«Mon livre.»
Dans ma jeunesse un mot me frappait quelquefois, un mot que l'ouvrier,
le pauvre, répétaient volontiers: «Mon livre.»
On n'était pas, comme aujourd'hui, inondé de journaux, de romans, d'un
déluge de papiers. On n'avait guère qu'un livre (ou deux), et on y
tenait fort, comme le paysan tient à son almanach. Ce livre unique
inspirait confiance. C'était comme un ami. À tel moment de vide, où un
ami vous eût mené au cabaret, on restait près des siens, et on prenait
«son livre».
* * * * *
On lisait beaucoup moins, avec un esprit neuf, on y mettait du
sérieux, et la disposition qu'on avait ce jour-là. Selon qu'il faisait
beau ou laid, selon qu'on était gai ou triste, heureux ou non, plus ou
moins pauvre, ce livre complaisant se colorait diversement. Nul ami
plus docile. Le camarade souvent qui vient vous voir est
discordant; il vous vient gai quand on est triste. L'ami imprimé? non.
Je ne sais comment il se faisait qu'il se mettait toujours à
l'unisson.
On l'avait lu vingt fois. Il ne dominait point par l'attrait de la
nouveauté, comme tant de livres d'aujourd'hui qui prétendent être
neufs et s'imposent à ce titre. Ce livre aimé était réellement un
texte élastique, qui laissait le lecteur broder dessus. Il ne pouvait
donner l'information diverse des livres d'aujourd'hui. Mais en
revanche il stimulait, éveillait l'initiative. La pensée solitaire, se
lisant à travers, souvent entre les lignes, voyait, trouvait, créait.
C'est ainsi que Rousseau, qui eut si peu de livres, ressassant son
Plutarque, finit par y trouver et l'_Inégalité_, et le _Contrat
social_, et tant d'autres de ses écrits.
Pour bien des jeunes coeurs qui ont besoin du rythme, le livre
unique, su par coeur, est un récitatif qui soutient, qui anime, qui
fait comme _la chaîne_ du tissu des pensées, sur laquelle l'_ingegno_
surajoute sa _trame_ féconde. Pour beaucoup d'Italiens (un peu légers)
suffit le Tasse. Pour moi, c'était Virgile; son demi-chant, très bas,
me roulant dans l'esprit, n'interrompait jamais, harmonisait plutôt,
soutenait l'incessant effort du travailleur.
Le curieux dans le livre unique, c'est qu'on y lit parfois bien mieux
que ce qu'il dit, parfois tout le contraire. Voyez l'Américain avec sa
Bible juive. De ce livre souvent servile et de passive attente, il
déduit en pratique juste son opposé, l'élan illimité du moi et
l'esprit d'action.
Un des grands stoïciens, fondateur du Portique, était un
ouvrier qui travaillait la nuit de ses mains, gagnait sa vie, pour
librement philosopher le jour. J'ai vu avec vénération un ouvrier
(Ponty) qui ne voulut jamais que des métiers de nuit. Longtemps
chiffonnier, puis veilleur au chemin de Saint-Germain, le matin, après
un court somme, proprement habillé, il se mettait à lire, à penser, à
écrire. Nature forte et sérieuse à qui la volonté si haute donnait une
vraie distinction.
Que lisait-on alors? Les réimpressions de Voltaire furent avidement
achetées sous la Restauration. Lecture assez confuse. Pour dégager
l'esprit et le résultat net de ces grandes bibles polémiques du siècle
précédent, il faut un degré rare de jugement, de lucidité.
Juillet et les années suivantes furent un volcan de livres, une
éruption trouble d'utopies, de romans socialistes. Bibles nouvelles,
bien plus confuses encore, mêlées d'idées ingénieuses et de chimères
souvent touchantes par un sentiment vrai. Les hommes valaient mieux
que les livres. Plusieurs furent des natures excellentes, adorables.
En 1839, à Lyon, conduit par un homme très bon qui n'inspirait nulle
défiance, je vis une chose attendrissante et dont le souvenir m'émeut
toujours. Je vis la chambre nue d'un apôtre de ces idées, pauvre
ouvrier sans pain, ses enfants maigres et chétifs. La femme (une vraie
lionne) rôdait pour la pâture de la famille. Il s'était épuisé
d'argent et de santé pour acheter, donner, répandre ces petits livres
qui allaient nous faire tous heureux. Tout l'accablait, surtout sa
femme qui haussait les épaules. Mais sa sérénité, sa douceur,
étaient incomparables. Jamais je n'avais vu un coeur plus généreux,
plus tendre. Son communisme était de tout donner, de se donner et sa
vie même. C'était fait. Il était perdu, fort malade de la poitrine,
mais toujours souriant, aimable et bon, sans haine pour la société.
Un tas de ces brochures était sur sa table. J'en lus. Ce qui me
frappa, c'est que toutes partaient de l'idée d'_un miracle_ qu'elles
proposaient sérieusement: d'un trait biffer un monde et en refaire un
autre.
Maladie singulière, incurable, de l'esprit humain. Depuis le 2
décembre, le grand flot des romans qui nous ont envahis, bien
autrement fangeux, est dominé surtout par l'idée d'aventures, de
bonheur improbable, de loterie grossière, l'idée californienne, de
_gros lot_ et de lingot d'or. Toujours la foi aveugle _au miracle_, au
hasard, au coup d'État du sort, qui dispense d'effort, de travail, de
persévérance.
* * * * *
Les livres qu'il nous faut, ce sont précisément les plus contraires à
l'idée de miracle. Ce sont _les livres d'action_.
J'entends par là ceux qui apprennent à agir, à compter sur soi, la foi
aux seuls effets du travail, de la volonté.
Des livres vrais d'abord. La vie est courte. Nous n'avons pas le temps
de nous farcir l'esprit d'un tas de vains mensonges qu'il faudra
oublier demain. Les enfants ont ici l'instinct droit de nature. Quand
vous leur racontez quelque chose: «Est-ce vrai?» C'est le mot
qu'ils disent d'abord.
Les voyages sont bons, sauf pourtant les mirages, les espérances
vaines. Ils sont bons quand ils donnent la réalité crue, non l'idée
romanesque des fortunes gagnées sans effort. Le héros du travail,
lutteur infatigable, vainqueur de la nature, le _Robinson_ est une
histoire très vraie, et compilée de faits réels.
Les Robinsons de l'industrie, qui, sans bouger, ont fait des voyages
si durs à travers tout obstacle, ce sont nos saints. J'adore ces
sublimes voyages de nos grands travailleurs, ces montées admirables
des Jacquart et des Stephenson.
Comment du lourd abîme où sur nous pèse un monde, on monte en
soulevant la terre avec son front, leur vie le fait connaître. Mais
avec ces légendes, ces bibles du travail, je voudrais avant tout la
_Bible de la France_, l'histoire du long effort par lequel ce grand
ouvrier, le peuple, d'âge en âge, a pu se faire lui-même. Nul pauvre
travailleur, s'il refait en esprit le chemin de nos pères et les suit,
ne succombera. Il sera soutenu et agrandi de la grande âme, la voyant
dans ses luttes, heurtant, tombant souvent, souvent se relevant, et
toujours inspirée d'indomptable courage et de jeune espérance.
* * * * *
Si l'on ouvre mon coeur à ma mort, on lira l'idée qui m'a suivi:
«Comment viendront les livres populaires?»
Qui en fera? Difficulté énorme. Trois choses y sont requises
qui vont bien peu ensemble. _Le génie et le charme_ (ne croyez pas
qu'on puisse faire avaler au peuple rien de faible, de fade). _Un tact
d'expérience_, très fin, très sûr. Et enfin (quelle contradiction!) il
y faudrait la divine _innocence_, l'enfantine sublimité, qu'on
entrevoit parfois dans certaines jeunes créatures, mais pour un court
moment, comme un éclair du ciel.
Ô problème! être vieux et jeune, tout à la fois, être un sage, un
enfant!
J'ai roulé ces pensées toute ma vie. Elles se représentaient toujours
et m'accablaient. Là, j'ai senti notre misère, l'impuissance des
hommes de lettres, des subtils. Je me méprisais.
Je suis né peuple, j'avais le peuple dans le coeur, les monuments de
ses vieux âges ont été mon ravissement. J'ai pu, en 1846, poser le
droit du peuple plus qu'on ne fit jamais; en 1864 sa longue tradition
religieuse. Mais sa langue, sa langue, elle m'était inaccessible. Je
n'ai pas pu le faire parler.
Après l'horrible et ténébreuse affaire du 24 juin 1848, courbé,
accablé de douleurs, je dis à Béranger: «Oh! qui saura parler au
peuple? lui faire les nouveaux évangiles? Sans cela nous mourons.» Cet
esprit ferme et froid répondit: «Patience! ce sont eux qui feront
leurs livres.»
Dix-huit ans sont passés. Et ces livres où sont-ils?