pour l'étude

de l'histoire, du droit, de la littérature en France, la Bibliothèque

avait le plus vif intérêt à recueillir la collection portant le nom

d'hommes dont elle possédait déjà la majeure partie des livres; elle

devait à la mémoire de ces bienfaiteurs de ne pas laisser se disperser

la bibliothèque qu'ils avaient formée avec tant de sollicitude. Le 10

juillet 1754, Joly de Fleury la céda pour une somme de 60,000 livres,

et près de quatorze cents volumes, remplis de pièces précieuses,

entrèrent au département des manuscrits.

L'heureuse conclusion de cette importante affaire n'empêcha pas les

acquisitions dans les années qui suivirent. Pour une rente viagère de

3000 livres allouée à l'arrière-neveu de Du Cange, la Bibliothèque

s'enrichit, en 1756, des manuscrits de ce célèbre érudit. Cette même

année, elle recevait, à titre de don, les papiers de Jean Racine

offerts par son fils[26], et 301 manuscrits précieux dont les

chanoines de Notre-Dame de Paris firent hommage à Louis XV. En 1765,

la suppression des Jésuites fit entrer au département des manuscrits

la plupart des volumes qui avaient appartenu à Huet et une quarantaine

provenant du collége de Clermont. Enfin nous avons à enregistrer, sous

la même date, l'acquisition de la très-importante et très-volumineuse

collection de Fontanieu, conseiller d'Etat, intendant et contrôleur

général des meubles de la couronne. Moyennant une somme de 90,000

livres, payable à sa mort, et une rente viagère de 8000 livres, il

vendit au roi toute sa bibliothèque, riche en imprimés, en estampes,

et surtout en pièces sur l'histoire et l'administration française.

Près de mille volumes ou portefeuilles contenant des documents

nombreux et curieux prirent place dans les collections manuscrites;

les départements des Imprimés et des Estampes héritèrent des articles

qui s'y rattachaient plus particulièrement. Encore aujourd'hui un lot

de 376 volumes remplis de pièces imprimées et manuscrites, ayant cette

provenance, sont conservés au département des Imprimés.

[26] Pour reconnaître ce don et aussi les services que Jean Racine

avait rendus dans la charge de gentilhomme ordinaire du roi, Louis

XV, par brevet et décision des 29 janvier 1756 et 23 avril 1763,

accorda à la veuve de Louis Racine une pension viagère de 1,000

livres. Cette rente était justifiée par le modeste état de fortune

des héritiers du grand poëte. Louis Racine avait en effet compromis

son léger patrimoine en le plaçant dans la banque de Law. Son mariage

avec Marie Presle, fille du secrétaire du roi, l'avait remis dans une

position meilleure. Cependant en 1791, sa veuve, qui avait 90 ans

passés, ne devait pas jouir d'une grande aisance, car le directeur

général de la liquidation demandait des renseignements sur la valeur

du don fait en 1756 afin de pouvoir maintenir la pension de 1,000

livres qui était comprise dans la suppression générale.

Cette époque fut particulièrement favorable au développement du

Cabinet des Titres dont l'existence, comme département distinct,

ne remontait pas au-delà de l'administration de l'abbé Bignon. La

collection Gaignières, la collection d'Hozier surtout, riches en

pièces généalogiques, avaient servi à la formation de ce fonds que les

mœurs de l'époque et le goût des amateurs ne tardèrent pas à grossir.

De 1720 à 1789, le Cabinet des Titres vit venir à lui toutes les

collections nombreuses et importantes de ce genre qui furent formées

au XVIIIe siècle, et notamment celles des hommes qui eurent la garde

du département pendant cette période. Guiblet, qui à l'époque de la

réorganisation provoquée par l'abbé Bignon avait reçu le premier le

titre de garde du Cabinet généalogique, céda les documents qu'il avait

réunis, comme généalogiste de la maison d'Orléans. Son successeur,

l'abbé de La Cour, ne montra pas moins de zèle pour son département.

Il y travailla à de nombreux et importants classements, et en 1763 il

y fit entrer sa collection de titres originaux, au nombre d'environ

129,600. Elle fut payée 31,000 livres. C'est à son administration que

se rapporte l'entrée des recueils généalogiques de l'abbé de Gevigney,

de Bertin du Rocheret, de Blondeau de Charnage, du neveu de ce dernier,

le chevalier Jault. Vers 1779, l'abbé de La Cour fut remplacé par

l'abbé de Gevigney, que ses travaux généalogiques semblaient désigner

à ces délicates fonctions. Sa négligence, dont la Bibliothèque fut

victime, le força de se retirer en 1784.

Pendant que sous l'administration de l'abbé Bignon et de son

successeur, les plus belles collections de l'époque s'accumulaient

aux départements des Imprimés et des Manuscrits, le département des

Estampes prenait une extension non moins grande. Depuis l'acquisition

du cabinet de Beringhen quelques circonstances fâcheuses avaient, il

est vrai, arrêté un moment ses progrès. Les dilapidations du successeur

de Ladvenant, l'abbé de Chancey (1730), avaient failli porter un grand

préjudice à nos collections. La nomination du peintre Coypel (1735)

quelque bien justifiée par le talent du titulaire, quelqu'honorable

qu'elle fût pour les arts, celle de Delacroix, qui le remplaça (1737)

n'avaient guère amélioré l'état des choses. Heureusement pour notre

dépôt, après vingt années perdues, pour ainsi dire, le choix du roi se

porta sur un homme dont le souvenir se rattache à la période la plus

brillante de l'histoire du Cabinet des Estampes, Hugues-Adrien Joly

«qui pendant près d'un demi-siècle (1750-1792) ne cessa d'augmenter,

d'enrichir les collections confiées à ses soins.»[27].

[27] Duchesne. _Notice des estampes exposées à la Bibliothèque du

roi._ (p. 1.)

Trois ans à peine après son entrée en fonctions, Joly fut appelé à

recevoir la collection du fermier général, Lallemand de Betz, qui

s'en dépouilla en faveur de la Bibliothèque du roi. Cette célèbre

collection appelée collection d'Uxelles, (bien que rien ne prouve

qu'elle ait appartenu au maréchal de ce nom,) comprenait une série de

portraits et une suite de costumes et de pièces topographiques et

géographiques. Elle formait un total de près de 15,000 estampes réunies

dans 78 volumes in-folio. Les volumes de la première série composés

de «portraits d'hommes de toutes conditions rangés chronologiquement,

ou à l'époque de leur mort, depuis les philosophes grecs et latins,

jusqu'au milieu du règne de Louis XVI[28],» trouvèrent leur place à

la suite de la collection dont Clément avait donné les premiers et

les plus nombreux éléments. Quant à la seconde partie, elle forma, au

département des Estampes, par son caractère universel et pour ainsi

dire cosmopolite, un ensemble non moins curieux qu'instructif pour

l'amateur et l'érudit. Un peu effacée aujourd'hui par les collections

topographiques qui se sont constituées au Cabinet, elle ne cesse pas

d'être consultée par le chercheur qui sait y découvrir quelque pièce

curieuse et peu commune.

[28] Le Prince, p. 213.

L'acquisition du cabinet de M. de Fontanieu, si profitable aux Imprimés

et aux Manuscrits, procura également au département des Estampes un

assez grand nombre de pièces relatives à l'histoire de France. Mais ce

fut surtout la collection Fevret de Fontette qui vint considérablement

augmenter la série des documents que le Cabinet renfermait sur notre

histoire nationale. Tout ce qui, en fait de gravures, pouvait se

rapporter à la France, mais à la France exclusivement, avait été

soigneusement recherché et rangé par le consciencieux éditeur de

la _Bibliothèque historique_ du P. Lelong, Charles-Marie Fevret

de Fontette, conseiller au Parlement de Bourgogne. Il possédait

un fonds de pièces dont le nombre s'élevait à 12,000, classées

chronologiquement, d'après le sujet reproduit, depuis les premiers

temps de la Gaule jusqu'au règne de Louis XV. Evénements et personnages

français, mœurs et costumes de notre pays s'y trouvaient représentés.

Il ne fallait pas qu'une telle collection, unique en son genre,

échappât à la Bibliothèque du roi. Son possesseur était d'ailleurs trop

grand ami des lettres et de la science pour exposer à la dispersion ces

recueils qu'il savait, par sa propre expérience, si difficiles à réunir

et dont presque chaque page portait des annotations de sa main. En

1770, il signa un acte par lequel il faisait cession à la Bibliothèque

de ses recueils. Comme dédommagement, le roi consentait à lui servir

une rente viagère de 600 livres. En supposant que cette somme ait été

exactement comptée à Fontette, elle est encore trop inférieure au prix

de sa collection pour que cette cession ne soit pas considérée comme un

des actes de libéralité les plus importants qui aient été accomplis en

faveur de la Bibliothèque.

Ce fut par une donation faite sous la même forme que la collection de

Michel de Bégon, intendant de la marine à Dunkerque, entra au Cabinet

des Estampes. Les efforts de Joly, pour en assurer la possession à la

Bibliothèque, secondés par le désintéressement du riche propriétaire,

ne demeurèrent pas infructueux. En 1770, près de 25,000 pièces aussi

intéressantes pour l'histoire et l'étude de la gravure en France que

pour l'archéologie et l'érudition s'intercalèrent dans les œuvres des

maîtres. Si quelques-unes y firent double emploi, beaucoup y furent

très-utilement placées, soit en comblant des lacunes regrettables, soit

en offrant, à côté d'exemplaires défectueux, des épreuves dans un état

exceptionnel.

La valeur et la célébrité des collections dont le département des

Estampes s'enrichit presque coup sur coup, font placer en seconde ligne

d'autres accroissements notables qu'il reçut dans le même temps et qu'à

une époque moins heureuse, on serait fier de citer au premier rang.

Le cabinet dut à M. de Caylus la meilleure partie de la collection de

dessins archéologiques que cet illustre bienfaiteur du département

des Médailles avait formée, sans compter «un nombre considérable de

morceaux détachés, qu'il prenait plaisir, dit Le Prince[29], d'y

déposer de temps en temps.» En ajoutant à ces libéralités successives

la magnifique donation faite au département des Médailles, on peut

dire que la Bibliothèque hérita de la presque totalité des richesses

artistiques et archéologiques du comte de Caylus. Il n'en fut

malheureusement pas de même du cabinet de Mariette qui allait être

vendu au mois de novembre 1775. L'importance de cette collection était

trop grande pour ne pas éveiller le zèle de Joly, et si la vente se

fit sans la participation de la Bibliothèque, ce ne fut pas la faute

du digne conservateur des Estampes. Son influence, son activité,

rapports, lettres sur lettres, démarches les plus pressantes, il mit

tout en œuvre pour obtenir le crédit qui lui était nécessaire. Ses

sollicitations finirent par vaincre la résistance du gouvernement. Mais

il était trop tard. Les premières vacations, qui contenaient les pièces

les plus importantes, étaient passées et le fonds de 50,000 livres que

Turgot mit à la disposition de la Bibliothèque ne put être employé

en temps opportun. Joly ne parvint à acheter que quelques milliers

d'estampes utiles à son dépôt, et malgré l'acquisition des épaves

encore très-honorables que le département fut appelé à recueillir dans

la suite, la célèbre collection de Mariette fut en réalité dispersée

et, du moins dans son ensemble, à jamais perdue pour la France.

[29] Page 219.

Joly, dont le zèle fut si profitable au département des Estampes, eut

un digne émule au cabinet des Médailles. La mort de Gros de Boze, en

1754, appela à la tête de cette section son collaborateur déjà depuis

plusieurs années, le savant auteur du _Voyage du jeune Anacharsis_,

l'abbé Barthélemy. Le temps de l'administration de ce dernier peut être

considéré comme une des périodes les plus remarquables de l'histoire du

Cabinet.

Déjà, avant la mort de G. de Boze, en 1750, la Bibliothèque avait fait

l'acquisition, au prix de 20,000 livres, d'une collection de 2,400

médailles et médaillons appartenant au marquis de Beauvau. En 1755,

le Cabinet dut aux efforts de son nouveau garde une suite, encore

plus intéressante pour l'étude de la numismatique romaine, de 120

médailles impériales en or provenant de la collection de M. de Cary,

de l'Académie de Marseille, qui furent payées 18,000 livres. En même

temps, arrivaient du Danemark une série de médailles danoises envoyées

par le président Augier et une autre collection plus considérable de

médailles papales.

Ces diverses acquisitions apportèrent au Cabinet un assez grand nombre

de doubles qu'il y avait intérêt à échanger. Barthélemy obtint une

mission en Italie et par voie d'échange, s'y procura plus de trois

cents médailles «dont quelques-unes uniques, dit Cointreau, et presque

toutes remarquables par leur rareté.» C'est encore en partie au moyen

des doubles qu'il réussit à faire entrer dans les médailliers de la

Bibliothèque douze cents pièces du Cabinet de M. de Clèves, parmi

lesquelles on comptait près de 500 médailles impériales en or.

Le zèle et le caractère de l'abbé Barthélemy qui servaient si utilement

les intérêts du dépôt dont il avait la garde, ne furent certainement

pas sans influence sur la détermination que prit à cette époque le

comte de Caylus. L'amitié et l'estime du célèbre antiquaire pour le

savant conservateur du département des médailles, contribuèrent,

autant que les intentions libérales du riche amateur à son importante

donation. En 1762, il se dépouilla en faveur de la Bibliothèque

des monuments les plus remarquables du cabinet d'antiquités qu'il

avait formé et décrit lui-même dans son ouvrage[30]. Cette donation

exceptionnelle accrût considérablement le fonds des antiques, qui forme

aujourd'hui une des séries les plus complètes et les plus riches de la

Bibliothèque.

[30] _Recueil d'antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines

et gauloises; 1752-1767, 7 vol. in-4º._

Il serait difficile d'énumérer toutes les acquisitions ou les donations

de second ordre que reçut le département des Médailles pendant cette

partie de l'administration de l'abbé Barthélemy; on a évalué à vingt

mille le nombre des pièces qu'il y fit entrer dans une période de dix

années; c'est-à-dire qu'à l'époque de la mort de Bignon, le Cabinet se

trouvait augmenté de près d'un tiers, tant au point de vue du nombre

des monuments qu'à celui de leur valeur et de leur importance.

Ce chapitre de l'histoire de la Bibliothèque consacré à

l'administration de Jérôme Bignon serait incomplet, si l'on passait

sous silence ses efforts pour assurer le service du dépôt légal que

ses prédécesseurs avaient pris à tâche de réformer et de rendre plus

productif pour nos collections. La lettre qu'il écrivit, dans cette

intention, aux syndic et adjoints de la librairie, doit être citée

toute entière: «Le devoir de ma place, Messieurs, étant de veiller aux

intérêts de la Bibliothèque du roi, je ne saurais me dispenser de vous

adresser mes plaintes sur le grand nombre d'ouvrages que messieurs les

libraires et les graveurs ne fournissent pas. Comme je n'aime pas à

user des voies de contrainte, vous me ferez plaisir de les engager à se

conformer volontairement aux ordonnances, en remettant avec exactitude

à votre Chambre syndicale les plus belles éditions:

«1º Des ouvrages anciens qu'ils ont imprimés et gravés, et qu'ils n'ont

pas fournis;

«2º Les suites des ouvrages qu'ils ont commencé à fournir;

«3º Les ouvrages nouveaux qu'ils impriment, qu'ils gravent, qu'ils

débitent et qu'ils ne devraient mettre en vente qu'après les avoir

fournis.

«Tout rentrera par ce moyen dans l'ordre: le public trouvera à la

Bibliothèque les ressources qu'il vient y chercher; Messieurs les

libraires et les graveurs rempliront les engagemens sous lesquels ils

ont obtenu des privilèges et des permissions; et je ne me verrai pas

dans la dure nécessité de les y contraindre par les voies de rigueur

prescrites par les ordonnances.

«Je me flatte, Messieurs, que votre zèle pour le bien des Lettres

vous portera à entrer dans mes vues, et à presser l'exécution de ce

que j'ai l'honneur de vous demander pour la Bibliothèque du roi. J'en

conserverai la plus vive reconnaissance.»

Dans les différentes parties de son administration, Bignon ne fut donc

pas au-dessous de sa tâche, il fut digne de son prédécesseur, digne du

nom qu'il portait. A sa mort, en 1772, il laissait à son fils qui lui

succéda, avec de nobles exemples à suivre, un dépôt dont ses dix-neuf

années de services avaient singulièrement accru la valeur.

RÈGNE DE LOUIS XVI.

Malgré ses difficultés financières, le gouvernement de Louis XVI ne

recula devant aucun sacrifice pour donner à la Bibliothèque le moyen

de s'assurer la possession de riches collections formées par des

particuliers, ou d'en recueillir les articles qu'elle avait intérêt

à acquérir. Les sommes élevées accordées à la Bibliothèque, à une

époque aussi précaire, prouvent l'importance que notre dépôt avait

prise dans le monde littéraire, elles font honneur aux ministres de

ce temps, le comte Amelot et le baron de Breteuil, elles sont surtout

autant de titres à notre reconnaissance, pour les successeurs zélés de

Bignon, son fils Jean-Frédéric et Lenoir, et pour les gardes des quatre

départements: l'abbé Barthélemy, conservateur des médailles, Joly,

conservateur des estampes, Béjot, conservateur des manuscrits, l'abbé

des Aulnays, conservateur des imprimés.

Parmi les acquisitions considérables de cette période, la première à

signaler, et par son importance et par ordre chronologique, est celle

du cabinet des Médailles, formé par Pellerin. Cette collection passait

pour la plus riche qui eût jamais existé et l'ouvrage en neuf volumes

in-4º. _Recueil de Médailles, de peuples, de villes, de rois, etc._,

dont elle avait fourni la matière à son possesseur en avait établi la

réputation, même à l'étranger. «Le sieur Pellerin, écrivait Bachaumont,

dans ses _Mémoires secrets_ à la date du 4 avril 1774, est un vieux

amateur de médailles, qui en a une collection des plus rares et des

plus complètes. L'impératrice de Russie instruite de ce cabinet par

ses émissaires qu'elle a en quête de toutes les belles choses a fait

offrir à cet antiquaire 500,000 livres de son cabinet, en en conservant

la jouissance jusqu'à sa mort. On assure que M. Pellerin peu touché

de ces offres, s'est refusé à vendre son cabinet.» Le riche amateur

réservait en effet ses collections à la Bibliothèque, et pour 300,000

livres, il se dépouilla, en 1776, de ce qu'il n'avait pas voulu céder à

un prix presque double. Cet acte de désintéressement patriotique, dont

l'histoire de la Bibliothèque offre plus d'un exemple, a fait placer

le nom de son auteur sur la liste de nos bienfaiteurs. La collection

qu'il garda ainsi à la France contenait près de 3,300 pièces. «Celle

du roi, dit Le Prince, qui était déjà la plus distinguée de l'Europe,

a été portée par cette augmentation à un degré de perfection et de

magnificence que toutes les autres, prises ensemble, ne pourraient

peut-être pas atteindre.»

Pour être bien inférieure aux offres de l'étranger, cette somme énorme

de 300,000 livres, à laquelle ne s'était élevée jusqu'alors que

l'acquisition de la bibliothèque de Colbert, était un lourd fardeau

pour le budget de cette époque. Aussi les années qui suivent sont

moins fertiles; mais vers 1780, l'idée de continuer la publication du

catalogue des volumes imprimés, suspendue depuis 1753, par l'impression

du catalogue des livres relatifs au droit, provoque, sur les instances

de l'abbé des Aulnays, garde du département des Imprimés, de nouveaux

et importants achats. Rien que pour les années 1781 et 1782, les

registres de dépenses accusent l'emploi d'une somme de plus de 9,000

livres en acquisitions d'ouvrages de jurisprudence français et

étrangers, destinés à combler les lacunes du département des Imprimés.

En 1783, la nomination de Lenoir, ancien lieutenant-général de police,

aux fonctions de bibliothécaire du roi en remplacement de Frédéric

Bignon, semble imprimer encore un plus grand élan à la libéralité du

gouvernement. Le crédit du nouveau bibliothécaire était utile à la

Bibliothèque dans les circonstances qui allaient se présenter.

Dès l'année 1777 il était question de la vente de la fameuse

bibliothèque du duc de La Vallière. Déjà, à cette époque, l'abbé des

Aulnays écrivait au bibliothécaire du duc, l'abbé Rive, pour obtenir de

lui des renseignements sur cette incomparable collection de raretés de

toutes sortes en imprimés, manuscrits et estampes et sur les articles

qui pouvaient intéresser la Bibliothèque. Bignon n'eut pas de peine à

faire comprendre au ministre l'importance de cette vente, un véritable

événement, et la nécessité pour la Bibliothèque d'y prendre part. Ce

fut le dernier acte mémorable de son administration, ce fut aussi le

dernier fait important auquel s'attache, dans nos annales, le nom d'une

famille qui pendant près de deux siècles contribua avec tant de zèle et

de bonheur à la prospérité de notre grand établissement.

Le 27 décembre 1783, le baron de Breteuil annonçait la résolution du

roi en ces termes:

«Je vous ai prévenu, Monsieur, que le roi approuve que vous fassiez

acheter les manuscrits et les livres de la Bibliothèque de M. le duc

de La Vallière qui manquent à la Bibliothèque de Sa Majesté. Il est,

comme vous l'avez observé vous-même, très essentiel de garder le

secret sur les acquisitions que vous ferez faire. Il ne l'est pas

moins qu'on ne fasse que celles qui seront indispensables, et qu'on

ne néglige rien pour qu'elles reviennent au meilleur marché possible.

Le roi, qui connaît votre zèle et votre expérience pour ces sortes

d'opérations, s'en rapporte aux mesures que vous croirez devoir

prendre pour que ses vues soyent remplies.»

La vente commença au mois de janvier et dura jusqu'au mois de mai 1784.

La Bibliothèque y acheta deux cent cinquante-cinq manuscrits et près

de sept cents volumes imprimés. Parmi ces derniers, la plupart des

monuments typographiques du XVe siècle, quelques-uns présentaient une

valeur exceptionnelle. L'exemplaire de la _Christianismi restitutio_,

de Servet, entre autres livres précieux, excitait vivement la curiosité

des bibliophiles. Dans un rapport adressé à Lenoir le 16 avril 1784,

l'abbé des Aulnays, en prévision du prix élevé que ce volume semblait

devoir atteindre, demanda pour cette acquisition un crédit spécial:

La bibliothèque nationale · 第 6 / 10 段