CHAPITRE V

De l'école comme propagande civique et comme échelle sociale.

L'enseignement un jour aura mille formes. La liberté sera féconde. Des

instituts très différents répondront aux mille exigences, aux nuances

infinies de la nature. Même dans l'enseignement élémentaire qui peut

moins varier, certaines choses pourront différer. On n'enseignera pas

un enfant de la Creuse, futur maçon, comme on enseignerait le petit

marin de Marseille ou son jeune commerçant.

Plus nombreuses seront les écoles, plus on pourra se dispenser du

système des grandes classes, très funeste, on le sait fort bien, et

qui ne commença vers 1600 que par le nombre immense des écoliers

entassés aux collèges. Combien il vaudrait mieux prendre les écoliers

par petits groupes, élastiques et changeants, en raison des aptitudes

et des progrès! Mais ceux qui suivent ce système avouent qu'il n'est

possible que dans l'école peu nombreuse, comme furent celles de

Pestalozzi.

La variété est féconde incontestablement. Mais elle l'est

surtout quand elle se produit dans l'élasticité d'une harmonie

vivante. La variété du chaos, diversifiant à l'infini des éléments

sans rapport ni lien, serait stérile. Il n'est pas inutile de rappeler

cela au moment où la grande machine de centralisation (forcée, tendue

à mort par le gouvernement) va éclater. En ce jour elle est l'ennemi.

Le spectacle va être singulier quand elle cassera. Imaginez le tonneau

d'Heidelberg qui contient trois cents muids, perdant tous ses cercles

à la fois. La rouge mer échappe de tous côtés. Il faut s'arranger pour

qu'elle ne soit pas en vain dissipée, écoulée, perdue.

Centralisation, tyrannie, ces deux mots sont-ils synonymes?

Nullement en histoire naturelle. La vie centralisée, c'est la vie

harmonique dans l'accord libre et doux de tous les organes à la fois.

Chez l'homme bien portant, le mammifère, l'oiseau, etc., la

centralisation est organique, un travail sympathique de toutes les

parties et leur bonheur d'agir en parfaite unanimité.

Est-il sûr qu'au lendemain, quand nous aurons brisé le monstre, nous

aurons tout à coup les éléments associables, les organes concordants

qui peuvent nous donner l'unité supérieure, cette unité de vie qui

dispense de la machine? Non, sans doute, non pas sans effort. Comment

y arriver? À quelles conditions?

C'est qu'à mesure que l'unité mécanique et brutale va se

desserrer, se dissoudre, nous formions par l'association spontanée,

par l'éducation (et celle de l'enfance, et celle de toute la vie) une

puissante unité morale. Plus la vie locale reprendra, plus il faut

rapprocher les âmes, et garder, tout en faisant notre patrie de

village, le sens de la grande Patrie.

La supériorité terrible et dangereuse de la France est celle que l'on

voit chez les animaux les plus élevés et aussi les plus vulnérables.

Nous vivons par la vie centrale.

Songez-y bien: l'Italie, dans sa mort, a vécu par l'individu; elle eut

des Pergolèse, des Vico, des Leopardi. L'Allemagne, en sa dispersion,

sa nullité de vie nationale, vivait en ses étoiles, les Goethe et les

Schiller, les Mozart et les Beethoven.

Ici, tout périrait avec l'âme commune. Sans la France, le Français

n'est plus.

* * * * *

Il faut que la Patrie soit sentie dans l'École, présente, non

seulement par l'enseignement direct de la tradition nationale, mais

présente maternellement par sa justice exacte et attentive. La liberté

locale sera chose excellente, avec certaine surveillance qui ne la

laisse pas trop libre d'être injuste, inégale, au profit de

l'aristocratie.

L'école, c'est déjà la commune en petit. L'on ne peut dire assez

combien y pèse l'influence locale. La libre école, non payée par

l'État, est celle justement qui tient le plus de compte des parents

riches et importants. C'est un champ préalable où l'inégalité

commence. Le maître n'est pas toujours injuste, mais souvent faible,

trop indulgent, trop mou pour les enfants des puissants de l'endroit,

de ceux qui lui nuiraient et le feraient mourir de faim.

L'école ne sera vraiment libre qu'autant que le maître verra auprès de

lui une association active et énergique, qui s'intéresse à l'école et

à lui, le soutienne au besoin et l'aide à être juste.

Les notables dont M. Duruy composait ce conseil dans la localité, ne

rassurent point du tout. Il les veut ex-fonctionnaires ou anciens

militaires, autrement dit gens faits à obéir et généralement

routiniers. Je me fierais bien plus aux négociants retirés, au médecin

surtout, au pharmacien, aux cultivateurs quelque peu instruits et

beaucoup plus indépendants que les marchands (souvent serfs de la

clientèle, chapeau bas devant les bourgeois). J'adjoindrais bien à ce

conseil une dame veuve et sans famille, d'un esprit ferme et sage,

surtout libre des prêtres, qui mettrait dans l'école ses soins et sa

maternité.

Dans l'Allemagne protestante du Nord, le pasteur s'occupe fort de

l'école, la domine, parfois y enseigne à certain jour, ce qui humilie

le maître. Je veux, tout au contraire, que mon petit conseil l'honore,

relève sa position. Certainement ce maître, dans l'uniformité de ses

fonctions, peut rarement se cultiver lui-même, et il aurait beaucoup à

apprendre avec ces personnes d'expérience (telles que le médecin,

l'ancien négociant qui a voyagé, etc.). C'est en amis, et d'égal à

égal, que par moments ils peuvent l'éclairer en cent choses

utiles, qu'il n'aurait pas le temps d'apprendre, chercher pour lui et

lui prêter tels livres qui peuvent élever son esprit,--sans le faire

bel esprit,--et le fortifier dans sa voie.

La décoration de l'école, les cartes qui en couvrent et en égayent les

murs, les globes si utiles, les papiers et crayons pour faire des

cartes, les modèles de dessin, etc., tout cela dans nos communes

pauvres demande l'attention du conseil, telles petites cotisations.

Quelques couleurs, utiles aux cartes, mettraient le comble à la joie

des enfants.

Mais ce que je demande bien plus, ce que je considère comme un très

haut devoir et le premier de tous, c'est qu'assistant souvent aux

leçons, par une observation discrète, on distingue, on pressente les

enfants méritants, qui réellement seront les fils de la commune,

encouragés, aidés, pour arriver à un degré supérieur d'instruction.

C'est là que la justice est difficile à maintenir, parfois contre le

maître même. Ménageant les coqs du village, il pourrait être bien

tenté de croire que le plus digne est «un enfant bien né, le fils

d'une bonne famille», celui de M. le notaire ou celui de M. le maire,

de tel ancien fonctionnaire «qui fait bien honneur au pays». Je suis

sans préjugés; je vois que les bonnes familles ont souvent des enfants

délicats, affinés. Mais la sève presque toujours manque. Leurs pères

l'ont d'avance épuisée.

D'autre part, ce n'est pas la forte race grossière à son premier

degré qui donne l'enfant en question. Mais parfois au second,

le fils du rude travailleur apporte avec la force entière d'une race

toute nouvelle, l'étincelle de l'_ingegno_. Ce n'est pas tout maître

d'école qui saura voir cela. Mais les hommes de tact et d'expérience,

la sage dame surtout dont je parlais, le sentiront très bien. Celle

surtout qui n'a plus de famille, de partialité maternelle, verra bien

par le coeur, distinguera sur son banc la modeste petite créature

(fille ou garçon, n'importe), et, sans parler, se dira: «La voici.»

S'agit-il d'une adoption? Non pas expressément. Les fils adoptifs,

trop certains de leur sort, deviennent aussi mous que les fils.

Avouons-le, l'hérédité a de nos jours des effets pitoyables. Pour

éteindre un enfant, il suffirait de l'adopter.

Retenez votre coeur. Que l'enfant ne se sente pas trop soutenu et

désigné. Qu'on le suive de près et sans mollesse, lui montrant

seulement que, s'il continue, persévère, on le mettra à même

d'apprendre davantage, même d'être envoyé à une école supérieure.

C'est au jour décisif que sans détour on agira pour lui. Comment? En

mettant bien au jour les titres solides qu'il a et qui pourraient être

éludés. «Mais tel a tant d'esprit! a si bien répondu!» Fiez-vous aux

épreuves écrites et aux notes de toute l'année.--«Mais le père de tel

autre a rendu des services...» Cela ne suffit pas; si l'enfant ne

mérite, son père n'est pas un titre pour qu'il écarte le plus digne.

Il a aussi un père, celui-ci. Et combien ce père, pauvre

manoeuvre peut-être, va sentir son coeur relevé, si vous vainquez

dans la bataille, si l'enfant qui mérite est envoyé par la commune à

une école plus haute (celle du département).

Mais ce père, sans moyens, attaché au travail, ne peut guère l'y

aider, ne peut l'y visiter souvent. Là, je me fie encore à la

persévérante tutelle de mon conseil local. Que de choses manquent à un

boursier! et combien misérable est sa condition!

Les gens qui s'intéressent à lui, qui le suivent des yeux, ne manquent

pas d'occasion d'aller à la grande ville, de parler à ses chefs, de

sorte que ceux-ci voient bien qu'il n'est pas isolé, oublié, un enfant

perdu. La dame a bonne grâce en lui continuant, sans le gâter, son

intérêt, l'animant et l'encourageant, lui faisant désirer de rester ce

qu'il fut à son village: _le plus digne_.

* * * * *

L'école secondaire eût suffi autrefois. Elle eût appris tout ce que

doit savoir l'ouvrier supérieur, le contre-maître, etc. Les choses ont

fort changé. Dans bien des arts, la main de l'homme, l'ouvrier habile

était tout. Dans les arts du fer, par exemple, mille choses étaient

faites à la main, qui aujourd'hui le sont par la machine. C'est ce qui

a permis de les donner à bon marché. Mais la machine est l'oeuvre du

calcul, de l'ingénieur. Voilà une aristocratie. L'éducation coûteuse

qui mène là concentrerait cette haute classe dans les seuls enfants

des gens riches.

Chose injuste! et de plus funeste! car la plupart des riches

sont épuisés de race, n'ont que des enfants faibles (de corps et

souvent d'esprit). De sorte que cette classe supérieure, les

ingénieurs, se recruterait de plus en plus chez ceux qui ont le moins

d'_ingegno_.

Chère commune! ne lâchez pas prise. Il faut que votre enfant, ce petit

paysan envoyé à l'école secondaire du département et qui deviendrait

contre-maître, monte encore. Ne lâchez pas prise. Est-on juste pour

lui? Surveillez bien cela. S'il est là ce qu'il fut chez vous, s'il

reste _le plus digne_, il faut qu'on le soutienne, que, dans cette

grande ville de chef-lieu, l'influence aristocratique ne prévale pas

sur ses titres, et qu'en vertu de son travail soutenu, de ses examens,

il aille à l'École centrale.

J'entends la haute école, Centrale, Polytechnique, Normale, ou autre.

Je veux dire qu'il faut qu'il arrive au plus haut.

Songez bien que le coeur de cent mille ouvriers, de cent mille

paysans en sera relevé, mille haines et mille envies calmées. Ce que

son père disait tout à l'heure, fier et résigné, ils le diront de

même. La fatalité du travail, de l'inégalité (trop dure loi de ce

monde!) pèsera moins s'ils disent: «Mon fils au moins peut être

grand.»

Le Peuple / Nos Fils · 第 90 / 143 题