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LA
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
SON ORIGINE ET SES ACCROISSEMENTS
PÉRONNE.--IMPRIMERIE TRÉPANT
19, GRANDE PLACE, 19
LA
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
SON ORIGINE ET SES ACCROISSEMENTS
JUSQU'A NOS JOURS
NOTICE HISTORIQUE
PAR
T. MORTREUIL
SECRÉTAIRE DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
PARIS
CHAMPION, LIBRAIRE
15, QUAI MALAQUAIS, 15
1878
AVERTISSEMENT
Cette notice n'est qu'un résumé des principaux événements qui ont
marqué l'histoire de la Bibliothèque nationale. C'est en quelque
sorte une nouvelle édition de l'_Essai_ publié en 1782 par Le Prince,
essai auquel ont été ajoutés de larges emprunts faits à la récente
publication de M. le Vicomte Delaborde sur le département des Estampes,
et surtout au savant ouvrage de M. Léopold Delisle intitulé: _Le
Cabinet des Manuscrits de la Bibliothèque nationale_. Nous avons aussi
utilisé, pour la partie moderne, des documents conservés dans les
archives de la Bibliothèque qu'il nous a paru intéressant de faire
connaître.
LA
BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
SON ORIGINE ET SES ACCROISSEMENTS
JUSQU'A NOS JOURS.
ORIGINES DE LA BIBLIOTHÈQUE.
CHARLEMAGNE ET SES SUCCESSEURS.
[Note: _Charlemagne et ses successeurs._]
La Bibliothèque nationale a une origine ancienne. Il faut remonter
jusqu'au siècle de Charlemagne pour trouver les premiers éléments de
ses collections. A côté de l'école que l'empereur avait instituée
dans son palais même, il avait rassemblé à Aix-la-Chapelle un certain
nombre de livres qui, pour l'époque, était considérable. Quelques-uns
des manuscrits de Charlemagne sont parvenus jusqu'à nous; le plus
remarquable est un évangéliaire qui, après avoir été longtemps conservé
à Saint-Sernin de Toulouse, fait maintenant partie de nos collections.
A la mort de l'empereur qui, par son testament, avait ordonné que ses
livres fussent vendus et que le prix en fût distribué aux pauvres,
la Bibliothèque qu'il avait formée fut dispersée. Cependant son
successeur, Louis-le-Débonnaire, posséda quelques volumes.
Les manuscrits datant du règne de Charles-le-Chauve qui existent à la
Bibliothèque prouvent le goût de ce prince pour les livres. Son livre
d'heures, ses bibles et ses évangiles sont des modèles achevés de la
calligraphie du IXe siècle.
[Note: _Saint-Louis. (1226 à 1270)._]
En même temps qu'il poursuivait son œuvre de restauration du royaume,
Saint-Louis s'occupait de relever les lettres et de protéger les
travaux des savants.
Geoffroi de Beaulieu, dans un passage de sa Vie de Saint-Louis,
témoigne en ces termes de la création de la Bibliothèque du roi: «Le
bon roi apprit, quand il était outre-mer, qu'un grand roi des Sarrazins
faisait rechercher avec soin les livres de tout genre qui pouvaient
être utiles aux savants de son pays, qu'il les faisait copier à ses
frais et garder dans son trésor, afin que les hommes lettrés pussent
avoir à leur disposition tous les livres dont ils avaient besoin. Il
conçut alors le projet de faire transcrire à ses frais et garder,
dès son retour en France, tous les livres d'Ecriture sainte utiles
et authentiques qui pourraient être trouvés dans les abbayes. Il
préférait cependant faire copier à nouveau des livres que d'en acheter
d'anciens; il disait que c'était un moyen d'accroître le nombre et
l'utilité des livres sacrés. Il fit, dans ce dessein, ménager un
endroit bien approprié et sûr, dans le trésor de la Chapelle, à Paris;
là il rassembla avec soin le plus grand nombre possible d'ouvrages de
Saint-Augustin, de Saint-Ambroise, de Saint-Jérôme, de Saint-Grégoire,
ainsi que d'autres auteurs orthodoxes, et chaque fois qu'il en avait le
loisir, il venait volontiers étudier ces ouvrages et il donnait aux
autres des facilités pour les faire servir à leurs travaux.»
La Bibliothèque de Saint-Louis, comme celle de Charlemagne, ne survécut
pas à son fondateur. Par son testament, Saint-Louis ordonna que ses
livres, à l'exception de ceux qui étaient à l'usage de la Chapelle,
seraient partagés entre les Dominicains et les Cordeliers de Paris, les
religieux de l'Abbaye de Royaumont et les Dominicains de Compiègne.
[Note: _De Saint-Louis à Jean-le-Bon. (1270-1350)._]
De Saint-Louis à Jean-le-Bon, c'est-à-dire durant près d'un siècle,
l'histoire de la Bibliothèque ne présente guère aucun fait qui mérite
d'être signalé. Cependant les inventaires qui nous restent de la maison
de Philippe-le-Hardi, de Philippe-le-Bel, de Louis-le-Hutin, prouvent
que ces princes ont eu des livres. Les manuscrits qui figurent dans les
dénombrements de meubles précieux semblent témoigner de l'intérêt que
nos rois y attachaient, mais ces livres étaient plutôt pour eux des
monuments rares et curieux que des objets d'étude.
[Note: _Jean-le-Bon. (1350-1364)._]
Jean-le-Bon encouragea les lettres et aima les livres. Le jour où il
fut fait prisonnier à la bataille de Poitiers, les Anglais trouvèrent
dans ses bagages une bible qui est actuellement conservée au Musée
britannique. Dans sa prison, il s'occupait de faire relier des livres
et il en achetait aux Anglais. Il avait réuni un certain nombre de
volumes qu'il laissa à Charles V et qui devinrent les premiers éléments
de la Bibliothèque du roi.
CHARLES V. (1364-1380).
L'origine de la Bibliothèque de France date réellement du règne
de Charles le Sage. L'amour de ce prince pour les livres, les
encouragements qu'il prodigua aux savants, favorisèrent les progrès
des collections royales qui, dès cette époque, faisaient l'admiration
des contemporains. A lui revient l'honneur de la première organisation
d'une Bibliothèque, destinée non-seulement à satisfaire les goûts du
roi, mais encore à activer le mouvement littéraire de son époque et à
faciliter les travaux des savants.
Le premier acte de Charles V fut d'ordonner en 1367 le dépôt des
livres, jusqu'alors conservés au Palais de la Cité, dans la tour du
château du Louvre dite la Tour de la Fauconnerie. Les fenêtres de
cette tour, qui comprenait trois étages ou chambres, étaient garnies
de fils de fer «pour deffense des oyseaux et autres bestes» et les
livres y étaient conservés avec le plus grand soin sur des pupitres,
placés autour de chaque salle. A la tête de ce dépôt, le roi nomma
Gilles Mallet, son valet de chambre, «lequel pour cause que en lui
sçavoit plusieurs vertus, moult aimoit» et qui dressa l'inventaire
des livres confiés à sa garde. Cet inventaire suivi d'un récolement
fait par les soins de Jean Blanchet, en 1380, et complété par les
inventaires de Jean le Bègue en 1411 et 1424, est un des documents les
plus intéressants pour l'histoire littéraire de cette époque. Il est
intitulé: _Inventaire des livres du roy nostre Sr estans au chastel du
Louvre_ et donne la description de 973 articles. Gilles Malet rédigea
son inventaire en suivant l'ordre des volumes à chaque étage, mais
comme ils étaient disposés sans distinction de matières, il s'ensuit
qu'il faut lire cet inventaire du commencement à la fin pour savoir
ce que la librairie du Louvre renfermait de manuscrits sur tel ou
tel sujet. Dans son histoire du Cabinet des manuscrits, M. Delisle a
donné une liste résumée, par matière, de ces volumes; la théologie, la
littérature, l'histoire y sont largement représentées, mais le droit,
la philosophie, les sciences n'y figurent que pour quelques articles.
Outre les indications relatives à la composition de la librairie du
Louvre, les inventaires de Gilles Malet et de Jean le Bègue contiennent
les détails les plus minutieux sur l'état matériel des volumes, sur
leur provenance et aussi sur leur emploi et sur leur sort. C'est
ainsi qu'ils nous apprennent que Charles V donna et prêta plusieurs
des volumes qu'il avait réunis dans sa librairie. Le duc d'Anjou,
d'autres princes, des parents et des amis du roi, des grands officiers
de la couronne, le collége de l'Université, les églises profitèrent
de sa libéralité. Ces anciens catalogues et différentes pièces de
comptabilité nous font également connaître les noms des copistes,
librairies, enlumineurs que le roi récompensa généreusement, comme
il se plaisait à encourager les travaux des savants tels que Nicole
Oresme, Raoul de Presle, qui traduisaient pour son compte, l'un les
œuvres d'Aristote, l'autre la Cité de Dieu de Saint-Augustin.
CHARLES VI. (1380-1422).
A la mort de Charles V, Gilles Malet conserva ses fonctions de garde
de la librairie, et un récolement fait par Jean Blanchet constata la
présence des livres portés sur l'inventaire, à l'exception de ceux
qui avaient été prêtés ou donnés par le roi. En 1410, G. Malet mourut
et Jean le Bègue, au nom d'une commission de la Chambre des Comptes,
procéda à un nouvel inventaire de la collection royale. A cette date,
elle s'était accrue de 210 volumes, les uns provenus du duc de Guyenne,
les autres, en langue hébraïque, abandonnés par des Juifs dans une
maison du faubourg St-Denis.
Le successeur de Gilles Malet fut Antoine des Essarts, seigneur de
Thieux et de Glatigny «écuyer valet tranchant conseiller et garde des
deniers de la librairie du roi», remplacé lui-même en 1412 par Garnier
de Saint-Yon. Celui-ci, échevin de la ville de Paris, appartenait au
parti des Bourguignons. L'arrivée au pouvoir des Armagnacs l'obligea à
quitter ses fonctions, et Jean Maulin, clerc du roi, fut nommé garde
de la librairie (1416). A cette époque, plus de deux cents volumes
manquaient dans la librairie du Louvre. Les princes empruntaient les
livres et ne les rendaient pas, le roi en faisait présent aux membres
de sa famille et aux souverains étrangers, c'était une véritable
dispersion de la précieuse collection réunie par son père; sa mort
acheva de la ruiner.
Garnier de Saint-Yon ayant recouvré sa charge en 1418, fit dresser en
1424 un troisième inventaire des livres du roi avec leur évaluation en
sols parisis. Ils furent estimés à la somme de 3,323 livres, 4 sols,
et la collection entière, vendue pour ce prix au duc de Bedfort, passa
en Angleterre. Soigneusement conservée par le duc, elle ne dut être
dispersée qu'à sa mort, en 1435.
CHARLES VII. (1422-1461). LOUIS XI. (1461-1483).
La ruine de la librairie du Louvre ne fut pas réparée par Charles
VII; les préoccupations d'intérêt politique l'empêchèrent de songer
à la reconstituer. Son successeur Louis XI ne travailla guère
davantage à en hâter le relèvement. Cependant l'introduction de
l'imprimerie en France, la protection dont ce prince encouragea les
premiers imprimeurs, les actes importants qui marquèrent sa politique
intérieure font de son règne une époque mémorable dans l'histoire de
nos collections. Il eut pour garde de ses livres Laurent Paulmier, et
peut-être après celui-ci, suivant Gabriel Naudé, Robert Gaguin, qu'il
aurait nommé son bibliothécaire. Jean Fouquet, de Tours, reçut le titre
d'enlumineur du roi. Malheureusement Louis XI ne sut pas enrichir la
Bibliothèque de toutes les grandes collections que les événements
pouvaient mettre entre ses mains.
La valeur et l'éclat de ces richesses étaient cependant assez grands
pour exciter la convoitise d'un roi plus scrupuleux. Déjà, avant
l'époque où sous le coup des malheurs qui désolaient la France la
librairie du Louvre tombait au pouvoir de l'étranger, les princes du
sang avaient, comme le roi, formé de précieuses bibliothèques. Celle du
duc de Berry, mort en 1416, ne lui avait pas survécu, mais les livres
des ducs d'Anjou ne furent dispersés qu'à la mort de Charles d'Anjou,
en 1472, et Louis XI ne chercha point à les recueillir. Il en fut de
même, après la victoire du roi sur Charles le Téméraire, de la plus
célèbre et de la plus nombreuse de ces collections, la bibliothèque
des ducs de Bourgogne fondée par Philippe le Hardi et enrichie par ses
successeurs, Jean-sans-Peur et Philippe-le-Bon. La ruine de la maison
de Nemours, qui possédait de beaux livres, ne profita pas davantage
au fonds royal; il ne s'accrût que d'une partie des livres du duc de
Guyenne et de ceux du cardinal Balue dont le roi avait confisqué les
biens.
CHARLES VIII. (1483-1498).
Charles VIII apporta de nombreux accroissements à la Bibliothèque que
ses aïeux avaient réunie. Le département des manuscrits renferme de
splendides volumes qu'il fit exécuter. Après son expédition d'Italie,
il rapporta de Naples la meilleure partie de la Bibliothèque des rois
d'Aragon.
Sous son règne, les développements de l'imprimerie vinrent ajouter un
nouvel appoint aux collections de la Bibliothèque. On compte parmi
les plus précieux volumes du département des Imprimés ceux dont les
libraires firent hommage à ce prince.
LOUIS XII. (1498-1515).
L'arrivée au trône du descendant de la maison d'Orléans fut un heureux
événement pour la Bibliothèque du roi. Louis XII aimait les livres
et il avait hérité de ses ancêtres d'une magnifique collection; son
avènement au pouvoir fut marqué par la réunion de cette librairie à
celle du roi, qui, dès lors, eut son siége à Blois, au château des ducs
d'Orléans.
La bibliothèque que Louis XII, en prenant la couronne, apportait à la
France, avait été fondée par Louis, fils de Charles V. Ce prince, avait
rassemblé, à prix d'argent, une collection de livres, dont on ignore
le nombre précis, mais qui, pour cette époque, était considérable. Son
fils Charles d'Orléans, le poëte gracieux d'Azincourt, avait hérité
des goûts de son père, et il employa de fortes sommes à l'achat et à
l'exécution de beaux livres. L'inventaire de sa bibliothèque qui fut
rédigé, au moment de sa captivité, par P. Renoul, son secrétaire,
mentionne 91 ouvrages. Leur valeur vénale nous est prouvée par
l'idée qu'on eut en 1427 de les aliéner pour payer la rançon du duc.
Heureusement ce projet ne fut pas mis à exécution, mais en 1428,
les succès des Anglais et leur présence sur les bords de la Loire
menaçaient la bibliothèque de Blois. Comprenant le danger que couraient
ses livres, Charles les fit transporter d'abord à Saumur, puis à La
Rochelle, où ils restèrent jusqu'en 1436, confiés à la garde de Jean de
Mortemart, sire de Rochechouart. A son retour en France, Charles ne
cessa d'augmenter sa précieuse collection et à sa mort elle renfermait
plus de 200 ouvrages dont une soixantaine figurent encore à la
Bibliothèque nationale.
Telle était la bibliothèque que le fils de Charles, qui devait être
Louis XII, reçut des mains pieuses de sa mère Marie de Clèves. Duc
d'Orléans, il s'appliqua à accroître ce précieux héritage, et sur le
trône il continua les nobles traditions de sa famille. C'est à lui que
revient en effet l'honneur d'avoir fait entrer dans la librairie de
Blois, à la suite de la conquête du Milanais, une partie des livres
rassemblés à Pavie par les Visconti et les Sforza; le département des
manuscrits possède plusieurs manuscrits ayant cette origine. On peut
encore y voir une dizaine de volumes qui ont appartenu à Pétrarque et
qui ont été rapportés en France à cette époque.
La célèbre bibliothèque de Louis de Bruges, seigneur de la Gruthuyse,
fut également recueillie en partie par Louis XII; elle est représentée
dans nos collections par plus de cent vingt volumes.
Ces précieux accroissements donnèrent à la librairie de Blois une
grande renommée. L'ambassadeur d'Alexandre VI en France, Bologninus, en
vantait l'éclat dans son livre sur les _Quatre merveilles de France_.
On peut dire que c'est au règne de Louis XII que commence l'histoire
moderne de la Bibliothèque.
FRANÇOIS Ier. (1515-1547).
La collection royale ne pouvait que s'enrichir dans les mains d'un
prince ami des lettres tel que le fut François Ier, dont le règne
marque une époque si brillante pour les productions de l'esprit en
France.
Comme son prédécesseur, il tenait de ses aïeux une belle bibliothèque,
celle des comtes d'Angoulême; son avènement en procura la possession
à la France. C'était pour la librairie de Blois un important
développement. L'origine de cette bibliothèque remontait à Jean le
Bon, fils de Louis d'Orléans et frère de Charles, dont il avait les
goûts littéraires. Fait prisonnier, comme ce dernier, à la bataille
d'Azincourt, il occupa, à son exemple, les loisirs de son exil à
rechercher, à faire exécuter et à copier lui-même des manuscrits. Le
manuscrit 3638 du fonds latin conservé à la Bibliothèque nationale est
écrit de sa main. La collection qu'il avait rassemblée s'augmenta par
les soins de son fils, Charles d'Angoulême, qui, indépendamment des
manuscrits, voulut posséder des volumes imprimés, et François, avant
d'être roi, l'avait encore enrichie d'une dizaine de manuscrits qui lui
avaient été dédiés.
Le règne de François Ier commençait ainsi bien heureusement pour la
Bibliothèque. Le goût marqué du roi pour les manuscrits, et surtout
pour les manuscrits grecs ou orientaux, fit faire de rapides progrès à
cette partie de nos collections. Pour avoir ses livres sous la main,
François Ier les plaça dans la galerie supérieure du château de
Fontainebleau. En même temps il en faisait rechercher et acheter en
Italie, en Grèce et en Orient. C'est ainsi que Jérôme Fondule procura
au fonds royal 60 volumes grecs pour lesquels il reçut une somme de
4000 écus d'or. Jean de Pins, évêque de Rieux, notre ambassadeur
à Venise, avait recueilli 18 manuscrits grecs qui, après sa mort,
entrèrent à la Bibliothèque de Fontainebleau. Guillaume Pélicier,
évêque de Montpellier, son successeur à Venise, y fit copier, pour le
compte du roi, des volumes grecs et hébreux. Nos ambassadeurs à Rome,
George de Selve, évêque de Lavaur, George d'Armagnac, en rapportèrent
également des manuscrits grecs. En Orient, Guillaume Postel, Juste
Tenelle, Pierre Gille travaillèrent à l'accroissement des collections
royales. Les étrangers mêmes, Ant. Eparque, le poëte de Corfou, Jean
Gaddi, Antoine Asulan, Jean Lascaris, firent don au roi de manuscrits
exécutés ou recueillis par leurs soins. A la tête de tous ces hommes
éminents par la science et par les fonctions, se place le célèbre
helléniste Guillaume Budé. Nommé par le roi maître de la librairie
en 1522, titre nouveau qui remplaça désormais celui de garde de la
librairie, il mit au service de la Bibliothèque sa grande influence
auprès de François Ier et sa vaste érudition. Sous sa direction, la
collection royale parvint à un haut degré de prospérité. En 1527, la
confiscation des biens du connétable de Bourbon vint encore l'enrichir
et lui ajouter un nouvel éclat.
Guillaume Budé mourut en 1540; il eut pour successeur dans la
charge de maître de la librairie Pierre Du Chatel. Ce fut sous
l'administration de ce dernier que la Bibliothèque de Fontainebleau
s'accrût des livres qui composaient la librairie de Blois. Cette
collection avait été soigneusement conservée par les hommes qui, après
le règne de Louis XII, en avaient eu la garde, Adam Laigre, aumônier de
la reine, Guillaume Petit, l'auteur de l'inventaire de 1518 et Jacques
Lefèvre d'Etaples. Au moment où la Bibliothèque de Blois fut installée
au château de Fontainebleau, elle se trouvait placée sous la direction
de Jean de la Barre. Ce fut celui-ci qui, conjointement avec le poëte
Mellin de Saint-Gelais, maître de la Chambre des comptes de Blois, fut
chargé de dresser un nouvel inventaire et de faire transporter les
livres au nouveau palais de François Ier. Cette réunion eut lieu entre
les mains de Mathieu Lavisse, le 15 juin 1534. Mellin de Saint-Gelais
suivit les collections de Blois à Fontainebleau, où il exerça les
fonctions de garde de la librairie. A la fin du règne de François Ier,
il y avait donc à la tête de la Bibliothèque de Fontainebleau un maître
de la librairie, P. Du Chatel, et deux gardes, Mellin de Saint-Gelais
et Mathieu Lavisse.
DE HENRI II A HENRI IV. (1547-1559).
François Ier ne se contenta pas de réunir des livres; il les livra
généreusement aux savants qui avaient besoin d'y recourir. Le premier
résultat de ces mesures libérales fut la mise en état des volumes qui
étaient l'objet de communications et le développement de l'art de
la reliure. A cette époque, la reliure était un art et, à ce titre,
François Ier lui devait une protection qu'il ne lui marchanda pas.
On compte dans les collections de la Bibliothèque nationale un assez
grand nombre de volumes manuscrits et imprimés, reliés aux armes de
François Ier: les couvertures attestent le bon goût de ce prince et le
talent de l'artiste qui les a exécutées. Elles sont en cuir et portent
généralement les armes de France accompagnées d'F couronnées et de la
salamandre.
Henri II aimait, comme son père, les belles reliures. On n'évalue pas
à moins de huit cents le nombre des volumes qui ont été reliés pour
son compte. Ils se distinguent par des H couronnés, des D et des C
entrelacés, des croissants, des arcs et des carquois. Les uns ont cru
voir dans ces emblèmes les marques de l'amour du roi pour Diane
de Poitiers, les autres un hommage à Catherine de Médicis. Quoi qu'il
en soit, tous ces volumes se recommandent à notre admiration par la
beauté et la richesse des ornements qui les décorent, par la variété
et la délicatesse des dessins qui les recouvrent. Les reliures aux
armes de François II, de Charles IX, de Henri III, encore plus rares,
ne sont pas moins dignes d'attention, ce sont des monuments précieux
qui prouvent le degré de perfection auquel l'art de la reliure était
parvenu à cette époque, en même temps qu'ils rappellent la protection
et les encouragements que les Valois lui accordèrent. Des amateurs
célèbres, les Grolier, les Maïoli, dont les reliures sont aujourd'hui
si hautement appréciées, furent leurs contemporains.
Ce n'est d'ailleurs qu'en raison de leur goût pour les belles reliures
que les descendants de François Ier méritent d'être cités dans une
histoire de la Bibliothèque du roi, car à part la collection de livres
du président Aymar de Ranconnet qui, à ce qu'on pense, fut réunie
aux biens de la couronne par François II, la Bibliothèque ne reçut,
sous leur règne, aucun accroissement sérieux. Les guerres civiles et
religieuses qui déchiraient alors la France arrêtèrent ses progrès
malgré les efforts des hommes remarquables auxquels ces princes en
avaient confié la garde.
A la mort de François Ier, Pierre Du Châtel avait continué ses
fonctions de maître de la librairie, et il avait usé de son crédit
auprès de Henri II pour attirer la protection du roi sur la
Bibliothèque. Sous sa direction, Ange Vergèce travailla à la rédaction
d'un inventaire des manuscrits grecs de la librairie de Fontainebleau,
contenant l'indication de 260 volumes, suivi bientôt d'un second
catalogue dressé par Constantin Palœocappa. P. Du Châtel mourut en 1552
et fut remplacé dans la charge de maître de la librairie par Pierre de
Montdoré, conseiller au grand Conseil. Ce savant mathématicien resta
à la tête de la Bibliothèque du roi jusqu'en 1567; à cette époque, il
fut accusé d'être partisan de la réforme et obligé de s'enfuir. Son
successeur fut le célèbre traducteur de Plutarque, Jacques Amyot. Plus
heureux que P. de Montdoré, Amyot garda sa charge jusqu'à sa mort en
1594, mais il ne paraît avoir apporté à la Bibliothèque que l'éclat
de son nom: son administration n'a guère laissé que le souvenir des
facilités qu'il donnait aux savants pour consulter les livres du roi.
Au-dessous de J. Amyot, Jean Gosselin exerçait les fonctions de garde
de la librairie, et ce fut lui qui, sous le règne de Charles IX, reçut
l'ordre de faire venir la Bibliothèque de Fontainebleau à Paris[1].
Transporter la Bibliothèque de Fontainebleau au milieu des troubles de
la Ligue, c'était l'exposer à de terribles dangers, et elle ne put y
échapper. Gosselin a rappelé les péripéties par lesquelles passèrent
les collections royales pendant cette triste période. Dans la crainte
d'être compromis comme ligueur, il s'enfuit de Paris croyant les livres
du roi à l'abri des convoitises parce qu'il les avait renfermés dans
une salle dont il avait barricadé la porte avec une barre de fer et
qu'il en emportait la clef. La serrure fut crochetée, la muraille
enfoncée et le président de Nully et ses amis pénétrèrent dans le
dépôt d'où on les vit «s'en aller portant d'assez gros paquets sous
leurs manteaux.» Livrée à leurs mains, la librairie entière aurait
probablement été pillée, sans l'intervention du président Brisson qui
«à ma requeste et sollicitation» ajoute Gosselin «a empêché leur
intention.»
[1] Sous le règne de Louis XIII, il fut un instant question de
rétablir une bibliothèque à Fontainebleau, mais ce projet ne fut pas
mis à exécution. Néanmoins en 1627, Abel de Sainte-Marthe fut nommé
garde d'une bibliothèque qui n'existait pas. Son fils hérita de ce
titre et le conserva jusqu'à sa mort en 1706. Cette charge ne fut
définitivement réunie à celle de Bibliothécaire du roi qu'en 1720.
HENRI IV. (1589-1610).
En raffermissant par son habileté et son courage l'autorité royale
si fortement ébranlée, Henri IV rendit l'ordre et la sécurité à la
Bibliothèque. Son premier soin fut de lui assurer un emplacement
en rapport avec l'importance qu'elle avait acquise. Le collége de
Clermont, aujourd'hui Lycée Louis-le-Grand, était devenu libre par
l'expulsion des Jésuites; c'est là que le roi fit installer ses
collections. Elles y restèrent jusqu'en 1604, époque où elles furent
transportées au couvent des Cordeliers[2], dans la salle du cloître.
Dix-huit ans après, elles étaient encore déplacées pour occuper, rue de
La Harpe, au-dessus de l'église Saint-Côme, une maison appartenant aux
Cordeliers.
[2] L'Ecole Clinique de Médecine.
Dans l'intervalle de ces deux déplacements, la Bibliothèque s'était
accrue de la riche collection laissée par Catherine de Médicis,
collection qui renfermait près de huit cents volumes dont un grand
nombre de manuscrits grecs et qui avait été formée par le cardinal
Ridolfi, neveu du pape Léon X. Achetée par P. Strozzi, maréchal de
France, «qui aimoit passionnément les livres, et qui sçavoit le grec
aussi bien qu'aucun homme de son siècle,» elle vint en France avec
lui. La mort de Strozzi, tué au siége de Thionville en 1558, la fit
tomber entre les mains de Catherine de Médicis, qui se l'appropria en
promettant au fils du maréchal une somme qui ne lui fut jamais payée.
C'était une des nombreuses dettes que la reine laissait en mourant et
l'acquisition de sa bibliothèque rencontra de sérieuses difficultés.
Mais à cette époque, J. Auguste de Thou, le célèbre historien, avait
remplacé Amyot et il employa tout son zèle pour mener à bien cette
importante affaire. Sur ses instances, le roi ordonna par lettres
patentes du 15 juin 1594 que tous les livres de la feue reine seraient
réunis à la Bibliothèque royale. Les créanciers de Catherine de Médicis
s'émurent à cette nouvelle et entreprirent de s'opposer à l'exécution
de la mesure. Une commission composée de François Pithou et de deux
autres membres fit l'évaluation de la collection qui fut estimée 5,400
écus. Les choses traînèrent ainsi en longueur pendant quatre ans; le
15 novembre 1598, le roi écrivait au président de Thou: «Je vous ay
ci-devant escript pour retirer des mains du nepveu du feu Sr Abbé
de Bellebranche[3] la librairie de la feue royne, mère du roy, mon
seigneur, ce que je vous prie et commande encores un coup de faire, si
jà ne l'aviès faict, comme estant chose que je désire, affectionne et
veulx, affin que rien ne s'en esgare et que vous la faciés mettre avec
la mienne.» A la suite de deux arrêts du Parlement des 25 janvier et 30
avril 1599 la bibliothèque de Catherine de Médicis fut enfin réunie à
la Couronne.
[3] Benciveni, abbé de Bellebranche, aumônier de la reine, avait été,
à la mort de Catherine de Médicis, chargé de la garde des livres qui
avaient été mis sous scellés.
Cette acquisition fut la plus importante mais non la seule qui
fut faite sous le règne de Henri IV. Auparavant, la bible de
Charles-le-Chauve avait été incorporée dans la Bibliothèque du roi.
Ce précieux monument, que Charles-le-Chauve avait donné à l'abbaye
de Saint-Denis, fut remis au président de Thou, conformément à une
décision du Parlement du 20 août 1595.
En même temps qu'il s'occupait des accroissements de la Bibliothèque,
Henri IV savait choisir les hommes auxquels il en confiait la garde.
Il avait nommé, en 1593, J.-Auguste de Thou, maître de la librairie,
en remplacement d'Amyot; en 1604, il désigna Isaac Casaubon comme
successeur de Gosselin, qui mourut presque centenaire, après avoir
passé une grande partie de sa vie dans l'emploi de garde de la
librairie.
LOUIS XIII. (1610-1643).
Isaac Casaubon ne resta pas longtemps attaché à la Bibliothèque. En
1610, il y reçut le jeune roi Louis XIII, qui se montra très-satisfait
de sa visite. Mais cette année même, il fut obligé, à cause de
ses opinions religieuses, de quitter la France. Il se réfugia en
Angleterre, où il mourut en 1614.
Le garde de la librairie qui lui succéda fut Nicolas Rigault, dont la
nomination n'eut lieu qu'en 1615. Deux ans plus tard, la charge de
maître de la librairie passa de J.-A. de Thou à François de Thou, son
fils, le même qui devait payer de sa tête son dévouement à l'amitié.
Il n'avait alors que neuf ans, et ce fut Nicolas Rigault qui exerça
effectivement toute l'autorité. Celui-ci usa de son pouvoir au grand
avantage des collections dont il avait l'administration. Déjà au mois
d'août 1617, il avait fait rendre une déclaration qui prescrivait le
dépôt à la Bibliothèque de deux exemplaires de tout ouvrage imprimé.
Cette mesure importante fut suivie, quelques années plus tard, de la
confection du premier catalogue de la Bibliothèque vraiment digne de
ce nom. Jusqu'alors il n'y avait eu que des inventaires partiels,
N. Rigault entreprit de rédiger un catalogue général de toutes les
collections. Son travail, auquel Saumaise et Hautin s'associèrent, fut
achevé en 1622. Il est divisé en cinq sections: trois sont consacrées
aux manuscrits et deux aux livres imprimés; il renferme la désignation
de près de 6,000 volumes, dans lesquels les imprimés ne comptent que
pour un faible nombre.
L'année même où ce catalogue fut terminé, la Bibliothèque reçut par
voie d'acquisition les manuscrits de la famille Hurault. Jean Hurault,
seigneur de Boistaillé, ambassadeur à Constantinople sous Charles IX,
avait rapporté du pays où il avait séjourné une centaine de manuscrits
grecs. Philippe Hurault, comte de Cheverny, avait, de son côté, réuni
une belle série de manuscrits, la plupart sur l'histoire de France.
Les livres des deux membres de cette famille devinrent l'héritage de
Philippe Hurault, évêque de Chartres, qui mourut en 1621. A sa mort,
un arrêt du Conseil d'Etat ordonna l'estimation de la collection par
les soins de Pierre Dupuy et de Rigault, et l'acquisition en fut faite
au prix de 12,000 écus. Plus de 400 volumes entrèrent ainsi dans la
Bibliothèque du roi. Il n'en fut pas de même des manuscrits orientaux
que M. de Brèves avait recueillis pendant qu'il était ambassadeur à
Constantinople. Ils furent bien achetés au nom du roi en même temps
qu'une série de caractères d'impression orientaux; mais le cardinal de
Richelieu ne les laissa pas arriver à la Bibliothèque; le tout vint
enrichir ses collections personnelles. On sait qu'à sa mort ses livres
restèrent à la Sorbonne; la Bibliothèque ne se les vit attribuer que
beaucoup plus tard.
Une autre acquisition, faite également au nom du roi, ne profita, à
cette époque, qu'au puissant cardinal. Antoine de Loménie, ancien
ministre d'Etat, avait formé une célèbre collection en 358 volumes de
copies de documents diplomatiques et administratifs. En 1638, elle
fut cédée par son fils, le comte de Brienne, pour la somme de 38,000
livres. Le duc de Richelieu s'empara des manuscrits, et la collection
de Brienne, après avoir passé aux mains du cardinal Mazarin, n'entra à
la Bibliothèque qu'à la mort de ce dernier.
COLBERT et LOUVOIS
LA BIBLIOTHÈQUE DE 1643 A 1661.
La fin tragique de François de Thou laissa vacante en 1642 la charge de
maître de la librairie. Elle fut donnée à Jérôme Bignon, qui en obtint
la survivance pour son fils en 1651. Jérôme Bignon se contentait de
visiter la Bibliothèque une ou deux fois par an; son fils, alors âgé
de vingt-neuf ans, ne montra pas plus de zèle dans ses fonctions, et
tous deux abandonnèrent la direction de la Bibliothèque à N. Rigault et
à ses successeurs les frères Dupuy.
Pierre et Jacques Dupuy ne furent pourvus de leur titre qu'en 1645;
mais déjà, avant le départ de N. Rigault, nommé conseiller au Parlement
de Metz, ils avaient été mêlés aux affaires de la Bibliothèque et en
particulier aux acquisitions des manuscrits de la famille Hurault et
de la collection de Brienne. Le goût des livres, héréditaire dans
leur famille, leur érudition, tout les désignait au choix du roi.
L'un et l'autre avaient fait leurs preuves dans l'administration de
la bibliothèque du président de Thou; eux-mêmes avaient réuni, à prix
d'argent, une importante collection dont les premiers éléments avaient
été formés par leur père, le jurisconsulte Claude Dupuy.
Leur entrée à la Bibliothèque du roi, en 1645, fut signalée par la
rédaction d'un nouveau catalogue. Ils révisèrent et augmentèrent le
catalogue de N. Rigault. Leur travail est divisé en trois parties: les
deux premières, consacrées aux manuscrits, contiennent 3,930 numéros;
la troisième, affectée aux imprimés, mentionne 1,329 volumes.
La mort ne donna pas le temps à ces deux hommes de science et de
bien de rendre à la Bibliothèque tous les services dont ils étaient
capables. P. Dupuy mourut en 1651, et J. Dupuy «tout le portrait de son
frère[4]» ne lui survécut que quelques années. Avant sa mort, arrivée
en 1656, J. Dupuy avait, par des dispositions testamentaires, donné
sa bibliothèque au roi. Le 25 mai 1652, il avait assuré le sort de
ses livres par un testament qui mérite d'être reproduit non-seulement
à cause de l'importance de la donation, mais encore pour les idées
élevées et généreuses qu'il exprime. Voici les termes de cet acte: «Me
trouvant seul possesseur d'une assès grande bibliothèque, composée de
toutes sortes de bons livres, curieusement reliés et amassés avecq une
recherche et dépense extraordinaires, tant par Me Claude Dupuy, mon
père, conseiller du roi en sa cour de parlement, de très-glorieuse
mémoire, que par mes frères Christophe, Augustin, Pierre et moy,
et ayant veu avecq desplaisir depuis plusieurs années qu'un grand
nombre de rares et bonnes librairies, amassées avecq jugement par
des personnes de condition et de grande érudition, ont esté vendues
et misérablement dispersées pour estre tombées entre les mains de
personnes avares, ou qui n'avaient nulle affection aux livres, ny
aucune cognoissance des bonnes lettres, il m'a semblé estre important
pour le public qu'un choix de livres, si exquis et si bien ordonné,
comme est celui de ma bibliothèque, ne soit dissipé, ce que je prévoy
infailliblement devoir arriver après mon décès, au cas que je n'en
aye disposé auparavant. Une aultre raison aussy, qui m'a grandement
fortiffié dans cette résolution, est que mon frère Pierre, conseiller
du roy en ses conseils, le dernier décédé de mes frères, tant par son
testament que par les discours qu'il m'a tenus pendant sa maladie et
peu de jours avant son décès, m'a conjuré plusieurs fois de ne souffrir
la dissipation d'un meuble si précieux; de sorte qu'ayant toujours
vescu ensemble dans une parfaite union et amitié très-estroite, et
ayant conformé mes sentiments, autant que j'ay peu, aux siens, j'ay
jugé à propos, pour conserver ma dicte bibliothèque en son entier, et
en empescher, autant qu'il se peut, la dissipation, d'en tester au
profit du roi... Je lègue et donne à Sa Majesté ma bibliothèque, comme
aussi mes anciens manuscrits, tant ceux que mon père nous a laissez
que les autres qui y ont esté adjoustez depuis sa mort, ensemble les
deux volumes in-folio, escrips de ma main, contenant l'inventaire ou
catalogue tant de mes dits livres imprimés que manuscrits.[5]»
[4] «Totus fratri similis» dit son épitaphe.
[5] Le Cabinet des manuscrits de la Bibliothèque nationale, par M. L.
Delisle. T. I, p. 263.
La donation de J. Dupuy fut acceptée dans le cours de l'année qui
suivit sa mort. Par lettres patentes enregistrées au Parlement le 7
avril 1657 le roi ordonna que «la bibliothèque, ensemble les manuscrits
et autres livres, cartes et tableaux à luy léguez par ledit feu sieur
Du Puy seraient réunis à sa Bibliothèque pour n'en composer à l'advenir
qu'une seule qui demeurera soubs la garde de son ami et féal conseiller
en ses conseils, le sieur Colbert, prieur de la maison de Sorbonne.»
Toutefois la remise n'eut lieu que le 1er août 1658.
Cette importante collection, dont J. Dupuy avait pris le soin de
dresser lui-même l'inventaire, apportait à la Bibliothèque plus de
9,000 volumes imprimés et 260 manuscrits. Presque tous les volumes dont
elle se composait se reconnaissent aux armes de la famille Dupuy qui
ornent la reliure généralement en veau et très-simple, et aux _deltas_
d'or entrelacés qu'ils portent sur le dos.
DE 1661 A LA MORT DE COLBERT (1683).
L'acte de libéralité accompli par J. Dupuy ouvre une période de
grandeur et de prospérité pour la Bibliothèque. La protection constante
dont Louis XIV encouragea les lettres, les marques d'intérêt qu'il
donna en personne à la Bibliothèque, soit en venant la visiter, soit
en intervenant directement dans les affaires qui en intéressaient le
développement, attirèrent sur elle l'attention publique et provoquèrent
d'importantes donations. Mais ce fut surtout au génie, à l'activité
infatigable de Colbert, à son amour ardent pour le bien public que
notre établissement national dut ses nombreux accroissements au
XVIIe siècle. Bien que chargé d'attributions qui forment aujourd'hui
cinq ministères, le grand ministre, durant le temps qu'il passa
aux affaires, ne laissa échapper aucune occasion d'enrichir nos
collections. Qu'il s'agisse d'une acquisition de premier ordre ou
des détails les plus minutieux, de mesures à prendre en France ou
d'instructions à donner à ses agents à l'étranger, il songe à tout.
Il imprime, en un mot, à cette partie de son administration la marque
d'un des plus grands et des plus puissants génies que la France ait
vus naître. Ses efforts furent couronnés de succès, les innovations
dont il avait été l'auteur lui survécurent et son nom est resté attaché
dans nos annales à la formation de collections toutes nouvelles dans la
Bibliothèque. Quand Colbert arriva au pouvoir, elle ne renfermait que
des livres imprimés et des manuscrits; à sa mort, en 1683, elle s'était
accrue de médailles et d'estampes, et sans être encore constituée en
quatre départements, comme elle l'est aujourd'hui, elle avait déjà pris
ce caractère d'universalité qui en fait un établissement sans rival
dans le monde.
Colbert fut d'ailleurs secondé dans son œuvre par deux hommes de mérite
et de science, son bibliothécaire, Pierre de Carcavy et Nicolas Clément
de Toul, fonctionnaire aussi zélé que modeste, qui passa dans la
Bibliothèque près de quarante ans de sa vie et s'y livra à des travaux
importants soigneusement exécutés, utiles, même encore de nos jours, à
ses successeurs.
P. de Carcavy et N. Clément furent les seules personnes effectivement
attachées à la Bibliothèque, sous l'administration de Colbert. En
effet, Nicolas Colbert, frère du ministre, le même qui s'était vu
chargé de la garde de la collection Dupuy, avait été nommé évêque de
Luçon, et tout en conservant son titre de garde de la librairie, il
laissa à son frère l'entière direction de la Bibliothèque, qui se
trouvait dans les attributions du ministre, surintendant des bâtiments
et des maisons royales. Nous allons voir comment Colbert fit usage de
ce pouvoir.
L'exemple que Jacques Dupuy avait si noblement donné fut presque
immédiatement suivi: il le fut dans la famille même du roi, et par un
prince qu'on n'aurait pas soupçonné d'aussi bienveillantes dispositions
pour la Couronne. Gaston d'Orléans possédait dans son palais du
Luxembourg un cabinet de raretés, livres, manuscrits, médailles,
pierres gravées qui faisaient l'admiration des amateurs. Le P. Louis
Jacob, dans son _Traité des Bibliothèques_, en parle ainsi: «Je puis
dire de ce prince sans flatterie, que ny Alexandre Sévère, empereur
des Romains, ny Atticus, grand amy de Cicéron, ny le très-docte Varron
n'ont eu une cognoissance des médailles comme luy; et sa curiosité
ne se termine pas en icelles, mais encore dans la recherche des bons
livres, desquels il orne sa très-riche et splendide bibliothèque qu'il
a dressée depuis peu dans son hostel de Luxembourg, au bout de cette
admirable gallerie où toute la vie de la feue reine Marie de Médicis
a esté dépeinte par l'excellent ouvrier Rubens.» Gaston d'Orléans, en
mourant, donna ses collections à Louis XIV; ce legs fut accepté par
lettres patentes du mois de novembre 1661, mais il ne fut incorporé
dans le fonds royal qu'en 1667. La Bibliothèque s'accrut ainsi de
cinquante-trois manuscrits, parmi lesquels se trouvait l'original du
recueil des rois de France par Du Tillet. La donation faite par Gaston
d'Orléans apportait en outre un nombre assez considérable de livres
imprimés, presque tous reliés par Le Gascon aux armes du prince, et
une série remarquable de dessins de botanique exécutés sur vélin par le
peintre Nicolas Robert. Ces pièces curieuses, retenues par le premier
médecin du roi Fagon, qui les garda près de lui au Jardin des Plantes
dont il était le directeur, ne figurèrent à la Bibliothèque qu'au
XVIIIe siècle. Un décret de la Convention du 10 juin 1793 en ordonna la
remise au Muséum d'histoire naturelle, où elles sont encore conservées.
Ce qui donne surtout de l'importance au legs de Gaston d'Orléans, c'est
qu'il fut le premier fonds et l'origine du Cabinet des Médailles.
Déjà, avant Louis XIV, plusieurs de nos rois avaient eu le goût des
antiquités. François Ier fit rechercher des médailles et des pierres
gravées. Le P. du Molinet dit en avoir vu dans le garde-meubles qui
y avaient été placées de son temps: «J'y ai observé un certain bijou
de vermeil doré, fait en manière de livre, à l'ouverture duquel
on remarque, de chaque côté, une vingtaine de médailles d'or et
du Haut-Empire, qui y sont enchâssées et dont la netteté est plus
considérable que la rareté.»
Sous Henri II, les médailles que Catherine de Médicis avait rapportées
de Florence furent déposées à Fontainebleau. Charles IX fit
l'acquisition de la collection du fameux Grolier, dont il réunit les
antiquités au palais du Louvre. Cette collection, assez importante
pour donner lieu à la création d'une place de garde particulier des
médailles et antiquités, fut malheureusement dispersée pendant les
troubles de la Ligue. Henri IV chercha à reformer le cabinet royal;
un gentilhomme provençal, Rascas de Bagarris, qui lui était connu par
son amour des antiquités et par la collection qu'il possédait fut
appelé à la cour. A la suite d'une entrevue avec le roi, il fut chargé
de reconstituer le Cabinet d'antiquités, dont il obtint l'intendance
sous le titre de maître du Cabinet des Médailles et Antiques. Des
pourparlers étaient engagés pour l'acquisition de sa collection
particulière lorsque la mort d'Henri IV vint détruire ces projets. Les
évènements politiques empêchèrent Louis XIII de reprendre cette idée;
néanmoins en 1664 le Cabinet du roi passait, au dire du P. Jacob,
«pour une merveille du monde pour ses raretés et antiquités, outre ses
pierreries.» A cette époque, Jean de Chaumont, conseiller d'Etat, en
avait l'intendance avec la garde de la bibliothèque particulière que le
roi possédait au Louvre.
Le legs de Gaston d'Orléans enrichit le cabinet du Louvre d'un grand
nombre de médailles, de figures de bronze, de pierres gravées. Le P. du
Molinet nous apprend qu'il reçut de ce chef «24 belles boëtes d'agathes
dont la plupart étaient en relief.» A l'époque de l'acceptation du
legs, toutes ces raretés furent laissées à la garde du bibliothécaire
du prince, Bénigne Breunot[6], abbé de Saint-Cyprien. Il reçut l'ordre
d'en dresser un inventaire, et quand la collection fut portée au
Louvre, il se vit accorder l'intendance du Cabinet des Antiquités du
roi. En 1666, l'abbé Breunot fut assassiné au Louvre et le Cabinet
confié à la garde de P. de Carcavy fut réuni à la Bibliothèque.
[6] Dans une curieuse brochure intitulée: _Recherches sur les
origines du Cabinet des Médailles_; Paris, 1874, M. Chabouillet,
conservateur du département des médailles, a démontré que tel était
le véritable nom du bibliothécaire de Gaston d'Orléans, appelé tour à
tour _Brenot_, _Bruno_ et _Bruneau_.
Les collections de Gaston d'Orléans n'étaient pas encore entrées
dans le fonds royal que Louis XIV recevait une autre donation non
moins importante, faite dans les conditions les plus honorables par
Hippolyte, comte de Béthune. Philippe de Béthune, son père, lui avait
laissé une série de documents originaux consistant surtout en lettres
échangées par les plus importants personnages de France depuis le
règne de Louis XI jusqu'à celui de Louis XIV. Il y avait là pour
l'histoire et la politique d'inappréciables matériaux dont la valeur
était d'ailleurs bien connue non-seulement en France, mais encore à
l'étranger. La reine Christine de Suède offrit à Philippe de Béthune
d'acheter sa collection moyennant 100,000 écus. Loret a rappelé ce fait
dans ces vers de la _Muse historique_:
L'ilustre reine de Suède
Qui, comme sçait, possède
Un esprit haut et généreux,
Des belles-lettres amoureux,
Ayant appris, des fois plus d'une,
Que le sieur, comte de Béthune,
Dans son cabinet de Paris,
Avait d'excellents manuscrits,
Comme aussi plusieurs antiquailles,
Sçavoir quantité de médailles,
Reliefs, portraits, crayons, tableaux,
Des plus rares et des plus beaux,
A fait proposer audit comte
Une somme d'or qui se monte
Tant en juste qu'en quart d'écus
Justement à cent mille écus,
S'il voulait vendre sa boutique,
A cette reine magnifique,
Ou pour parler un peu plus net,
Les pièces de son cabinet.
Et Loret ajoute:
La proposition est forte
Et pourtant l'histoire rapporte
Que ledit comte a refuzé
Ce grand prix d'argent propozé,
Aimant mieux ses portraits et livres
Que d'avoir trois cens mille livres.
Philippe de Béthune avait en effet refusé de vendre sa collection, mais
ce que Loret a omis de dire, c'est que celui qui n'avait pas voulu s'en
dessaisir à prix d'argent en fit généreusement présent au roi. Louis
XIV s'empressa d'accepter par lettres patentes du 21 décembre 1662,
«ce recueil de très-grand nombre de manuscrits originaux... montant à
2,000 volumes et plus... Comme c'est une recherche et un travail de 70
années, bien avancé par le père, amplifié et achevé par le fils, et
que la dignité et la rareté des matières dont il est remply, a donné
subject aux princes étrangers de luy en faire proposer le transport
hors le royaume avec des avantages qu'un autre moins zélé et fidèle que
luy eust pu n'en estre pas seulement tenté, mais les eust volontiers
acceptez, il a creu aussi qu'un ouvrage, de cette nature et de cette
importance devait estre conservé en son entier, et que pour empescher
qu'après sa mort il ne fust divisé par ses héritiers en autant de
portions qu'il y aurait de testes au partage desdits biens, ces
manuscrits devoyent estre unys et incorporez aux autres pièces rares de
notre couronne.»