L'Étudiant en Droit.
Je ne plains pas l'élève en médecine qui a toujours en main la nature,
la réalité, qui la voit et en elle, et dans son mouvement, son drame
(mort et vie, nouveauté éternelle). Je plains l'élève en droit, voué
aux livres à perpétuité, muré dans un seul livre, si aride au premier
coup d'oeil. Ce livre, oeuvre du temps, produit d'un long passé,
n'est pas sans grandeur, certes. Sa forme froide, abstraite, est très
belle souvent dans sa simplicité. Mais cette noble et pure
abstraction, par cela même, ne nous montre plus rien des précédents
lointains, des causes et des révolutions morales d'où les lois
procédèrent. C'est l'énigmatique beauté d'un de nos magasins actuels
de produits chimiques, où tant de forces naturelles, de vies latentes
à l'état de cristaux, élevés à la forme qu'on dirait supérieure, font
par cela même oublier et la génération première (végétale,
minérale) qui les prépara, et le travail chimique qui les a dégagées,
mises à ce dernier résultat.
Nos anciennes Coutumes, les formules barbares, enfantines poésies de
la jurisprudence qui m'ont tant occupé, charmé (dans ma _Symbolique du
droit_), semblent toutes vivantes, donnent partout les moeurs qui
les ont faites. Entre ces éléments primitifs du vieux monde, et notre
Code de 1800, que de révolutions, que de transformations,
d'épurations, d'abstractions progressives! C'est l'analogue de ce
travail chimique qui a porté tant de substances naturelles de l'état
mixte de la vie à l'état pur de sel et de cristal (le quinquina à
l'état de quinine). Seulement que de choses ont disparu en route! Et
ce sont justement ces choses qui rappelaient la vie. Tels éléments
supprimés au creuset représentaient l'écorce amère du végétal sauveur,
nous parlaient de son sol, de son paysage natal.
Entre nos études classiques, toutes concrètes, et notre étude du
Droit, tout abstraite, il y a un saut dur et brusque. L'enfant de
dix-huit ans, en pleine fleur de vie, et nourri de littérature, est
jeté sans préparation, non pas au jeune Droit primitif, qui est encore
une poésie, non à l'histoire intermédiaire de la génération du Droit,
mais au Droit arrêté et fixe d'aujourd'hui, formulé en termes
austères, précis, qui lui paraissent arides.
La France, au seizième siècle, a été pour l'Europe, on peut dire,
l'oracle du Droit. Les rois, dans les questions les plus
hautes (de successions princières, etc.), venaient solliciter une
consultation de Charles Dumoulin. Dans ses voyages la foule le
suivait. À Dôle où il devait rester un jour et faire une leçon, tout
un peuple accourut, et, trouvant trop étroit le local où il devait
parler, le démolit au moment même. Que signifie cette fureur, ce
fanatisme de science? C'est qu'il n'enseignait pas la loi faite et
fixée, cristal dur ou table d'airain, mais vivante, agissante, en voie
de se créer, et dans _son devenir_ (pour dire à l'allemande). La
comédie sublime de la Loi qui joue l'éternelle dans ce monde
changeant, et qui (pour être juste, être vraiment la Loi) s'infuse
incessamment l'esprit vivant des moeurs, voilà ce qui ravit dans son
enseignement. C'était la grande crise, la transformation des Coutumes.
En ce grand interprète de la Coutume, on sentit le génie futur qui les
unirait toutes, et l'on adora la Patrie.
Ni le talent ni la science ne manquent à l'École actuelle. Mais ses
éminents professeurs sont captifs de sa constitution. Leur auditoire
est double, et mêlé de deux classes de jeunes gens. Tels étudient le
Droit pour le Droit, comme science. Tels, c'est le plus grand nombre,
l'étudient comme métier. Ceux-ci qui vont être demain avocats, avoués,
dans le combat, la mêlée des affaires, doivent, pour cette lutte
prochaine, être armés de toutes pièces, recevoir de leurs maîtres un
enseignement fort technique, être avertis par eux d'un infini de cas
spéciaux, d'exceptions, d'arguties, de rubriques de palais.
Tout cela fait l'ennui de l'autre classe qui cherchait le
Droit pour lui-même et sans intérêt de métier.
J'ai vu un illustre Italien, mon cher Montanelli, amoureux de la
France, grand admirateur de nos lois, s'asseoir à quarante ans aux
bancs de notre École, et forcé d'y apprendre ce qu'on dit pour les
procureurs. Il est trop évident qu'il faudrait deux Écoles, au moins
des cours distincts, les uns pour le métier, les autres pour l'étude
générale dont tout citoyen a besoin, pour l'étude qui montre la loi
dans son rapport avec les moeurs. Lente dans ses transformations,
elle est pourtant l'image, fidèle avec le temps, de la société.
Aujourd'hui, nos circonstances économiques, absolument nouvelles,
puissamment, sourdement modifient la jurisprudence. On change sans
paraître changer. Pour donner un exemple, si la Communauté prévaut en
1800, lorsque l'on fait le Code, c'est que la propriété en ce temps
est plus stable. L'immense extension des valeurs mobilières, de la
spéculation, et l'incertitude croissante ont rendu aujourd'hui faveur
au Régime dotal.
Montrer toujours la loi dans le cadre des moeurs qui la firent et la
modifient, c'est ce qui fait la fécondité de ces études. Pour le droit
romain même, l'enseignement si érudit du seizième siècle, surchargé de
littérature, avait ce grand mérite de ressusciter tout autour de ce
droit la société d'où il sortit. Rome fut en Cujas avec toute sa
richesse de génie, sa gravité, toutes ses nuances morales et une
précision incomparable de langage. D'autres, plus mêlés à la vie, les
L'Hospital, les Dumoulin, eurent une connaissance profonde
des hommes aussi bien que des livres, prirent la loi à travers les
moeurs, dans l'orageuse société des temps où ils vivaient, y mettant
leur vie même, leurs martyres et leur noble coeur.
* * * * *
Le monde aujourd'hui et l'école sont bien plus séparés. L'étudiant
sent peu que son livre, c'est la société codifiée. Il est aveugle à
leurs rapports.
«Mais, monsieur, si mon fils met un pied dans la vie, adieu pour les
livres à jamais.»
Il y est des deux pieds, au moins par les plaisirs; mais nullement par
l'étude active qui lui rendrait sensible l'accord des moeurs et de
la loi.
«La vie y suppléera. Demain, rentré chez lui, dans la province et le
métier, bon gré mal gré, il y prendra une intelligence plus nette de
la société. Le maniement des choses l'initiera bien plus qu'aucune
étude ne ferait aujourd'hui.»
Est-il sûr que la vie locale où vous le rappelez, supplée la vie
centrale, qu'il y trouve la variété de faits, d'idées, l'extension
d'esprit, que donne la grande ville?
L'étranger, le provincial qui y viennent un moment chercher les
jouissances pour en médire ensuite, affectent de n'y voir qu'un
gouffre de dépenses, d'excès (je le crois bien, surtout ceux qu'ils y
font). Mais ceux qui y sont nés, ceux qui y ont trouvé tant de moyens
de travail et d'études, un champ riche d'observations, savent
que ces grands centres sont les seuls lieux qui donnent un sens sûr,
profond de la vie. Chacun d'eux, bien connu, apparaît comme un
organisme où elle se révèle en tout son jeu divers, ses fonctions,
contrastes, harmonies et transformations.
Pour qui plane au-dessus, et qui garde des ailes, rien n'est plus
curieux. Quelles ailes? une passion? une idée? bref, certaine poésie
intérieure. Cela permet de voir, observer tout d'en haut, sans trop
descendre. Si pourtant le vol va trop haut, on n'observe plus rien. Un
voyage en ballon fait peu connaître le pays.
L'obstacle est le vertige, la variété du spectacle qui semble plus
complexe qu'il ne l'est en effet. Le novice n'y voit qu'un chaos. Il
faut y être orienté[119].
[Note 119: Je dis orienté et renseigné; car, de soi-même, on ne
s'y retrouverait guère. Pour sentir, pénétrer la vie dans son
mouvement, il faudrait une expérience, une patience, une finesse que
n'a pas le jeune homme. Là se présente une question: Qui l'y initiera,
tout en le laissant libre et sans gêner son action? Trop vaste
question pour la traiter ici. Quelques mots seulement, de mon
observation personnelle, de ce que j'ai vu. Très rarement le père
réussit à cela; il est ou occupé ou déjà endurci; il pèse trop, ou,
s'il est trop facile, il perd en dignité et n'a pas d'action. Pour
mille choses du monde, les femmes (mères, tantes, soeurs) valent
mieux, voient et font voir tels points délicats, peu sensibles aux
hommes. Parfois les soeurs aînées ont été admirables, ont fait des
frères charmants (mais artistes indécis). L'Idéal ne serait-il pas la
personne qui aime le plus, et se donne le plus, la mère? Il faut
pourtant des dons bien rares et d'esprit de suite, et d'adresse, de
douce austérité, le dirai-je? de fine tactique pour ne pas peser trop,
ne pas envelopper jusqu'à l'étouffement par l'excès de la passion. Si
elle a tout cela, c'est certainement avec elle qu'il verra bien et
vite. Par elle il entrera dans l'intelligence rapide de toutes
classes, surtout des classes pauvres. À l'humble foyer, il verra mille
détails instructifs de misères, d'intérêts, d'affaires, qui lui
rendront vivante son étude des lois. J'ai vu en ce genre des miracles.
Sous cette incubation puissante d'une mère supérieure, il devenait
tout à coup homme. Trop affiné peut-être? Trop parfait? C'est mon
doute.--J'en ai un autre encore. Ce guide, si charmant, l'initie à la
charité certainement; le mène-t-il à la fraternité? chez la femme,
c'est chose rare. Et pourtant le sens fraternel est le vrai rameau
d'or qui éclaire et conduit à travers les forêts humaines.]
J'en ai vu et beaucoup, qui, au bout de dix ans passés ici, et
davantage, rentraient dans leur pays sans rien connaître de Paris.
Cent choses en cette immense ville lui sont communes avec bien
d'autres capitales, et ne sont nullement propres à celle-ci,
nullement caractéristiques du vrai Paris. Ce sont surtout
ces choses, au fond non parisiennes, que regarde surtout l'étranger,
le provincial. Et l'étudiant, s'il faut le dire, presque toujours
reste en ce sens l'étranger. Avec des camarades, qui sont juste à son
point, ne connaissent pas mieux le terrain, il croit faire des voyages
infinis, des courses en tout sens, et vaguer à plaisir. Point du tout.
Il se trouve au total qu'en dix années il a tourné dans un très petit
cercle peu varié: cours, examens, cafés, spectacles, bals, menus
plaisirs vulgaires où tout ressemble à tout. Rien qui l'ait averti de
cet énorme monde d'activité diverse. Il a vécu à côté de Paris.
Un juif que je connais, très réfléchi, qui voyage sans cesse, me
disait l'autre jour: «La terre n'est rien. Le voyage le plus grand
qu'on puisse faire, est de la Bastille à la Madeleine.» Voyage
étonnamment et prodigieusement instructif pour celui qui saurait,
comme lui, dans le détail, l'origine, la fabrication de tant de choses
ingénieuses, si artistement exhibées, les qualités diverses, les prix
toujours changeants. Premier monde inconnu.
Pourquoi ces changements? Pour mille causes industrielles et
sociales, salaires qui montent et baissent... Ah! ici nous touchons
l'existence elle-même! Autre monde bien plus inconnu.
Dans la balance très précise des prix de toutes choses qu'il avait
dans l'esprit, cet homme intelligent savait parfaitement pour combien
y était le travail, le besoin, la misère, les vicissitudes des
conditions laborieuses, la nourriture et le loyer, etc. Échelle
variable qui, selon les degrés, augmente ou diminue, éteint la vie
humaine.
Mais sondons cet abîme. Laissons les boulevards, et prenons la ville
en largeur dans l'épaisseur énorme du quartier fabricant, Saint-Denis,
Saint-Martin, le Temple et le Vieux Temple. Voilà l'un des creusets
les plus grands du travail humain, le plus mobile aussi. L'immensité
de Londres, ni la puissance mécanique de toutes les villes
industrielles, n'offrent rien de pareil. Elles ont toutes des séries
de travail très long et qui changent fort peu. Ici le mouvement infini
d'arts et de procédés changeants a exigé, formé la main la plus
flexible, d'une élasticité créatrice qui se fait à tout. Race à part
et unique. Mais comment se fait cette race? c'est le mystère du lieu.
Cela est tellement local qu'à deux lieues de Paris on ne peut rien de
tel. À plus forte raison, l'ouvrier transporté à Londres, à Berlin, ne
pourra plus rien.
Toucher à ce foyer unique, irréparable, c'était la chose hardie,
sauvage, qu'une administration tout à fait étrangère pouvait
seule hasarder. Raser nos monuments, effacer nos souvenirs, ce fut dur
et cruel. Mais pour nous, Parisiens, il est plus dur encore qu'en
attaquant, rasant ce centre de Paris, on ait touché à la race
elle-même.
Arrive ici, jeune homme. As-tu un coeur encore? Et tes veillées du
bal, énervantes, qui donnent un lendemain si fade, te laissent-elles
des yeux, un esprit pour comprendre? Eh bien, regarde, vois la
réalité. Hier soir, tu bâillais au drame. Voici des drames autrement
saisissants.
Tu t'ennuies sur la Loi, et tu la trouves aride, froide, abstraite,
insipide. Regarde ses effets. Tu vas voir à quel point elle est
bienfaisante ou terrible, contient la vie, contient la mort.
De ce Code une ligne (sur l'expropriation) a détruit le Paris central
et tous ses logis à bas prix. Quatre cent mille personnes n'ont point
de domicile fixe, sont errantes dans la banlieue.
Voilà pourquoi tu as vu quelquefois, avant l'aube, quand tu reviens du
bal à cinq heures du matin, des fantômes, des visages pâles, qui
allaient à grands pas rejoindre l'atelier. La journée est ainsi
doublée par la fatigue. Et ces doigts fatigués que feront-ils de nos
arts délicats que seuls ils fournissent à l'Europe?
Une alimentation supérieure serait nécessaire. Mais le loyer, énorme
et absorbant, affaiblit l'alimentation.
Pour détruire et bâtir, l'octroi toujours croissant rend l'aliment
plus cher, donne une énorme prime aux falsifications. Le vin,
bien d'autres choses n'entrent guère à Paris, et cent drogues y
suppléent. Nous vivons de poisons, menons la vie de Mithridate.
Les lois municipales, et les lois financières, en vois-tu la portée?
Mon coeur regorge ici. Je ne t'en dis pas plus. Sous la loi
désormais tu sentiras la vie.