Écoles de Médecine et de Droit.
L'hirondelle de nos cathédrales, le martinet qui en peuple les tours,
donne une scène émouvante quand de quelque maison voisine on la voit
essayer et lancer ses petits. Si légers, ils ne risquent guère. Leur
vol incertain, maladroit, est soutenu, bercé dans l'air sur le profond
abîme. Ils jouent sans peur. Mais quelle alarme chez la mère! Ils
jouent, les petits téméraires, et l'on croirait qu'ils rient de la
peur maternelle.
Combien plus légitime l'inquiétude de la mère humaine, quand son petit
devient un écolier, quand l'écolier devient étudiant, quand il faut
l'envoyer au danger de ces grandes villes où tant d'autres périssent,
à Toulouse, à Paris! L'abîme où nous voyons voleter l'hirondelle,
qu'est-ce auprès de celui que le jeune homme affronte: la dissipation
vaine, les bas plaisirs, l'énervation.
Danger très grand pour tous, énorme pour les nôtres, si
liants, si précoces, ouverts à toute impression. D'autres races sont
moins exposées. Chez tel peuple l'orgueil, la morgue innée; chez tel
autre la prédominance de la faculté digestive, le pesant narcotisme,
préservent le jeune homme pour quelque temps, lui donnent au moins un
masque de sagesse. Ici, rien de cela. La supériorité nerveuse de notre
race est son danger aussi. Elle l'expose tout d'abord, et chez
beaucoup la flamme allumée à peine s'éteint tout à coup sans retour.
Plusieurs à quinze ans, à vingt ans, sont finis qui en vivront
soixante encore, faibles et médiocres, incapables de grands résultats.
Remarquons, en passant, qu'il s'agit aujourd'hui de mieux déterminer
l'éducation propre à chaque nation, à chaque race. Énormes sont les
différences. Nos maîtres, les grands éducateurs, ne s'en occupaient
pas encore. Rousseau veut élever l'_homme_, en général, et croit qu'il
est partout le même. Pestalozzi enseigne aux Français d'Yverdon comme
il a enseigné aux Allemands de Berne. Froebel ne nous dit pas les
modifications que voudrait son système, si au lieu d'élever ses petits
Allemands si dociles, il formait nos enfants vifs, impétueux, du Midi.
* * * * *
Le capital problème ici, c'est de savoir comment on sauve _la race_,
cet élément nerveux, cette fine flamme qui, quand elle est gardée,
met au-dessus de tout--savoir comment l'enfant, qui tout
d'abord est homme, sera gardé jusqu'à vingt ans et plus.
Il n'y a pas à badiner avec le jeune Français, ni croire, comme sa
bonne femme de mère, que son vieux catéchisme, qu'un peu de pratique
religieuse qu'il a suivie peut-être pour elle en grommelant, va le
garder ici du bal Mabile. Songez-y bien. Il tournera très mal, si on
ne lui fait une passion.
Au lieu de le laisser traîner sur des éléments insipides, des manuels
arides et ennuyeux, il faut le jeter à la mer, dans la grande mer de
science, lui mettre en main des réalités fortes. Celui qui met dans
l'eau le pied droit, puis le gauche, trouve l'eau froide, s'en va, ne
sait jamais nager. Il faut le mettre à l'eau la tête la première.
Voici ce que m'a conté un illustre physiologiste, M. Serres: «Lorsque
je vins de Montpellier ici, mon frère, qui était médecin, me donna un
scalpel, et me dit: «Point de livres. Tu vas aller tout droit à tel
amphithéâtre, et là avec les autres, tu te mettras à disséquer. Tu
tailleras d'abord de travers, et puis mieux. La difficulté et
l'obstacle, l'effort fera la passion.» Voilà ce qui s'appelle se jeter
en pleine eau.
Un sauvage, Savart, en fit autant. Sans ressources, en 1816, il vint à
Paris enseigner la physique qu'il ne savait pas. Il lui fallut
chercher, trouver, créer. Et un matin il trouva l'Acoustique.
Les Peaux-Rouges pour dresser l'enfant font des chasses de cinquante
lieues. Mais mille lieues ne sont rien dans la grande chasse
à la Nature, l'infinie poursuite des sciences. Cette chasse, autant
que l'amour, donne toutes les alternatives, toutes les phases de la
passion. Subite intuition, ravissement de l'objet nouveau, ses
résistances et ses fuites, inquiétudes, variations, le coeur au ciel
ou à l'abîme, des réveils, des retours de joie et de fureur, la proie
saisie, manquée, reprise... la curée de la découverte, la joie d'avoir
trouvé, et le cri _Eurêka!_
La grande Isis est si charmante que, si elle a la bonté de déranger
son voile, de se laisser voir tant soit peu, on entre en un désir, une
curiosité sans bornes qui ne vous laisse plus respirer. Certes, il
faut de l'amour, et beaucoup d'amour au jeune homme. Mais quand il a
goûté de celui-là, pénétré au mystère de la Dame éternelle, les menus
plaisirs lui sont peu.
Sa mère est effrayée de le voir entouré du bizarre appareil de toutes
les sciences et surtout (quelle horreur!) d'ossements... Hélas! il est
perdu! comme le voilà _matérialiste_!... Mais c'est tout le contraire.
Laissons les mots, cherchons les choses. Moi, je vois que l'esprit de
vie en lui abonde, surabonde, tellement que tout autour de lui est
vivifié, animé. Ces os ne sont pas des os; ils se mettent à parler.
Cet herbier desséché pour lui est tout en fleur, et les simples y
reprennent tous les parfums des Alpes. Si la pierre, si l'inorganique,
si la mort, réchauffée de sa jeunesse ardente, se met à vivre et à
penser, admirez avec joie, laissez vos _distinguo_, vos scolastiques,
et taisez-vous.
Le matérialisme est un âge et de l'individu, et de l'esprit
humain. Ces noms si vagues et si peu définis, la matière et l'esprit,
alternent dans l'histoire des sciences, et nous donnent mille fausses
lueurs. Laissez les philosophes y blêmir. Pour la vie, pour l'histoire
où j'ai vécu passablement, j'y vois à chaque instant les choses
retournées à l'envers, des matérialistes héroïques qui donnent leur
vie pour une idée, et des spiritualistes qui vont prier Dieu chez
Fanchon.
Il est fort secondaire que l'émancipateur immense, Diderot, se soit
cru et nommé souvent matérialiste, s'il a pu mettre en tout, de sa
brûlante vie, un souffle, une âme nouvelle. Je m'inquiète bien peu si
cette flamme ailée, si légère, qu'on nomme Voltaire, qui spiritualisa
tout le siècle, parfois doute de l'âme en la prouvant sans cesse, et
dégageant en tous le sens vif de la liberté. C'est tout le mouvement
et le _processus_ de ce siècle, son plus haut résultat, de dire: _la
liberté est l'homme; l'homme est la liberté morale_, et rien de plus.
Toutes les libertés (au fond il n'en est qu'une) jaillirent de là par
la Révolution, et constituèrent pour l'avenir le solide édifice du
Droit et de la Loi. Matériel ou non, mais anti-fataliste, ce siècle
nous laissa la plus grande oeuvre de l'esprit.
* * * * *
Quoi de plus singulier, disons-le, de plus ridicule, que le désaccord,
le duel des deux enseignements, des deux Écoles de Droit et de
Médecine.
Allez en haut, devant le Panthéon. Entrez dans la première
École. L'État y enseigne la loi, donc cette faculté qui peut obéir à
la loi, _liberté morale_. Sans elle point de droit, point de
responsabilité.
Allez en bas, à l'autre École. L'État enseigne justement le contraire.
La mécanique humaine sert les fils, les ressorts de la fatalité. Ce
moi, que je sentais comme un fait positif qui seul me met à même de
connaître et juger tout le positif extérieur, ce moi est une illusion.
Liberté, Loi ou Droit, vains mots. Donc défendre la Loi, la Liberté?
sottise. Révolution? sottise. Plus de pénalité. Donc, respect au
tyran. Telle est du fatalisme la conséquence rigoureuse.
Voilà les deux Écoles. Absurde discordance. Mais voici en pratique ce
qui est plus absurde encore. C'est que la haute école, fondée toute
sur la liberté, fournit encore en quantité des avocats sceptiques qui
ne s'en soucient guère, vont plaider pour ou contre, et quantité de
faibles et serviles fonctionnaires. Et l'école d'en bas, qui ne prêche
que fatalité, quand le soir au café elle parle des affaires publiques,
oublie entièrement son dogme fataliste, parle étourdiment d'être
libre.
Fort noble inconséquence du futur médecin à vingt ans. Mais à
vingt-six ou trente, il devient conséquent, très bon fataliste en
pratique. Il respecte, il honore le fait uniquement, s'aplatit pour
avoir une petite place, s'ouvrir un certain monde, certaine clientèle,
devenir, s'il le peut, médecin d'un couvent. Sa mère l'admire alors,
devient fière d'un si bon sujet.
Il est insensé, ridicule, funeste, que les deux Écoles
s'ignorent à ce point l'une l'autre, que l'école d'en haut ignore le
Fait et le réel vivant, que l'école d'en bas n'ait aucune notion du
Droit.
Les deux étudiants semblent en vérité deux sauvages, l'un et l'autre
abrutis de spécialité. Il y a ici une lacune énorme que je marquais
ailleurs, l'absence d'une étude commune d'où divergent les deux
Écoles.
Il y a certainement un intermédiaire à créer où elles trouvent leur
concordance. Un cours doit exister où tous apprennent ce qui leur est
commun, où le médecin voie ce qu'il doit connaître du droit, où le
légiste voie ce qu'il doit apprendre du fait.
Je dis seulement _voie_. Il ne s'agit pas d'étude approfondie, mais de
prévoir ce qui deviendra nécessaire, de connaître les voies et moyens
par lesquels on pourra approfondir plus tard.
Le mot d'Auguste Comte, _sociologie_, me plaît assez pour ce cours
intermédiaire. Je voudrais que,--donnant d'abord l'indispensable de la
loi sociale, le droit et le devoir,--il enseignât aussi à chercher, à
sonder le réel de la vie.
Partir d'en bas, montrer aux étudiants ce qui est nécessaire à l'un et
à l'autre. _L'économie, surtout domestique_, individuelle, la vie et
le ménage, alimentation, local, vêtement, etc. Avec une telle vie
concordent telles _moeurs_ nationales. Desquelles moeurs résultent
telles _lois_.
C'est là que l'étudiant de la Nature apprendra comme il fait
et prépare le monde de la Loi. C'est là que le jeune légiste sentira
que son code, ce livre qui semble si froid, est une concentration de
vie.
On leur montre à l'un et à l'autre (par quelque longue chaîne sur un
point important, suivi du fond des âges en ses variations), comment le
temps, les moeurs, la vie, font et défont la loi, font, défont (même
ce qui bien moins semble changeant) la médecine.
J'ai vu en soixante ans trois Frances de tempéraments différents, et
partant trois médecines.
L'histoire de l'alimentation, si nécessaire au médecin, existe dans
les lois, et c'est par le légiste qu'il devrait la connaître. Les
_Acta_ de Rymer, en me parlant sans cesse du commerce des laines et
des cuirs, dès le commencement du quatorzième siècle, m'ont dit
l'alimentation de l'Anglais.
L'aliment nous révèle en partie ce que sont les maladies régnantes. De
là de curieux problèmes, où l'économie politique, le droit, la
médecine, sont également intéressés. Criminalistes et médecins, tous
doivent sérieusement peser ce qui sort de nos moeurs et du nouveau
régime (viande, alcool et narcotisme).
Une question énorme aujourd'hui qui s'élève de même entre les deux
études, et des lois, et de la Nature, c'est celle de l'_émigration_.
Dans l'étouffement de notre Europe, il faut bien regarder dehors, non
pour faire, comme jadis, des razzias et revenir, mais pour créer de
solides établissements. L'_homme peut-il vivre partout_?
est-il vraiment le maître de ce globe? voilà le haut problème. Dans un
très important article (_Dict. de Médecine_), le docteur Bertillon
répond négativement, ce qui d'un coup supprimerait toutes conquêtes et
guerres lointaines.
_Où peut-on émigrer avec chance de vivre et réussir?_ Quelles
moeurs, quelle hygiène, quelles lois, conviennent aux colonies?
c'est une science nouvelle dont l'une et l'autre école doivent
s'informer également.