Avenir.--Littérature nouvelle.--Libres écoles.
Je n'ai promis que le présent, ce que l'on peut faire aujourd'hui, ou
tout au plus demain. Vous voulez davantage? vous seriez curieux de ce
que nous garde le temps futur? Rien de plus simple. D'innombrables
utopistes sont prêts à vous le dire. Le métier de prophète n'est point
du tout le mien. Il est, en vérité, trop aisé de prophétiser.
L'homme sérieux, le travailleur qui chaque jour se fait son avenir par
le travail et l'effort personnel, s'attache aux choses très prochaines
que créera son activité, qui dépendent de lui et de sa volonté. «À
chaque jour sa peine», dit le proverbe. Vouloir, agir pour
aujourd'hui, c'est le moyen d'agir d'une manière efficace. Voir trop
loin, c'est souvent chose vaine et même dangereuse. Préoccupé de ces
lointains mirages, on n'a pas forte prise sur ce qu'on tient, et
parfois on le lâche. Même en le voyant bien, on ne distingue
pas les obstacles intermédiaires qui nous séparent encore du but, les
fossés à franchir avant d'y arriver[121].
[Note 121: Ceux qui se croient sûrs de voir au loin, ne
disconviendront pas que pour atteindre ce lointain lumineux il nous
faut d'abord traverser deux moments obscurs, deux crises, certainement
salutaires, mais dont personne encore ne peut bien dire les caractères
et la portée: 1º la centralisation brutale et mécanique (portée par
nos tyrans à sa dernière tension), cette grande machine va casser. La
vie renaîtra très féconde, engendrera l'ordre nouveau, un organisme
vrai, la centralisation vivante que tout être animé se crée par
l'accord de ses fonctions. Cela viendra certainement, mais à travers
un monde trouble, que les pires influences de la localité pourront
certainement exploiter; 2º dans l'industrie de même, dans la grande
question du salaire, du travail (question chère et sacrée qui n'est
pas moins au fond que celle du respect de la vie humaine), il y aura
un passage obscur encore. Je ne m'en trouble pas outre mesure. Je me
fie au bon sens des ouvriers, et vois avec plaisir que la forte
majorité échappe au grand écueil (l'idée du bon tyran, protecteur des
petits). Ils sentent aussi très bien qu'aujourd'hui, sur ces
questions, c'est l'Europe qu'il faut regarder, tout le marché
européen; que certaines conditions peuvent tuer telle industrie, ou la
font fuir ailleurs (par exemple, les unis de la soie, qui ont passé en
Suisse, etc.). J'ai l'espoir que cette grande révolution si juste
s'accomplira par la discussion et le libre arbitrage.]
Donc ne prédisons rien de lointain avenir. Ne nous amusons pas aux
fantasques portraits des paradis futurs. Regardons au plus près ce
qu'il faut faire demain, ce que, dès aujourd'hui, nous pouvons faire
nous-mêmes.
Le premier point dont on ne parle guère, qui presse, qui doit tout
précéder, c'est la création d'une littérature toute nouvelle, et
vraiment sociale, c'est-à-dire fort contraire à la littérature
malsaine, romanesque et bouffie, morbide, qui a dominé jusqu'ici.
Elle était impossible, tant que nous pataugions dans la situation
que le 2 Décembre avait faite. Elle l'est moins aujourd'hui. Un
courant d'idées net et fort, parti du 24 mai, a commencé
certainement, qui déjà épure, éclaircit. J'ai vu avec bonheur, dès
le lendemain, jaillir de tous côtés des talents ignorés, tous
indépendants du passé, nullement dominés (comme nous autres le fûmes
souvent) par les efforts de l'art qui faisaient tort à l'art.
Plusieurs choses admirables ont paru, qu'on ne peut comparer qu'à
Camille Desmoulins, supérieures à Courier, si laborieux, supérieures
aux _Paroles d'un croyant_, qui ont le tort d'être un pastiche
biblique, etc.
Ce n'est encore, je le sais bien, qu'une littérature de combat; c'est
la joie de détruire, démolir le monde du Mal. Mais la jeune chaleur
qui est dans tout cela s'étendra peu à peu et deviendra féconde,
concevra le monde du Bien.
Oserai-je le dire? mais c'est ma vraie pensée,--tout livre est à
refaire. Je ne veux pas dire que les nôtres doivent être absolument
brûlés; mais, même en ce qu'ils ont de bon, ils manquent du fort
caractère populaire que demande ce temps, et qui va signaler les
oeuvres de ceux-ci. Ce que j'ai dit plus haut de la difficulté
énorme de faire des livres pour le peuple se modifie beaucoup par nos
circonstances présentes, par les milieux nouveaux où se trouvent nos
successeurs. L'air était si épais que nous (les hommes de mon âge),
dans nos essais, dans nos élans sincères, nous étions comme en un
solide où chaque pas exige un effort. Ceux-ci ont le bonheur d'agir,
écrire, parler, dans un air respirable, léger et volatilisé, où tout
mouvement sera facile.
Peut-on dire qu'on n'ait fait rien encore jusqu'ici? Oh! on a
fait beaucoup, en sens inverse, pour faire haïr l'instruction. Rien de
plus rebutant, de plus nauséabond que les petits livres techniques ou
fadement sentimentaux qu'on veut faire avaler au peuple. Il les vomit,
il s'en détourne, et s'en va boire plutôt l'acre absinthe des romans
corrosifs et des cours d'assises.
Cela changera-t-il? Oui, je n'en doute pas. Ces aliments de mort
paraîtront dégoûtants dès que le peuple aura en abondance le cordial
de vie. J'entends les livres sains, chaleureux, où il sentira l'âme
amie, où il se trouvera lui-même en sa meilleure réalité; les livres
où s'effacera la ligne déplorable qui sépare l'écrivain du peuple, où
celui-ci dira en lisant: «C'est moi-même. Il me semble que je suis
l'auteur.»
Qui fera ces livres? L'homme jeune, à ce premier élan de nature si
facile. J'en vois de tels, très neufs, dans ces vifs esprits
polémiques, sous forme militante pleins d'amour et de bienveillance.
D'autres, ajournés jusqu'ici, ont, dans la seconde jeunesse, réservé,
préparé des trésors de force organique. De ceux-ci, de ceux-là nous
viendront des torrents de vie[122].
[Note 122: Quel rayon, quel réchauffement cette littérature
porterait dans les lieux de mortel loisir, d'ennui et de tristesse, de
longs jours, d'éternelles heures, la _Prison_, l'_Hôpital_! On fait si
peu pour y vivifier, y ranimer les âmes! Ce ne sont pas des offices
incompris, surannés, d'un autre âge, ce ne sont pas des sermons
ennuyeux qui moraliseront le prisonnier. Par de belles lectures, par
l'art (l'art attrayant), par le réveil du beau, on peut rendre des
ailes à son âme abattue. J'ai vu dans nos prisons de petites
bibliothèques, quelques livres excellents (l'_Histoire_ d'Henri
Martin, Malte-Brun, la _Collection des Voyages_, etc.). Mais on en
usait peu. Les lieux trop resserrés, le défaut d'air, de promenade,
affadissent le coeur, ôtent toute activité d'esprit. La prison ne
diffère que peu de l'hôpital.--Pour l'hôpital, je ne peux pas
comprendre que nos médecins, si intelligents, ne voient pas que nombre
de malades y meurent (à la lettre) d'ennui. L'ennui, et le retour que
fait constamment sur son mal une âme inoccupée, doublent la maladie.
Sauf les romans qui peuvent agiter trop, bien des livres
soutiendraient, histoires, voyages, etc. La grande Commune de Paris
(spécialement Chaumette), qui eut le peuple au coeur, un sentiment
si vif du pauvre et des misères de l'homme eut l'idée excellente
d'envoyer aux malades toutes les publications qui pouvaient les
calmer, les rassurer sur les affaires du temps. Combien étaient
malades de souci et d'inquiétude! Représentez-vous le pauvre homme,
enfermé derrière ces grands murs, parmi les bruits d'une telle ville,
dont il n'arrive à lui que de tristes échos, accablé des pensées d'un
tel moment, ne sachant rien, seul, faible, avec sa défaillante vie.
«Mais non, tu n'es pas seul, dit la _Patrie_, sa mère. Je te suis, et
je pense à toi. Je t'envoie nos pensées communes. Pour médicaments et
remèdes, reçois de moi les belles nouvelles de la France. L'individu
faiblit en toi, mais ce n'est rien. Français tu ressuscites, tu es
fort, tu es grand. Tu te croyais malade? Erreur. Tu es si bien portant
que tu viens d'accabler la Vendée et l'Autriche, tu as vaincu deux
fois (Wattignies et Granville). Tu ne peux plus mourir, car la France
est guérie.»]
* * * * *
Le livre doit précéder l'école. Qu'est-ce que savoir lire? Rien du
tout, si l'on n'a des livres à lire. Et j'entends des livres
attachants, attrayants, qui fassent désirer la lecture.
Sous la Restauration, on essaya les écoles mutuelles. Et sous
Louis-Philippe il y eut velléité d'organiser l'enseignement primaire.
Beaucoup apprirent à lire, lesquels n'ont jamais lu. Pourquoi? Mon
Dieu, faute de livres!
Il faut des livres pour l'enfant. Mais il est plus urgent peut-être
encore qu'il y en ait pour celui qui l'instruit; qu'à côté de l'école
préexiste la petite bibliothèque où le maître d'école aura son appui,
son soutien, et puisera la vie chaque jour. Un enseignement tout
oral, s'il était excellent, ne me déplairait pas. Les choses,
avec un très bon maître, inspiré de bons livres, arriveraient vivantes
à l'enfant et plus efficaces peut-être que par la voie du petit livre
élémentaire.
La chose selon moi sacro-sainte, le lendemain du jour où la cruelle
machine autoritaire se détendra, c'est la réparation due à son martyr,
sa victime. Je soutiens que, de tous, celui qui a souffert le plus,
c'est le maître d'école.
Dix mille, après le 2 Décembre, furent destitués du premier coup, et
j'allais dire tués. Vraie Saint-Barthélemi de la faim. Ce furent les
plus heureux. Comment dire les misères de ceux qu'on épargna,
infortunés hilotes, devenus les valets (sonneurs, bedeaux, portiers),
serfs tremblants du curé! Ce pauvre peuple (de. 70,000 hommes si
méritants) lorsqu'il pourra parler, dira ce qu'il souffrit dans la
captivité si dure dont jamais n'approchèrent celles d'Israël et de
Juda.
Si malheureux, si humble, il a vaincu pourtant. Comment? En restant
respectable. Il s'est montré, dans son abaissement et dans les
tentations de la misère, très honnête, très pur, si vous le comparez
aux Frères que chaque jour les tribunaux nous ont fait connaître si
bien.
Le prêtre, _c'est la monarchie_. En 1850, il le dit clairement en
appelant le 2 Décembre le messie militaire, l'épée. (Dupanloup,
_Éducation_, Préface.)
Et vainqueur, que fit-il? Il brisa le maître d'école. Cela dit
clairement le nom de celui-ci: il est la _République même_.
De la liberté sortiront des écoles tout indépendantes, qui,
selon les contrées, les futures professions, etc., donneront un
enseignement heureusement varié, moins uniforme que celui
d'aujourd'hui. Les localités comprendront combien leur seront
profitables les dépenses de l'école. Cela viendra. Mais aujourd'hui se
fier au village pour nourrir le maître d'école, c'est sans nul doute
le faire mourir de faim.
Affranchi, relevé, il va être l'organe nécessaire de l'idée nouvelle,
très zélé (ayant tant souffert). C'est par lui que la France pourra
parler à ses enfants.
Il faut largement l'adopter, lui dire: «Tu es le fils légitime de la
République», assurer son foyer, faire pour lui ce qu'on fait en
Hollande et en Angleterre, autant qu'on peut, le marier. Sa femme
enseignera les filles.
Cela ne suffit pas. Il faut (et c'est l'essentiel) entrer plus qu'on
n'a fait dans l'intelligence de son sort. Il faut être à la fois et
plus humain, et plus sévère qu'on ne l'a été jusqu'ici.
Quel est son mal? Quelle est la cause du blasement et de l'énervation
où il tombe souvent de bonne heure, et qui rendent son enseignement
fade et sans efficacité? Ce mal, c'est la monotonie intolérable de sa
vie. Le mariage déjà y mettra des diversions (non nuisibles, utiles).
Mais ce qui très directement le tirera de ce marais, c'est d'exiger de
lui certain progrès, certaine étude nouvelle, qui, dûment constatée,
lui vaudront un avancement. Vous allez dire: «Cela le distraira, et
il enseignera moins bien?» Tout au contraire. Si l'âme est en
santé, si l'esprit est vivant, cette énergie salubre se sentira en
tout, vivifiera l'école. Avec l'homme ennuyé elle s'ennuie, elle n'est
que langueur, rien que torpeur et bâillement.
* * * * *
M. de Lamennais, qui, dans son dernier âge plus nerveux que jamais,
trouvait souvent des mots vifs et forts, à pointes d'acier, m'en dit
un, certain jour, qui m'entra dans l'esprit. On parlait du prêtre, du
haut état de l'âme qu'il y faudrait et qui se soutient peu. «Oh!
dit-il, être prêtre!... on le sera de temps en temps.»
Enseignement, c'est sacerdoce. L'enseignement, pour bien agir, avoir
son efficacité, exige une verdeur, une vigueur qu'on n'a pas toujours.
On peut se demander si c'est un métier d'être maître. Peut-on l'être
toute la vie?
On a de grands moments où l'on est digne d'enseigner. Toute parole
alors porte coup, est sentie et reste ineffaçable. Mais ces moments
sont rares; ils ont peine à se soutenir. La détente vient, certaine
lassitude. On se trouve au-dessous de soi.
L'enseignement devrait, dans une société avancée, être la fonction de
tous ou presque tous. Il n'est presque personne qui, à certains
moments, parlant avec plaisir et force, aimant à épancher son âme,
n'enseigne à son insu et excellemment bien.
Deux âges y sont très propres. Aux grands enseignements civiques, qui
doivent mettre au coeur la patrie et l'humanité, il faut le
chaleureux jeune homme, dans la force entière d'un âge non encore
entamé par la vie, d'un âge riche de passions, et trop heureux de
s'épancher.
Mais souvent au retour l'homme qui a agi, souffert, l'homme mûr qui
sera vieux demain, trouve un sérieux plaisir à transmettre aux jeunes
le fruit de son expérience, mille notions positives qu'il a
recueillies par la vie. Le vieux n'aime que trop à parler; le prolixe
Nestor n'est point un idéal d'enseignement. Mais quelle merveille,
quelle belle aventure c'eût été, si Ulysse, au retour, le sage et le
héros, bienveillant, se fût enseigné lui-même à Télémaque, à tous, eût
transmis ce riche trésor de faits, de découvertes, et surtout sa
grande âme invincible et sa patience!
Dans une société supérieure à la nôtre, et telle qu'elle sera un jour,
_l'enseignement intermittent_ sera, je n'en fais doute, un puissant
moyen d'action. On saura profiter de ces puissances diverses, de
l'élan du jeune homme, du recueillement du vieillard, de la flamme de
l'un, de la lumière de l'autre.
On ne sait point tirer parti de la jeunesse[123]. On ne remarque pas
qu'aux vacances des hautes écoles, souvent dans l'intervalle, entre
l'école et le métier, les jeunes coeurs bouillonnent, souffrent de
l'inaction. Ils voudraient se répandre. Leur chaleur naturelle
d'elle-même alors est éloquente. Moments fort dangereux qui seraient
fort utiles. Le volcan embarrasse, parce qu'on ne sait qu'en faire.
Au lieu des jeux cruels de la chasse, lançons le jeune homme dans la
propagande civique, scientifique, l'enseignement des choses qu'il
aime, et qui, nouvelles pour lui, ont toute la fraîcheur, le charme
de la nouveauté.
[Note 123: L'honnête et incapable gouvernement de Février se fia à
la Presse et crut le parti contraire a l'Association. Ce gouvernement
innocent (et d'ailleurs emporté par la rapidité des troubles
quotidiens) ferma les yeux sur ce qu'on lui disait: «_On ne lit pas en
France._» Premièrement, la France ne sait pas lire, sauf une petite
élite des villes. Deuxièmement, cette élite lit bien moins qu'on ne
croit, n'aime (au vrai) qu'à parler. On sait comment se fit
l'embauchage du parti contraire, comment ses parleurs populaires et
ses chansonniers ambulants parvinrent à réveiller la légende endormie.
Cela était visible à tout le monde. Je retrouve les lettres qu'on
écrivit alors à Lamartine et autres. On leur disait qu'au lieu de
manifestes littéraires si vains qu'ils affichaient, il fallait
employer un moyen plus grossier, qu'il fallait procéder par un
puissant compagnonnage de jeunes gens zélés, qui eussent, de village
en village, explique les bienfaits, raconté les histoires, et surtout
enseigné les chants de la Révolution. Elle existait cette jeunesse.
C'est par elle qu'il fallait agir. Des hommes! des apôtres! c'est
tout. Moins de phrases. Des hommes vivants!]
C'est cela justement qui serait efficace. Ce maître passager serait
plus écouté qu'aucun professeur fixe. Pourquoi le théâtre d'Athènes
avait-il tant d'effet? Il était passager, ne durait qu'un moment, aux
fêtes de Bacchus. Et, pour citer aussi une chose bien sérieuse: ce qui
rend la justice anglaise efficace et de grand effet, c'est qu'en
chaque lieu ses assises durent peu et d'autant plus saisissent toute
l'attention.