CHAPITRE VII

L'Évangile de Froebel.

J'ai chez moi le plâtre fidèle, le petit buste funéraire d'un enfant

mort au sein de la nourrice, à peine âgé de sept semaines. Il mourut

d'un accident. Il était né beau et fort, nullement indigne du moment

et de la haute espérance que _Février_ nous donnait de la renaissance

du monde. Il devait avoir même sort, s'éteindre dans son berceau. Il

n'est guère de jour ou de nuit qui ne ramène nos yeux à cette

touchante énigme, cette image mystérieuse. Ce qui étonne dans un âge

si tendre où la forme, molle encore, presque jamais n'est arrêtée,

c'est l'air sérieux, le front chargé, plein d'aspirations, et tendu

déjà, ce semble, d'un élan vers l'inconnu. Cette expression d'un

effort brisé si tôt est pénible. On se reporte à soi-même. Est-il

marqué des souffrances de la destinée maternelle? Porte-t-il le poids

des pensées, des grands travaux de son père? Est-il arrivé dans la

vie opprimé de ce long passé? Voilà les idées qui viennent.

On est tenté de s'accuser de ce pauvre jeune destin, fini avant de

commencer.

Douloureuses conjectures. Nuit d'ignorance, d'énigme sans réponse. Dix

années après sa mort, la lecture du bon Froebel et mes études

anatomiques éclaircissaient un peu là-dessus mes ténébreuses pensées.

Ce grand homme a le premier, avec une finesse incomparable que donne

seul un coeur maternel, expliqué le grand moment, la crise unique et

décisive où l'enfant voit la lumière, le premier combat, si laborieux,

qui se fait entre lui et le monde. Ce _moi_ faible et incertain, le

monde si insaisissable dans sa subite apparition, sont en présence et

en lutte. Froebel, avec ce don d'enfance, merveilleux, qui fut en

lui, à force d'observer ces petits, a fini par se souvenir de ce

moment si oublié. Il a été leur interprète, le voyant de ce passé, et,

disons-le, son prophète (prophète se dit chez les Juifs du passé comme

de l'avenir).

J'étais, dit-il, enveloppé d'un obscur, d'un profond brouillard. Mer

uniforme et paisible. Ne rien voir, ne rien entendre, couché dans le

demi-sommeil, c'est d'abord une liberté. On est complet, on se suffit.

Mais sur ce fond monotone un matin vient éclater, en mille figures, la

mobile, l'éblouissante, étourdissante Iris d'un je ne sais quoi qui

s'impose. Au dehors? ou au dedans? rien ne le dit. Nul sens encore des

distances. Lueurs, chocs, reflets, jeux légers de lumière, fuyantes

couleurs! Ce tourbillon d'objets rapides semble toucher l'oeil de

l'enfant, lui passe incessamment dessus.

Aux premiers jours tout passif, il subit cette tempête. À

mesure qu'il s'y habitue et qu'il en est moins troublé, son cerveau,

lent encore, semble vouloir cependant deviner un peu ce que c'est.

Mais à peine il peut se fixer sur un point, cet objet fuit, et un

autre se présente. La pensée commencée se brise. Il se remet à deviner

l'objet nouveau qui fuit encore. Fatigue, extrême fatigue pour la

faible petite tête. Et c'est souvent ce qui lui donne un air sérieux,

soucieux.

On est tenté de lui dire: «Quoi! mon pauvre nourrisson! tu as donc de

grandes affaires?... As-tu donc entrevu déjà les futures douleurs, les

combats de la vie?»

Oh! c'est réellement l'affaire grande, intéressante, entre toutes! Il

s'y rattache, il s'y acharne, il ne se décourage pas. Il s'agit de

voir en effet s'il sera toujours passif, si le monde pèsera sur lui,

aura action sur lui,--ou si lui (qui est après tout la grande énergie

humaine), il pourra prendre sur ce monde l'avantage de deviner.

Comprendre, c'est déjà un acte. S'il le comprend, il y concourt, il y

mêle son action.

Il ne le peut encore. Il pleure. Sans s'en rendre compte, il dit, il

veut dire en cette langue que la réalité l'opprime, que ce chaos

fuyant, sans ordre, est un accablement pour lui, que lui il veut

réagir, saisir du cerveau d'abord, de l'esprit, de la main plus tard,

cet inconnu qui échappe sans cesse et se rit de lui.

À plonger dans l'obscur abîme de son enfantine pensée, on y

trouverait en germe le mot du destin, Oedipe en face du

sphinx, disant: «Je veux savoir, comprendre, être roi de la grande

énigme. Ou toi, ou moi, nous mourrons!»

Au secours! Ne laissons pas ce sphinx mortel du changement lasser,

briser sa faiblesse par la rotation terrible qui sans repos par

minutes lui présente de nouveaux objets. L'éducation est le secours

compatissant qui ralentit pour l'enfant la fuite des choses, les

oblige de lui arriver une à une, bien graduées, les oblige de poser

paisiblement sous son regard, pour qu'il puisse dire à chacune: «Ah!

je te saisis enfin. Je te tiens, et je te fixe. Au lieu que tu

agissais sur moi en m'étourdissant, c'est moi qui agis maintenant sur

toi, du regard, du doigt. Je suis ton maître, je t'impose, tu es sous

mon action.»

L'éducation _intuitive_ qui saisit par le regard, l'éducation _active_

étaient trouvées avant Froebel.

Le Peuple / Nos Fils · 第 74 / 143 题