Le progrès du métier.
Ce livre n'est-il pas fini? on peut le croire. Le patient jeune homme
qui m'écoutait encore va me remercier. N'est-il pas quitte du dernier
examen, avocat, médecin, industriel? N'entre-t-il pas dans sa
carrière? La famille assemblée, qui reçoit ce docteur, voyant son
assurance, ne doute pas qu'elle n'ait enfin atteint le but, poursuivi
si longtemps au prix de tant de sacrifices. Sa mère l'admire,
l'écoute, ravie, et croit sans peine qu'il sait tout, peut tout.
Lui qui revient du centre (quelque sage qu'il soit), regarde un peu
de haut son lieu natal. Riche de l'enseignement général des hautes
écoles, de formes et de formules généralisatrices, il plane,
s'étonne même de sa facilité. Des obstacles infinis qu'il va
rencontrer tout à l'heure, il ne se doute guère. Il croirait
volontiers que l'émancipation politique (imminente) va tout aplanir
devant nous. L'effet en sera grand, sans doute; la lourde machine
qui pèse par en haut, s'allégeant et se relâchant, le mouvement
vital va renaître, on le sent. Mais sachons bien aussi que cette vie
nouvelle, délivrée d'un obstacle, crée des conditions graves,
sévères, que l'on attend peu.
Elle est fort exigeante cette vie libre et forte, où vous allez demain
vous gouverner vous-mêmes. Elle commande deux choses:
Que l'individu, attentif, veillant sur lui, _donne au complet sa
force_, dégage et tourne au bien toutes ses énergies intérieures.
Deuxièmement, que, malgré cette tension individuelle, qui fortifie,
augmente la personnalité, _il reste associable_, s'accommode et se
prête aux sacrifices qu'implique toute association. Ne vous y trompez
pas: plus vous desserrez la brutale machine politique, plus
l'association vous devient nécessaire.
Donc, deux choses difficiles à concilier. _Être soi_ au plus haut
degré, ne pas descendre, comme font la plupart, au contraire, monter.
Mais, dans cet élan ascendant, _vouloir monter ensemble_, harmoniser
l'effort personnel à l'effort de tous.
Hautes vertus civiques, qui exigent un travail intérieur et constant,
certaine éducation de soi sur soi qui dure toute la vie.
J'ai beau faire. Mon livre m'entraîne. Il ne peut s'arrêter
ici, il ne peut abandonner l'homme à l'heure la plus grave peut-être.
* * * * *
La règle capitale de cette éducation, la maxime qui la contient toute,
est celle-ci:
«_On ne reste jamais au même état. Qui ne monte pas, baisse. Et qui
n'augmente pas, diminue._»