École industrielle.
Hors des cadres étouffants de l'État, de l'Église, qui si longtemps
ont comprimé la France, son génie spontané a des éruptions
remarquables d'art et d'industrie.
Vers 1750, tous les arts de l'ameublement s'élancèrent à la fois. La
France par eux conquit l'Europe. L'ouvrier se meubla lui-même, et la
fabrication du meuble à bon marché créa le faubourg Saint-Antoine.
Après 1815, ou plutôt 1818, lorsque les alliés partirent, la maison
dévastée se refit. Draps, rideaux, habits, furent achetés. C'est le
grand essor des tissus.
Le colossal ouvrage de nos chemins de fer fut celui de la mécanique et
des grandes usines qui en firent le matériel. Labeur de trente années,
moins actif aujourd'hui.
De ces trois mouvements, trois peuples sont sortis, et de
tout leur ensemble une France d'esprit nouveau, un peu moins aplati
que celui des fonctionnaires. Depuis vingt ans surtout l'excès de la
compression a fait de plus en plus rechercher les carrières du travail
indépendant. Outre l'ouvrier seul ou petit fabricant (qui par exemple
fait l'article de Paris), les administrations industrielles offrent
une liberté relative. Leurs ingénieurs sont souvent de très libres
penseurs, qui ne demandent à l'homme que le travail légitime, point de
complaisance hypocrite. Quoi qu'il y ait à dire contre les compagnies,
elles ont certainement un mérite, de n'être pas, comme l'État, en
connivence avec le prêtre, de ne pas acheter son aide électorale en
tyrannisant l'employé, de ne pas prêter au clergé main-forte contre la
conscience.
En rapprochant les chiffres que donne M. Wolowski pour certaines
professions (employés des chemins de fer, mécaniciens, contre-maîtres,
ouvriers supérieurs du bâtiment, etc.), je trouve au minimum une
France nouvelle d'un demi-million d'hommes qui peut plus librement
penser et lire un peu. Même ceux qui travaillent des bras et sont
proprement ouvriers, aidés maintenant par la machine, rentrent moins
fatigués le soir, prennent un livre, tout au moins un journal. On
imprime et on lit dix fois plus qu'en 1830, trois ou quatre fois plus
qu'en 1848.
La supériorité de la France nouvelle, industrieuse, active, c'est de
mêler un peu la pensée et l'action, la culture et le mouvement.
L'homme y est moins durement spécialisé que dans la société
antérieure. Des classes excellentes ont surgi (en tête nos
ingénieurs), qui mêlent heureusement les deux vies. Hommes
véritablement complets, et, pour le mieux dire encore, _hommes_.
* * * * *
Grâce à Dieu, des carrières actives, de libres débouchés, s'ouvrent à
côté des vieilles voies. La bureaucratie griffonnante, le malheureux
destin d'êtres anti-naturels qu'on nourrit d'encre et de papier, ne
sera plus la seule vie qu'on propose à l'enfant des classes cultivées.
Il lui sera permis d'être homme, d'agir et de créer, de se créer
lui-même en agissant sans cesse et dans l'art et dans la nature.
Saluons ici l'oeuvre vivace et spontanée du vigoureux bon sens
français. Je parle de l'_École centrale_. Notre École polytechnique,
après le jeune élan pratique qu'elle prit de la Révolution, s'était
envolée dans l'algèbre, tendait à devenir l'aristocratie du calcul.
C'est alors que des hommes positifs, attachés aux réalités d'un humble
et fort enseignement (un ingénieur, un chimiste, un professeur)
prirent la place que la haute École avait laissée, et firent la leur,
très près du type originaire de 94 qui avait été si fécond.
Institut très français. La France plus qu'aucune nation avait senti la
solidarité des sciences. De la nouvelle École ressortit une chose
nouvelle, ignorée de l'Europe, la _solidarité des arts_. On croyait
jusque-là que notre esprit rapide, qui lie, généralise des choses
très diverses, était un don brillant, puissant aux théories,
nul en application. Et l'on aperçut tout à coup qu'en cent choses
c'est la voie pratique. Nombre d'hommes sortis de la nouvelle École,
de ce rayonnement des arts, réussirent en dehors du métier qu'ils
avaient cherché, et fort aisément appliquèrent leurs aptitudes
flexibles à des matières toutes nouvelles. J'y vois un serrurier
devenu tout à coup un excellent ingénieur, qui de plus est encore un
habile manufacturier. J'y vois un constructeur de machines à vapeur,
qui, maintenant chimiste, est directeur d'une verrerie, etc.
L'Anglais a une éducation excessivement spéciale, et il est presque
toujours enfermé étroitement dans cette spécialité. Il est fort dans
un seul métier, ce qui n'est guère commode pour le besoin colonial.
Dans tout établissement nouveau, dans telle situation lointaine et
isolée, il faut plusieurs Anglais de métiers différents, tandis qu'un
seul Français suffit.
Admirable flexibilité qui doit faire rechercher partout l'industriel
français, qui semble lui ouvrir le monde, rendre l'émigration facile,
si la vie devenait ici trop chère, difficile, impossible. Le liant,
l'esprit sympathique des nôtres semblent les appeler, bien plus que
l'Anglais taciturne, à parcourir, civiliser la terre. La rare solidité
physique de nos hommes du Midi (Provençaux et Pyrénéens, etc.), la
force sèche qu'ils ont, les soutient contre les climats dangereux
beaucoup mieux que les peuples du Nord, sanguins ou lymphatiques,
prenables aux maladies. Aux Indes, quand nous y primions,
nous avions un rare avantage (que n'ont point du tout les Anglais),
d'y vivre et d'y durer. Tous nos précédents historiques montrent
combien le Français d'alors était voyageur. Sur un _oui_, sur un
_non_, on prenait son chapeau, on partait «pour les îles» (c'était le
mot du temps).--Mais aujourd'hui, c'est le contraire. Les déceptions
ont été fortes. La France par deux fois avait couru le monde; jadis le
globe, et récemment l'Europe à main armée. Aujourd'hui elle est
casanière. Elle répugne extrêmement à l'émigration.
* * * * *
Une belle et mâle École, c'est celle de Châlons. L'enfant, six heures
debout, travaille du bras et de la main. Six heures assis, il dessine,
il calcule, il étudie. Cela fait des hommes forts, intelligents, qui
se plaisent au travail. L'enfant garde une sève un peu rude, mais loin
des mauvaises pensées. Celui qui taille, lime ou bat le fer six heures
par jour, dort bien, chaque matin s'éveille gai et plus fort que la
veille.
C'est beau, mais un peu dur, surtout trop renfermé. J'y voudrais plus
d'air libre, hors des fumées de l'atelier, quelque étude agricole, au
moins comme délassement. Qui sait ce que fera un jour ce jeune homme
élevé pour l'industrie? À mesure que le champ de nos activités s'étend
sur tout le globe, dans mille situations, il doit faire face à tout,
faire mille choses imprévues. Même dans sa carrière ordinaire et
prévue, ce futur contre-maître, ce faiseur de machines,
pourra avoir, je l'espère bien, un jardinet pour lui et pour les
siens. Qu'il n'y soit pas inepte. Dès aujourd'hui, au moins deux
heures par jour, qu'il ait de la terre et du ciel. Qu'il respire
autrement que dans des promenades forcées ou des luttes violentes,
insensées, entre camarades.
Faisons des travailleurs et non pas des barbares. Accordons quelque
chose à la culture morale. Quoi! rien sur la patrie, rien sur le but
de l'homme, sur le monde, la terre, sur ces contrées où peut-être ils
iront! Rien sur l'histoire de ces arts qu'on enseigne, rien qui y
puisse orienter l'élève et le fasse planer au-dessus. Les esprits les
plus positifs savent que, pour la pratique même, il faut dominer ce
qu'on tient, en savoir les tenants et les aboutissants, savoir d'où
l'on part, où l'on va.
* * * * *
La France, industrieuse certainement, est-elle commerçante? bien
moins. En ce moment on veut l'éblouir, en montrant que le chiffre de
ses exportations a augmenté. Sans doute; mais tout est relatif. Son
commerce est bien peu de chose devant celui de l'Angleterre. Un seul
port anglais, Londres, reçoit plus de vaisseaux que nos deux Frances,
océanique, méditerranéenne, que toute la France réunie.
L'oeuvre des chemins de fer a occupé beaucoup de monde, et l'École
centrale a fait plus d'ingénieurs qu'elle n'en peut placer désormais.
De ce travail, fait en grande partie, ils regorgent vers les
manufactures. Mais ici l'industrie peut-elle croître indéfiniment?
Lorsque vers 1829 M. de Saint-Cricq, directeur des douanes, proclama
l'encombrement commercial, nous rîmes, nous fûmes incrédules. Il était
si réel qu'il fit la révolution de Juillet. À la veille de Février
1848, dans le rude hiver qui précède, l'encombrement revient, et le
chômage. Au bout de vingt années, 1869, le voici revenu. Personne ne
veut plus entreprendre.
Le gouvernement actuel, avec ses compagnies du Crédit mobilier et
autres, l'essor qu'elles donnèrent à la Bourse, détourna dix années
les capitaux de l'industrie et de l'agriculture, qui donne un intérêt
si faible. Son traité du libre-échange, ouvrant en 1860 la France à
l'industrie anglaise (écrasante par le bon marché), a fait du premier
coup une énorme ruine. La Normandie ne peut se relever, dit-elle.
Encore moins les forges du Nord.
Avec une telle politique, qui eût cru qu'un matin, en juin 1865, le
même gouvernement proposerait à la France de se faire tout
industrielle, de placer d'un seul coup toute la génération nouvelle
dans les écoles d'industrie?
Le 21 juin 1865, le gouvernement autorise nos _deux cent cinquante et
un collèges communaux_ à supprimer l'enseignement classique, à lui
substituer le nouveau qui formera des employés pour les manufactures,
usines et grandes fermes, des comptables pour les maisons de
commerce.
«L'ancien enseignement subsistera-t-il?» Oui, mais comme
faible exception. _En chaque lycée impérial sera créée une école
industrielle_, qui pourra s'appliquer les bourses du lycée, qui de
plus assurera aux élèves sortants le spécial patronage de l'État pour
leur placement. Avantages considérables par lesquels cette école,
parasite si favorisée, pourra absorber le lycée.
Cette révolution, d'incalculable effet, ne va pas moins qu'à faire une
autre France.
Les chaleureuses circulaires qui viennent à l'appui, rappellent que,
dans la lutte des peuples industriels, le prix sera, non pas aux
capitaux, aux bras les plus nombreux, mais à l'intelligence. Elles
citent l'exemple de la Suisse, etc. (6 avril 1866.)
Les nouveaux règlements offrent nombre de choses véritablement
excellentes. On sent partout la main de celui qui lui-même a pratiqué
et enseigné. L'homme est là tout entier, de travail infini, d'ardeur
prodigieuse, le plus zélé ministre qui fut jamais, avec tous les
contrastes et l'impuissance d'une situation déplorable.
Les pages qui suivent étaient écrites avant qu'il ne sortît du
ministère. Je n'ai pas cru devoir les effacer. Elles disent le bien,
le mal, les torts, l'effort immense et la très grande volonté.
Destinée singulière! et tragique réellement! Étrange et bizarre
aventure qu'on ne voit guère qu'aux gouvernements d'Orient, qu'on
croirait se passer à Stamboul, à Bagdad, aux Mille et une Nuits. La
fortune, cette capricieuse, voit au pays latin un homme de
mérite, voué uniquement à l'étude et aux affections de famille, fort
désintéressé surtout. Et, par une énorme méprise, elle l'enlève. Une
nuit qu'il est là, travaillant, écrivant, il est empoigné, emporté par
les airs, jeté aux palais sombres dont il connaît très bien
l'histoire. Dans ces palais hantés d'ombres somnambuliques, quel
contraste! un homme vivant, un homme de chair et de sang, qui a un
coeur (un trop prenable coeur).
Que s'est-il passé là? Comment dans ce pays vertigineux a-t-il été
leurré? Sous quel mirage a-t-il fait pacte avec l'abîme?
Que promettait-on? Tout. Que demandait-on? Peu.
Moins que peu, presque rien. Il enseignait l'histoire. Eh bien! ne
pouvait-il en ôter une ligne? en effacer un jour? faire que ce jour
fatal ne fût point, n'eût jamais été? Si l'histoire, mutilée ainsi,
est enseignée à ce grand peuple enfant qui va nous remplacer, demain
tous seront morts, et ce jour mort aussi.
Mais qui ferait cela? Quel monstrueux miracle, impossible aux mortels!
impossible à Dieu même! Non, Dieu ne peut biffer un jour. Un seul jour
devenant un blanc, une lacune, tout avant, tout après en serait
altéré. Cette écriture d'airain qu'on appelle l'histoire a un mystère
terrible, c'est que les caractères enroulés l'un dans l'autre,
s'enchaînent indissolublement. Pas une lettre n'en peut être arrachée.
Que peut-on? Par-dessus, faire un léger plâtrage, par un
fragile enduit dissimuler l'histoire, et superposer la légende. La
crédule candeur de celui qui l'écrit, fera peut-être illusion.
Vain espoir, insensé. Mais celui qu'on leurrait, était séduit au fond
d'une idée non moins vaine. Introduit par surprise et par malentendu
dans ce Conseil sinistre de violence militaire, il apportait, croyait
faire triompher l'idée fort discordante d'une grande transformation
industrielle qui eût changé la France, fait l'Empire de la paix.
Lui-même issu des ouvriers artistes que Colbert appela de Flandre aux
Gobelins, il avait le travail dans le sang, dans la tête cette idée
fixe. Ce fut sa tentation. Punie cruellement. Que n'endura-t-il pas?
Les généraux, les prêtres, n'y étaient pas trompés: «Il était
l'ennemi.» Ils raisonnaient très bien; ils disaient sans ambages:
«Travail, c'est liberté. L'industrie, le commerce, ont fait Juillet
1830.»--Que répondre à cela? Rien de bien sérieux. Que l'on y aurait
l'oeil, que les écoles nouvelles, veillées de près, transmettraient
leurs notes au pouvoir, qui jugerait ainsi chaque élève, déciderait de
son placement. L'État fût devenu _placeur_ universel... Roman étrange!
À qui faire avaler cela?
Seul à ce tapis vert où tout était hostile, il donna ce spectacle d'un
ministre affamé, d'un budget maigrissant qu'on rognait chaque jour. Il
endurait toujours, dans un espoir toujours trompé. Chaque matin, il
saisissait... le vide!... Un jour il eut en main l'_enseignement
obligatoire_, mais le soir il ne l'avait plus. Un jour il croyait
faire une grande chose, l'_instruction des filles_. Mais les
préfets, mais les fonctionnaires, bien plus intelligents de ce qu'on
veut là-haut, l'ont fort peu soutenu. En ce point qui était le va-tout
du clergé, l'État s'est bien gardé de défendre l'État, et le ministre
est resté seul.
Seul. Ni l'État, ni le pays. Nul moyen de sortir sans livrer la place
au clergé. Nul moyen de rester qu'au prix d'amers combats, dans la
triste indigence d'un budget étranglé.
De là cet acharnement sombre au travail, aux détails. De là cet effort
infini pour tant de petites réformes. Effort croissant. L'employé
matinal qui, lui, vient avant l'aube, voit bien qu'il ne s'est pas
couché. Le soir, il s'enveloppe, et ténébreusement s'en va par les
collèges observer, noter, censurer. Et il n'arrive à rien. Des
obstacles invisibles l'arrêtent, le captivent et le lient, obstacles
faibles et mous, ces toiles d'araignées qui flottent dans les palais
magiques, entravent et désespèrent. Comment sortir? Comment
rester[117]?
[Note 117: Ait mihi: «_Vides super hoc tectum quæ ego
suspicio?_--Cui ego: _Video super tegulum...--Aliud, non
aspicis?_--Cui ego: _Nihil video. Si tu aliquid magis cernis,
enarra._--At ille, alta trahens suspiria ait: _Video ego evaginatum
iræ divinæ gladium super domum hanc dependentem_.» (_Script. rer.
Franc._, t. I, p. 264; Greg. Tur., lib. V, chap. LI.)]