L'abbé Bignon, suivant en cela la trace de ses illustres devanciers,

Colbert et Louvois, travailla à étendre les relations de la

Bibliothèque à l'étranger. Dans cette partie de sa tâche, il fut

encore puissamment soutenu par M. de Maurepas, dont le nom ne doit

pas être oublié dans ce chapitre de l'histoire de nos collections. Il

est probable en effet que malgré tout son zèle, l'abbé Bignon n'aurait

pu obtenir des résultats de cette importance sans l'intervention

et l'autorité d'un ministre. Les documents sont là d'ailleurs pour

témoigner, en même temps que des efforts du bibliothécaire, de l'appui

que M. de Maurepas lui prêtait. En parcourant la correspondance

entretenue par ces deux hommes avec les représentants de la France à

l'étranger, en voyant l'activité et le bon vouloir de ces derniers

évidemment stimulés par le désir de plaire au ministre, leur

empressement à soutenir et à imiter les missionnaires du gouvernement,

on s'explique que l'étranger ait pu, dans un délai relativement assez

court, fournir un contingent aussi abondant à nos collections.

Encore plus entreprenante et plus heureuse que celle de ses

prédécesseurs, l'administration de l'abbé Bignon fit faire à la

Bibliothèque un pas de plus dans l'Orient: l'Inde et la Chine lui

furent ouvertes. On peut dire que jusqu'au XVIIIe siècle, le fonds

asiatique ne consistait guère qu'en manuscrits orientaux proprement

dits, c'est-à-dire en manuscrits arabes, turcs, persans et en

manuscrits de l'Orient juif et chrétien. C'était une lacune à combler.

L'extension des progrès des missionnaires Jésuites dans la Chine,

l'établissement des Français dans l'Inde vinrent merveilleusement aider

l'abbé Bignon dans cette entreprise. En 1723, la Compagnie des Indes,

se conformant aux instructions de M. de Maurepas, fit un envoi de

sept caisses contenant plus de dix-huit cents volumes Chinois. Ce lot,

en passant presque tout entier des mains du P. Prémare dans celles de

l'abbé Bignon, était suffisant pour constituer à lui seul le fonds

Chinois, qui, outre quelques volumes entrés sous Louis XIV, renfermait

déjà les manuscrits en même langue donnés à la Bibliothèque en 1719

par son bibliothécaire, et ceux qui lui étaient venus en 1720 de la

Congrégation des Missions étrangères.

Dans l'Inde, les intérêts de la science et de la Bibliothèque furent

activement servis par les directeurs de la Compagnie, par les

missionnaires jésuites et surtout par le P. Le Gac. On lit dans le

_Mémoire historique_ au sujet de leurs envois: «Depuis 1729 jusqu'en

1737 chaque année a esté marquée par des envois assez considérables

pour former dans la Bibliothèque de Sa Majesté un recueil en ce genre

peut-être unique en Europe.... La plus grande récolte qu'on ait faite

dans l'Inde a esté du costé du Bengale, où comme nous l'apprend le

R.-P. Le Gac, les sçavans sont moins rares que dans le reste de la

péninsule, parce que les Indiens y ont des académies fondées pour y

enseigner les sciences auxquelles ils s'appliquent. L'attention des

missionnaires de cette contrée et ceux de Pondichéry ne s'est pas

bornée à nous envoyer les livres originaux qu'ils y ont pu rassembler;

ils ont encore, suivant les instructions qui leur avaient été données,

fait copier les livres les plus curieux, lorsque les brames qui les

avoient n'ont pas voulu s'en deffaire: mais en quoy ils ont rendu un

service plus essentiel encore à la Bibliothèque du roy, et en mesme

temps à la république des lettres, c'est qu'ils ont eu le soin de

joindre à tous ces ouvrages, presque inconnus jusqu'icy en Europe,

des grammaires, des syntaxes, et mesme des dictionnaires des diverses

langues dans lesquelles ils sont escrits. Ce n'est que par ces secours

que nos sçavans pourront un jour profiter de tout ce que les livres des

Indiens, dont la Bibliothèque du roy est aujourd'hui si bien pourvue,

ont d'utile pour connoistre sûrement la religion, les mœurs, l'histoire

et la littérature de ces peuples.»

La Turquie et la Grèce, qui semblaient offrir une mine au moins aussi

féconde, furent explorées par deux savants chargés d'une mission

spéciale. M. de Maurepas, cédant aux instances de l'abbé Bignon, donna

les fonds nécessaires à cette entreprise qui fut confiée à deux membres

de l'Académie des Inscriptions, l'abbé Sevin et l'abbé Fourmont. Sevin

s'occupa particulièrement de la recherche des manuscrits et parcourut

la Turquie et les provinces du Levant. Fourmont visita la Grèce en

recueillant surtout des inscriptions et des médailles. Leur voyage qui

dura de 1727 à 1730 fut loin d'être infructueux pour la Bibliothèque.

Sevin en a consigné les résultats dans les termes suivants: «M.

l'abbé Sevin a rapporté en France environ six cens manuscrits, et

les correspondances qu'il a establies dans toutes les différentes

provinces de l'Orient en ont déjà procuré et en assurent encore un

grand nombre. Comme nos recherches embrassent généralement toutes les

langues de ces pays-là, grec, turc, arabe, persan, syriaque, chaldéen,

arménien, géorgien, copte et abyssin, il est difficile que chacune

de ces langues en particulier ne fournisse des morceaux qui pourront

contribuer à étendre nos lumières et nos connoissances.» Le retour de

Sevin en France n'arrêta pas en effet les envois d'Orient. L'exemple

qu'il y avait donné fut suivi par nos ambassadeurs en Turquie, MM.

de Villeneuve, le comte de Castellane, qui continuèrent à enrichir

nos collections de manuscrits grecs et orientaux recueillis par leurs

soins, tandis que l'institution des jeunes de langues, fondée à

Constantinople par M. de Maurepas, fournissait à la Bibliothèque des

copies ou des traductions d'ouvrages orientaux.

En Europe, l'action de l'abbé Bignon se faisait également sentir. Il

avait des correspondants dans presque toutes les villes importantes.

Nos ambassadeurs en Suisse, à Venise, le marquis de Bonnac, le comte

de Froulay envoyaient des manuscrits orientaux. En Portugal, le comte

d'Ericeira, en Italie, le marquis de la Bastie recherchaient des livres

imprimés. On en faisait acheter en Russie, en Hollande, dans les foires

de Leipzig et de Francfort. En Danemark, l'abbé Bignon avait trouvé

pour répondre à son appel un esprit éclairé et un noble cœur, le comte

de Plélo. De 1723 à 1734, il envoya à la Bibliothèque près de sept

cents volumes la plupart imprimés. La Bibliothèque s'enorgueillit de

compter un tel nom parmi ceux de ses bienfaiteurs qui furent le plus

passionnés pour sa prospérité.

Quelque distraite qu'elle fût par ces acquisitions en France et à

l'étranger, l'attention de l'abbé Bignon ne pouvait manquer de se

porter sur les prescriptions relatives au dépôt de tout ouvrage

imprimé à la Bibliothèque. L'importance de ces règlements pour nos

collections n'en faisait que ressortir avec plus de force à ses yeux

la nécessité d'en surveiller l'exécution que Colbert et Louvois

s'étaient efforcés d'assurer, mais qui était loin d'être complète.

Rien de moins extraordinaire du reste que cette inobservation à cette

époque, puisqu'après tant d'années que le principe du dépôt a été

consacré et mis en pratique, la Bibliothèque, même de nos jours, ne

peut se flatter d'en tirer tous les bénéfices que la loi lui promet.

Du temps de l'abbé Bignon, ce n'était donc pas à la perfection mais à

une amélioration qu'il était permis de prétendre. L'arrêt du Conseil

rendu le 11 octobre 1720 renfermait, en les rendant plus pratiques,

les prescriptions antérieures. Comme les mesures précédentes, elles

eurent un effet rétroactif. Les auteurs, libraires, graveurs et autres

qui n'avaient pas fourni les exemplaires exigés par les règlements y

furent contraints, sous peine, passé le délai d'un mois, de saisie

et confiscation desdits exemplaires et d'une amende de 1,500 livres.

Mais s'il maintenait, en cas d'infraction, l'amende aussi forte, le

même arrêt réduisait les obligations imposées. Au lieu de trois, le

nombre des exemplaires à fournir n'était plus que de deux «dont l'un

sera en grand papier, ce qui s'exécutera à l'égard de toutes sortes

d'impressions par tous ceux qui les feront faire.... excepté dans le

cas où le Bibliothécaire de Sa Majesté jugera que les ouvrages ne

méritent pas d'être mis en grand papier.»

L'arrêt rendu, l'abbé Bignon tint la main à ce qu'il ne restât pas

lettre morte. Sa correspondance avec les syndics de la librairie et

de l'imprimerie est continuelle, ses réclamations sont incessantes,

et l'équité, l'autorité de celui qui les formulait, son insistance,

prouvent qu'il était difficile de ne pas y satisfaire.

C'est l'ensemble de tous ces actes qui fait de cette administration une

des époques les plus mémorables de l'histoire de notre Bibliothèque

et qui a placé l'abbé Bignon au premier rang de ses bienfaiteurs. Au

XVIIIe siècle l'admiration qu'elle excita se reporta sur le roi; on

frappa une médaille en souvenir d'évènements auxquels on peut croire

que Louis XV était bien étranger. D'un côté, elle portait son effigie,

de l'autre cette légende:

Quod

Bono reipublicæ

Liter. consuluit

Bibliotheca regia

X millibus codd.

Mss. aucta

MDCCXXXII.

Ce qui, à l'adresse de Louis XV, était un acte de flatterie, eut été

un acte de justice pour l'abbé Bignon et ses dignes collaborateurs. A

défaut de médailles rappelant leurs travaux, ils nous ont laissé, ce

qui vaut mieux, dix volumes de catalogues, témoignage éclatant de leur

zèle pour la Bibliothèque et de leur dévouement à leurs fonctions.

Jusqu'à l'époque où cette œuvre utile fut commencée, le travail de

Clément, tenu à jour par ses successeurs, était le seul catalogue

en usage à la Bibliothèque. En 1720, il avait servi au récolement

des collections ordonné par l'abbé Bignon après sa nomination comme

Bibliothécaire. Mais le principe des intercalations à l'aide de

chiffres et de sous-chiffres, adopté par Clément, n'était plus

applicable après les immenses accroissements qui suivirent; il fallait

recommencer le travail en entier d'après de nouvelles règles. Pour le

catalogue des Imprimés, l'ordre méthodique de Clément fut en grande

partie conservé, mais on supprima les intercalations, on numérota

les ouvrages au lieu de numéroter les volumes, on ne fit plus de

distinctions de formats. Dans le département des Manuscrits où la

confusion était encore plus grande, parce que les intercalations y

avaient été bien plus fréquentes, on suivit également un système tout

différent de celui de Clément. On divisa tous les manuscrits en quatre

séries, les manuscrits orientaux, les manuscrits grecs, les manuscrits

latins, les manuscrits français ou en langues modernes, et à chaque

série on affecta une suite de numéros commençant pour chacune au nº 1.

Seul, le fonds des manuscrits français sur lequel la même opération ne

put être effectuée, continua à porter la numérotation du catalogue de

Clément, c'est-à-dire que le premier numéro de cette série fut le nº

6,700.

L'impression des catalogues, préparée d'après ces règles, et décidée

par M. de Maurepas dès 1735, commença en 1739. Cette année, parut

le premier volume du catalogue des livres imprimés renfermant les

matières théologiques: la Bible (A), les interprètes de la Bible (B),

les Pères de l'Eglise (C), et le premier volume du catalogue des

manuscrits consacré aux manuscrits orientaux. La publication continua

presque sans interruption jusqu'en 1753: en 1740, c'est le 2e volume

du catalogue des manuscrits comprenant les manuscrits grecs; en 1742,

le 2e et le 3e volume des Imprimés, la Théologie orthodoxe (D), et la

théologie hétérodoxe (D2); en 1744, le 3e et le 4e volume de la série

des manuscrits se composant des manuscrits latins; en 1750, le 4e et le

5e volume des livres imprimés, tous deux affectés aux belles-lettres,

la grammaire (X), la poésie (Y), les romans (Y2), la polygraphie (Z);

enfin en 1753 paraît le 6e volume du catalogue des livres imprimés

relatifs au Droit canon (E) et au droit de la nature et des gens (*E).

C'étaient en résumé dix volumes en moins de vingt ans. Arrêtée à cette

époque, la publication des catalogues ne devait être reprise qu'un

siècle plus tard.

Malgré les vives critiques qu'ils soulevèrent, ces catalogues rendirent

d'immenses services au public lettré; encore aujourd'hui, ils sont

très-utilement consultés pour les séries qui n'ont pas été l'objet d'un

nouveau travail. Pendant l'administration de l'abbé Bignon, ils eurent

un autre résultat; en faisant reconnaître et inventorier toutes les

richesses qui venaient s'accumuler à la Bibliothèque, ils servirent

à la constatation d'un grand nombre de doubles dont une partie fut

aliénée.

Dans cette importante entreprise si activement poursuivie, l'abbé

Bignon avait pu s'associer les hommes qui, de son temps, étaient le

plus à même de la mener à bien. Boivin le Cadet, mort en 1726, avait

été remplacé dans la garde des manuscrits par l'abbé de Targny qui

venait du département des Imprimés. Lui-même eut pour successeur l'abbé

Sallier, membre de l'Académie des Inscriptions. Cette nomination

fut une bonne fortune pour le département des Imprimés qui lui doit

la meilleure partie de son catalogue. Le catalogue des manuscrits

orientaux fut l'œuvre de plusieurs savants: Fourmont pour les livres

chinois, Armain pour les manuscrits persans et turcs, Ascari pour

les syriaques. Mais ce fut l'abbé Sevin, attaché au département des

manuscrits depuis son retour d'Orient, qui s'occupa le plus activement

du catalogue de cette série des collections. Non-seulement les

manuscrits orientaux, mais une bonne partie des manuscrits latins,

la totalité des manuscrits grecs furent catalogués par ses soins.

«En m'arrêtant aux seuls manuscrits grecs, écrivait l'abbé Bignon à

M. de Maurepas, je vous avouerai d'abord que je ne saurais donner

trop d'éloges à l'application avec laquelle M. Sevin s'y est porté.»

Aussi sa nomination à la tête du département des manuscrits, quand

mourut l'abbé de Targny en 1737, ne fut-elle que la juste récompense

de ses bons services. Malheureusement il n'occupa pas longtemps ces

importantes fonctions; quatre années plus tard, sa mort y appelait

un autre membre de l'Académie des Inscriptions, Melot, qui acheva le

travail commencé par son devancier sur les manuscrits latins. Enfin,

sous la direction de ces savants, dignes continuateurs des érudits du

XVIIe siècle, il n'y a que justice à rappeler les noms de modestes

travailleurs qui, sans avoir l'autorité et les vastes connaissances

de ces principaux auteurs, apportèrent à la rédaction du catalogue

leur part de zèle et de dévouement. Le copiste Buvat, célèbre par son

_Journal de la Régence_, dont nous reconnaissons la belle écriture

dans presque tous les catalogues manuscrits rédigés de son temps;

l'abbé Jourdain, secrétaire de la Bibliothèque, l'auteur du _Mémoire

historique sur la Bibliothèque du Roy_, publié en 1739 dans le tome

Ier du catalogue des livres imprimés d'après un travail beaucoup plus

étendu de Boivin, et réédité avec des additions par Le Prince en 1782,

Malin, commis écrivain de l'abbé Sallier, Boudot et Lefebvre.

L'abbé Bignon prit sa retraite en 1741, à l'âge de 80 ans; il mourut

deux ans plus tard le 14 mars 1743 «ayant conservé jusqu'au dernier

moment non-seulement toute sa raison, mais encore la douceur et

l'égalité d'esprit qu'il avait toujours montrées[24].» Ce caractère

se devine quand on jette les yeux sur son portrait; sculptée ou

gravée sa figure respire une grande bonté jointe à la finesse et à la

distinction. La mémoire de cet homme qui a administré nos collections

pendant 22 ans restera toujours chère aux amis des livres et des

lettres; ils honoreront en l'abbé Bignon celui qui a le plus fait pour

la grandeur de la Bibliothèque au XVIIIe siècle.

[24] Eloge de l'abbé Bignon, par Fréret.

Comme fait se rattachant intimement à l'administration de l'abbé

Bignon, il nous reste à parler du retour à Paris du Cabinet des

Médailles qui avait été transporté à Versailles depuis 1684. Cet

éloignement de collections, qui faisaient naturellement partie du

même dépôt, était anormal; il rendait l'administration du Cabinet

difficile, car tout en relevant encore du bibliothécaire du roi, le

garde des médailles pouvait, à distance, conserver en réalité toute

son indépendance; enfin il amoindrissait la Bibliothèque sans utilité

pour personne, puisque le successeur de Louis XIV n'avait pas pour les

médailles le goût prononcé de son aïeul. Aussi il fut facile à l'abbé

Bignon de faire ordonner que les médailles seraient ramenées à Paris.

Le même arrêt qui en ordonnait le récolement et l'inventaire, également

entrepris sur les autres collections, prescrivait le déménagement.

«Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à notre cher

et bien-aimé le sieur Couture, de notre Académie des Inscriptions et

belles-lettres, et l'un de nos professeurs en éloquence, salut. Ayant

ordonné par arrest cejourdhui rendu en nostre conseil, nous y étant,

que les récolements et inventaires, ordonnez par autre arrest du vingt

septembre dernier, des médailles, pierres gravées, livres et raretés

antiques et modernes étant dans notre château de Versailles, seront

continués, et à cet effet aportés dans notre bibliothèque à Paris,

dans des quaisses préalablement scellées par le secrétaire d'Etat ayant

le département de notre maison, en présence du sieur abbé Bignon,

conseiller ordinaire en nos conseils d'Etat privé, intendant et garde

de nos Bibliothèques et Cabinets avec le sieur Defourmont et avec

vous, au lieu du sieur de Boze, à présent chargé de la garde desdites

médailles sous les ordres du sieur Bignon....»

Les prescriptions de cet arrêt du 27 mars 1720, relatives à

l'inventaire et au récolement, furent presqu'immédiatement exécutées;

mais le transport ordonné n'eut lieu qu'en 1741. Une note manuscrite

conservée dans les archives du Cabinet rapporte ainsi ce mémorable

événement:

«Le samedi 2 septembre 1741, sur les six heures du soir, sont arrivées

de Versailles à la Bibliothèque deux charrettes chargées de vingt

caisses où sont les médailles du roi qui ont été apportées ici par

ordre de S. M. pour être placées dans le magnifique salon qui est au

bout de la Bibliothèque.»

Le cabinet revenait à Paris, considérablement enrichi. Sous les

successeurs de Rainssant, Oudinet (1689), l'abbé Simon (1712), le

célèbre Gros de Boze (1719), les acquisitions avaient été incessantes.

Il avait reçu entre autres accroissements, en 1727, la collection de

bronzes, marbres, etc., etc., formée par Mahudel, que le roi avait

payée 40,000 livres. Aussi voulut-on que le nouveau local où il

venait s'installer, fût par son éclat et son luxe en rapport avec les

richesses qu'il renfermait. La salle qui lui fut destinée fut prise

dans l'appartement de Mme Lambert. «Cette pièce est très-bien décorée

par un lambris enrichi de sculptures dont les principaux ornements sont

dorés. Cette menuiserie renferme des tableaux, peints par MM. Vanloo,

Natoire, Boucher. Dans les trumeaux de cette pièce sont distribuées des

tables de marbre d'un plan chantourné qui soutiennent des médailliers

de menuiserie dorée[25].»

[25] Blondel. _L'architecture française._

C'est là que furent classées, par les soins de Gros de Boze, nos

collections de médailles, c'est là que, pendant plus d'un siècle, le

public a pu venir les admirer, exposées dans une salle qui passait

pour un des spécimens les plus complets et les plus achevés de l'art

décoratif au XVIIIe siècle.

LA BIBLIOTHÈQUE DE 1743 A LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS XV.

Dès l'année 1722, l'abbé Bignon avait obtenu la survivance de sa charge

pour son neveu, Bignon de Blanzy. Mais la mort de celui-ci précéda

celle de son oncle de quelques jours. La place de bibliothécaire

restait donc vacante. Le roi, autant pour récompenser les services de

l'abbé Bignon, que pour conserver à cette famille un titre qu'elle

n'avait cessé de porter avec éclat, appela à ces fonctions un autre

neveu de l'abbé Bignon, Armand-Jérôme, maître des requêtes. L'acte de

nomination est du 31 mars 1743. Armand-Jérôme Bignon ne fut pas que le

successeur nominal de son oncle; il continua les bonnes traditions de

sa famille et employa son zèle et le crédit que lui donnait la réunion

de deux charges importantes à la prospérité de notre établissement.

L'action bienfaisante de son administration s'étendit aux différentes

sections de la Bibliothèque.

Au département des imprimés, de nombreuses acquisitions, judicieusement

faites, soit à l'étranger, soit en France, continuèrent d'y apporter

de nouvelles richesses. Quelques-unes sont hors ligne et font époque

dans l'histoire de nos collections, ce sont celles des bibliothèques de

Falconet, de Huet, des Jésuites, de Fontanieu.

Le célèbre médecin Falconet, membre de l'Académie des Inscriptions,

possédait une bibliothèque qui faisait l'admiration des savants de

l'époque, admis avec la plus grande libéralité à y travailler. Elle

ne renfermait pas moins de 50,000 volumes. Au mois de décembre 1742,

Falconet offrit au roi tous ceux de ses livres qui pouvaient faire

défaut à la Bibliothèque. Capperonnier, chargé de ce choix, désigna

plus de 11,000 volumes imprimés, que Falconet mit à la disposition

du roi. Pour reconnaître cet acte de libéralité, on lui servit une

rente viagère de 1,200 livres, en lui laissant, comme il le désirait,

l'usufruit de sa collection.

Par suite de ces réserves, la Bibliothèque ne devint réellement

propriétaire du Cabinet de Falconet qu'à sa mort, arrivée en 1762.

L'année suivante, l'expulsion des Jésuites fournit à Bignon l'occasion

de faire entrer dans le département des Imprimés, une bibliothèque,

sinon plus nombreuse, du moins plus fameuse encore et plus riche,

celle de Huet, évêque d'Avranches. Huet avait légué ses livres à

la maison professe des Jésuites de la rue Saint-Antoine. Quant les

Jésuites furent supprimés, les héritiers du prélat se crurent fondés

à élever des réclamations, et à revendiquer des collections dont les

légataires se trouvaient dépossédés et qui allaient être dispersées. Un

arrêt du 15 juillet 1763 en ordonna la restitution à M. de Charsigné,

neveu de Huet. Aussitôt Bignon entama des négociations en vue de

l'acquisition de ce fonds important pour lequel l'étranger faisait déjà

des propositions séduisantes. Les efforts du bibliothécaire eurent un

plein succès. Pour une rente viagère de 1750 livres, M. de Charsigné se

dessaisit d'un trésor que l'impératrice de Russie lui avait offert de

payer 50,000 écus, toute une fortune. Ce désintéressement patriotique

mérite d'être signalé; le souvenir tendrait à s'en effacer que les 8000

volumes imprimés et plus qu'il valut à la Bibliothèque sont là pour

faire vivre à jamais le nom de ce bienfaiteur, en même temps que le

goût et l'érudition du possesseur de la _Bibliotheca huetiana_. Dans

le département des Imprimés, un monde de volumes, les livres de Huet

ont conservé les traces de la main pieuse qui les a recueillis et qui

les a ornés d'un _ex-libris_ que tout le monde connaît. Impressions des

Estienne et des Alde, éditions de choix des auteurs anciens et modernes

souvent enrichies de notes précieuses du savant prélat, théologie,

histoire, lettres, sciences, rien n'était oublié dans la bibliothèque

de Huet; elle donne satisfaction à tous les goûts, elle suffit à tous

les genres d'études. Combien de ces volumes vénérables ont déjà passé

dans les mains des lecteurs depuis leur entrée à la Bibliothèque! Que

de fois ils ont été l'occasion d'un retour vers un passé dont ils

ravivent et ennoblissent le souvenir!

Avec la collection de Huet, le départ des Jésuites fut pour la

Bibliothèque l'occasion d'acquérir de nombreux volumes imprimés qu'elle

ne possédait pas. L'abbé Boudot, chargé de faire un choix dans leur

bibliothèque, récolta une ample moisson de livres précieux qui auraient

été perdus pour les lettres s'ils n'avaient trouvé place dans les

collections royales. Ainsi, dès cette époque, semblait se poser ce

principe qui fit de la Bibliothèque le refuge des trésors littéraires

conservés dans les maisons religieuses, principe qui, quelques années

plus tard, devait avoir une application si étendue au grand profit de

la science.

La bibliothèque nationale · 第 5 / 10 段