CHAPITRE VI

De l'éducation par les fêtes.

L'élan de la fraternité, entravé, retardé jusqu'ici, sera la beauté et

la force de la société à venir. Les concurrences étroites, les

oppositions d'intérêts, qui rendent tout si difficile, diminueront.

Comment? Par un changement subit de l'âme humaine? Il faudrait être

bien simple pour le croire.

Elles disparaîtront beaucoup plus par un changement des milieux, des

conditions matérielles. Nous ne resterons pas entassés, étouffés sur

cet espace étroit, ce sombre petit coin de l'ouest de l'Europe.

L'homme prendra décidément possession de la planète. Il y a de l'air

et de la terre pour tous. Les problèmes sociaux qui nous accablent et

nous semblent l'énigme du monde, ne touchent réellement que ce tout

petit monde, extrêmement artificiel, que nous avons fait sur un point

par l'accumulation de l'industrie. L'humanité en masse ne sait rien

de cela. La nature n'en sait rien; elle est riche, immense,

prodigue, nous invite de tous côtés. Nous sommes sourds et nous

l'accusons; nous restons là serrés, à nous manger les uns les autres.

Je suis ravi de voir que les travailleurs commencent à embrasser

l'Europe du regard, l'Amérique, la terre. Ils jugeront bien mieux du

possible et de l'impossible. Mille choses difficiles ou impossibles

sur les vieilles terres d'industrie sont très faciles ailleurs,

ouvertes à notre activité.

* * * * *

Qu'augurer de l'avenir moral du monde? Sera-t-il opposé au passé

autant qu'on le croit? Les grands organes éducatifs, les mobiles très

énergiques qui l'ont développé, changeront-ils? J'en doute. La

propriété, l'art, la religion, etc., ces formes dans lesquelles a

marché, progressé l'activité humaine, disparaîtront-ils tout à

l'heure? Jusqu'ici on a vu par les yeux, ouï par l'oreille et digéré

par l'estomac. Vieilles méthodes. Peut-on les changer?

Certaines choses se modifieront. Les Américains, par exemple, voyant

que la propriété stimule, mais que l'hérédité endort, commencent à

tenir compte de celle-ci beaucoup moins que nous. Ils augmentent ainsi

l'action stimulante, l'industrie et l'effort qui tend à la propriété.

L'art, un autre principe éducatif de l'homme, ne disparaît pas plus

que celle-ci. De nos jours, il a oscillé de la peinture à la

musique. Mais, dans la peinture même, il a eu par le paysage un

réveil, une vie nouvelle, originale, inattendue.

La religion n'est-elle qu'un berceau, un âge d'enfance où l'humanité

bégaya? ou faut-il la considérer comme un de ces organes éducatifs

inhérents à l'instinct humain et qui incessamment font l'échelle

ascendante, le progrès des masses profondes? Toute l'histoire appuie

cette dernière thèse. Et les adversaires de l'histoire, ceux qui en

contestent l'autorité et ne se fient qu'à la logique, ceux-là, dis-je,

dans leur logique, trouvent contre eux-mêmes un argument. Ces fins,

ces délicats qui nous proposent leur régime (d'air pur et de

raisonnement) avouent qu'une nourriture si légère ne peut aller qu'à

certaines natures d'élite, qu'elle ne contentera qu'une école, une

académie. Et l'humanité, je vous prie, qu'en ferons-nous? Que

ferons-nous des femmes et des enfants? «Ce ne sont que des femmes.» Et

des simples, des ignorants, des paysans? Direz-vous: «Ce n'est que le

peuple.» Mais c'est à peu près tout le monde.

Pour moi, je vous avoue, rien ne m'est triste comme cet _a parte_, ce

fin repas, ce délicat breuvage d'eau distillée et pure de tout

principe vivant, qu'on déguste solitairement dans de petites tasses

chinoises. Je suis grossier. Je veux des mets d'hommes et des aliments

abondants et surabondants qui remontent le coeur, refassent la vie

humaine; je veux une grande et vaste table où le genre humain soit

assis.

Si je suis heureux d'une chose, c'est d'avoir, dans _le Peuple_,

montré le droit des simples, qui est que leur instinct se

trouve (à l'épreuve sérieuse) identique avec la raison. Dans ma petite

_Bible_ (non de moi, mais du genre humain), on voit que ces formules

religieuses, non seulement furent la vie des nations, mais qu'elles

restent vivantes en ce qu'elles eurent d'effectif, et aussi reviennent

toujours (l'Inde dans sa tendresse pour toute vie, l'Égypte en son

espoir, son effort d'immortalité, la Perse dans le labeur qui dompte,

féconde la nature, etc.). Elles étaient la grande médecine,

pharmacopée de l'âme, où, par des remèdes divers, on lui guérissait sa

blessure, qui est le désaccord apparent de ce monde, le contraste

affligeant qu'offrent à la première vue (mal compris) la nature et

l'homme.

Le procédé connu de ceux qui biffent la religion, l'éliminent de ce

monde, tient à ce qu'ils ne veulent en reconnaître qu'une, celle qui

fit _Dieu homme_, supprima la _Nature_, ne chercha plus l'accord.

C'est trop simplifier le problème. Si Nature est le mal, si le Bien,

l'Être même est tout en l'homme Dieu, on arrive très vite par un

chemin logique à voir en Dieu un simple reflet de la pensée humaine.

La religion n'est rien qu'un miroir facile à casser.

Les religions robustes qui ne supprimèrent pas la moitié du problème,

qui admirent la Nature, enseignèrent son accord avec l'homme, avec

l'âme, pouvaient donner la paix. Nulle paix hors l'harmonie. Repousser

la Nature et la mettre à la porte, c'est rendre la vie impossible,

éterniser l'orage, la stérile agitation de l'âme humaine.

Le retour de la paix, la réconciliation des deux puissances,

leur mutuel amour, depuis trois siècles éclate par une succession de

grandes découvertes dont chacune nous donne ce qu'on peut appeler un

dogme de Nature, une base fixe et vraie de religion.

Galilée a dit sa grandeur et Newton sa constance; Lavoisier révélé son

échange intérieur, son mouvement éternel de transformation, etc.

L'invariabilité des lois n'est point contraire, comme on le dit à

tort, à l'idée raisonnable d'une Cause commune et de l'universel

Amour.

Croire le monde harmonique, se sentir harmonique à lui, voilà la paix.

C'est la fête intérieure. Peuple, femmes, enfants, les ignorants, les

simples, par un très sage instinct, ont en cette pensée leur vrai

repos du coeur. L'Unité aimante du monde est la consécration du

banquet fraternel. Ils y trouvent l'agape du dévouement commun, des

ailes au-dessus des misères, du mesquin égoïsme. Le coeur dilaté

devient grand.

* * * * *

Savez-vous bien, de tous les maux du monde d'aujourd'hui, celui qui me

frappe le plus? C'est la _contraction du coeur_.

Phénomène physiologique désolant. Et à quoi tient-il? au sérieux de

notre activité. Mais je le vois chez les oisifs.--Au souci des

affaires? ceux qui n'ont pas d'affaires, n'en ont pas plus

d'expansion.

Il tient réellement, ainsi que je l'ai dit, à notre triste éducation.

Cette tristesse nous continue. Pourquoi? Nous n'avons pas de

fêtes qui détendent, dilatent le coeur.

De froids salons et d'affreux bals! c'est le contraire des fêtes. On

est plus sec le lendemain, on est plus contracté encore.

Regardez les moyens impuissants, ridicules, qu'on a imaginés pour nous

en tenir lieu, les fausses fêtes maussades d'Epsom, la cohue d'un

grand peuple qui va là, non fraterniser, mais se coudoyer, parier.

Nulle part l'Anglais n'est plus morose que dans cette entreprise, cet

effort de gaieté, ce grimaçant sourire.

Que dire des mortes fêtes religieuses! ici désertes et là bouffonnes.

Dans l'église anglicane, je me vis parfois seul. Dans l'église

italienne, la farce populaire, mêlée cyniquement, avilissait les

rites. Ici, le convenu, la froide hypocrisie est plus choquante

encore. Les revirements brusques que montre notre histoire, ceux que

nous avons vus, nous disent à quel point ce vieux culte monte ou

baisse selon le thermomètre politique. L'église, pleine en 1713 pour

le vieux roi, est vide sous la Régence, un an après. En 1830, elle est

pleine en juin, et déserte en juillet.

Quel spectacle mélancolique de voir l'homme traîné à l'église par la

femme, par la famille, l'intérêt de sa place, etc.! Que pense-t-il

pendant qu'elle est là, distraite, regardant les toilettes?

Aujourd'hui que ce culte n'a plus son mystère, son énigme, bien

compris, et percés à jour, ses fêtes peuvent-elles être des fêtes?

Comment me réjouir à ce Noël d'un Dieu qui n'est pas né pour tous

(mais pour le petit nombre, imperceptible, des élus)? Comment

être joyeux à Pâques? Ce jour de délivrance et de résurrection, qui

a-t-il délivré? L'accord des deux tyrans prêtre et roi, au contraire,

n'a-t-il pas enfermé, scellé l'humanité, le vrai Christ, au tombeau?

Ainsi rien dans l'église. Et rien dehors pour le coeur de la femme,

pour l'enfant, l'ignorant. L'homme qui a en lui la lumière de l'idée

nouvelle, y trouve sa fête intérieure. Mais, pour elle, la femme

fidèle qui ne se sépare pas de lui, et qui reste au foyer, comme il

est long ce jour, éternel ce dimanche! Lui-même, en pensant et lisant,

ne sent-il pas que quelque chose manque, la communication humaine et

fraternelle?

La vie grecque, si terrible d'action, de lutte, de péril, de guerres,

eut cela d'admirable et qui compensait tout: _Elle était une fête._ Du

berceau, par les fêtes, on allait au tombeau. Elles égayaient le mort

même. Fêtes de la nature et de l'humanité. Fêtes de fiction dramatique

et d'histoire nationale. Fêtes des exercices et de gymnastiques

charmantes, de force et de beauté, qui créait l'homme même, faisait

les dieux vivants qu'imita Phidias. Comment, avec une existence si

radieuse, n'être pas gai? Peut-être on mourait tôt? n'importe. La vie

n'avait été qu'un sourire héroïque.

Cela reviendra-t-il? Nulle raison d'en douter. L'éducation de

l'homme se fera par les fêtes encore. La sociabilité est un sens

éternel qui se réveillera. Nous verrons reparaître cette heureuse

initiation qui, dès le premier âge, offrait à l'oeil charmé du jeune

citoyen un grand peuple d'amis, aimables, joyeux, bienveillants. En

eux il avait vu Athènes. Jusqu'à son dernier jour, il emportait

l'image de cette belle _Patrie vivante_. Ce n'était pas un être de

raison. C'était une _Amitié_ née des fêtes d'enfance, continuée dans

les gymnases, aux spectacles où les coeurs battaient des mêmes

émotions, amitié très fidèle à qui si volontiers on immolait sa vie,

dans ces combats qui furent des fêtes, Marathon, Salamine,

illuminées de la victoire.

«Comment fait-on des fêtes?» Quelle vaine question! Comment fait-on un

dogme civique et une religion? Mais on ne les fait pas. Cela naît de

soi-même. Un matin, on s'éveille... Tout a jailli du coeur. C'est

fait. Hier, qui s'en serait douté?

Il faut peu pour faire une fête. On le voit bien en Suisse. Les jolis

exercices des enfants, sous les yeux des parents attendris, cela,

c'est une fête. Le théâtre civique qui plus tard jouera les héros,

Tell ou Garibaldi, donnera une foule de fêtes. Les hospitalités

amicales des grands peuples entre eux seront les divines fêtes de la

paix, le concert, par exemple, que mille exécutants français et

allemands nous donneront sur le pont du Rhin.

* * * * *

L'âme humaine est la même, infiniment féconde, on le verra. Des sots

veulent faire croire qu'elle est finie, stérile. Même en ce temps

fort dur, et dans des circonstances qui pouvaient nous glacer, en

un demi-siècle s'est fait un progrès remarquable de goûts délicats,

élevés, qui tiennent de bien près (qu'on me passe ce mot) à une

augmentation de l'âme. Le goût des fleurs, de certains aménagements,

inconnu en 1815, dit combien a gagné l'amour de l'intérieur. Le soin

(souvent extrême) qu'on met à habiller l'enfant, même dans les

conditions pauvres, est fort attendrissant. Mais ce qui a gagné

surtout, c'est le culte des morts. Au commencement de ce siècle, on

n'y faisait nul sacrifice, nulle dépense, et, s'il faut le dire, les

tombes étaient peu visitées. Elles le sont peu encore dans les

campagnes (surtout du Midi catholique). Le peuple de Paris, que les

provinciaux croient à tort sec et égoïste, est de tous ceux que j'ai

connus, celui qui fait le plus pour ses morts. La foule, au 2

novembre, est énorme aux cimetières. Chaque famille, il est vrai, va

à part. Dès qu'on aura l'idée d'y aller avec ordre, d'ensemble, à

certaines heures, et d'y communier ainsi dans le regret, ce sera une

fête réelle, au sens antique, d'excellente influence sur les

générations nouvelles et puissamment éducative[124].

[Note 124: Impressions graves et douces, et aussi très fécondes.

Cela a été dit à merveille dans la brochure si belle du docteur

Robinet (_Paris sans cimetière_, 1869). Le cimetière est un organe

essentiel de la cité, une puissance de moralité. Une ville sans

cimetière est une ville barbare, aride, sauvage. Que de saintes et

bonnes pensées, quelle poésie du coeur vous ôtez aux vivants en leur

ôtant leurs morts! Il est des états douteux, intermédiaires, où, pour

ainsi parler, on a un pied au temple et un pied hors du temple, où

l'on flotte, où l'on rêve. Pour cela l'ancien temple s'entourait de

portiques où l'on errait, songeait. Ce vestibule du temple est

aujourd'hui pour nous le cimetière. Celui de l'Est, surtout, a cet

effet puissant. Des tombes on aperçoit le volcan de la vie.]

Sans que l'on institue des fêtes, elles se feront, surtout

aux jours émus, et le lendemain des grands événements. D'elle-même se

fit cette fête des fêtes, la plus belle qui fut jamais, la Fédération

de 91 (que j'ai eu le bonheur de conter tout au long), cette sublime

agape où l'Europe assista, où tous (de près, de loin) communièrent

avec la France.

La clémente, la douce Révolution de Février, sans calcul, en faisait

autant. Sans le complot qui changea tout en juin, nos banquets

devenaient des fêtes religieuses. Les mères y apportaient leurs

enfants. Les familles y étaient tout entières, unies de coeur, de

voix, de touchante espérance. Tous pour la première fois devenus

citoyens, réglant leur propre sort! La sainte égalité, la patrie pour

hostie!

Qu'il eût été facile au 4 mars, dans la cérémonie qui se fit en

l'honneur des morts de Février, d'avoir une vraie fête annuelle,

vraiment nationale! Mais le gouvernement fort divisé d'alors eut

l'idée pitoyable de tout faire à La Madeleine. Sûr moyen d'étouffer et

d'étrangler la chose. Le détail m'est présent. Je vois encore à la

place de La Concorde nos gardes nationales, mon maire David (d'Angers)

à la tête de sa légion. Beaucoup de gens de lettres, d'artistes, de

figures populaires, étaient là (on peut dire la France). Ce jour était

encore très beau. Mais l'on se resserrait, on s'alignait en longue

colonne, pour monter et entrer à l'étroite porte du temple grec. Je

n'eusse pas respiré, et je ne montai pas.

Au bas d'ailleurs une chose retenait mes regards; tous les drapeaux

des nations, le tricolore vert d'Italie (_Italia mater_),

l'aigle blanc de Pologne (qui saigna tant pour nous!). Jamais je

n'avais vu le grand drapeau du Saint-Empire, de ma chère Allemagne,

noir, rouge et or... Je fus attendri et ravi... Ah! je ne montai pas.

J'avais là mon église, grande église du ciel... Je fis tout seul ma

fête sous le ciel et en moi, attristé cependant d'avoir vu cette

France rétrécie faire effort pour entrer au petit tombeau. Je m'en

allai rêveur, roulant maintes pensées de lointaine espérance, me

disant que le peuple se fera par les fêtes, aura sa grande école dans

les Fédérations, les Fraternités d'avenir.

Le Peuple / Nos Fils · 第 91 / 143 题