désirs de l'abbé Bignon. A la mort de Mazarin, son palais, qui occupait
une large bande de terrain comprise entre les rues de Richelieu et
Neuve-des-Petits-Champs, avait été divisé: la partie sur la rue de
Richelieu échut au marquis de Mancini, le mari de la nièce du cardinal,
et elle était devenue l'hôtel de Nevers. Ces bâtiments, achetés par le
roi sous la régence, avaient servi de local à la banque de Law, et la
ruine du financier, arrivée en 1721, les rendait vacants. Les donner
à la Bibliothèque, logée en face, semblait une mesure d'autant plus
sage que dans cette combinaison il ne s'agissait plus pour elle d'un
déplacement toujours dangereux, mais d'un simple agrandissement. L'abbé
Bignon s'emploie aussitôt avec la plus grande activité, et par son
crédit auprès du régent il obtient l'autorisation nécessaire. On ne
perd pas un instant; l'arrêt du Conseil est du 13 septembre 1721, «le
1er octobre, dit Buvat, on commença le transport des manuscrits de la
Bibliothèque du roi à l'hôtel de Nevers.»
Toutefois ce ne fut qu'en 1724, après bien des difficultés, grâce aux
efforts infatigables de l'abbé Bignon et à la protection du comte de
Maurepas, que cette prise de possession fut définitivement ratifiée.
Les lettres patentes du 16 mai 1724 affectaient «à perpétuité l'hôtel
de Nevers à la Bibliothèque. On s'occupa alors à faire dans cette
grande maison des dépenses vraiment royales, pour donner à cette
Bibliothèque, par rapport à la commodité et aux embellissements
extérieurs, toutes les décorations qu'elle méritait[18].» L'architecte
de Cotte eut la direction de tous ces travaux. Quant au palais
Mazarin proprement dit, c'est-à-dire, les bâtiments de la rue
Neuve-des-Petits-Champs, ils continuèrent d'être occupés par des
services étrangers à la Bibliothèque.
[18] Le Prince, p. 80.
Dans la poursuite de ces projets d'agrandissement qui avaient si bien
réussi, l'abbé Bignon cherchait un autre résultat que la facilité de
loger nos collections; il avait l'intention d'en ouvrir l'accès au
public, ce qui n'était guère possible dans le local de la rue Vivienne.
Nous avons vu que l'abbé de Louvois avait tenté un premier essai
dans ce sens; avant lui, Colbert avait compris toute l'utilité d'une
pareille mesure et, sans rendre encore la Bibliothèque publique, il en
avait facilité l'entrée aux savants français et étrangers qui avaient
besoin d'y travailler. Mais jusqu'au XVIIIe siècle, tout s'était borné
à des prêts consentis dans des conditions exceptionnelles ou à des
communications sur place dont l'autorisation passait pour une véritable
faveur. L'esprit libéral et éclairé de l'abbé Bignon alla plus loin.
Le 11 octobre 1720 un arrêt du Conseil, rendu sur sa demande, ordonna
la publicité de notre dépôt: «La Bibliothèque du Roy sera ouverte
à tous les sçavans de toutes les nations, en tout temps, aux jours
et heures qui seront réglez par le Bibliothécaire de Sa Majesté, et
il sera préparé des endroits convenables pour y recevoir lesdits
sçavans, et les mettre en état d'y vacquer à leurs études et recherches
avec toute commodité. Outre lesdites entrées accordées aux sçavans,
la Bibliothèque sera ouverte au public une fois la semaine depuis
onze heures du matin jusqu'à une heure de l'après-midi; et seront
alors toutes les personnes que Sa Majesté a déjà attachées à ladite
Bibliothèque, ainsi que les autres qu'Elle se propose d'y attacher
encore, sous les ordres dudit sieur Bibliothécaire, obligées de se
trouver durant ledit temps ès-sales, cabinets et galeries d'icelle,
pour satisfaire la curiosité de tous ceux que l'envie de s'instruire y
attirera.»
L'ouverture prescrite fut suspendue par l'installation des collections
dans l'hôtel de Nevers, mais elle fut rétablie dès que le permirent les
travaux d'aménagement entrepris dans les nouveaux bâtiments, vers 1743.
Ces améliorations donnèrent un nouvel éclat à la Bibliothèque, elles
firent valoir son utilité et ses richesses: sans nul doute elles
attirèrent et justifièrent les donations et les acquisitions dont le
nombre et l'importance ne laissent pas d'étonner même de nos jours, à
plus d'un siècle de distance.
L'abbé de Louvois était encore à la tête de la Bibliothèque, quand le
22 novembre 1717, Charles d'Hozier fit présent au roi de la collection
généalogique commencée par Pierre d'Hozier, son père, et continuée
par lui. Tous deux, «généalogistes de la maison de Sa Majesté,»
avaient été à même de réunir un grand nombre de pièces concernant
les familles nobles de France. Dans l'acte de cession dressé par le
notaire, Charles d'Hozier déclare que c'est un «cabinet curieux composé
de manuscrits, généalogies, preuves de noblesse, titres originaux,
extraits, mémoires de famille, lettres écrites tant à lui qu'au dit feu
sieur son père, beaucoup de volumes imprimés sur lesquels ledit feu
sieur son père et lui ont mis des notes, lettres d'annoblissements,
réglements d'armoiries et diverses recherches considérables.» La
crainte d'une dispersion lui fit donner ces documents au roi qui, en
dédommagement, lui alloua une pension viagère de 2,000 livres. Cette
cession désintéressée consistait en 250 volumes ou portefeuilles
contenant des pièces et documents généalogiques, en mémoires et lettres
adressés à Pierre d'Hozier et en 875 volumes imprimés annotés. Les
pièces généalogiques, auxquelles Clairembault, chargé du classement,
réunit les documents du même genre qui se trouvaient dans la collection
Gaignières, devinrent le noyau du Cabinet des titres. Cette section
était assez considérable pour former trois ans plus tard le quatrième
département de la Bibliothèque.
La collection d'Hozier, dont l'acquisition avait été négociée sous
l'administration de l'abbé de Louvois, mais dont l'entrée à la
Bibliothèque n'eut lieu qu'en 1720, ne fut pas la première que reçut
l'abbé Bignon. Son prédécesseur en mourant avait voulu donner une
dernière preuve d'attachement au dépôt dont il avait eu la garde durant
35 années, en lui léguant ses manuscrits. On en comptait environ trois
cents, presque tous modernes et relatifs aux événements du XVIIe siècle.
Philippe de La Mare possédait des manuscrits qui ne présentaient pas
seulement d'intérêt pour l'histoire du XVIIe siècle: l'histoire de
France en général, celle du XVIe siècle en particulier, l'antiquité,
étaient représentées dans la bibliothèque qu'il tenait de son père,
Philibert de La Mare, héritier des papiers de Saumaise. Cette
importante collection, vendue à la mort de Philippe de La Mare, allait
passer en Hollande, quand le Régent donna ordre de l'acheter. C'était
un accroissement de plus de 600 manuscrits.
Ce que l'on avait fait pour la collection Philippe de La Mare en
1718, on le fit en 1719 pour une bibliothèque encore plus précieuse,
celle d'Etienne Baluze[19]. Ce célèbre érudit avait disposé de ses
magnifiques collections en faveur d'une dame Le Maire. Son testament
renfermait même cette clause singulière: «Je défends et prohibe
expressément la vente de ma Bibliothèque en gros, voulant qu'elle
soit vendue au plus offrant et dernier enchérisseur, afin que les
curieux en puissent avoir leur part, y ayant une très-grande quantité
de livres rares, difficiles à trouver que les gens de lettres seront
bien aises d'avoir l'occasion d'acquérir.» Il était cependant bien
important que ces collections, au moins celles qui étaient manuscrites,
ne fussent pas perdues pour la Bibliothèque. Chargé pendant 33 ans de
l'administration de la bibliothèque de Colbert, Baluze n'avait rien
négligé pour la formation de la sienne. Avec son activité surprenante,
il avait réuni, fait copier ou copié lui-même des documents originaux
d'un intérêt capital pour l'histoire du moyen âge, auxquels sa vaste
érudition et sa compétence bien connue donnaient encore une plus
grande valeur. Le catalogue de sa bibliothèque publié en 1719 sous le
titre de _Bibliotheca Baluziana_ n'indiquait pas moins de 957 volumes
manuscrits, près de 700 chartes et 7 armoires remplies de papiers
modernes. Une pareille collection avait sa place marquée dans la
Bibliothèque du Roi, et l'abbé Bignon obtint d'en faire l'acquisition.
Une première évaluation de 16,000 livres ne parut pas suffisante à la
propriétaire, il fallut porter cette somme à 30,000 livres, moyennant
laquelle près de quatorze cents volumes entrèrent au département des
manuscrits.
[19] M. Delisle, T. I, p. 364 et suiv.
Tous les actes de l'abbé Bignon concouraient à la prospérité de la
Bibliothèque. En 1720, il adjoignit aux fonctions de Bibliothécaire du
roi les charges de garde du Cabinet du Louvre et de bibliothécaire de
Fontainebleau qu'il acheta l'une de Dacier, l'autre des héritiers de M.
de Sainte-Marthe. Le Cabinet du roi au Louvre, formé par Henri IV pour
son usage particulier, renfermait alors beaucoup de manuscrits venus de
la librairie du cardinal d'Amboise et remarquables par leur ancienneté
et la beauté de leurs miniatures, ainsi qu'un bon nombre d'ouvrages
exécutés en l'honneur de rois. La réunion des charges obtenues par
l'abbé Bignon préparait la fusion de ces collections dans celles de la
Bibliothèque; elle eut lieu de 1723 à 1732. Plusieurs volumes conservés
dans le château de Versailles ne tardèrent pas à être également versés
dans notre grand dépôt.
Les recueils que Morel de Thoisy, lieutenant-général au bailliage
de Troyes, avait formés au commencement du XVIIIe siècle sur les
matières ecclésiastiques et historiques, sur la jurisprudence et les
belles-lettres, renfermaient plus de soixante-dix mille pièces tant
imprimées que manuscrites. Lui-même en avait fait un premier classement
en 646 volumes. Comme il l'écrivait avec un légitime orgueil, «parmi
ces pièces, il y en avait une quantité considérable, les unes
originales, les autres très-rares.» La juste appréciation que Morel de
Thoisy faisait de ce célèbre recueil n'en rend que plus honorable pour
sa mémoire la déclaration en date du 10 juillet 1725 par laquelle il
l'offrit généreusement au roi.
Ces volumes furent attribués au département des Imprimés où ils sont
encore conservés. Il en fut de même de l'importante collection musicale
léguée au roi en 1725 par Sébastien de Brossard, chanoine de Meaux.
Bien qu'il s'y trouvât un certain nombre de volumes manuscrits, elle
fut déposée au département des Imprimés[20]. Le legs de Brossard y
commença heureusement la série musicale. «Ce cabinet est des plus
nombreux et des mieux assortis qu'on connaisse. Pendant plus de
cinquante années, le possesseur n'a épargné ni soins ni dépenses
pour en faire le recueil le plus complet qu'il soit possible de tout
ce qu'il y a de meilleur et de rare en musique, soit imprimé, soit
manuscrit. La première partie du recueil contient les auteurs anciens
et modernes, tant imprimés que manuscrits, qui ont écrit sur la musique
en général; la seconde partie renferme les praticiens; elle consiste
en un grand nombre de volumes ou de pièces, la plupart inédits. C'est
une réunion de tous les genres de musique sacrée et profane, vocale et
instrumentale, où tout est disposé avec ordre, ainsi qu'on peut s'en
assurer par le catalogue que Brossard a remis à la Bibliothèque de sa
Majesté[21].»
[20] Pour la série musicale, cette règle a été strictement observée
dans la suite; tous les ouvrages modernes de musique, imprimés ou
manuscrits, que la Bibliothèque possède sont réunis en un seul fonds
compris dans les collections imprimées.
[21] Mémoire manuscrit de Van Praët cité par Fétis dans sa
_Biographie des Musiciens_.--C'est le double titre de bienfaiteur de
la Bibliothèque et de fondateur de la collection musicale qui a fait
inscrire le nom de Sébastien de Brossard à une place d'honneur dans
la galerie de la Réserve du département des Imprimés.
Depuis 1726, on s'occupait de faire copier les actes authentiques
du Conseil de Bâle qui étaient devenus la propriété de la ville de
Bâle. Baluze, puis l'abbé Jourdain, avaient entrepris ce travail qui
ne fut achevé qu'en 1724, par les soins d'Eusèbe de Laurière, avocat
au Parlement. En 1725, vingt-neuf volumes contenant la copie de ces
documents utiles à l'histoire de l'église gallicane furent déposés au
département des manuscrits.
De la fameuse bibliothèque que possédait Foucault, successivement
intendant dans les généralités de Montauban, de Poitiers et de Caen,
nos collections ne purent recueillir que quelques volumes donnés par
l'abbé Bothelin ou échangés par M. de Boze. Mais la Bibliothèque fut
plus heureuse quand il s'agit de donner un abri aux restes d'une autre
collection plus ancienne et encore plus célèbre qui semblait près de
périr, celle des manuscrits de l'abbaye de Saint-Martial de Limoges.
Obligés par la mauvaise situation financière de l'abbaye de se défaire
de leurs volumes, les chanoines en annoncèrent la mise en vente en
1730. L'abbaye possédait alors plus de deux cents manuscrits. Ces
débris d'une bibliothèque qui avait été dans toute sa splendeur au
XIIIe siècle ne manquaient pas de valeur. Presque tous contemporains
de la première partie du moyen-âge, ils renfermaient des documents
très-importants pour l'intelligence des textes théologiques et pour
l'étude de la langue, de l'histoire, des mœurs de la France du IXe au
XIIIe siècle. L'abbé Bignon, aidé par M. de Maurepas, put en faire
l'acquisition moyennant une somme de 5,000 livres.
A cette époque, la bibliothèque de la famille de Mesmes, qui avait
brillé d'un si vif éclat au commencement du XVIIe siècle, était
en pleine décadence. Pour sauver ce qui en subsistait encore, les
héritiers des de Mesmes en proposèrent la cession au roi en 1731.
Elle fut immédiatement décidée et payée 12,000 livres. Une somme
aussi élevée indique suffisamment la valeur de cette acquisition qui
comprenait six cent quarante-deux manuscrits. Sur ce lot, on préleva
les volumes des négociations de Claude de Mesmes, comte d'Avaux, qui
furent placés au dépôt des affaires étrangères. Les quatre cent treize
volumes qui restèrent à la Bibliothèque fournirent encore un notable
appoint non-seulement à la série des manuscrits du moyen-âge, mais
aussi à celle des documents sur l'histoire de la France et des Etats
voisins et de leurs relations diplomatiques pendant les deux derniers
siècles.
Grâce aux efforts de l'abbé Bignon, le Cabinet des Estampes se vit,
à son tour, enrichir en 1731 d'une collection qui semblait depuis
longtemps lui être destinée. Formée par Henry de Beringhen, premier
écuyer du roi, elle renfermait tout ce que l'art de la gravure avait
produit de plus remarquable à cette grande époque. A l'exclusion de
tous les monuments antérieurs, Beringhen recherchait les œuvres des
contemporains qu'il avait pu connaître et admirer. «Un si beau recueil
ne pouvait convenir qu'au roi et il semblait en quelque façon que ce
seigneur eut prévu qu'un jour sa collection ferait suite à celle de
l'abbé de Marolles: en effet celle de M. de Beringhen reprend, pour
ainsi dire, à l'année 1660, époque à laquelle l'abbé de Marolles en
était resté; elle renferme principalement des maîtres de l'école de
France jusqu'à l'année 1730[22].» Beringhen avait même si sûrement
deviné le sort de ses volumes qu'il les avait fait relier par avance
aux armes de France et en maroquin rouge, suivant le modèle adopté pour
la collection de Marolles. Tant de précautions ne pouvaient nuire à
leur fortune. Sans doute l'abbé Bignon n'en tira pas le moins puissant
argument pour déterminer le cardinal de Fleury à faire approuver par
le roi le projet d'acquisition de cette importante collection. Les
pourparlers engagés en 1731 avec l'évêque du Puy, fils et héritier de
Beringhen, ne tardèrent pas à aboutir. Cette même année, 579 volumes
in-folio contenant près de 80,000 pièces, épreuves de choix dues au
burin des plus habiles artistes de notre pays, prirent place sur les
rayons du département des Estampes à la suite de la collection de
Marolles. Ils l'y continuèrent dignement offrant à l'historien et à
l'artiste les renseignements les plus précieux sur la gravure en France
depuis le milieu du XVIIe siècle jusqu'à la première moitié du XVIIIe
siècle.
[22] Le Prince, p. 212.
On le voit, la Bibliothèque semblait destinée à recueillir les
collections que le temps et le goût de nombreux amateurs avaient
constituées et qui venaient s'y réfugier comme en un lieu protecteur
pour échapper à la ruine ou aux convoitises de l'étranger. Le moment
était arrivé pour son habile administrateur de redoubler d'efforts ou
de zèle afin d'assurer à notre dépôt la possession de la bibliothèque
la plus riche, la plus fameuse qu'aucun amateur ait jamais formée,
celle de Colbert[23]. Cette admirable collection échut, à la mort
du ministre, à son fils le marquis de Seignelay, puis au frère de
celui-ci, Jacques-Nicolas Colbert, archevêque de Rouen. En 1707, ce
dernier l'avait léguée à son neveu, l'abbé Charles-Eléonor Colbert,
plus tard comte de Seignelay. Dans les mains de ce petit-fils du grand
Colbert, ce glorieux héritage ne resta pas longtemps intact. Déjà
en 1728 il avait fait procéder à une vente de livres imprimés et un
millier environ avaient été achetés pour le compte de la Bibliothèque.
Il fallait, à tout prix, préserver les manuscrits des risques d'une
dispersion. Fort de l'assentiment et de l'appui de M. de Maurepas,
l'abbé Bignon fit des ouvertures à M. de Seignelay et des experts
furent nommés pour l'estimation de la collection en bloc. L'abbé de
Targny et Falconet représentèrent la Bibliothèque, le P. de Montfaucon
et Lancelot M. de Seignelay. Mais tout d'abord on ne s'entendit pas.
Les experts du roi n'offraient que 80,000 francs, tandis que ceux
du propriétaire exigeaient 200,000 francs. Trois ans se passèrent
ainsi, les négociations faillirent même se rompre. Enfin, en février
1732, pour mettre fin au débat, M. de Seignelay prit une résolution
qui l'honore: il offrit au roi tous ses manuscrits, tant anciens que
modernes, «en suppliant Sa Majesté de régler elle-même la somme
qu'elle jugerait à propos de lui donner.» Louis XV la fixa à 300,000
livres.
[23] M. Delisle, T. I, p. 439 et suiv.
A ce prix, la Bibliothèque acquit 6,645 manuscrits anciens parmi
lesquels un millier de volumes grecs et environ 700 orientaux, 440
volumes de copies de documents tirés des archives de province, une
série de plus de 500 volumes formés de correspondances politiques,
d'instructions, de mémoires et de lettres de Colbert, enfin 300 volumes
de mélanges.
Il est inutile d'insister sur la valeur et l'importance tout-à-fait
hors ligne d'une pareille acquisition. Elle fut un grand événement
non-seulement pour la Bibliothèque mais encore pour les lettres et
l'histoire en France. Par sa situation, par les ressources de toutes
sortes dont il disposait, Colbert avait pu satisfaire pleinement son
amour pour les livres et pour la science. Ses bibliothécaires, Carcavy
et Baluze, n'avaient pas seuls travaillé à réunir les éléments de ce
fonds important. Il avait trouvé en province des correspondants dévoués
et laborieux qui recherchèrent avec une ardeur infatigable, soit dans
les couvents et abbayes, soit dans les archives locales, des documents
précieux pour l'histoire de notre pays. A défaut des originaux, ils
obtenaient des copies. C'est ainsi que Doat, président de la Chambre
des comptes de Navarre, fut chargé de faire un choix dans les archives
du Languedoc, de la Guyenne, du Béarn et du pays de Foix, que Denys
Godefroy, en se livrant à un travail analogue sur les archives de
Flandre, procura à Colbert plus de 150 volumes. A l'étranger,
jusqu'en Orient, il avait des agents, comme à Constantinople M. de
Nointel, qui recueillit pour le compte du ministre les manuscrits qui
pouvaient l'intéresser. En même temps, il ne se faisait à Paris ou en
province aucune vente importante de manuscrits sans que Colbert n'y
poursuivît les plus remarquables articles, quand il n'achetait pas
pour son compte la collection en bloc. En 1675, il se procurait 500
manuscrits provenant de la bibliothèque de Ballesdens et, quelques
années plus tard, les célèbres manuscrits anciens du président de
Thou. En 1678, l'abbaye de Moissac lui cédait 100 de ses plus précieux
manuscrits, en 1680, le collége de Foix 300 volumes, en 1683, l'abbaye
de Bonport 87 manuscrits. Les donations faites à Colbert furent encore
plus nombreuses que les acquisitions, citons entr'autres celles de
François du Chesne, de Mareste d'Alge, de l'hôtel-de-ville de Rouen,
du chapitre de Metz. Elles s'expliquent par la prédilection marquée
du grand ministre pour sa bibliothèque et par le désir de lui plaire.
N'oublions pas d'ailleurs que si cette préférence de Colbert pour ses
collections particulières lui fit quelquefois négliger les intérêts du
dépôt national dont il avait la charge, il n'en fut pas moins donné à
la Bibliothèque, grâce à l'heureux événement de 1732, de bénéficier, en
fin de compte, des efforts multipliés de cet homme de génie pour sauver
de la ruine les monuments les plus importants de notre histoire et de
notre littérature.
Sans être aussi considérable que la bibliothèque Colbertine, la
collection formée par Antoine Lancelot était renommée pour les
documents qu'elle renfermait sur l'histoire de France. En 1733,
Lancelot l'offrit au roi. Cette donation comprenait 206 manuscrits, en
majeure partie anciens et précieux, et plus de cinq cents portefeuilles
remplis de pièces imprimées, de copies et de documents originaux
relatifs à l'histoire, la généalogie, la jurisprudence, la littérature,
aux offices, charges et dignités en France. Pendant longtemps ces
recueils ont été conservés au département des Imprimés; aujourd'hui
on en a détaché les pièces imprimées qu'on a incorporées dans les
différentes séries de cette section et les portefeuilles de Lancelot
ont été transmis au département des manuscrits où ils présentent un
ensemble de 189 volumes.
Châtre de Cangé possédait une bibliothèque dont les connaisseurs
avaient pu constater l'importance par le catalogue qui en fut publié
en 1733. Il y avait non-seulement des manuscrits remarquables, utiles
à l'étude de notre histoire et de notre poésie nationale, mais encore
de nombreux volumes imprimés de valeur. Au mois de juillet 1733, la
Bibliothèque en fit l'acquisition pour une somme de 40,000 livres;
c'était un nouvel accroissement de 158 manuscrits et de près de 7,000
volumes imprimés. La partie manuscrite de cette collection s'enrichit
encore d'une douzaine de volumes dont M. de Cangé fit hommage au roi;
la partie imprimée, d'abord diminuée d'un millier de volumes reconnus
doubles et vendus comme tels, s'augmenta en 1751 des recueils de pièces
imprimées et manuscrites qu'à la mort de Cangé, son fils, le sieur de
Billy, offrit en pur don à la Bibliothèque.
Cette acquisition fut, sinon la dernière, du moins la plus importante
de celles qui marquèrent la fin de l'administration de l'abbé Bignon.
De 1733 à 1743, les achats de la Bibliothèque ne portèrent plus en
effet que sur des portions de collections encore intéressantes,
mais qui n'avaient plus la valeur exceptionnelle des bibliothèques
précédemment acquises. Parmi les entrées de ces dernières années, il
faut toutefois mentionner: en 1734, les papiers relatifs à l'histoire
du collége de Navarre, laissés par l'abbé Drouin; en 1736, les dix-huit
manuscrits achetés à la vente de la Bibliothèque de M. de Coislin; en
1737, cent vingt-huit volumes manuscrits et quarante-huit imprimés
vendus par les héritiers de l'abbé de Targny; en 1748, trois cents
volumes imprimés et deux cent quatre-vingts volumes manuscrits, dont
plusieurs très-remarquables, cédés par le duc de Noailles; enfin, cette
même année, la nombreuse collection des pièces qui restaient du trésor
des Chartes de Lorraine et que Lancelot avait été chargé d'examiner et
de copier à Nancy. L'envoi qu'il en fit, à cette époque, ne comprenait
pas moins de onze ballots; la collection de Lorraine, qui compte
aujourd'hui 1,036 volumes, en a été presque entièrement formée.