École d'Agriculture.
Le grand agriculteur de Provence, M. Riondet, un regrettable ami que
j'ai perdu naguère, ne désirait pas moins qu'une Université
d'agriculture et tout un système d'écoles. Son esprit encyclopédique,
frappé de la solidarité croissante des sciences et des arts, voulait
que l'on fît à Paris une _École centrale agricole_, d'où rayonnerait
la lumière. Elle créerait des professeurs qui, dans chaque
département, au milieu d'une ferme modèle, formeraient à leur tour des
maîtres pour tous les arrondissements.
Mon confrère, l'éminent historien des classes rurales, fin et profond
penseur, M. Doniol, qui a pu étudier ces questions et en Auvergne et
en Provence, insiste pour que la réforme, modestement commencée par en
bas dans les notions d'agriculture que donnerait le maître d'école,
soit seulement couronnée en haut par une section agricole ajoutée à
l'École normale, et une à l'École centrale industrielle.
M. Duruy, manquant d'argent, avait eu l'idée (peu goûtée, du
moins économique) de faire faire quelques cours au Jardin des Plantes.
Ont-ils eu quelques résultats?
L'agriculture précède tout. C'est le fonds de la France. Et c'est par
là qu'il faudrait commencer. L'industrie vient après. Fonds mobile et
changeant. J'ai vu toute ma vie ses naufrages. Je vois toute la
Seine-Inférieure couverte de ruines récentes. Je vois, du même coup, à
l'est, au nord, cent forges ruinées. Roubaix, un moment soulevé,
exagère le travail et tombe. Que d'aventures dans l'industrie! Tantôt
ses propres fautes, tantôt l'encombrement la frappent, et tantôt telle
fatalité du dehors qu'on ne peut prévoir.
Maintenant que penser des carrières dites libérales, qu'on encombre
indéfiniment?
Assez de médecins, assez de procureurs. Trop, bien trop de
fonctionnaires. Plus de soldats surtout, et plus d'écoles de soldats.
Fermons, je vous en prie, celle des destructeurs. Ouvrons, je vous en
prie, celle des créateurs, des enfants de l'agriculture.
J'honore l'École de Médecine, mais si l'agriculture fait des hommes si
bien portants, qu'il ne faille plus de médecins?
J'honore l'École de Droit. Seulement elle m'effraye. Lorsque j'en vois
sortir tant de jeunes notaires, d'imberbes avocats, de petits avoués,
qu'il faudra bien nourrir, je me dis: «Oh! que de procès!»
Un seul procès est bon, une seule guerre, un seul combat,
c'est l'aimable combat de l'homme et de la terre, la guerre qu'il fait
à sa grande femelle, féconde, adorée, la Nature, qui se défend,
résiste, afin d'être vaincue.
* * * * *
_Mater! Terra mater!..._ Ah! que n'a-t-elle pas dans son sein! et
quelle force de vie pour nous faire et se faire sans cesse malgré
nous, et en dépit de nos sottises!
Dès qu'il y a mariage entre elle et nous, tout fleurit, tout se
peuple. Ce n'est qu'arbres et fleurs, moissons, hommes.
Voyez-moi cette Perse antique, ses cent mille canaux souterrains
qu'indiquent Hérodote et Malcolm. Elle peut, un matin, envoyer à
l'ouest une armée de deux millions d'hommes. Voyez cette Italie qui,
devant Hannibal, fait surgir de la terre un million de soldats.
Mais les peuples du Livre (Coran, Bible, Évangile) sont venus: juifs,
musulmans, chrétiens. La Perse est un désert, l'Italie se dépeuple ou
vit de blé d'Afrique. Et tous les bords de la Méditerranée sont
chauves.
On sue à voir ici, en France, combien de fois la terre, et combien de
fois l'homme ont baissé, se sont relevés. Je l'ai dit dans _le
Peuple_. Les moments où le paysan acquiert la terre, sont marqués d'un
élan étonnant de fécondité. Vers 1500, après Louis XI, dans les
ruineuses guerres d'Italie, tout devrait s'épuiser. Mais les nobles
qui partent, vendent à tout prix la terre au paysan. Tout
refleurit. C'est le règne du _bon Louis XII_. De même après les
affreuses guerres de religion, nobles et bourgeois vendent; le paysan
achète, et la terre en vingt ans a doublé de valeur. C'est le temps du
_bon Henri IV_. Mais avant 1700, Boisguilbert déplore l'horrible
succion fiscale du grand règne qui força le paysan de vendre. «Il a
pourtant encore fréquemment un petit jardin», dit l'abbé de
Saint-Pierre (1738). En 1783, l'Anglais Arthur Young s'étonne de voir
ici la terre si divisée. Le mouvement ne s'arrête pas. L'effort de la
Restauration pour reconstruire la grande propriété n'y a rien fait. Le
paysan achète à tout prix, et il a raison. Car la terre, c'est la
liberté. Quelle distance du journalier si dépendant au plus petit
propriétaire! Cette terre, c'est la dignité, c'est la moralité,
l'honneur.
Le vrai grand théâtre agricole, à l'ouest du vieux monde, me semble
être ce pays-ci. C'est ici que la terre donne en toutes variétés sa
plus fine énergie européenne, le vin (celle de l'Asie est le café). La
terre de France a seule (et non pas l'Italie) la vraie forme
organique, géminée, à double climat: climats océanique, méditerranéen.
Le problème agricole est ici au complet, d'une complexité exigeante,
qui oblige l'agriculture d'être une science. Aux grandes plaines du
Nord, l'étude des engrais, la mécanique des outils suffisent; ce n'est
que l'_abc_. Mais plus on va vers le Midi, l'énorme question des eaux
s'élève, leur sage direction, leur répartition équitable,
l'industrieuse irrigation; d'autre part, la question dominante des
expositions qui, à chaque instant, changent tout, demandent
non seulement le savoir, mais le tact, la divination, l'art supérieur
et parfois le génie.
* * * * *
«Élargissez Dieu!» Diderot, qui dit ce mot sublime, en savait-il la
profondeur, les sens divers, admirables et féconds?
Cela veut dire: Assez de temples. La Voie lactée pour temple, l'infini
de Newton. Cela veut dire: Assez de dogmes. Dieu étouffe dans ces
petites prisons!
Mais cela signifie surtout: Émancipons la vie divine. Elle est dans
l'énergie humaine; elle y fermente; elle a hâte de s'épancher en
oeuvres vives. Elle est dans la Nature, y bouillonne, voudrait se
verser en torrents.
Ne voyez-vous pas que la terre a envie de produire, et de vous
enrichir, de donner des sources et des fruits, de créer des races
nouvelles, plus saines et plus durables, de créer sans mesure des
peuples et des moissons?
Soyons intelligents. Fermons un peu les livres. Rouvrons le grand
livre de vie. Travaillons! Habit bas! Délivrons cet esprit fécond qui
veut sortir, ouvrons-lui les barrières. Écartons les obstacles, les
entraves. Élargissons Dieu!
* * * * *
Voici ce que j'ai vu récemment en Provence.
Un fort mauvais terrain se trouvait près d'Hyères,
misérablement sec, rocailleux, qui jamais n'avait rien donné que
lentisques et autres rudes plantes sauvages de végétation africaine.
Point d'eau. Et tout au plein midi, rôti dès le printemps. Tout cela
ne fait rien. Un habile homme voit ce que demande cette terre. Il
l'achète et il la travaille, l'épierre, la brise, et la rebrise. Il
lui donne ce qu'elle veut, la vigne. Que va-t-il arriver? «Elle sera
brûlée, cette vigne. La culture même y aide. Les schistes durs, polis
et qui semblent vernis, plus on les brise et les émiette, concentrent
à chaque pied des foyers rayonnants d'innombrables petits miroirs qui
tous lui lancent du soleil. Oui, sans faute sa vigne mourra.»
Tel est le mot du paysan. Et elle ne meurt pas pourtant; il y a
quelque chose là-dessous. Le matin on observe; spectacle surprenant,
tout est mouillé chez lui; autour tout est aride. Il pleut chez lui et
pas ailleurs. C'est la toison de Gédéon qui, dans la Bible, a seule
les eaux du ciel, et à côté la terre est altérée.
L'habile homme, M. Riondet, de superbe figure, une vraie tête
d'ancien empereur[118], inquiète et rêveuse, et chargée de
pensées, semblait un homme de mystère. Il avait particulièrement le
don de trouver l'eau partout. Il la sentait, l'entendait sourdre, là
où nous ne voyions qu'aridité. Lui-même fort discret, se communiquant
peu, si ce n'est par des actes, il me faisait l'effet d'une source
profonde, génie de la contrée, qui la sert en dessous.
[Note 118: Cette belle tête, si triste, me reste à jamais dans
l'esprit. Elle était une énigme. Il y avait beaucoup du conspirateur
italien. Et en effet toujours il conspira le bien public. À la mairie,
à l'hôpital, il ne trouva qu'obstacles, difficultés. Dans la question
souveraine qui lui tenait le plus au coeur, celle des eaux, de leur
distribution, il fut quelque temps juge, arbitre, mais dès qu'il
essaya d'y mettre l'équité et un règlement sage, utile à tout le
monde, il fut arrêté court. On tenait à rester en plein état sauvage.
Ainsi de tous côtés il se trouvait captif. Son esprit, très actif,
cherchait et regardait de tous côtés, en toute science. Rien de plus
varié que sa bibliothèque; c'est un monument subsistant de son
inquiétude, de ses curiosités infinies. Nul n'était plus discret. Des
idées très hardies, très avancées, couvaient et fermentaient en lui.
Mais il avait en même temps le plus grand sens pratique qui
l'avertissait trop et ne lui laissait pas la félicité d'utopie. Donc,
deux fois prisonnier, et du monde et de sa sagesse! Et tout cela en
grand silence. Mais je le voyais bien. Et il me semblait être dans les
prisons, les spacieux cachots, voûtes sur voûtes, que nous a peints
Piranesi. Il s'y tenait fermé. Nulle échappée en lui. À peine en dix
années je lui surpris un mot. On causait d'un asile où les indigents
envoyaient leurs enfants sans avoir de quoi leur garnir le panier, de
sorte que ces enfants avec tristesse voyaient manger les autres; lui
il y suppléait, faisait faire de petites soupes. En parlant, la voix
lui changea... «Ah! tu es homme!» dis-je en moi. Et je compris. Cet
instinct bienfaisant le tournait vers l'agriculture où il croyait agir
mieux pour le peuple. Mais, là aussi, il était arrêté. Les étonnants
succès qu'il y avait ne lui suffisaient pas. Ils n'excitaient
qu'envie. On ne sortait pas des routines. Il devenait très riche, mais
que lui importait? son but était manqué. Sa passion secrète n'eut nul
apaisement en ce monde. Son coeur toujours gonflé, et toujours
contenu, lui devint peu à peu une grande difficulté de vivre. On
trouva à sa mort qu'il l'avait eu énorme. Je l'avais toujours deviné.
Il écrivait et ne montrait jamais. Son livre, d'ingénieuse et si
profonde expérience, n'a paru qu'après lui, publié par son fils
adoptif, l'honorable M. Garcin (librairie Bixio, 2 vol.). Il n'a donc
pu le voir ce livre, et là encore il n'a pas eu sa libre expansion. Il
ne l'a eue que dans son testament, où il a tout laissé à la ville et
aux pauvres. Legs de trois cent mille francs: crèches, école, hospice,
hôpital, secours aux enfants, aux vieillards, sans parler de cette
belle bibliothèque où moi-même j'ai puisé si souvent. D'ici, je la
vois encore et j'y suis en esprit, je la revois variée, riche, sombre,
comme il fut lui-même, peuplée des idées et des songes de son destin
inachevé.]
Qu'avait-il vu ici? le secret de la vie pour tous ces climats
africains. C'est que la nuit répare le jour. Elle verse de telles
rosées que celui qui y reste, est mouillé jusqu'aux os. Pourquoi la
terre n'en profite-t-elle pas? Elle est durcie par la chaleur du
jour? Que faire? La briser constamment. L'émietter, c'est
l'ouvrir. Et voilà ce qu'elle demandait, cette pauvre terre. Elle
halète, elle a soif, et personne ne la laisse boire.
Le paysan n'a garde de labourer entre les vignes. Il occupe les lignes
intermédiaires par un méchant blé qui se brûle, ne donne rien. Comment
lui faire entendre qu'il faut sacrifier tant de terrain? le laisser
libre au soc qui, le jour, ouvre et prépare le sol à la rosée du soir?
Non, la terre crie en vain, on la laisse à son aridité. La rosée tombe
en vain; trouvant ce sol de fer, elle remonte et se vaporise. Elles ne
peuvent s'entendre, se marier. Et c'est un divorce éternel.
Ici l'art est bienfait. En servant la Nature, il est plus nature
qu'elle-même. Elle verdoie et le remercie.
Profonde est l'amitié entre la vigne et l'homme. Elle ne sait que
faire pour le remercier et le récompenser. Elle s'épanouit, déborde en
fruits superbes, en grappes d'or, qu'on paye au poids de l'or.
Bref, le petit terrain qui coûta six mille francs à mon agriculteur,
chaque année en donne six mille.