nécessaires au jeune bibliothécaire que par arrêt du Conseil du 21
juillet 1691, le roi venait d'augmenter encore sa responsabilité
et de donner un nouvel éclat aux titres de maître de la librairie
et de garde de la Bibliothèque, titres dont la réunion avait été
faite pour la première fois en sa faveur. Jusqu'alors, ces fonctions
relevaient du surintendant des bâtiments, et nous avons vu que sous
Colbert et Louvois, elles n'étaient, pour ainsi dire, qu'une fiction.
Louis XIV voulut les rendre indépendantes en plaçant le «maître de
la librairie, intendant et garde du Cabinet des livres, manuscrits,
médailles et raretés antiques et modernes, et garde de la Bibliothèque
de sa Majesté, sous l'autorité de Sa Majesté seulement....» Le même
arrêt portait que toutes les dépenses concernant la Bibliothèque
devaient être «ordonnées par sa Majesté et les estats et ordonnances
signées d'elle, et contre-signées par le secrétaire d'Estat et des
commandements ayant le département de sa maison.»
Peu de temps après la publication de cet arrêt, Melchisédec Thévenot
quitta la Bibliothèque, et en récompense de ses nombreux travaux, N.
Clément fut nommé à sa place commis en titre. L'emploi laissé vacant
fut occupé par Jean Boivin[11], qui suivit dans l'accomplissement
de ses fonctions l'exemple de zèle et de dévouement donné par son
devancier.
[11] L'entrée de Boivin à la Bibliothèque fut marquée par
l'importante découverte qu'il fit d'un manuscrit palimpseste de
l'ancien testament.
(V. Hist. de l'Académie des Inscriptions. T. VII et M. Delisle,
p. 299.)
L'abbé de Louvois répondit à la confiance du roi par une mesure dont
l'importance, à cette époque, n'échappa à personne. Il songea à faire
profiter le monde savant de collections qui jusqu'alors n'avaient
été accessibles qu'à de rares privilégiés. On lit dans le numéro de
novembre 1692 du _Mercure_: «M. l'abbé de Louvois voulant rendre la
Bibliothèque utile au public a résolu de l'ouvrir deux jours de chaque
semaine à tous ceux qui voudront y venir étudier; il a déjà commencé
et il régala d'un magnifique repas plusieurs sçavans le jour de cette
ouverture.» Ce premier essai de publicité ne fut malheureusement pas
continué, mais le principe était posé pour l'avenir.
La nouvelle situation faite au bibliothécaire du roi par l'arrêt de
juillet 1691 ne pouvait que tourner au profit des collections dont il
avait la garde. Toutefois cet avantage ne se réalisa pas immédiatement
et les années qui suivirent cette réorganisation ne furent pas aussi
fertiles que celles qui l'ont précédée. Durant la période de 1691 à
1700, il n'y a guère à signaler que l'acquisition de 13 manuscrits,
débris de la bibliothèque de Julien Brodeau, l'entrée par voie
d'échange de 24 manuscrits arméniens et le don de 49 volumes chinois
offerts à Louis XIV par l'empereur de la Chine, par l'intermédiaire
du Père Bouvet, missionnaire jésuite. Cet envoi, qui ouvrait à la
Bibliothèque la série nouvelle des livres chinois, méritait d'être
encouragé. Le roi, en retour de cette gracieuseté du souverain du Grand
Empire, lui fit présent d'un exemplaire richement relié du Cabinet du
roi. Ce premier fonds ne tarda pas à s'augmenter, par les soins du P.
de Fontenay, de 12 volumes chinois et tartares.
En 1700, on acheta pour 970 livres 35 volumes manuscrits reliés aux
armes de Le Ragois de Bretonvilliers. Cette même année, la Bibliothèque
recevait en don plus de cinq cents manuscrits grecs, latins, français,
orientaux, etc., dont l'archevêque de Reims se défit en sa faveur. N.
Clément n'était pas étranger à cette détermination, dernière marque
de la sollicitude du prélat pour nos collections, et tout joyeux,
il terminait ainsi la lettre par laquelle il annonçait cette bonne
nouvelle à l'abbé de Louvois: «Je ne vous fais point mes réflexions
sur cette nouvelle conqueste; elle est très-considérable; il y a plus
de cinq cents manuscrits, dont la moitié sont de quelque mérite,
et plusieurs d'un mérite singulier.» Ces manuscrits provenaient de
différentes sources, un grand nombre avaient appartenu à Ch. de
Montchal, archevêque de Toulouse, et d'autres à Antoine Faure. Peu de
temps après, plus de deux cents volumes ayant cette dernière origine
furent achetés moyennant 1,500 livres, pendant que l'abbé de Louvois,
dans le voyage qu'il fit en Italie en 1700, ramassait des manuscrits
et surtout des livres imprimés qu'il déposa à la Bibliothèque à son
retour. En 1706, à la dispersion de la célèbre bibliothèque des
Bigot, on recueillit encore pour le prix de 1,500 livres plus de 500
manuscrits importants dont beaucoup se rapportaient à l'histoire de
Normandie.
L'année 1707 fut marquée par un événement malheureux pour la
Bibliothèque. Un prêtre renégat natif du Dauphiné et réfugié à La Haye,
Jean Aymont, était parvenu à surprendre la confiance de Clément. Grâce
à la protection de ce dernier, il obtint de revenir en France; et
toutes facilités lui furent données pour pénétrer dans la Bibliothèque.
Clément l'y laissait travailler seul; il put ainsi très-aisément
commettre le vol qu'il préméditait et qui ne fut découvert que quand il
eut repassé en Hollande. Onze manuscrits de valeur avaient été dérobés
par ce misérable, d'autres plus importants encore, comme la Bible de
Charles-le-Chauve, avaient été indignement lacérés. Clément mit la plus
grande diligence à se rendre compte de l'étendue du mal; on fit des
réclamations, des poursuites furent commencées, mais elles demeurèrent
à peu près sans résultat. La Bibliothèque ne rentra en possession que
d'une trentaine de feuillets qui lui furent libéralement restitués par
le Cte d'Oxford.[12]
[12] Un échange auquel le Musée britannique s'est prêté avec le plus
gracieux empressement vient de nous faire recouvrer les morceaux dont
l'absence déshonorait trois de nos plus importants manuscrits.
Cette triste affaire empoisonna les dernières années de Clément; sa
santé en fut atteinte et il mourut en 1712. Son imprudence, dont il
fut la première victime, ne doit pas nous faire oublier les éminents
services de cet humble et honnête savant qui consacra son existence
laborieuse à des rangements et à des catalogues de la première utilité,
et qui, avant de mourir, donna un nouveau témoignage de sa constante
sollicitude pour la Bibliothèque, en lui léguant sa collection de
portraits. Ce recueil qui contenait plus de dix-huit mille pièces avait
été formé par Clément surtout en vue de l'historien; l'authenticité de
la pièce par rapport au personnage dont elle était l'image passait aux
yeux de Clément avant sa valeur artistique; cette préférence était bien
naturelle au collectionneur dont la science, plus encore que l'art,
avait occupé toute la vie. Tel quel, cet ensemble avait une importance
capitale pour le département des Estampes, car indépendamment de sa
valeur intrinsèque, il y commençait une collection toute nouvelle,
cette galerie incomparable de portraits, qui continuée et accrue dans
le même esprit que son fondateur, est une des séries du département le
plus souvent et le plus utilement consultées.
Avec la donation de Clément, nous arrivons à la fin du règne de Louis
XIV. Avant qu'elle fût un fait accompli, la Bibliothèque avait eu à
enregistrer de nouveaux accroissements. C'étaient en 1707 quatorze
volumes tartares non réclamés à la douane et que le roi ordonna de
faire porter à la Bibliothèque; en 1708, une vingtaine de manuscrits
orientaux recueillis en Orient par Paul Lucas. La même année, deux
volumes de cartes d'Irlande avaient été donnés à la Bibliothèque
par M. de Valincourt, secrétaire général de la marine; mais avant
d'entrer dans nos collections, ces cartes furent communiquées au
géographe Delisle et remises par sa veuve seulement en 1727. En 1709
les papiers du célèbre historien André du Chesne entrèrent à la
Bibliothèque, à la suite de la condamnation de J. Haudiquer de Blancour
accusé de contrefaçon de titres de noblesse, dont les papiers furent
confisqués. Quelques années plus tard, la vente de la bibliothèque de
Melchisédec Thévenot fit arriver 290 manuscrits dans la série orientale
qui s'accrut encore en 1714 de 50 volumes rapportés d'Orient par P.
Lucas et de 62 volumes donnés par Ant. Galland avec ses livres et ses
papiers. Mais le fait dominant dans nos annales de cette époque, c'est
la disposition que Gaignières prit en faveur de la Bibliothèque en 1711
et par laquelle il donnait au roi sa célèbre collection.
«On a peine à comprendre, dit Le Prince, comment un seul homme dont la
fortune était bornée, avait pu rassembler chez lui et mettre en ordre
tant de pièces différentes, imprimés, manuscrits, estampes, dessins,
tableaux, cartes géographiques, etc., et se former un cabinet rare et
précieux, qui fut pendant longtemps l'admiration des curieux.»
La conception d'un plan aussi large que celui de Gaignières, et la
réalisation qu'à l'aide de ses faibles ressources[13] il en poursuivit
avec autant de persévérance que de succès ne peuvent en effet
s'expliquer que par l'enthousiasme et l'énergie que la science donne
à ceux qui l'aiment. Il avait formé le projet de réunir tout ce qui,
à un degré quelconque, intéressait l'art, l'histoire et l'archéologie
de notre pays. Documents manuscrits et imprimés, costumes, monuments,
personnages, représentations d'événements politiques et militaires,
rien ne fut oublié dans sa galerie qu'on pourrait comparer à une vaste
encyclopédie figurée de la France du moyen âge.
[13] Ancien secrétaire du duc de Bellegarde, puis écuyer de Mlle de
Guise, avec le titre de gouverneur de Joinville et d'instituteur
des enfants de France, Roger de Gaignières ne possédait guère comme
revenu que les pensions afférentes à ces charges et une rente de
douze cents livres à lui léguée par Mlle de Guise.
Avec des données aussi étendues, Gaignières ne pouvait pas espérer
n'avoir que des documents originaux; aussi sa collection, bien que
renfermant un assez grand nombre de pièces authentiques, était
composée, en majeure partie, de reproductions copiées ou dessinées par
ses soins. Mais comme ces reproductions ont toujours été faites sur
l'original même, il en résulte que, malgré leur imperfection relative
et très-explicable, elles sont encore de la plus grande utilité pour
l'historien et l'archéologue. S'agit-il par exemple d'un personnage?
Gaignières leur donnera un portrait soit gravé, soit dessiné d'après
un manuscrit ou d'après quelqu'autre monument authentique: peut-être
se trouvera-t-il avoir relevé son épitaphe; si le personnage a écrit,
notre amateur aura recueilli ou fait copier sa correspondance. A ces
renseignements s'ajouteront de précieuses indications sur les costumes,
les usages, les mœurs de ses contemporains, sur l'art à l'époque où
il a vécu, sur les faits marquants dont il a pu être le témoin, tout
cela pris aux meilleures sources, manuscrits, inscriptions, sceaux,
tapisseries, tombeaux, vitraux, etc.
Gaignières n'épargna ni ses faibles ressources, ni les fatigues, ni
les voyages pour arriver à un résultat aussi complet. On le voit dans
toutes les parties de la France, actif et entreprenant, à la recherche
des monuments de notre histoire. Le plus souvent il est accompagné de
deux hommes dévoués qui le secondèrent activement dans son entreprise,
son valet de chambre, Barthélemy Rémy et un dessinateur peu connu,
Boudan. Le premier était chargé de copier les manuscrits ou d'en
faire les extraits, mission dont il s'acquitta fort bien, le second
s'occupait des reproductions dessinées. Leur désintéressement, qui
permit à Gaignières d'accomplir la tâche qu'il s'était imposée, mérite
d'être rappelé; on est touché de voir qu'en échange de ses nombreux et
excellents services, Rémy touchait 200 livres par an. Boudan n'était
pas mieux payé. On lit entre autres articles dans un mémoire des prix
dont Gaignières était convenu avec lui pour son travail: «les armes
croquées à l'ancre un liard la pièce.»[14]
[14] M. Delisle. T. I, p. 335 et suiv.
La vie entière de ces trois hommes est, pour ainsi dire, dans la
collection, fruit de leurs efforts réunis. Aussi l'idée d'une
dispersion était-elle particulièrement pénible à celui qui en avait
eu l'idée et qui en avait si laborieusement réuni les matériaux. Le
seul moyen d'en assurer la conservation était de la faire entrer dans
la Bibliothèque du roi. Gaignières prit cette résolution avec une
généreuse spontanéité.
Par un acte authentique rédigé en présence de M. de Torcy le 19 février
1711, il déclarait que «travaillant depuis longtemps avec un soin,
une étude et une aplication continuelle à la recherche de différents
manuscrits curieux touchant l'histoire et autres matières, et à la
recherche de tableaux, estampes et autres curiositez, il voyoit avec
plaisir que le succès en avoit été assez heureux pour avoir rassemblé
plus de deux mil manuscrits et une quantité considérable de livres,
tableaux, estampes et curiositez qui composoient actuellement ses
cabinets et gallerie; qu'il seroit fâché qu'après lui ils fussent
dispersez et tombassent en différentes mains, de sorte qu'ayant dessein
de les laisser à la postérité, il croyoit qu'il ne pouvoit mieux faire
pour les conserver que d'en faire présent au roy.» En dédommagement, M.
de Torcy s'engageait à servir à Gaignières, indépendamment d'une somme
de 4,000 écus qui lui fut comptée immédiatement, une rente viagère de
4,000 livres, et à payer 20,000 livres aux héritiers du donateur.
Dans le même acte Gaignières avait stipulé qu'il se réservait la
jouissance de ses collections jusqu'à sa mort. Cette clause devint
entre les mains de Clairembault une arme contre celui dont il passait
pour l'ami et le confident. La conduite de Clairembault, en toute cette
affaire, est d'autant plus méprisable qu'elle servit à colorer, par
des calomnies, ses convoitises personnelles. A son instigation, M. de
Torcy se prit à suspecter la loyauté de Gaignières dont la maison,
les personnes mêmes furent espionnées par les agents du ministre. Puis
il donna l'ordre à Clairembault de dresser un inventaire de manière,
donnait-on comme prétexte, à ce que rien ne pût être détourné dans le
cas où l'usufruitier viendrait à mourir; en réalité cet acte était une
mesure de méfiance contre Gaignières lui-même.
Sa mort qu'on semblait attendre avec impatience arriva le 27 mars
1715, et Clairembault fut chargé de prendre possession des collections
appartenant à la Bibliothèque; c'est en 1716 seulement que les
intentions de Gaignières furent exécutées. Sa donation comprenait
2,910 volumes imprimés, 2,407 manuscrits, 24 recueils de modes,
31 d'inscriptions tumulaires, 133 de pièces topographiques, 210
portefeuilles de portraits, 4,400 monnaies et médailles, 690 tableaux.
L'abbé de Louvois, après avoir reçu la collection, en fit retirer les
articles qui lui semblaient sans intérêt pour la Bibliothèque et dont
la vente ordonnée par un arrêt du 6 mars 1717 produisit près de 17,000
livres.
Tel qu'il entrait à la Bibliothèque, le Cabinet de Gaignières n'était
pas intact. Plus de cent volumes, sans compter plusieurs articles
importants qui n'ont pas été retrouvés, étaient restés dans les
mains de Clairembault et ils ne firent retour que beaucoup plus tard
au dépôt auquel ils appartenaient. Cette soustraction ne fut pas
la seule au XVIIIe siècle. Entre l'année 1785 et l'année 1808, 24
portefeuilles contenant des dessins de tombeaux disparurent de la
Bibliothèque et passèrent en Angleterre. Acquis par un antiquaire
Anglais, Richard Gough, ils furent légués par lui à la Bibliothèque
d'Oxford en 1809. Heureusement la section d'archéologie du Comité des
travaux historiques, sur le rapport de M. Dauban, s'occupa en 1860 de
combler ce déficit, en faisant exécuter par M. Frappaz les calques
des pièces manquantes. Par suite de cette utile mesure, la collection
de Gaignières est maintenant conservée à la Bibliothèque à peu près
complète. D'abord maintenue dans son ensemble dans le fonds des
manuscrits, elle a été divisée en 1740, suivant la nature des pièces
qui la composent, entre les quatre départements de la Bibliothèque. La
valeur et l'utilité de ces documents n'ont fait que s'affirmer depuis
le jour où Montfaucon, dans son célèbre ouvrage sur les _Monuments de
la Monarchie Française_, écrivait: «Le devoir et la reconnaissance
m'obligent à faire mention de ceux qui m'ont prêté les secours
nécessaires pour cet ouvrage: le public sera peut-être bien aise de
savoir à qui il en est redevable. Les recueils de feu M. de Gaignières,
mon ami, sont les premiers en date. Sans cette avance, je n'aurais
jamais pu faire une telle entreprise. Il m'a frayé le chemin en
ramassant et faisant dessiner tout ce qu'il a pu trouver de monuments
dans Paris, autour de Paris, et dans les provinces. Il y a employé de
grosses sommes. Je lui ai donné souvent des recommandations pour nos
abbayes où il allait faire ses recherches, menant toujours avec lui son
peintre. Je ne savais pas alors qu'en lui faisant plaisir, j'agissais
pour moi; ce n'est que depuis sa mort que j'ai formé le plan que
j'exécute aujourd'hui, et sans ce secours, je n'aurais jamais pu
fournir aux frais immenses qu'il aurait fallu faire pour dessiner tant
de monuments, d'après les originaux dont plusieurs sont fort éloignés
de Paris. Les portefeuilles sont à la bibliothèque du Roi, d'où par la
faveur et la protection de M. l'abbé Bignon, j'ai tiré une bonne partie
des pièces qui entrent dans cet ouvrage.»
L'importante donation de Gaignières termine glorieusement la liste des
accroissements de la bibliothèque dont Louis XIV vit la suite presque
continue depuis son avènement jusqu'à sa mort. Dans _Le siècle de Louis
XIV_, Voltaire dit: «La Bibliothèque royale, déjà nombreuse, s'enrichit
sous Louis XIV de plus de trente mille volumes.» Cette évaluation
est au-dessous de la réalité. Les catalogues de 1645 rédigés par les
frères Dupuy accusent en effet un nombre de 5,000 volumes; à la mort de
Louis XIV, la Bibliothèque en possédait plus de soixante-dix mille[15]
sans compter les médailles et les estampes qui entrent pour une part
importante dans les acquisitions de ce règne.
[15] Le Prince, pag. 74.
LA BIBLIOTHÈQUE AU XVIIIe SIÈCLE
ADMINISTRATION DE JEAN-PAUL BIGNON. (1718-1741).
Quelque fertile qu'ait été pour nos collections l'époque de Louis XIV,
elle devait être encore dépassée par le règne qui suivit et qu'on a
pu sans exagération appeler _l'âge d'or_ de la Bibliothèque. Dans les
mains habiles de l'abbé Jean-Paul Bignon, dont la science était à la
hauteur du dévouement, elle va prendre le rôle important qu'elle doit
jouer dans le monde lettré, conquérir, avec un local répondant à sa
grandeur, une organisation presque définitive et s'accroître dans des
proportions réellement extraordinaires.
En 1715, l'abbé de Louvois était encore bibliothécaire du roi, il
mourut jeune encore en 1718[16]. Son successeur fut pris dans cette
famille, qui avait déjà donné deux de ses membres à la Bibliothèque:
l'abbé Jean-Paul Bignon était le fils de Jérôme, le prédécesseur
de l'abbé de Louvois. Les lettres patentes du 15 septembre 1719
annonçaient ainsi sa nomination: «La charge de maître de notre
librairie, intendant, garde de notre cabinet des livres, manuscrits,
médailles et raretés de notre Bibliothèque, étant vacante par le décès
du sieur abbé de Louvois, nous avons choisi pour la remplir notre cher
et bien-aimé Jean-Paul Bignon, abbé de Saint-Quentin en l'Isle, doyen
de Saint-Germain l'Auxerrois, conseiller ordinaire en notre conseil
d'Etat, président de nos Académies des sciences et belles-lettres, et
l'un des quarante de l'Académie française. Son goût pour les lettres,
son application à tout genre d'érudition, les connaissances qu'il a
acquises, la justesse de son discernement, son zèle et sa fidélité
concourent avec la satisfaction que nous éprouvons à rendre en cette
occasion un honneur dû à la mémoire de ses pères, en confiant à un de
leurs descendants le soin d'une Bibliothèque qui a si longtemps été
entre leurs mains pendant le siècle passé, et qu'ils ont enrichie du
fruit de leurs veilles.»
[16] Ce fut sous l'administration de l'abbé de Louvois, au mois de
mai 1717, que le czar Pierre-le-Grand vint visiter la Bibliothèque.
On ne put lui faire voir qu'un seul manuscrit russe, un journal de
voyage donné en 1703 par M. de Sparwenfeld, maître des cérémonies
à la cour de Suède.--A cette époque, les deux grands globes faits
pour exciter sa curiosité n'étaient pas encore installés dans la
Bibliothèque du roi. Exécutés par V. Coronelli pour le cardinal
d'Estrées et donnés par celui-ci à Louis XIV en 1683, ils avaient été
déposés à Marly, où ils restèrent jusqu'en 1722. C'est alors qu'ils
furent transportés à la Bibliothèque, où on disposa, pour les loger,
la salle où ils sont encore aujourd'hui et qui prit le nom de salle
des Globes.
Nul choix ne pouvait être plus heureux pour la Bibliothèque. Il
fallait en effet toutes les qualités et toute l'influence du nouveau
bibliothécaire pour entreprendre et mener à bonne fin les réformes
qu'il méditait. Tout d'abord il voulut reconnaître les collections dont
la garde venait de lui être confiée et il en fit ordonner l'inventaire.
Un arrêt du 20 septembre 1719 prescrivit un récolement général de
toutes les collections. Sous la présidence du ministre M. de Maurepas,
et conjointement avec l'abbé Bignon et les gardes de la Bibliothèque,
MM. de Boze et Fourmont, désignés par le roi, exécutèrent ce travail,
qui ne fut terminé qu'en 1720.
Parmi les avantages que la Bibliothèque retira de cette utile
opération, un des plus importants fut sa constitution en quatre
départements. L'abbé Bignon comprit qu'avec le nombre et la diversité
des collections, il fallait, pour rendre la surveillance efficace,
les grouper en séries distinctes et méthodiques et placer à leur
tête un homme qui, pour la partie commise à sa garde, partagerait
et soulagerait la responsabilité du bibliothécaire. De la sorte, il
donnait à ce chef de section une indépendance propre à stimuler son
zèle et à des collections d'ordre tout différent un défenseur d'autant
plus autorisé qu'il était à même d'en avoir une connaissance plus
approfondie. Quatre départements furent donc créés à la Bibliothèque,
c'étaient: 1º les manuscrits, 2º les imprimés, 3º les titres et
généalogies[17], 4º les planches, gravées et estampes. Boivin fut
préposé à la garde des manuscrits; l'abbé de Targny, qui avait succédé
à Clément, fut plus particulièrement chargé des livres imprimés,
Guiblet, des titres et généalogies, et Le Hay, des estampes. La
création des interprètes, savants spéciaux attachés sous ce titre aux
sections de livres en langue étrangère, date également de cette époque.
[17] A cette époque, les médailles étaient encore à Versailles.
Cette utile réorganisation accomplie, il y avait une autre réforme
non moins urgente, mais plus difficile à réaliser. Le récolement de
1720 avait démontré la nécessité d'un agrandissement des locaux de
la Bibliothèque. Depuis l'époque en effet où Louvois avait proposé
vainement d'affecter l'hôtel Vendôme à des collections, déjà à l'étroit
à ce moment, les accroissements s'étaient succédé, et rien n'avait été
fait dans cet ordre de choses. Il avait été question d'une installation
au Louvre, mais les appartements que l'abbé de Louvois, auteur du
projet, avait en vue, venaient d'être occupés par l'infante d'Espagne,
la fiancée du jeune roi. Le problème se représentait donc tout entier,
et la solution en paraissait encore éloignée.