spéciales pour en assurer la conservation. 1,923 volumes manuscrits
«contenant tous les secrets de l'Etat et de la politique depuis quatre
cens tant d'années» prirent place dans la Bibliothèque du roi. Ils
furent immédiatement l'objet d'un travail de catalogue exécuté par
Clément. Répartis aujourd'hui dans le fonds français et le fonds latin
du département des manuscrits, ils rendent les plus grands services à
l'historien et au critique qui y suivent pas à pas, et pour ainsi dire
en prenant les personnages sur le vif, les événements dont la France
fut le théâtre du XVe au XVIIe siècle.
A la collection donnée par le comte de Béthune vinrent s'ajouter une
partie des manuscrits qui avaient appartenu à Raphaël Trichet du
Fresne. Ce libraire, un des plus habiles bibliophiles de l'époque,
possédait une collection assez nombreuse de livres imprimés et
manuscrits, la plupart sur l'histoire d'Italie, dont le catalogue fut
publié en 1662. A sa mort, sa veuve les mit en vente; Colbert ordonna
d'en faire l'acquisition; mais Fouquet, alors au comble de la fortune,
acheta la partie relative à l'histoire d'Italie: la Bibliothèque ne put
se procurer que cent cinquante manuscrits environ. Cependant les livres
vendus au surintendant ne devaient pas tarder à entrer dans le dépôt
royal.
Par suite de ces importants accroissements, le local de la rue de la
Harpe devenait bien insuffisant. Colbert, dont l'action s'étendait de
plus en plus sur la Bibliothèque et qui venait d'y attacher par un
titre officiel son bibliothécaire, Carcavy, lui trouva une installation
dans les maisons qu'il possédait «au bout de ses jardins» rue Vivien,
ou, comme on dit aujourd'hui, rue Vivienne. De cette façon, il pouvait
plus facilement surveiller les progrès des collections qui lui étaient
si chères. Le temps s'est chargé de démontrer qu'en cette circonstance
le choix du grand ministre ne fut pas moins heureux que l'ensemble
de ses efforts pour le développement des richesses déposées à la
Bibliothèque, puisqu'après tant d'années et de projets successifs de
changement, celle-ci occupe encore un emplacement voisin de celui que
Colbert lui avait assigné.
La Bibliothèque fut transférée rue Vivienne en 1666; elle y reçut
aussitôt toutes les collections de Gaston d'Orléans, qui, nous l'avons
vu, avaient été d'abord portées au Louvre. Cette annexion, en réalité
origine du Cabinet des Médailles, était à peine accomplie que par les
soins de Colbert, une importante acquisition, celle de la collection
formée par l'abbé de Marolles, devenait le point de départ de séries
toutes nouvelles qui devaient constituer le quatrième département de
la Bibliothèque, le département des Estampes.
Si l'on excepte «les livres d'antiquités romaines tant en taille
douce que faits à la main, tailles douces de Rubens et autres divers
portraits aussi en taille douce, soit reliés, soit en feuilles,» qui
étaient compris dans le legs de Jacques Dupuy et qui étaient venus
se placer pour ainsi dire inaperçus à côté de ses livres imprimés et
manuscrits, la Bibliothèque ne possédait aucun recueil du genre de
ceux qu'avait réunis l'infatigable traducteur de Virgile, Michel de
Marolles, abbé de Villeloin. Le tout présentait d'autant plus d'intérêt
pour la Bibliothèque que la collection de l'abbé de Marolles, composée
de 123,400 pièces, avait été formée en dehors de tout parti pris,
dans l'unique but de satisfaire ses goûts d'amateur éclairé[7]. «Il
n'entendait pas se réduire à la possession, encore moins à l'étude
exclusive de certaines œuvres une fois recommandées par la célébrité
d'une école ou d'un homme. Pour parler le langage du temps, les
estampes «des plus grands maîtres de l'antiquité» quels qu'ils fussent,
les pièces gravées par les orfèvres italiens du XVe siècle, comme
les œuvres des artistes appartenant à l'école de Fontainebleau, les
gravures anonymes des vieux maîtres allemands, aussi bien que les
eaux-fortes hollandaises, en un mot, tout ce qui pouvait, sous une
forme quelconque, caractériser les progrès de l'art ou en résumer
l'histoire, était recherché, reconnu, conquis, par l'abbé de Marolles
avec un zèle et une sagacité dont ses devanciers ne lui avaient laissé
que des exemples très-incomplets.»
[7] Le département des Estampes à la Bibliothèque nationale, par M.
le vte H. Delaborde, p. 9, 10 et suiv.
Un tel but n'avait pu être atteint sans coûter à l'abbé de Marolles de
grands soins et beaucoup d'argent. Aussi, en vendant son cabinet au
roi pour la somme de 30,800 livres, ne faisait-il pas réellement une
cession, il accomplissait un acte de généreux désintéressement, en même
temps qu'il se rassurait contre les craintes d'une dispersion, craintes
naturelles à tout collectionneur. Conformément au désir de l'abbé de
Marolles, les recueils cédés par lui ont été soigneusement conservés
à la Bibliothèque, comme ils méritaient de l'être. Après avoir été
pendant longtemps comme le type caractéristique et l'essence même du
département des Estampes, ils en sont encore montrés comme le plus bel
ornement.
En même temps que la célèbre collection de l'abbé de Marolles,
la Bibliothèque acquérait des séries importantes de livres et de
manuscrits. C'étaient, en 1667, à la vente de Gilbert Gaulmin, doyen
des maîtres des requêtes, moyennant une somme de 2,685 livres 5 sols,
557 manuscrits orientaux, parmi lesquels se trouvaient 127 manuscrits
hébreux et 4 manuscrits en langue syriaque, qu'on peut regarder comme
les premiers éléments des fonds hébreu et syriaque, aujourd'hui
constitués au département des manuscrits. A la même époque, la disgrâce
de Fouquet fut suivie de la dispersion de la magnifique bibliothèque
qu'il possédait dans son château de Saint-Mandé. Colbert saisit cette
occasion de faire racheter la série relative à l'histoire d'Italie;
cet ensemble, payé 19,300 livres, se composait de plus de onze cents
volumes, la plupart imprimés.
La Bibliothèque fut également appelée à profiter des collections que
Mazarin avait léguées au Collége des Quatre-Nations. Il s'y trouvait
des manuscrits et des imprimés qui faisaient défaut à la Bibliothèque,
et celle-ci, de son côté, possédait, à la suite des accroissements
successifs des dernières années, nombre de doubles qu'elle avait
intérêt à éliminer. Il était naturel que l'un des deux établissements
cédât à l'autre ce qu'il avait en trop et demandât en retour ce qui
lui manquait. Colbert fit ordonner cet échange par un arrêt royal du
12 janvier 1668, «sa Majesté voulant rendre les dites Bibliothèques
plus parfaites et d'un plus grand usage pour le public.» Trois états
furent aussitôt dressés, le premier contenait les manuscrits de la
Bibliothèque Mazarine, le deuxième les imprimés qui manquaient à la
Bibliothèque royale, le troisième les doubles dont cette dernière
pouvait disposer. Puis on fit une estimation avantageuse pour la
Bibliothèque du roi qui, en échange des doubles qu'elle livra, s'accrut
de 2,156 manuscrits et de 3,678 volumes imprimés.
Malgré ses efforts, Colbert ne put procurer au roi la célèbre
bibliothèque de MM. de Thou, qui fut acquise par le président Ménars.
Mais il acheta au prix de 25,000 livres celle du médecin Jacques
Mentel, comptant près de 10,000 volumes et 136 manuscrits (1669). En
1672, il obtint des Carmes de la place Maubert, pour une rente de
six minots de sel, la cession de 67 manuscrits et de 18 incunables.
Quelques années plus tard, la Bibliothèque recueillit une vingtaine de
manuscrits qui avaient fait partie de la riche bibliothèque de Pétau.
Non moins que les livres manuscrits et imprimés, les collections de
médailles et d'estampes installées par ses soins dans la Bibliothèque
du roi étaient l'objet de la sollicitude du grand ministre. Aux
antiquités provenant du cabinet de Gaston d'Orléans, s'ajoutèrent
successivement et par voie d'acquisition, les médailles de Pierre
Seguyn, doyen de Saint-Germain (1669), le cabinet de M. Lauthier, d'Aix
(1670), les collections de M. Tardieu, lieutenant-général, celles de M.
de Sere, conseiller d'Etat, du comte de Brienne, la suite de médailles
modernes de MM. Le Charron et de Trouenne, dans lesquelles étaient
venues se fondre une partie des raretés de Peiresc et les pierres
gravées de Bagarris. Le fameux cachet dit de Michel-Ange appartenait à
cette dernière collection.
A côté de la collection de Marolles, Colbert, autant pour favoriser
l'accroissement du cabinet des estampes, que pour encourager les arts,
eut l'idée de confier aux artistes contemporains le soin de reproduire
par la gravure les œuvres célèbres des peintres de l'époque ou du
siècle précédent et les événements les plus remarquables du règne.
Dirigée par Nicolas Clément avec l'aide de Goyton, l'imprimeur du roi,
l'entreprise réussit pleinement. En treize ans, de 1670 à 1683, près de
1,000 pièces furent gravées; leur ensemble est connu sous le nom de
Cabinet du Roi; elles furent, par ordre de Colbert, déposées dans la
Bibliothèque, ainsi que les planches en cuivre qui avaient servi à ces
reproductions. Ces planches y restèrent jusqu'en 1812, époque où elles
passèrent à l'Administration des Musées.
Colbert ne se borna pas à rechercher tout ce qui pouvait, en France,
contribuer au développement de la Bibliothèque; il voulut que les
intérêts de ce grand établissement fussent également servis à
l'étranger. Fort des pouvoirs dont il disposait, il réalisa ses
bienveillantes intentions, soit en donnant à des savants des missions
spéciales, soit en signalant aux représentants de la France à
l'étranger ce qu'il croyait devoir être utile aux collections royales.
Au savant voyageur Vaillant il confia la mission de parcourir l'Italie,
la Grèce, l'Egypte, la Perse, pour y recueillir des médailles. Vaillant
en rapporta un nombre considérable, «le nouveau cabinet du Roi, dit Le
Prince, en fut presque augmenté de moitié.» MM. de Monceaux et Laîné
explorèrent l'Orient. Aux termes des instructions rédigées par Carcavy
le 30 décembre 1667, ils avaient à rechercher «de bons manuscrits
anciens en grec, en arabe, en persan et autres langues orientales,
excepté en hébreu parce que nous en avons icy quantité.» Ils devaient
aussi faire rechercher de beaux maroquins dont les peaux vertes ou
incarnates soient grandes, en sorte qu'on puisse prendre commodément
dans chacune la rellieure de deux grands livres in-folio.» Le P.
Jean Wansleb, chargé de visiter la Turquie, y acheta 630 manuscrits
orientaux et 30 manuscrits grecs. Paul Lucas, Jean-François Lacroix,
Nointel, reçurent également des missions en Orient et procurèrent à
la Bibliothèque des manuscrits et des médailles. En 1678, le célèbre
Cassini envoyait d'Italie 800 livres de mathématiques et 16 manuscrits,
tandis que Verjus ramassait 240 volumes en Portugal.
D'aussi prodigieux accroissements nécessitaient des mesures d'ordre et
de conservation. Celui qui avait rétabli la régularité dans le service
des finances n'était pas homme à les négliger. Ce fut Nicolas Clément
qui fut chargé de la mise en ordre des collections et des travaux
de catalogue. Depuis l'inventaire de 1645, le nombre des volumes
manuscrits et surtout des volumes imprimés était devenu si élevé
qu'il était impossible de l'utiliser pour un nouveau travail. En neuf
années, de 1675 à 1684, Clément parvint à faire le catalogue des livres
imprimés, alors au nombre de près de 40,000. Divisé, suivant la matière
des ouvrages, en vingt-trois séries, à chacune desquelles fut affectée
une lettre de l'alphabet, il remplit sept volumes rédigés sur un plan
méthodique et six volumes de table alphabétique. Pour les manuscrits,
Clément les partagea, d'après la langue, en seize classes ou fonds, et
il assigna à chaque division, en tenant compte des formats et de la
matière, un certain nombre de cotes qui, pour l'ensemble du catalogue,
allaient du nº 1 au nº 10542. Ces travaux considérables et bien faits
ont d'autant plus d'importance qu'avec quelques modifications ils
ont servi de règle aux classements et aux catalogues postérieurs.
Encore de nos jours, tous les livres du département des imprimés sont
répartis, en raison du sujet qui y est traité, en catégories désignées
par les lettres de l'alphabet. Pour les parties qui n'ont pu être
traitées dans ces derniers temps, le cadre tracé par Clément est resté
à peu près le même et les indications données par son catalogue sont
toujours de la plus grande utilité.
Tels furent les résultats atteints par Colbert, à l'intérieur et
à l'extérieur, dans son administration de la Bibliothèque. De son
temps même, la grandeur et l'éclat de ses services ne furent pas
méconnus; «Monsieur Colbert, disait un contemporain, n'oublie rien
de tout ce qu'il faut pour augmenter et embellir la Bibliothèque,
afin de contenter la généreuse inclination de son maître[8]». Aussi
avait-il le droit d'être fier, quand, en 1681, le roi vint visiter cet
établissement, dès lors sans rival dans le monde, et par cette démarche
solennelle, témoigner sa satisfaction et rendre justice à son ministre.
«Sa Majesté y vint accompagné de Monseigneur, de Monsieur, de M. le
Prince et des plus grands seigneurs de la Cour. Après que le Ministre
eût montré ce qui était le plus capable d'attirer l'attention, le roi
fit aussi l'honneur à l'Académie des Sciences d'assister à une de ses
assemblées qu'elle tenait encore dans la Bibliothèque[9].»
[8] Gallois. Traité des belles bibliothèques.
[9] Le Prince, p. 56.
Colbert mourut en 1683; la même année, Pierre de Carcavy se retira.
C'était encore une grande perte pour la Bibliothèque à laquelle il
avait rendu d'importants services. Associé aux projets du ministre, nul
plus activement que lui n'en avait secondé et poursuivi la réalisation.
DE LA MORT DE COLBERT A LA MORT DE LOUVOIS (1683-1691.)
Louvois, en succédant à Colbert comme surintendant des bâtiments, eut
la Bibliothèque dans ses attributions. Cet événement fut suivi de
plusieurs modifications dans le personnel. A ce moment, Jérôme Bignon
avait encore la charge de maître de la librairie; celle de garde de la
librairie était occupée par Louis Colbert, fils du ministre, qui avait
été nommé par son père en 1676. Louvois acheta les deux charges et les
fit conférer à son fils, âgé de 9 ans, Camille Le Tellier, plus tard
abbé de Louvois. L'abbé Gallois, un protégé de Colbert, avait succédé
à Carcavy, il fut remplacé par l'abbé Varès, qui lui-même quitta la
Bibliothèque en 1684. A la retraite de ce dernier, l'orientaliste
Melchisédec Thévenot fut nommé garde de la librairie.
En attendant que son fils fût en âge de remplir ses fonctions, Louvois
prit en main la gestion des affaires de la Bibliothèque, et, dirigé
par son frère, l'archevêque de Reims, il s'efforça de marcher sur les
traces de Colbert. Comme son prédécesseur, il encouragea le zèle des
savants et des agents diplomatiques qui faisaient à l'étranger des
recherches pour la Bibliothèque. Ses instructions, sans être aussi
fructueuses que celles de Colbert, ne restèrent pas sans résultat
pour nos collections. En Italie, le célèbre Mabillon recueillit une
cinquantaine de manuscrits et plus de 4,000 volumes imprimés pendant
que dom Estiennot faisait exécuter des copies à Rome. MM. D'Avaur et
d'Alencé en Hollande, M. d'Obeil en Angleterre, M. de la Piquetière en
Suède, achetèrent un grand nombre de livres imprimés pour le compte
du gouvernement français. L'ambassadeur de France à Constantinople,
Girardin, procura à la Bibliothèque, moyennant 400 écus, quinze
manuscrits grecs et un latin provenant de la Bibliothèque du Sérail.
«En attendant le mémoire de M. Thévenot des livres orientaux que vous
désirez pour la Bibliothèque du roi, écrivait-il le 15 septembre 1687 à
Louvois, je travailleray, Monsieur, à rechercher ceux mentionnez dans
celuy que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser par vostre lettre
du 5 juillet.» Girardin ne fit plus d'autre envoi, mais le séjour de
Galland à Constantinople et les recommandations de Louvois valurent
encore à la Bibliothèque une trentaine de manuscrits grecs et orientaux.
Les acquisitions poursuivies à l'étranger n'empêchaient pas celles qui
pouvaient être faites en France. Déjà, en 1683, sur l'ordre du roi, la
Bibliothèque avait reçu les papiers de Mézeray trouvés chez lui après
sa mort. En 1685, Le Pelletier, contrôleur général des finances, fit
remettre douze volumes d'extraits du Trésor des chartes de Bretagne.
Cet envoi fut suivi de l'acquisition des manuscrits de Chantereau
Lefèvre, intendant de Lorraine, collection qui comprenait 42 volumes
relatifs au duché de Lorraine, et de l'entrée de 125 volumes provenant
de la bibliothèque de N. Rigault.
Il y avait pour nos collections une source d'accroissements plus
féconde et moins onéreuse que les acquisitions dans les règlements qui
ordonnaient la remise à la Bibliothèque de tout livre imprimé. Mais ces
prescriptions, bien que confirmées à différentes reprises et récemment
encore par Colbert, étaient assez irrégulièrement exécutées. Louvois
renouvela la mesure en accentuant le caractère de sévérité qu'elle
impliquait. Par un arrêt du Conseil du 31 janvier 1689 le roi ordonne
«que tous les auteurs, libraires, imprimeurs et graveurs qui ont obtenu
des privilèges du roi depuis l'année 1652, pour faire imprimer des
livres ou graver des estampes, et qui n'ont pas fourni des exemplaires
desdits livres et estampes pour la Bibliothèque de Sa Majesté seront
tenus de fournir au garde de ladite Bibliothèque lesdits exemplaires
quinze jours après la signification du présent arrêt faite aux syndics
de leurs communautés, sous peine de confiscation de tous lesdits livres
et estampes et de l'amende de quinze cens livres.» Ces rigoureuses
dispositions, qui avaient leur effet non-seulement pour le présent,
mais encore pour un passé de trente-sept années, portèrent leurs
fruits. Elles procurèrent à la Bibliothèque un nombre considérable
de volumes imprimés qui avaient échappé aux prescriptions royales, et
l'application qui en fut faite pour la première fois aux productions de
la gravure, profita particulièrement à cette série de nos collections
qui s'augmenta ainsi de toutes les œuvres des artistes du XVIIe siècle.
En montrant cette sollicitude pour les collections royales, Louvois
sans doute était sincère et obéissait à ses goûts «d'honnête homme»,
comme on disait au XVIIe siècle. Il était toutefois trop habile
courtisan pour que son zèle ne fût pas singulièrement stimulé par le
désir et la certitude de plaire au roi. L'intérêt que Louis XIV portait
à la Bibliothèque semblait en effet augmenter de jour en jour et les
médailles notamment attiraient sa curiosité. Aussi Louvois prenait-il
toutes les mesures propres à la satisfaire. Le roi avait pour médecin
un savant antiquaire, Rainssant, de Reims, qui par la direction de
ses études et par son assiduité auprès du prince avait contribué à
développer le goût de celui-ci pour les médailles. C'est lui qui, après
la retraite de Carcavy, fut chargé de la garde du Cabinet et pourvu
du titre «d'antiquaire et garde des médailles de Sa Majesté.» Puis,
en 1684, pour mettre les objets immédiatement à la portée du roi,
Louvois ordonna le transport à Versailles de toutes les collections de
médailles et d'antiquités. Elles y furent installées au château dans
une pièce voisine de l'appartement de Louis XIV, «qui prenait plaisir
à venir presque tous les jours au sortir de la messe dans ce cabinet.»
Rainssant, qui s'était adjoint Oudinet, son parent, s'occupa de les y
classer pendant que Louvois s'efforçait d'en augmenter le nombre. Il
envoya à cet effet des instructions aux ambassadeurs et continua les
missions des savants à l'étranger.
Le Cabinet s'enrichit successivement de la collection de médailles d'or
et de bronze formée par le duc de Verneuil, de la suite de médailles
en or acquise de M. de Monjoux, d'une série, alors unique en Europe,
de 200 médailles des rois de Syrie, de 200 pièces de monnaie des rois
de France offertes par le président de Harlay. En même temps l'abbé
Bizot recueillait des monnaies modernes achetées pour le compte du roi
à l'étranger, M. Fesch donnait une pierre gravée du plus grand prix, et
les bénédictins de St-Evre de Toul faisaient présent du célèbre camée
représentant l'apothéose de Germanicus. Si la distraction ordonnée par
Louvois portait atteinte à l'intégrité de notre grand dépôt, elle ne
nuisait pas, on le voit, à la prospérité du Cabinet des Médailles dont
le roi rehaussait encore l'éclat par sa haute protection.
L'impulsion donnée par Colbert était donc dignement continuée par
Louvois; elle s'étendit aux catalogues, dont la confection fut, sous
l'administration du nouveau ministre, activement poursuivie. Clément
reprit son premier travail qui n'était plus à jour; il acheva en 1688
un second catalogue des livres imprimés qui remplit quatorze volumes
et dont la table alphabétique en 21 volumes fut mise au net plus tard,
en 1721, par Buvat. L'inventaire des manuscrits de 1682 avait besoin
d'être revu et complété. Cette tâche fut accomplie par des savants
que leurs études spéciales désignaient pour ce travail. L'israélite
converti, Louis de Compiègne, qui était en relations avec Bossuet, fut
chargé des manuscrits hébreux. L'abbé Renaudot revit son travail et
commença le catalogue des manuscrits syriaques. D'Herbelot s'occupa des
manuscrits arabes, Dipy et Petis de la Croix des manuscrits turcs et
persans, Du Cange, Cotelier des manuscrits grecs. Mabillon, Ruinart et
d'autres religieux de St-Germain-des-Prés, participèrent à l'inventaire
des manuscrits latins. Ces savants composèrent ainsi 8 volumes de
notices d'une grande exactitude qui servirent de base au catalogue
imprimé de 1739.
Dans son catalogue de 1688, Clément nous apprend que la Bibliothèque
renfermait à cette époque 43,000 volumes imprimés; les manuscrits
s'élevaient à plus de dix mille, et de même que naguères rue de la
Harpe, l'emplacement commençait à manquer rue Vivienne. La question
du transport des collections dans un endroit plus vaste et plus
susceptible d'agrandissements se posa dans l'esprit de Louvois comme
elle était venue à celui de Colbert. Une occasion bonne à saisir se
présentait. Le roi venait de faire l'acquisition de l'hôtel Vendôme,
et l'idée d'y installer nos collections était de nature à répondre à
la fois au caractère monumental des bâtiments qu'on devait construire
sur l'emplacement de cet hôtel, aux besoins de la Bibliothèque et à la
sollicitude du roi. Louis XIV approuva le projet; l'exécution en fut
confiée à Mansard, on dressa des plans, on fit des devis, les travaux
même furent commencés, mais la mort de Louvois, en 1691, mit à néant
l'entreprise: «Aussitôt que M. de Louvois fut mort, dit Saint-Simon,
le premier soin du roi fut d'envoyer arrêter le bâtiment.» Il semble
qu'il n'y ait eu pour regretter l'abandon de ce projet que Boivin
qui, quelques années plus tard, écrivait à l'abbé de Louvois: «Estant
allé l'autre jour chez une personne de mes amis, qui demeure un peu
au-dessus de l'église de Saint-Roch, j'eus la curiosité, en revenant,
de passer par la place de Vendôme. La démolition étoit déjà commencée
vers le milieu de la place. Ce spectacle m'affligea d'abord. Je tournay
ensuite les yeux vers les arcades qui avaient été destinées à la
galerie de la Bibliothèque. A cette veue, je me sentis soudain monter à
la teste un feu violent causé par l'indignation.»
DE LA MORT DE LOUVOIS A LA FIN DU RÈGNE DE LOUIS XIV (1691-1715).
A la mort de Louvois, son fils n'avait encore que 17 ans. Son goût des
livres et son amour de la science étaient garants de son dévouement
aux intérêts de la Bibliothèque. Tout enfant, il avait étonné, par
son savoir précoce et en particulier par sa connaissance de la langue
grecque, une réunion des premiers personnages de la cour que son père
avait invités à l'hôtel Vivienne. Jeune homme, il occupait ses loisirs
à relier des manuscrits[10]. Il avait d'ailleurs un guide éclairé dans
son oncle l'archevêque de Reims qui conserva la haute direction que,
du vivant de Louvois, il avait eue sur les affaires de la Bibliothèque.
[10] Le manuscrit grec nº 3,015 a été relié par lui.