CHAPITRE II

Réformes de l'Université.

L'enseignement de l'Université n'est pas, comme celui du clergé,

discordant et contradictoire, moitié païen, moitié chrétien. Il

procède d'un même esprit. Mais dans la forme il est peu lié et

incohérent. Chaque branche d'études semble un objet à part, et n'est

pas raccordé dans une harmonique unité.

Il faut considérer que, malgré son antique nom, cette fille de

Charlemagne, cette fille de Philippe-Auguste, est véritablement très

jeune. Telle que nous la voyons, elle ne date que d'un demi-siècle.

Elle naît réellement au retour de la paix. Jusqu'en 1815, son maigre

enseignement fut uniquement celui des langues classiques, et qu'on

approfondissait peu. À la paix seulement, lorsqu'on put enfin se

reconnaître, toute la science y entra tout à coup. Énorme invasion. Un

jour l'histoire commence, un autre les études physiques, et mille

choses presque en même temps. Tout cela de façon inégale et

désordonnée, sans aucun souci de l'ensemble.

Chaque nouvel objet d'étude qui arrivait se faisait grande place,

s'établissait en maître. Le zèle ardent des nouveaux professeurs, leur

dévouement passionné, étendait sans mesure la part de leur

enseignement. Exagération très utile, je pense, dans le premier

moment, pour fonder fortement et sans retour ce que nos adversaires

critiquaient, attaquaient et auraient voulu supprimer (l'histoire

surtout). Parmi ces fondateurs nommons le savant, l'acharné,

l'infatigable M. Poirson, qui fit nombre de fanatiques de ce nouvel

enseignement.

Aujourd'hui, il convient de regarder l'ensemble, d'harmoniser mieux

les études et d'en faire un tout organique. Chacune se simplifiera,

s'associera aux autres. Toutes ensemble pourront concorder.

Autrefois, la lecture s'enseignait fort péniblement, lettre par

lettre; autrefois, le dessin s'enseignait par détails isolés,

ennuyeux, qui rebutaient, décourageaient l'élève; on dessinait un an

la bouche, un an le nez. On donne aujourd'hui des ensembles, et le

sens de la vie éveillé chez l'élève le soutient, hâte ses progrès.

L'analyse, le détail abstrait, vont bien aux esprits mûrs, mais aux

jeunes esprits il faut offrir des masses, des ensembles, le concret

plutôt que l'abstrait. Je voudrais qu'à l'école _le dessin_ des

objets vivants précédât le dessin des lettres, _l'écriture_. Dans

les figures d'animaux, végétaux, l'enfant aurait d'avance plusieurs

figures de lettres. _L'écriture précéderait la lecture_, bien plus

difficile. Les cartes en relief, moulées par les élèves,

précéderaient les cartes planes dessinées sur papier, et la

géographie, un peu géologique, une _histoire de la terre_, amènerait

à _l'histoire humaine_.

Histoire, langue, art, trois choses qui pour chaque nation doivent

être présentées d'ensemble et non isolément. Pour les jeunes enfants

qui commencent, j'aimerais qu'un même maître leur enseignât la Grèce,

par exemple, en toutes ses manifestations, en tout ce qui fit son

génie.

D'abord, à la façon de Pestalozzi, ils feraient une Grèce de terre ou

de sable, un relief grossier du pays; puis une Grèce plus détaillée

sur papier qu'ils aimeraient à colorier. Puis, sur ce sol, on ferait

agir l'homme, la Grèce en ses grands traits historiques, victoires sur

l'Asie, duel de Sparte et d'Athènes, conquêtes d'Alexandre. Mais

quelle langue parlaient ces héros? La plus claire, la plus lumineuse

qu'aucun peuple ait parlée. On en donnerait quelque chose, des mots

(et fort peu de grammaire; il est stupide de commencer par là)[116].

[Note 116: Si l'on donne un peu de grammaire, il faut que ce soit

uniquement comme secours et simplification pour le devoir du jour. Et

cela dicté et écrit, non pris dans un gros livre qui éblouit,

embrouille, décourage d'avance, rien qu'à le regarder, par la

complexité, l'immensité obscure d'un grimoire incompréhensible.--Ce

n'est pas que ces pauvres petits, si on les attache à ce livre, n'y

pénètrent, ne soient même très propres à cette étude (je tiens cela

d'un maître de grand mérite, M. B...). Dans l'âge singulièrement

lucide et pur qui sépare les deux âges troubles (de l'époque lactée et

de la puberté), les enfants de huit à treize ans ont une aptitude

singulière pour saisir les choses subtiles. Mais cela fait trembler.

Qui use de cette précocité, risque de les sécher, de les faire pour

toujours délicats, faibles, arides (disons, d'un mot, _fruits secs_).

Il faut tout au contraire leur donner des choses grossières, épaisses,

saisissables et palpables, qui nourrissent sans trop affiner.]

L'art grec est une langue encore. J'aimerais fort que le même

maître pût leur faire dessiner ces merveilles de sculpture et

d'architecture (l'Hercule, par exemple, le Temple de Thésée),

marquer combien cet art s'accorde à cette langue fine et forte, à

cette histoire, à cette terre si ingénieusement découpée qu'elle

semble elle-même un objet d'art.

Qu'un même homme ébauchât la Grèce aux quatre points de vue, cela

serait beaucoup. Et la forte harmonie de cet enseignement étant

assurée, des maîtres spéciaux les approfondiraient tous les quatre.

Je les voudrais d'accord, ces maîtres, sachant chaque semaine où en

sont leurs collègues, se voyant, s'entendant entre eux. Il est

déplorable aujourd'hui de voir la langue grecque enseignée sans nul

rapport à l'histoire grecque. Les professeurs n'ont nulle connaissance

de ce que leurs collègues font avec les mêmes enfants; ils ne se

connaissent même pas.

«Mais cet enseignement harmonique d'une même chose, d'une âme de

peuple, s'il est si fort, ne risquera-t-il pas d'influer trop, de

faire de petits Grecs, de serviles imitateurs?»

L'objection serait grave, si l'on donnait un peuple seul, ou deux,

comme on fait aujourd'hui, deux langues, la grecque et la romaine.

Mais dans l'enseignement nouveau que tout prépare, on verra

mieux, et pour la langue et pour l'histoire, la place que ces peuples

occupèrent dans le grand ensemble, leur rapport aux sociétés qui ont

précédé ou suivi.

Sans faire nos élèves indianistes, on pourra par des synglosses

élémentaires, leur donner le plaisir de descendre le fleuve des

langues et des nations. De minimes changements, souvent d'une ou deux

lettres, font couler certain mot, _père_ ou _mère_ par exemple, du

sanscrit au grec, au latin, au français.

Le courant historique, le courant linguistique, vont ensemble

naturellement. L'enfant voit que la Grèce et Rome ne sont point des

miracles, mais des parties d'un tout immense. Trois points les

signalent, il est vrai: leur puissant équilibre, leur très fine

culture, leur élan héroïque. Mais cela n'empêche pas que ces deux

grandes nations ne puissent être inférieures par tel côté à d'autres.

La Grèce, par exemple, toute urbaine et artiste, a fait la guerre à la

nature, l'a appauvrie; la Perse au contraire fécondée. L'héroïsme

agricole de celle-ci évoquant les sources, les arbres, fit de son

vaste empire le jardin de l'Asie.

* * * * *

Ce que je viens de dire se résume en un mot: _recomposer

l'enseignement_, l'harmoniser, enseigner par masses et grands

ensembles, des ensembles vivants.

Et ce que je vais dire se résume en un mot: _recomposer l'homme_

même, ne plus le mutiler en exagérant telle partie, telle

faculté, et supprimant les autres; ne pas détruire en lui les facultés

actives, ramener dans la classe la vie et le mouvement.

Pestalozzi, à Stanz et à Berthoud, n'enseignait que debout et tenait

debout les élèves. C'est à Yverdon seulement et dans la décadence de

l'Institut qu'on les laissa s'asseoir.

Nos classes actuelles offrent un tableau tout contraire. On dirait des

assemblées de petits paralytiques, de culs-de-jatte, de vieux petits

scribes. J'y crois voir le concile des grenouilles que peint un

monument indien (Voy. Max Müller), qui servilement, d'après le maître,

répètent un coax! coax! éternel.

Ne pourrait-on alterner dans l'étude, tantôt debout, tantôt assis,

user des tables hautes, écrire moins sur cahiers, et davantage sur

l'ardoise?

«Mais tout cela rend l'ordre difficile, le rend même impossible en des

classes nombreuses.»

Oui, c'est là le grand mal, la classe est trop nombreuse. Dès lors la

discipline est le point capital, l'enseignement le point secondaire.

Le professeur est accablé, écrasé d'une surveillance si difficile.

Elle n'est efficace que par une sévérité excessive qui cloue l'enfant

sur une place; mais plus il est ainsi fixé et immobile, plus grande

est son inquiétude, son agitation intérieure et son besoin du

mouvement.

On a brusquement délaissé, après quelques essais

insuffisants, la seule forme d'enseignement qui permît le mouvement,

rendît l'enfant actif, l'_Enseignement mutuel_, qui, vers 1820, avait

eu pourtant d'heureux fruits. Il avait le tort grave de donner à

l'élève un esprit moins timide, plus libre, une plus vive et rapide

initiative, le tort de faire des hommes. L'enseignement _autoritaire_

où le seul maître est tout, a été rétabli dès la Restauration. En

1834, les résumés qu'on fit de la grande enquête d'alors, montrent

déjà certaine préférence pour les écoles _les plus autoritaires_, les

écoles ecclésiastiques, les écoles du respect servile, qui, au règne

suivant, devaient tout envahir.

Un peuple calme et sage, de très grand sens pratique, la Hollande, a

donné un exemple, déjà suivi de l'Angleterre. C'est d'employer, non

pas des moniteurs quelconques, comme dans l'ancienne École mutuelle un

peu trouble et un peu bruyante, mais quelques moniteurs choisis avec

grand soin dans les plus sérieux élèves, et dans ceux qui se destinent

à l'enseignement. Cela a réussi admirablement bien. Que ne

l'essayons-nous aux écoles, aux collèges, dans les classes surtout

trop nombreuses?

Les Hollandais et les Anglais les payent. Mais les nôtres, de nature

plus expansive, payeraient plutôt, s'il le fallait, eux-mêmes pour

qu'on leur permît d'enseigner. Le premier besoin du jeune âge, c'est

l'activité, l'épanchement. Le supplice des classes dans

l'enseignement actuel, c'est la passivité, l'inertie, le

silence auxquels est condamné l'enfant. _Recevoir toujours sans donner

jamais!_ mais c'est le contraire de la vie. Son cours alterne ces deux

choses; avidement elle reçoit, mais n'est pas moins heureuse de

s'épandre et donner.

N'en déplaise aux maîtres, je dis que ce jeune maître improvisé, tout

neuf et non blasé, enseignera bien mieux. Mille choses, lourdes et peu

amusantes dans une grave bouche officielle, saisiront cent fois plus

dans la vivacité charmante d'un enfant qui en cueillit hier la

prime-fleur, et les redit avec l'amour, la grâce de la première

révélation.

* * * * *

D'heureux signes se montrent. L'enfant sera moins malheureux. _Des

collèges à la campagne_ (comme Sainte-Barbe en a donné le premier

exemple à Fontenay), c'est une heureuse innovation. Je ne voudrais

conserver dans les villes que quelques externats indispensables aux

citadins.

_Les vacances au bord de la mer._ Autre innovation très heureuse du

ministre pour ceux qui n'ont pas de parents ici.

Je voudrais que, dès le collège, on commençât les promenades

géologiques et botaniques qu'aura plus tard l'étudiant.

La gymnastique a peu d'attrait pour nos élèves. Notre jeune Français a

besoin qu'on lui montre un résultat immédiat. Il demande toujours «à

quoi bon?» Tout ce qu'on lui dit de la force, de la santé,

qui peut en résulter est lointain, ne le touche guère. La gymnastique

a pu ravir les Grecs dont la vie était toute en spectacles et en

fêtes, en combats animés d'une concurrence infinie. Elle a pu charmer

l'Allemagne quand le patriote Jahn l'enseigna comme force, comme

élément de résistance et de victoire future sur l'oppresseur du monde.

Ici, elle est très froide, n'intéresse nullement l'élève. Il ne sent

pas le but. Le bonheur, c'est d'agir pour un but bien compris, d'agir

pour l'oeuvre utile qui promet, qui amuse, qui flatte et soutient

l'énergie, qui paye enfin son producteur.

L'école industrielle et l'école universitaire semblent barbares toutes

deux en des sens opposés. Elles sont incomplètes. Elles gagneraient

fort à prendre un peu l'une de l'autre, celle-là en culture élevée et

celle-ci en action.

Je vais faire un vain rêve. Mais combien j'aimerais à voir nos mous

collégiens visiter les mâles écoles d'industrie ou d'agriculture, y

prendre certaines notions indispensables à tous, prendre surtout

l'impression du travail efficace, fatigant, sérieux!

«Mais ils n'ont pas le temps!» Je le nie. Je n'ai point l'avare

superstition du temps. Je dis avec Coménius: «En travaillant moins

d'heures, on apprend davantage.» C'est ce que j'ai montré plus haut

par l'enquête de M. Chadwick.

Le Peuple / Nos Fils · 第 78 / 143 题