CHAPITRE VI

L'Étudiant en Droit.

Je ne plains pas l'élève en médecine qui a toujours en main la nature,

la réalité, qui la voit et en elle, et dans son mouvement, son drame

(mort et vie, nouveauté éternelle). Je plains l'élève en droit, voué

aux livres à perpétuité, muré dans un seul livre, si aride au premier

coup d'oeil. Ce livre, oeuvre du temps, produit d'un long passé,

n'est pas sans grandeur, certes. Sa forme froide, abstraite, est très

belle souvent dans sa simplicité. Mais cette noble et pure

abstraction, par cela même, ne nous montre plus rien des précédents

lointains, des causes et des révolutions morales d'où les lois

procédèrent. C'est l'énigmatique beauté d'un de nos magasins actuels

de produits chimiques, où tant de forces naturelles, de vies latentes

à l'état de cristaux, élevés à la forme qu'on dirait supérieure, font

par cela même oublier et la génération première (végétale,

minérale) qui les prépara, et le travail chimique qui les a dégagées,

mises à ce dernier résultat.

Nos anciennes Coutumes, les formules barbares, enfantines poésies de

la jurisprudence qui m'ont tant occupé, charmé (dans ma _Symbolique du

droit_), semblent toutes vivantes, donnent partout les moeurs qui

les ont faites. Entre ces éléments primitifs du vieux monde, et notre

Code de 1800, que de révolutions, que de transformations,

d'épurations, d'abstractions progressives! C'est l'analogue de ce

travail chimique qui a porté tant de substances naturelles de l'état

mixte de la vie à l'état pur de sel et de cristal (le quinquina à

l'état de quinine). Seulement que de choses ont disparu en route! Et

ce sont justement ces choses qui rappelaient la vie. Tels éléments

supprimés au creuset représentaient l'écorce amère du végétal sauveur,

nous parlaient de son sol, de son paysage natal.

Entre nos études classiques, toutes concrètes, et notre étude du

Droit, tout abstraite, il y a un saut dur et brusque. L'enfant de

dix-huit ans, en pleine fleur de vie, et nourri de littérature, est

jeté sans préparation, non pas au jeune Droit primitif, qui est encore

une poésie, non à l'histoire intermédiaire de la génération du Droit,

mais au Droit arrêté et fixe d'aujourd'hui, formulé en termes

austères, précis, qui lui paraissent arides.

La France, au seizième siècle, a été pour l'Europe, on peut dire,

l'oracle du Droit. Les rois, dans les questions les plus

hautes (de successions princières, etc.), venaient solliciter une

consultation de Charles Dumoulin. Dans ses voyages la foule le

suivait. À Dôle où il devait rester un jour et faire une leçon, tout

un peuple accourut, et, trouvant trop étroit le local où il devait

parler, le démolit au moment même. Que signifie cette fureur, ce

fanatisme de science? C'est qu'il n'enseignait pas la loi faite et

fixée, cristal dur ou table d'airain, mais vivante, agissante, en voie

de se créer, et dans _son devenir_ (pour dire à l'allemande). La

comédie sublime de la Loi qui joue l'éternelle dans ce monde

changeant, et qui (pour être juste, être vraiment la Loi) s'infuse

incessamment l'esprit vivant des moeurs, voilà ce qui ravit dans son

enseignement. C'était la grande crise, la transformation des Coutumes.

En ce grand interprète de la Coutume, on sentit le génie futur qui les

unirait toutes, et l'on adora la Patrie.

Ni le talent ni la science ne manquent à l'École actuelle. Mais ses

éminents professeurs sont captifs de sa constitution. Leur auditoire

est double, et mêlé de deux classes de jeunes gens. Tels étudient le

Droit pour le Droit, comme science. Tels, c'est le plus grand nombre,

l'étudient comme métier. Ceux-ci qui vont être demain avocats, avoués,

dans le combat, la mêlée des affaires, doivent, pour cette lutte

prochaine, être armés de toutes pièces, recevoir de leurs maîtres un

enseignement fort technique, être avertis par eux d'un infini de cas

spéciaux, d'exceptions, d'arguties, de rubriques de palais.

Tout cela fait l'ennui de l'autre classe qui cherchait le

Droit pour lui-même et sans intérêt de métier.

J'ai vu un illustre Italien, mon cher Montanelli, amoureux de la

France, grand admirateur de nos lois, s'asseoir à quarante ans aux

bancs de notre École, et forcé d'y apprendre ce qu'on dit pour les

procureurs. Il est trop évident qu'il faudrait deux Écoles, au moins

des cours distincts, les uns pour le métier, les autres pour l'étude

générale dont tout citoyen a besoin, pour l'étude qui montre la loi

dans son rapport avec les moeurs. Lente dans ses transformations,

elle est pourtant l'image, fidèle avec le temps, de la société.

Aujourd'hui, nos circonstances économiques, absolument nouvelles,

puissamment, sourdement modifient la jurisprudence. On change sans

paraître changer. Pour donner un exemple, si la Communauté prévaut en

1800, lorsque l'on fait le Code, c'est que la propriété en ce temps

est plus stable. L'immense extension des valeurs mobilières, de la

spéculation, et l'incertitude croissante ont rendu aujourd'hui faveur

au Régime dotal.

Montrer toujours la loi dans le cadre des moeurs qui la firent et la

modifient, c'est ce qui fait la fécondité de ces études. Pour le droit

romain même, l'enseignement si érudit du seizième siècle, surchargé de

littérature, avait ce grand mérite de ressusciter tout autour de ce

droit la société d'où il sortit. Rome fut en Cujas avec toute sa

richesse de génie, sa gravité, toutes ses nuances morales et une

précision incomparable de langage. D'autres, plus mêlés à la vie, les

L'Hospital, les Dumoulin, eurent une connaissance profonde

des hommes aussi bien que des livres, prirent la loi à travers les

moeurs, dans l'orageuse société des temps où ils vivaient, y mettant

leur vie même, leurs martyres et leur noble coeur.

* * * * *

Le monde aujourd'hui et l'école sont bien plus séparés. L'étudiant

sent peu que son livre, c'est la société codifiée. Il est aveugle à

leurs rapports.

«Mais, monsieur, si mon fils met un pied dans la vie, adieu pour les

livres à jamais.»

Il y est des deux pieds, au moins par les plaisirs; mais nullement par

l'étude active qui lui rendrait sensible l'accord des moeurs et de

la loi.

«La vie y suppléera. Demain, rentré chez lui, dans la province et le

métier, bon gré mal gré, il y prendra une intelligence plus nette de

la société. Le maniement des choses l'initiera bien plus qu'aucune

étude ne ferait aujourd'hui.»

Est-il sûr que la vie locale où vous le rappelez, supplée la vie

centrale, qu'il y trouve la variété de faits, d'idées, l'extension

d'esprit, que donne la grande ville?

L'étranger, le provincial qui y viennent un moment chercher les

jouissances pour en médire ensuite, affectent de n'y voir qu'un

gouffre de dépenses, d'excès (je le crois bien, surtout ceux qu'ils y

font). Mais ceux qui y sont nés, ceux qui y ont trouvé tant de moyens

de travail et d'études, un champ riche d'observations, savent

que ces grands centres sont les seuls lieux qui donnent un sens sûr,

profond de la vie. Chacun d'eux, bien connu, apparaît comme un

organisme où elle se révèle en tout son jeu divers, ses fonctions,

contrastes, harmonies et transformations.

Pour qui plane au-dessus, et qui garde des ailes, rien n'est plus

curieux. Quelles ailes? une passion? une idée? bref, certaine poésie

intérieure. Cela permet de voir, observer tout d'en haut, sans trop

descendre. Si pourtant le vol va trop haut, on n'observe plus rien. Un

voyage en ballon fait peu connaître le pays.

L'obstacle est le vertige, la variété du spectacle qui semble plus

complexe qu'il ne l'est en effet. Le novice n'y voit qu'un chaos. Il

faut y être orienté[119].

[Note 119: Je dis orienté et renseigné; car, de soi-même, on ne

s'y retrouverait guère. Pour sentir, pénétrer la vie dans son

mouvement, il faudrait une expérience, une patience, une finesse que

n'a pas le jeune homme. Là se présente une question: Qui l'y initiera,

tout en le laissant libre et sans gêner son action? Trop vaste

question pour la traiter ici. Quelques mots seulement, de mon

observation personnelle, de ce que j'ai vu. Très rarement le père

réussit à cela; il est ou occupé ou déjà endurci; il pèse trop, ou,

s'il est trop facile, il perd en dignité et n'a pas d'action. Pour

mille choses du monde, les femmes (mères, tantes, soeurs) valent

mieux, voient et font voir tels points délicats, peu sensibles aux

hommes. Parfois les soeurs aînées ont été admirables, ont fait des

frères charmants (mais artistes indécis). L'Idéal ne serait-il pas la

personne qui aime le plus, et se donne le plus, la mère? Il faut

pourtant des dons bien rares et d'esprit de suite, et d'adresse, de

douce austérité, le dirai-je? de fine tactique pour ne pas peser trop,

ne pas envelopper jusqu'à l'étouffement par l'excès de la passion. Si

elle a tout cela, c'est certainement avec elle qu'il verra bien et

vite. Par elle il entrera dans l'intelligence rapide de toutes

classes, surtout des classes pauvres. À l'humble foyer, il verra mille

détails instructifs de misères, d'intérêts, d'affaires, qui lui

rendront vivante son étude des lois. J'ai vu en ce genre des miracles.

Sous cette incubation puissante d'une mère supérieure, il devenait

tout à coup homme. Trop affiné peut-être? Trop parfait? C'est mon

doute.--J'en ai un autre encore. Ce guide, si charmant, l'initie à la

charité certainement; le mène-t-il à la fraternité? chez la femme,

c'est chose rare. Et pourtant le sens fraternel est le vrai rameau

d'or qui éclaire et conduit à travers les forêts humaines.]

J'en ai vu et beaucoup, qui, au bout de dix ans passés ici, et

davantage, rentraient dans leur pays sans rien connaître de Paris.

Cent choses en cette immense ville lui sont communes avec bien

d'autres capitales, et ne sont nullement propres à celle-ci,

nullement caractéristiques du vrai Paris. Ce sont surtout

ces choses, au fond non parisiennes, que regarde surtout l'étranger,

le provincial. Et l'étudiant, s'il faut le dire, presque toujours

reste en ce sens l'étranger. Avec des camarades, qui sont juste à son

point, ne connaissent pas mieux le terrain, il croit faire des voyages

infinis, des courses en tout sens, et vaguer à plaisir. Point du tout.

Il se trouve au total qu'en dix années il a tourné dans un très petit

cercle peu varié: cours, examens, cafés, spectacles, bals, menus

plaisirs vulgaires où tout ressemble à tout. Rien qui l'ait averti de

cet énorme monde d'activité diverse. Il a vécu à côté de Paris.

Un juif que je connais, très réfléchi, qui voyage sans cesse, me

disait l'autre jour: «La terre n'est rien. Le voyage le plus grand

qu'on puisse faire, est de la Bastille à la Madeleine.» Voyage

étonnamment et prodigieusement instructif pour celui qui saurait,

comme lui, dans le détail, l'origine, la fabrication de tant de choses

ingénieuses, si artistement exhibées, les qualités diverses, les prix

toujours changeants. Premier monde inconnu.

Pourquoi ces changements? Pour mille causes industrielles et

sociales, salaires qui montent et baissent... Ah! ici nous touchons

l'existence elle-même! Autre monde bien plus inconnu.

Dans la balance très précise des prix de toutes choses qu'il avait

dans l'esprit, cet homme intelligent savait parfaitement pour combien

y était le travail, le besoin, la misère, les vicissitudes des

conditions laborieuses, la nourriture et le loyer, etc. Échelle

variable qui, selon les degrés, augmente ou diminue, éteint la vie

humaine.

Mais sondons cet abîme. Laissons les boulevards, et prenons la ville

en largeur dans l'épaisseur énorme du quartier fabricant, Saint-Denis,

Saint-Martin, le Temple et le Vieux Temple. Voilà l'un des creusets

les plus grands du travail humain, le plus mobile aussi. L'immensité

de Londres, ni la puissance mécanique de toutes les villes

industrielles, n'offrent rien de pareil. Elles ont toutes des séries

de travail très long et qui changent fort peu. Ici le mouvement infini

d'arts et de procédés changeants a exigé, formé la main la plus

flexible, d'une élasticité créatrice qui se fait à tout. Race à part

et unique. Mais comment se fait cette race? c'est le mystère du lieu.

Cela est tellement local qu'à deux lieues de Paris on ne peut rien de

tel. À plus forte raison, l'ouvrier transporté à Londres, à Berlin, ne

pourra plus rien.

Toucher à ce foyer unique, irréparable, c'était la chose hardie,

sauvage, qu'une administration tout à fait étrangère pouvait

seule hasarder. Raser nos monuments, effacer nos souvenirs, ce fut dur

et cruel. Mais pour nous, Parisiens, il est plus dur encore qu'en

attaquant, rasant ce centre de Paris, on ait touché à la race

elle-même.

Arrive ici, jeune homme. As-tu un coeur encore? Et tes veillées du

bal, énervantes, qui donnent un lendemain si fade, te laissent-elles

des yeux, un esprit pour comprendre? Eh bien, regarde, vois la

réalité. Hier soir, tu bâillais au drame. Voici des drames autrement

saisissants.

Tu t'ennuies sur la Loi, et tu la trouves aride, froide, abstraite,

insipide. Regarde ses effets. Tu vas voir à quel point elle est

bienfaisante ou terrible, contient la vie, contient la mort.

De ce Code une ligne (sur l'expropriation) a détruit le Paris central

et tous ses logis à bas prix. Quatre cent mille personnes n'ont point

de domicile fixe, sont errantes dans la banlieue.

Voilà pourquoi tu as vu quelquefois, avant l'aube, quand tu reviens du

bal à cinq heures du matin, des fantômes, des visages pâles, qui

allaient à grands pas rejoindre l'atelier. La journée est ainsi

doublée par la fatigue. Et ces doigts fatigués que feront-ils de nos

arts délicats que seuls ils fournissent à l'Europe?

Une alimentation supérieure serait nécessaire. Mais le loyer, énorme

et absorbant, affaiblit l'alimentation.

Pour détruire et bâtir, l'octroi toujours croissant rend l'aliment

plus cher, donne une énorme prime aux falsifications. Le vin,

bien d'autres choses n'entrent guère à Paris, et cent drogues y

suppléent. Nous vivons de poisons, menons la vie de Mithridate.

Les lois municipales, et les lois financières, en vois-tu la portée?

Mon coeur regorge ici. Je ne t'en dis pas plus. Sous la loi

désormais tu sentiras la vie.

Le Peuple / Nos Fils · 第 82 / 143 题