Il est sûr que l'action n'est vraiment sûre d'elle-même, ne se sent
vraiment l'action que quand elle a pu laisser un _résultat durable_ et
constaté dans les choses, quand aux choses elle a ajouté son empreinte
personnelle, et les a vivifiées, personnalisées de soi.
Elles n'étaient que des choses: l'âme s'y met, et ce sont des
oeuvres. Voilà l'_action vivante_, l'art, l'éducation profonde qui
tire de l'âme et y retourne, et qui en faisant des oeuvres (jouet,
statue, tableau, n'importe) fait une oeuvre supérieure, l'âme de
l'artiste lui-même.
Bref, l'homme n'est lui _qu'en créant_. Son vrai nom, c'est
_Créateur_.
* * * * *
On a vu comment tout le siècle dernier était sur cette pente, depuis
Robinson jusqu'au menuisier Émile. On a vu (_Hist. de France_),
comment les bergers qui, dans les forêts d'Allemagne, sans outil que
leurs couteaux, imitaient, sculptaient leurs moutons, étant chassés de
Saltzbourg par la cruelle intolérance (en 1731), portèrent leurs
petits arts au Nord. Ils fabriquèrent à Nuremberg et ailleurs ces
gentilles filles de bois qui par toute l'Europe ont fait le bonheur de
l'enfance, et réellement élevé nos petites filles humaines, suscitant
l'instinct maternel, tous les travaux de l'aiguille, l'amour de la vie
monotone de la femme assise au foyer.
Le pacifique génie de l'ouvrier allemand, l'esprit des forêts et des
mines, était celui de Froebel. Les forestiers de l'Allemagne sont
les seuls qui aient conservé l'histoire des âges successifs, des
mystérieuses alternances de ces belles vies végétales au milieu
desquelles ils vivent, et dont chacun peut durer de cinq cents ans à
mille ans. Les mineurs (du Harz et d'ailleurs), innocents sorciers
de la terre, ont deviné, évoqué les gisements des métaux, les ont
suivis dans les ténèbres, exploités et façonnés. Froebel fut d'abord
forestier. «Les arbres, dit-il lui-même, ont été mes premiers
maîtres.» La mère des arbres, la terre, l'occupa dès son enfance,
les minéraux, les cristaux, dont les formes régulières le
charmaient; il en taillait en bois et de toute matière, et il les
superposait. Cela lui donna le goût de l'architecture. Un jour, à
Francfort, quelqu'un qui le voyait faire, lui dit: «Bâtissez des
hommes.»
Ce mot le fit songer fort. Il alla à Yverdon voir le grand
constructeur d'hommes, Pestalozzi. Cette école où toute l'Europe
affluait, avait perdu de son mérite primitif. Les deux grandes
mécaniques, le calcul et le langage (secondaires et subordonnés dans
les premiers essais du maître) dominaient à Yverdon. L'enseignement
mutuel, dont on abusait, y donnait le goût du parlage. Le silencieux
Allemand, qui y fut quelque temps sans maître, par contraste eut pour
idéal le travail paisible et sans bruit. Le Pestalozzi qu'il suivit ne
fut pas celui d'Yverdon, mais le vrai Pestalozzi, celui de la première
école de Neuhof, où la triple vie (la culture, l'atelier, l'étude) se
mêlait selon les saisons. Voilà ce qu'il imita, voilà ce qu'il
emporta.
Son originalité, bien rare, c'est qu'il était resté enfant, et que tel
il fut toujours. Pour savoir ce que veut l'enfance, il n'avait qu'à
regarder en lui, dans sa vie innocente et pure, qui n'avait que des
goûts très simples. Mais sans cesse il comparait cet enfant qui durait
en lui, avec ceux qu'il observait. Dès qu'une femme accouchait, dit
madame de Marenholz, il s'établissait au berceau, muet et
contemplatif, observait profondément la petite créature, la suivait
dans ses mouvements, et peu à peu dans ses jeux, ses premières
activités.
Les jouets d'art compliqué ne font qu'embrouiller l'esprit.
L'enfant adore les formes élémentaires, régulières, dont notre goût,
trop blasé, ne sent plus assez la beauté. Ce que dit Pascal, «qu'on ne
peut dire beauté géométrique», l'enfant le dément tout à fait. La
sphère, la forme ovoïde, etc., le ravissent. De même que la nature
commence par les cristaux, la génération générale, l'esprit, à son
premier degré, a l'amour de ces formes simples.
Il les associe volontiers, les combine, les superpose, en crée des
assemblages, de petites constructions. Dès qu'il est un peu lucide et
prend quelque patience, il est ravi de passer à cette _création à
deux_ que l'on fait avec la terre, le jardinage, la culture, où on
dirige la nature, mais en obéissant soi-même à l'ordre un peu lent de
ses lois.
_Créer_, produire! quel bonheur pour l'enfant! Si c'est son bonheur,
c'est aussi sa mission.
_Créer_, c'est l'éducation.
Cet aimable fils de la paix, le bon Froebel avait eu la douleur de
voir les guerres, les destructions immenses des premières années du
siècle, les triomphes de la mort. Il sentit la vie d'autant plus,
n'eut au coeur qu'un mot: _créer_.
Plus de cris sauvages, plus d'agitations vaines et stériles. La Paix!
la paix créatrice et féconde.
Ce qui charme dans son école, c'est qu'on n'entend pas de bruit. Quel
doux silence! Et comment ces petits enfants bruyants sont-ils tout à
coup tranquilles? C'est qu'ils sont heureux, ils font la chose
précisément qu'ils aiment et que veut la nature; ils font
quelque chose, ils _créent_.
Nul autre bonheur en ce monde, que ce soit ou l'art ou l'amour, c'est
la félicité de l'homme de communiquer sa vie, de la mettre aux choses
aimées, d'adorer leur fécondité, et de regarder après, et de dire:
«Cela est bon.»
Quelle douce paix (venez avec moi, jeunes gens, venez, vous en serez
émus) de voir cette école paisible, cette belle jeune demoiselle,
imposante d'innocence et toute aux sages pensées, qui conduit aisément
un peuple. Au milieu des petites tables où l'on travaille
tranquillement, elle a la placidité toute sereine de la Providence.
Elle est bien mieux mère que la mère. Elle n'en a pas l'agitation, les
préférences passionnées. Et l'enfant aussi est plus raisonnable, ne se
sentant pas, comme avec la mère, le centre du monde. Il est bien moins
exigeant. Il ne s'attend qu'à la justice, se résigne à l'égalité.
Oh! la belle petite cité de justice et d'harmonie! Dieu! si nos cités
du monde pouvaient un peu lui ressembler!
* * * * *
Que le travail rend farouche! solitaire! ignorant des choses qui ne se
rencontrent point exactement dans sa voie! Il nous courbe sur la
terre, il voit le sillon qu'il gratte, et il ne voit point le ciel! Je
m'en veux d'avoir senti si peu, si tard, le charme de l'enfance, son
droit au bonheur, la fécondité des méthodes qui le rendent heureux.
La sauvagerie d'Émile et ses vues paradoxales m'avaient
rebuté. Encore plus la _singerie_ que recommande Fourier, qui ferait
un imitateur. Supprimer le devoir, l'effort, les hauts élans de
volonté, c'est avilir l'espèce humaine. Le _parlage_ de Jacotot,
propre à faire de beaux esprits, ne me plaisait pas davantage.
En janvier 1859, nous étions au coin du feu, occupés de quelque
lecture. _Elle_ entre. Qui? une inconnue, une aimable dame allemande,
d'une grâce souriante et charmante. Mais jamais je n'avais vu une
Allemande si vive. Elle s'assit comme chez elle... Et déjà nous étions
conquis. Tout son coeur était dans ses yeux.
Ce fut un coup de lumière. Elle commença par dire... Mais que ne
dit-elle pas? Tout à la fois du premier coup. Et nous acceptâmes tout,
avant de répondre un mot.
Elle dit tout à la fois et sa doctrine et sa vie, la doctrine
infiniment simple: «L'enfant est un créateur. L'aider à créer, c'est
tout.» Dès lors plus de bavardage. L'enseignement silencieux. Peu de
mots, des actes et des oeuvres.
Cela m'entra dans la tête, aussi clair que le soleil, avec les fortes
conséquences que peut-être la dame allemande n'aurait pas trop
acceptées.
«Oui! madame!... Ah! que c'est vrai!... Ô la grande révolution!» En un
moment, je vis un monde, la vraie fin du Moyen-âge, la fin du dieu
scolastique, du Dieu-Parole (ou Dieu-Verbe), le règne du Dieu-Action.
Oui, l'homme est un créateur, un ouvrier, un artiste, né
pour aider la nature à se faire et se refaire, né surtout pour se
faire lui-même, mettre sa flamme en son argile. Un monde nouveau
commence. Tu as vaincu, Prométhée!
Je ne disais pas un mot de mes audacieuses pensées. Nous la
regardions, l'admirions. Elle avait été fort jolie, et quoique marquée
des signes de l'âge et de la douleur, elle était charmante, angélique.
Je sentis sa pureté, une vie réservée tout entière, qui avait pu sur
le tard avoir en toute sa fraîcheur une jeune passion innocente.
Madame de Marenholz, mariée à un seigneur âgé, dans une petite cour
d'Allemagne, de bonne heure goûta peu le monde. À dix-sept ans, dans
un bal, sentant la vanité, le vide de ces bruyants plaisirs, elle se
mit à pleurer. Elle eut un enfant maladif qu'elle devait perdre
bientôt et qu'elle menait aux eaux chaque année. Elle y était en 1850.
On lui dit: «Avez-vous vu ce vieux fou que les enfants suivent? On ne
sait quel charme il a, mais ils ne peuvent le quitter. Il leur fait
faire tout ce qu'il veut.» Le vieux fou c'était Froebel. La
puissance qu'il exerçait sur les enfants, il l'eut sur elle, sur cette
dame du grand monde, et cultivée, de tant d'esprit. Au premier mot
elle fut prise, tout comme je l'ai été par elle.
Chaque année il la menait, elle et son enfant, aux forêts. C'était au
milieu des arbres, ses amis, ses camarades, qu'il était tout à fait
lui-même, le forestier des premiers jours. Les oiseaux le
connaissaient. Il parlait couramment leur langue, surtout celle du
pinson. Arrivé à quelque clairière, il adorait le soleil, la
principale forme de Dieu.
Comme Rousseau, il croit l'homme bon, et la nature non déchue. Comme
Pestalozzi, il veut que cette nature bonne agisse, ait son plein
développement. Plus directement qu'eux encore, il est libre du
Dieu-Parole, du Fils, et adore le Père, le Dieu soleil de toute vie,
générateur et créateur, qui veut qu'on crée comme lui.
* * * * *
La cruelle lutte du passé, de la vieille superstition pour éteindre
Pestalozzi, s'est répétée contre Froebel. J'ai vu avec admiration,
mais aussi avec douleur, l'école aujourd'hui déserte qu'un chaleureux
Français de Nîmes, M. le professeur Raoux, avait établie à Lausanne, à
ses frais, dans son jardin, donnant (comme la dame allemande), donnant
à cette oeuvre sainte son temps, sa fortune, sa vie.
Nombre de femmes en Allemagne, tendres aux misères de l'enfance, ont
créé et conduisent de pareilles écoles. Mais au milieu du fanatisme
sec et dur des piétistes, elles ont peine à trouver grâce. Elles
faiblissent, voulant faire croire que leur Froebel est chrétien.
Lui-même, il est vrai, vers la fin, comme Rousseau et Pestalozzi, il a
accordé au temps, à l'obsession générale de faibles et molles paroles.
Mais il faut examiner le fonds et la doctrine même pour voir qu'elle
les exclut, les rejette, précisément comme la chair saine et vivante
rejette un corps étranger qu'on y fourre en la blessant. Le vieux
dogme _Consummatum est_ impose le type du passé; son nom est
_imitatio_. Froebel dit: «Point d'imitation», et il regarde
l'avenir. S'il croit d'ailleurs que l'homme est bon, il supprime la
double légende et de la Chute et du Salut, la mort de Dieu, et toute
cette mythologie.
Les bonnes et timides femmes qui déguisent ainsi Froebel sous
l'habit évangélique, énervent un peu son école. Rien de plus joli,
rien de plus coquet que les galants petits produits de ces enfants
dirigés par les demoiselles allemandes. Ce n'est pas là du tout
l'esprit doux, innocent, mais sauvage du Maître, du vieux forestier,
adorateur du bon soleil qui crée et cultive avec nous, qui mûrit et la
plante et l'homme. L'enfant de Froebel n'est point ce délicat petit
artiste de brillantes frivolités. Il est ouvrier, jardinier, et demain
cultivateur. La religion de Froebel est la sainte coopération de
l'homme avec la nature, le travail modeste, fécond, du monde
zoroastrique.
* * * * *
Entre tous les enfants, celui qui a besoin de Froebel et bien plus
que l'Allemand, c'est l'enfant français. Si mobile, il souffre, il
meurt à la lettre sur ce banc où on le fixe pour lui faire faire
l'exercice automatique de nos salles d'asile et de nos écoles. Il
aurait le plus grand besoin de cette heureuse alternance des trois
vies, atelier, jardinage, étude, qui change à chaque demi-heure. Mais
nos maîtres font l'école pour eux plus que pour l'élève. Les parents
même croiraient que l'enfant ne fait que jouer. La demoiselle
française, plus agitée que l'allemande, précisément pour
cela, aime moins ces petits mouvements qui interrompent à chaque
instant ses pensées très personnelles. Bien peu aiment l'enseignement.
La plupart continuent leurs rêves, leur petit roman intérieur, et les
couvent tranquillement dans une école immobile, où rien ne se meut
qu'en masse, par de rares mouvements uniformes.
Genève, qui le croirait? la sérieuse Genève elle-même, l'ancienne,
l'admirable école de l'ouvrier qu'imita et suivit toute l'Europe,
n'aime pas beaucoup la méthode de Froebel, qui précisément fait de
petits ouvriers.
Pour plaire aux parents, il faut altérer cette méthode, la rapprocher
tant qu'on peut des routines ordinaires. On reconnaît là l'esprit qui
tua Pestalozzi.
L'école, même modifiée, a pourtant d'heureux résultats. J'y ai vu fort
récemment un petit peuple d'enfants qui me semblaient tous heureux. Ce
qui était remarquable, c'était de les voir dans un lieu fort étroit
pour leur grand nombre, faire des rondes très variées, souvent assez
compliquées, avec une rare précision, à la fois libre et docile, qu'on
aurait crue d'un autre âge. Ces choeurs étaient dirigés, menés, par
une très intelligente et agréable demoiselle, qui nous frappa par la
puissance qu'elle avait visiblement dans sa sage et douce énergie. Je
sortais fort attendri. Mais les enfants sont bien fins. Un d'eux le
vit, un petit enfant de six ans, de très charmante figure, du reste
créature chétive. Il m'arrêta, se prit à moi et il me tendit les
bras. Je fus extrêmement surpris. Il semblait plus naturel
que les aimables personnes, gracieuses, jeunes, toutes bonnes, que
j'avais avec moi en cette visite, l'attirassent infiniment plus. J'eus
besoin d'un grand effort, d'un peu de froideur apparente pour pouvoir
dominer mon coeur. Je n'étais pas loin de me dire: «_Hoc est signum
Dei!_ Il me faut écrire pour l'enfance.» Je fus ferme, et, sans qu'une
larme échappât, je baisai son front, sentant profondément qu'en lui en
ce moment j'embrassais les générations à venir.