«Les astres, dit Laplace, perdent, mais ils regagnent. Ils ont en eux
des forces réparatrices contre l'usure du temps.» N'en est-il pas de
même du petit astre humain, de la délicate planète qu'on appelle
homme, qui va, vient sur la grande? Je dis Oui hardiment. Et j'affirme
bien plus: conduite habilement, la vie augmente en nous; en mille
choses, avoir agi, c'est acquérir la force ou la dextérité pour agir
davantage. Je l'établirai tout à l'heure.
Sujet immense, énorme. Je vais sommairement (hors de toute utopie, me
tenant au certain) indiquer les points essentiels, menant de l'un à
l'autre, qui sont en quelque sorte l'échelle de la vie.
1º Ce qui accable l'homme souvent dès le point de départ, c'est
l'uniformité inattendue de ses devoirs nouveaux, c'est (après la libre
jeunesse) de se voir condamné pour jamais _à la même chose_. De là
l'ennui immense, le découragement du métier; j'essaye de lui montrer
que _ce n'est pas même_ chose, mais plus variée qu'on ne pense; on
peut y découvrir des ressources pour l'âme.
2º À côté du métier (sans lui nuire, au contraire), la
culture intérieure de lecture, de réflexion, aide incessamment
l'homme, et, sans qu'il y paraisse, lui fournit en dessous un cordial
puissant.
3º Mais rien n'y aide plus que l'action constante, le mouvement
fécond, progressif de la vie publique.
Fort au métier, fort de vie intérieure, plus fort de vie civique,
l'homme, au combat du monde, augmente jour par jour, devient un point
d'appui pour ceux qui flottent, qui péniblement montent. Vrai
sacerdoce moderne. À ce degré moral, nul dévouement ne coûte. On ne
s'isole plus. Le plus fort est tout prêt pour l'association.
Dans le présent chapitre, je parle _du métier_, de ce sujet maussade
et pénible entre tous, _l'ennui_.
* * * * *
L'école hier, la vie peu serrée et les théories. Aujourd'hui le
métier, le devoir, les obstacles, la rude réalité.
Et que dit ce réel? Que pense-t-il de cette éducation brillante
qu'apporte le jeune homme? Le mot d'Hamlet: «Des mots! des mots! des
mots!» Il veut des faits! il veut des choses.
Dure est l'impression.--Celle qu'on a le soir, croyant la porte
ouverte, et rembarré, relancé en arrière par l'immuable chêne qui vous
renvoie le nez cassé.
Plus dure est l'ironie du monde, la cruelle indulgence, la pitié
accablante, certain petit sourire... Rien n'amoindrit plus
l'homme. Avant d'agir, le voilà aplati.
N'eût-il point ces dégoûts, souvent le métier seul blase, énerve,
alanguit. À tort. Plus il est uniforme, plus il laisse à l'esprit
certaine liberté élevée. Nos tisserands de Flandre, de Lyon, ces
mystiques, ces socialistes, ont été des rêveurs, souvent d'esprit
fécond.
Les métiers émouvants usent infiniment plus. J'ai vu des hommes
éminents (Berryer, Marjolin, Magendie) excédés de travail, et las de
succès même, chercher un peu d'oubli et de repos dans la musique,
assidus aux concerts. Je ne sais si pourtant c'est là le vrai remède,
si l'esprit écarté dans des voies trop diverses, n'augmente pas encore
son ennui, son dégoût. Chaque art, fouillé à fond, offre, sans qu'on
en sorte, des échappées heureuses, souvent des mondes à part et
imprévus qui vous dédommagent de tout.
Même en regardant bien les métiers que l'on croit inférieurs, on peut
voir que souvent tel au fond a un côté à lui, qui est art ou qui mène
à l'art. Un petit cordonnier que j'ai connu, habile, dès quinze ans,
aperçut que son métier touchait la sculpture, était un fin moulage qui
implique un grand sens de la forme vivante, mobile, le sens du
mouvement. Il est entré par là dans les arts du dessin. C'est un des
plus charmants artistes.
Mais sans sortir ainsi de sa voie, sans chercher ailleurs, en restant
dans son art, par le progrès du temps, on prend dans la pratique des
procédés faciles, et souvent plus rapides, infiniment plus
simples. La simplicité d'exécution ajoute étonnamment de force,
souvent des effets grandioses. Pour parler encore des vivants, de
celui qui sera nommé dans l'avenir le Michel-Ange de la caricature,
quel chemin étonnant Daumier a fait depuis ses essais compliqués,
infiniment spirituels, mais un peu grimaçants encore, jusqu'à ses
puissantes gravures d'aujourd'hui même, d'un effet colossal. J'ai sous
les yeux son Peuple du 24 mai. (_Il reçoit ses sujets._)
Donc, le temps qui défait, nous fait aussi, ajoute à nos puissances.
Nous nous sentons grandir. Cela mêle une joie virile à la mélancolie
de l'âge. Nos maîtres ont hardiment exprimé cette joie, et il est
curieux de la suivre dans leur progrès. Rubens, sorti de sa première
manière, sombre, tout italienne, s'égaye étonnamment aux foudroyants
tableaux du milieu de sa vie, dans les puissances exquises, suaves,
qu'il atteignit enfin. Les portraits que Rembrandt nous a faits de
lui-même (le Musée du Louvre en a cinq) marquent cela très bien. Au
plus âgé, le grand magicien, arrivé à la toute-puissance, exprime une
sérieuse mais ineffable joie de pouvoir dire au Temps: «Ah! tu as
trouvé là ton maître!»
C'est le fruit de la vie. Il n'est pas réservé à ces géants-là seuls.
Dans une sphère plus humble, ou d'art, ou de métier, celui qui se
concentre et ramasse sa force, qui suit de près sa voie, qui ne s'est
pas jeté aux quatre vents, et qui a profité du monde sans se donner à
lui, celui-là dit au Temps, sans colère, avec dignité:
«Tu m'uses, mais de cette usure même je sais tirer parti,
augmenter mon savoir pratique, croître d'expérience, et souvent de
facilité.
«Tu m'uses, et tu me limes au bord. Cela n'empêche pas que, dans
certaine enceinte où tu n'arrives point, je ne sente qu'en perdant
l'on gagne, atteignant dans l'idée telle sphère inaccessible aux
essais du jeune âge, même à l'âge moyen, trop absorbé encore au combat
de la vie.»
Je dis encore au Temps: «Que tu le veuilles ou non, moqueur,
respecte-moi. Car avec ces années où tu veux qu'on descende, je vais
bâtir l'échelle des degrés ascendants, des puissances plus hautes que
je sais me créer. La mort couronnera. Cela n'y gâte rien.»