De l'école comme propagande civique et comme échelle sociale.
L'enseignement un jour aura mille formes. La liberté sera féconde. Des
instituts très différents répondront aux mille exigences, aux nuances
infinies de la nature. Même dans l'enseignement élémentaire qui peut
moins varier, certaines choses pourront différer. On n'enseignera pas
un enfant de la Creuse, futur maçon, comme on enseignerait le petit
marin de Marseille ou son jeune commerçant.
Plus nombreuses seront les écoles, plus on pourra se dispenser du
système des grandes classes, très funeste, on le sait fort bien, et
qui ne commença vers 1600 que par le nombre immense des écoliers
entassés aux collèges. Combien il vaudrait mieux prendre les écoliers
par petits groupes, élastiques et changeants, en raison des aptitudes
et des progrès! Mais ceux qui suivent ce système avouent qu'il n'est
possible que dans l'école peu nombreuse, comme furent celles de
Pestalozzi.
La variété est féconde incontestablement. Mais elle l'est
surtout quand elle se produit dans l'élasticité d'une harmonie
vivante. La variété du chaos, diversifiant à l'infini des éléments
sans rapport ni lien, serait stérile. Il n'est pas inutile de rappeler
cela au moment où la grande machine de centralisation (forcée, tendue
à mort par le gouvernement) va éclater. En ce jour elle est l'ennemi.
Le spectacle va être singulier quand elle cassera. Imaginez le tonneau
d'Heidelberg qui contient trois cents muids, perdant tous ses cercles
à la fois. La rouge mer échappe de tous côtés. Il faut s'arranger pour
qu'elle ne soit pas en vain dissipée, écoulée, perdue.
Centralisation, tyrannie, ces deux mots sont-ils synonymes?
Nullement en histoire naturelle. La vie centralisée, c'est la vie
harmonique dans l'accord libre et doux de tous les organes à la fois.
Chez l'homme bien portant, le mammifère, l'oiseau, etc., la
centralisation est organique, un travail sympathique de toutes les
parties et leur bonheur d'agir en parfaite unanimité.
Est-il sûr qu'au lendemain, quand nous aurons brisé le monstre, nous
aurons tout à coup les éléments associables, les organes concordants
qui peuvent nous donner l'unité supérieure, cette unité de vie qui
dispense de la machine? Non, sans doute, non pas sans effort. Comment
y arriver? À quelles conditions?
C'est qu'à mesure que l'unité mécanique et brutale va se
desserrer, se dissoudre, nous formions par l'association spontanée,
par l'éducation (et celle de l'enfance, et celle de toute la vie) une
puissante unité morale. Plus la vie locale reprendra, plus il faut
rapprocher les âmes, et garder, tout en faisant notre patrie de
village, le sens de la grande Patrie.
La supériorité terrible et dangereuse de la France est celle que l'on
voit chez les animaux les plus élevés et aussi les plus vulnérables.
Nous vivons par la vie centrale.
Songez-y bien: l'Italie, dans sa mort, a vécu par l'individu; elle eut
des Pergolèse, des Vico, des Leopardi. L'Allemagne, en sa dispersion,
sa nullité de vie nationale, vivait en ses étoiles, les Goethe et les
Schiller, les Mozart et les Beethoven.
Ici, tout périrait avec l'âme commune. Sans la France, le Français
n'est plus.
* * * * *
Il faut que la Patrie soit sentie dans l'École, présente, non
seulement par l'enseignement direct de la tradition nationale, mais
présente maternellement par sa justice exacte et attentive. La liberté
locale sera chose excellente, avec certaine surveillance qui ne la
laisse pas trop libre d'être injuste, inégale, au profit de
l'aristocratie.
L'école, c'est déjà la commune en petit. L'on ne peut dire assez
combien y pèse l'influence locale. La libre école, non payée par
l'État, est celle justement qui tient le plus de compte des parents
riches et importants. C'est un champ préalable où l'inégalité
commence. Le maître n'est pas toujours injuste, mais souvent faible,
trop indulgent, trop mou pour les enfants des puissants de l'endroit,
de ceux qui lui nuiraient et le feraient mourir de faim.
L'école ne sera vraiment libre qu'autant que le maître verra auprès de
lui une association active et énergique, qui s'intéresse à l'école et
à lui, le soutienne au besoin et l'aide à être juste.
Les notables dont M. Duruy composait ce conseil dans la localité, ne
rassurent point du tout. Il les veut ex-fonctionnaires ou anciens
militaires, autrement dit gens faits à obéir et généralement
routiniers. Je me fierais bien plus aux négociants retirés, au médecin
surtout, au pharmacien, aux cultivateurs quelque peu instruits et
beaucoup plus indépendants que les marchands (souvent serfs de la
clientèle, chapeau bas devant les bourgeois). J'adjoindrais bien à ce
conseil une dame veuve et sans famille, d'un esprit ferme et sage,
surtout libre des prêtres, qui mettrait dans l'école ses soins et sa
maternité.
Dans l'Allemagne protestante du Nord, le pasteur s'occupe fort de
l'école, la domine, parfois y enseigne à certain jour, ce qui humilie
le maître. Je veux, tout au contraire, que mon petit conseil l'honore,
relève sa position. Certainement ce maître, dans l'uniformité de ses
fonctions, peut rarement se cultiver lui-même, et il aurait beaucoup à
apprendre avec ces personnes d'expérience (telles que le médecin,
l'ancien négociant qui a voyagé, etc.). C'est en amis, et d'égal à
égal, que par moments ils peuvent l'éclairer en cent choses
utiles, qu'il n'aurait pas le temps d'apprendre, chercher pour lui et
lui prêter tels livres qui peuvent élever son esprit,--sans le faire
bel esprit,--et le fortifier dans sa voie.
La décoration de l'école, les cartes qui en couvrent et en égayent les
murs, les globes si utiles, les papiers et crayons pour faire des
cartes, les modèles de dessin, etc., tout cela dans nos communes
pauvres demande l'attention du conseil, telles petites cotisations.
Quelques couleurs, utiles aux cartes, mettraient le comble à la joie
des enfants.
Mais ce que je demande bien plus, ce que je considère comme un très
haut devoir et le premier de tous, c'est qu'assistant souvent aux
leçons, par une observation discrète, on distingue, on pressente les
enfants méritants, qui réellement seront les fils de la commune,
encouragés, aidés, pour arriver à un degré supérieur d'instruction.
C'est là que la justice est difficile à maintenir, parfois contre le
maître même. Ménageant les coqs du village, il pourrait être bien
tenté de croire que le plus digne est «un enfant bien né, le fils
d'une bonne famille», celui de M. le notaire ou celui de M. le maire,
de tel ancien fonctionnaire «qui fait bien honneur au pays». Je suis
sans préjugés; je vois que les bonnes familles ont souvent des enfants
délicats, affinés. Mais la sève presque toujours manque. Leurs pères
l'ont d'avance épuisée.
D'autre part, ce n'est pas la forte race grossière à son premier
degré qui donne l'enfant en question. Mais parfois au second,
le fils du rude travailleur apporte avec la force entière d'une race
toute nouvelle, l'étincelle de l'_ingegno_. Ce n'est pas tout maître
d'école qui saura voir cela. Mais les hommes de tact et d'expérience,
la sage dame surtout dont je parlais, le sentiront très bien. Celle
surtout qui n'a plus de famille, de partialité maternelle, verra bien
par le coeur, distinguera sur son banc la modeste petite créature
(fille ou garçon, n'importe), et, sans parler, se dira: «La voici.»
S'agit-il d'une adoption? Non pas expressément. Les fils adoptifs,
trop certains de leur sort, deviennent aussi mous que les fils.
Avouons-le, l'hérédité a de nos jours des effets pitoyables. Pour
éteindre un enfant, il suffirait de l'adopter.
Retenez votre coeur. Que l'enfant ne se sente pas trop soutenu et
désigné. Qu'on le suive de près et sans mollesse, lui montrant
seulement que, s'il continue, persévère, on le mettra à même
d'apprendre davantage, même d'être envoyé à une école supérieure.
C'est au jour décisif que sans détour on agira pour lui. Comment? En
mettant bien au jour les titres solides qu'il a et qui pourraient être
éludés. «Mais tel a tant d'esprit! a si bien répondu!» Fiez-vous aux
épreuves écrites et aux notes de toute l'année.--«Mais le père de tel
autre a rendu des services...» Cela ne suffit pas; si l'enfant ne
mérite, son père n'est pas un titre pour qu'il écarte le plus digne.
Il a aussi un père, celui-ci. Et combien ce père, pauvre
manoeuvre peut-être, va sentir son coeur relevé, si vous vainquez
dans la bataille, si l'enfant qui mérite est envoyé par la commune à
une école plus haute (celle du département).
Mais ce père, sans moyens, attaché au travail, ne peut guère l'y
aider, ne peut l'y visiter souvent. Là, je me fie encore à la
persévérante tutelle de mon conseil local. Que de choses manquent à un
boursier! et combien misérable est sa condition!
Les gens qui s'intéressent à lui, qui le suivent des yeux, ne manquent
pas d'occasion d'aller à la grande ville, de parler à ses chefs, de
sorte que ceux-ci voient bien qu'il n'est pas isolé, oublié, un enfant
perdu. La dame a bonne grâce en lui continuant, sans le gâter, son
intérêt, l'animant et l'encourageant, lui faisant désirer de rester ce
qu'il fut à son village: _le plus digne_.
* * * * *
L'école secondaire eût suffi autrefois. Elle eût appris tout ce que
doit savoir l'ouvrier supérieur, le contre-maître, etc. Les choses ont
fort changé. Dans bien des arts, la main de l'homme, l'ouvrier habile
était tout. Dans les arts du fer, par exemple, mille choses étaient
faites à la main, qui aujourd'hui le sont par la machine. C'est ce qui
a permis de les donner à bon marché. Mais la machine est l'oeuvre du
calcul, de l'ingénieur. Voilà une aristocratie. L'éducation coûteuse
qui mène là concentrerait cette haute classe dans les seuls enfants
des gens riches.
Chose injuste! et de plus funeste! car la plupart des riches
sont épuisés de race, n'ont que des enfants faibles (de corps et
souvent d'esprit). De sorte que cette classe supérieure, les
ingénieurs, se recruterait de plus en plus chez ceux qui ont le moins
d'_ingegno_.
Chère commune! ne lâchez pas prise. Il faut que votre enfant, ce petit
paysan envoyé à l'école secondaire du département et qui deviendrait
contre-maître, monte encore. Ne lâchez pas prise. Est-on juste pour
lui? Surveillez bien cela. S'il est là ce qu'il fut chez vous, s'il
reste _le plus digne_, il faut qu'on le soutienne, que, dans cette
grande ville de chef-lieu, l'influence aristocratique ne prévale pas
sur ses titres, et qu'en vertu de son travail soutenu, de ses examens,
il aille à l'École centrale.
J'entends la haute école, Centrale, Polytechnique, Normale, ou autre.
Je veux dire qu'il faut qu'il arrive au plus haut.
Songez bien que le coeur de cent mille ouvriers, de cent mille
paysans en sera relevé, mille haines et mille envies calmées. Ce que
son père disait tout à l'heure, fier et résigné, ils le diront de
même. La fatalité du travail, de l'inégalité (trop dure loi de ce
monde!) pèsera moins s'ils disent: «Mon fils au moins peut être
grand.»