L'Évangile de Pestalozzi.
L'immense résultat de l'_Émile_ parut de cent façons, mais surtout par
un mot qui éclata partout: _philanthropie_. Le grand patriote
allemand, l'illustre Basedow créa ses instituts _philanthropiques_,
maisons d'éducation, d'instruction _intuitive_. Ses très belles
gravures, jointes à un admirable texte, renouvelaient Coménius, père
vénéré de la pédagogie.
Nous avons vu comment, de l'horrible chaos de la Guerre de Trente-Ans,
sortit l'éducation, le génie de Coménius. Notre cruelle Guerre de
Sept-Ans éveilla le bon coeur, le grand coeur de Basedow. C'est de
même, au milieu des malheurs de la Suisse, sur les ruines fumantes de
Stanz, dans ces lieux tragiques et sublimes, sur le lac des
Quatre-Cantons, que se fit, non le plan, non le rêve de l'éducation,
mais sa vive réalité. Nulle légende plus sainte dans la mémoire des
hommes.
En 1798, les orphelins échappés au massacre, jeunes enfants
de quatre à dix ans, furent mis dans un couvent à demi ruiné, et pour
en avoir soin on appela un homme que beaucoup croyaient fou, l'ardent,
le charitable Pestalozzi, qui, depuis vingt années, s'était ruiné
plusieurs fois par des essais d'éducation. Il fallait un tel homme
pour accepter une telle tâche, sans moyens ni ressources, sur ce
terrain sanglant. C'était en octobre, une saison déjà froide sous les
Alpes. Dans la seule chambre habitable de ce bâtiment saccagé, les
fenêtres brisées laissaient entrer la pluie, les vents d'automne.
Point de dortoir, point de cuisine. Nul sous-maître, nul aide. Voilà
notre homme qui bientôt est entouré de quatre-vingts enfants, obligé
de faire tout, bien moins maître que bonne, et, qui pis est,
garde-malade. Ces petits malheureux étaient dans l'état le plus
déplorable, en guenilles, et plusieurs couverts de maux, de plaies.
Triste résidu de la guerre.
Au dehors, tout hostile, de grossiers fanatiques, un monde catholique
et barbare qui, dans cet homme dévoué, voyait un protestant, qui
perdrait ces enfants, pervertirait leur âme, bref, un suppôt du
Diable, de la damnée Révolution.
Elle venait pourtant, cette Révolution, de délivrer la Suisse, toutes
ses populations sujettes de Vaud, etc., opprimées par les vieux
bourgeois, par les cités tyrans. Mais les malheureux montagnards des
petits cantons, vrais taureaux d'Uri, d'Unterwalden, n'entendant
rien, suivaient leurs prédicateurs furieux, des capucins,
les agents de l'Autriche. Ils étaient si aveugles qu'à l'entrée des
Français dans Stanz, comme on parlementait, ils tirèrent, ils tuèrent
l'officier qui était en tête. De là un massacre cruel. Nos soldats,
généreux et humains à Altorf, furent très féroces à Stanz. Malgré le
zèle que mit le gouvernement à donner tout ce qu'il pouvait de
secours, des rancunes profondes subsistaient, et l'on s'en prenait au
pauvre homme.
Tout lui était contraire, tout semblait impossible. Il a écrit
lui-même: «Il me fallait agir dans un chaos de confus éléments, de
misères sans limites. Si je l'avais bien vu, j'aurais été effrayé et
désespéré. Heureusement j'étais aveugle. Je ne savais guère ce que je
faisais, mais bien ce que je voulais: _la mort, ou réussir_. Mon zèle
pour accomplir le rêve de ma vie m'eût fait aller, par l'air ou par le
feu (n'importe), au dernier pic des hautes Alpes.»
* * * * *
Quel était donc ce rêve? Il l'explique bien peu, bien mal dans ses
écrits. Ceux qu'il fit seul et jeune, avant sa grande expérience, sont
faibles, vaguement humanitaires. Ceux qu'il fit vieux, aux temps de
son succès, sont moins de lui que des ardents disciples qui lui
prêtaient leur plume, trop souvent leurs idées, leur donnaient
hardiment des formes arrêtées, étrangères au génie du maître.
C'est l'homme même qu'il faut atteindre en lui, ne tenant des écrits
qu'on intitule de son nom qu'un compte fort secondaire.
Ce n'était pas un homme d'une pièce. Des hommes et des races
diverses visiblement étaient en lui. Gauche et étrange en ses gestes,
en ses actes, il avait au contraire dans la parole, non seulement la
vive éloquence, mais la dextérité rapide pour la lancer, pour la
reprendre, une finesse extrême pour trouver la vraie prise qu'offrait
un jeune esprit, un art unique de l'éveiller, de faire qu'il trouvât,
qu'il créât. Don singulier de faire des âmes.
C'est l'improvisation, au degré de puissance que n'ont point les
brillants _trovatori_ de l'Italie, la vide et faible muse qui aligne
des mots. Lui, il improvisait des hommes.
Ce don brûlant, fécond, est-il plus dans les Allemands? L'Allemagne a,
je crois, tous les génies, moins cette dextérité rapide. Elle est
grande, profonde, avec _nescio quid plumbeum_ qui fait un autre
enseignement.
Né à Zurich, il eut pourtant bien peu le calme suisse, allemand. Il
avait du sang italien. Sa famille, réfugiée en Suisse, était
originaire du Tessin, du midi du Saint-Gothard. C'est là la rencontre
des races, des climats, la lutte éternelle. Le soleil, l'avalanche ont
leurs alternatives et leurs combats.
Et tout cela traduit dans l'homme. Sur ces versants des Alpes (du
Tyrol au Tessin, et de là au Piémont, aux vallées Vaudoises), je
trouve force génies fougueux, fils du torrent, fils de l'orage.
Pestalozzi enfant n'eut point la sécheresse ordinaire aux enfants.
Il naquit tel qu'il fut toujours, étonnamment sensible et
aveuglément charitable, ardent, impétueux pour redresser les torts,
souffrant de tout ce qui souffrait. Ce qu'on trouverait de meilleur
en ouvrant le coeur de la femme, en chaleur de bonté, en vivante
palpitation, ce fut justement son génie. Il était laid, avec des
yeux si tendres que nul n'y résistait. Les femmes comptent beaucoup
dans sa vie. Son père meurt, et dès six ans il est élevé uniquement
par sa mère, au foyer même (comme un petit grillon), toujours
derrière le poêle. De là un être bien nerveux. Marié à vingt-quatre
ans, il a une femme admirable qu'il ruine par sa charité. Ce qui
peint bien la Suisse, cette excellente Suisse, ce sont ses deux
servantes, Babely qui l'éleva, sauva le pauvre ménage de sa mère, et
la vaillante Lisbeth, qui, le voyant lui et sa femme ruinés,
toujours ruinés, les soutint quarante ans de son indomptable
énergie.
Dès douze ans, à l'école, on l'appelait le petit fou. Pourquoi? Pour
son aveugle élan à défendre le faible. Étudiant, il est encore plus
fou. Il se jette dans les querelles du canton. Citoyen de Zurich, il
ne peut supporter l'absurde tyrannie des citoyens sur ceux qui ne sont
qu'habitants, leur monopole industriel, l'écrasement des petits
métiers qui, l'hiver, auraient pu nourrir le paysan. Il lui faut fuir
Zurich.
Il y avait en lui l'étoffe d'un révolutionnaire. On le sent dans ses
_Fables_. La violente pitié qu'il avait pour les pauvres l'eût
précipité dans ce sens; mais avec un parfait bon sens il comprit que,
sous la révolution politique, il fallait une révolution morale, que
les riches n'étaient pas seuls accusables, que les immenses
masses pauvres (un infini! c'est presque tout le peuple) avaient leurs
vices aussi qu'il fallait réformer; que, sans cette réforme, le
changement des lois, de la Constitution, agirait peu pour eux. Le vice
national, en Suisse, était l'ivrognerie; l'auberge était le gouffre où
l'argent, la force, la vie, la moralité se perdaient. _Léonard et
Gertrude_, faible petit roman qu'il fit, est dirigé contre l'auberge,
l'aubergiste fripon, le fléau du pays. La femme reste sobre, et sauve
la famille.
La providence, ici-bas, c'est _la mère_. Elle est pour ses enfants et
l'exemple et l'enseignement. Par elle, ils vaudront mieux, et les
générations seront renouvelées. Que serait-ce _si l'école pouvait être
une mère_, si elle réalisait _pour tous_ ce que la mère fait pour les
siens? C'est le fonds principal du grand rêve de Pestalozzi. Ainsi
d'un même coup puissamment révolutionnaire (révolution touchante,
admirable, de la nature), il échappait au double vice des grands
livres d'éducation qui l'avaient précédé. Rabelais élève un roi,
Montaigne un prince, Locke et Rousseau un gentilhomme. Et Pestalozzi
tout le monde.
Le gouverneur maussade qui nous attriste dans leurs livres, est
heureusement licencié. La mère reprend ses droits; le charme et la
tendresse de la femme vont réchauffer l'éducation. Elle prend dans ses
bras, sur ses genoux, à sa belle mamelle son enfant, tout enfant. Elle
en fait peu la différence. La _Charité_ d'André del Sarte que nous
voyons au Louvre en est la ravissante et sainte image. Tout ce qui
souffre est sien. Elle accueille, elle prend, elle allaite,
sans regarder qui. La mère inférieure disparaît; plus d'égoïsme
étroit. _La vraie mère apparaît, l'école_, pour instruire, nourrir
tout enfant.
* * * * *
C'était difficile. Pestalozzi, dans son premier essai (1775), veut
donner l'aliment matériel aussi bien que l'autre; on le voit par les
routes ramasser les petits vagabonds, orphelins ou abandonnés. Voleur
d'enfants d'un nouveau genre, il en enlève de toutes parts, n'en a
jamais assez. Mais comment les nourrir? En s'infligeant à soi-même la
vie des mendiants, en s'ôtant le pain de la bouche; puis, en les
faisant travailler. La nécessité fait ici d'elle-même le vrai système
mieux que n'eût fait l'idée; c'est l'_association des trois vies
naturelles_ à l'homme: pour l'été, la _culture_; pour l'hiver,
l'_atelier_, un peu d'industrie, d'art; et en tout temps l'_école_. Au
métier, au sillon, il leur parlait partout. Les travaux monotones du
corps étaient sans cesse avivés de l'enseignement. L'école, ailleurs
prison, ennui et châtiment, ici était la récompense. Les oeuvres les
plus rudes étaient bonheur et joie, sous le charme de sa parole.
Le grand coup arriva, réalisa le voeu primitif de Pestalozzi. En
1798, par l'épée de la France, la Suisse fut vraiment délivrée des
tyrannies gothiques, les Vaudois affranchis, et partout l'_habitant_
égal aux _citoyens_. Le gouvernement éclairé qui se forma, secourant
la coupable et infortunée Stanz, y appela Pestalozzi.
S'il y eut jamais un miracle, c'est celui-ci. Il fut le prix
d'une foi forte, d'un merveilleux élan de coeur. Il crut, il voulut.
Tout se fit.
L'acte énorme de foi qu'il y fallait, c'était de croire, en présence
de cette tourbe dégradée de petits êtres déjà mauvais et vicieux, de
croire, dire: «_L'homme est bon._ Tout est possible encore.»
Notez qu'ils se haïssaient tous. Les uns, enfants des riches, avaient
horreur des petits mendiants qui se trouvaient leurs camarades, et ne
cachaient pas leur dégoût. Et ces rudes enfants de la route n'étaient
que trop portés à user de violence. Chose à voir désolante! Dans ce
troupeau si jeune, parmi tant de misères, déjà les haines sociales!
l'enfer en miniature! Il fallait démentir ce qu'on voyait, et dire:
«N'importe! L'homme est bon.»
Dans un petit _Essai_ qu'il venait d'imprimer cette année même, il
posait cette base, principe de toute éducation. Le principe contraire
est précisément ce qui fait que le christianisme, _anti-éducatif_, n'a
pu faire qu'une _discipline_, le _castoiement_ de l'homme et sa
mutilation.
La transformation fut subite. C'est ce qui reste inexplicable, ce
qui donne une idée étrange de la force du magicien. Il n'y fallut
qu'un an. Tout fut changé. Ils furent, on ne peut dire comment,
enveloppés, fascinés, subjugués. Ce nourricier infatigable, qui seul
alimentait, soignait, occupait, amusait, qui, ayant parlé tout le
jour, le soir les endormait de belles histoires, il fut à lui seul
_tout_, exactement _la vie_. Ils gravitèrent autour, sous une
attraction magnétique, le suivant pas à pas, ne pouvant le quitter.
Miracle sur miracle! Voilà tous ces enfants divisés qui se réunissent,
qui s'aiment, à cause d'un centre si aimé. Tous disciplinés pour lui
plaire; que dis-je? tous changés, généreux comme lui. À la nouvelle de
l'incendie d'Altorf, il les rassemble, il dit: «Voici encore des
orphelins; si j'en demandais vingt?...--Oh! oui! oui!--Mais il faudra
manger moins et travailler plus!...--Ah! père, nous le ferons pour
eux!»
L'homme est bon, cela est prouvé! Et le maître a sa récompense. Mais
ce qui est plus fort, plus beau que l'élan d'un moment, c'est que tous
essaient de l'aider. Les plus grands s'associent à son enseignement,
l'imitent et se font maîtres. Comme en une famille, les aînés ont
plaisir à enseigner les plus petits. Entre ces frères, chose
admirable, il se crée des pères et des fils, une paternité volontaire.
Ainsi, avant Bell et Lancastre, de la nécessité, de la bonne nature,
naît l'enseignement mutuel, l'enseignement propre aux grandes foules,
où un seul maître, avec ses petits moniteurs, peut instruire un peuple
d'enfants.
Les Jésuites avaient cru que la différence d'âge était un obstacle à
l'enseignement, les avaient séparés exactement par classes, écartant
de l'école le beau type de la famille où les âges différents sont
réunis, s'aident l'un l'autre. Mais ici, c'est l'école de la
fraternité, c'est déjà la touchante image d'une société où le fort
sert le faible, s'améliore en l'améliorant. Plus il verse l'esprit,
plus il grandit de coeur.
La Suisse, en général peu amie de la France, doit pourtant
reconnaître que le parti français, ses directeurs, Stapfer, etc.,
sentirent avec grandeur toute la portée de ces idées. L'envoyé de la
République, l'éloquent et chaleureux Zschokke, étant venu à Stanz pour
porter des secours, fut indigné de voir l'insolence de la bourgeoisie
pour un homme si simple et si bon, un saint plein de génie. On le
laissait tout seul, et nul ne lui parlait. Zschokke s'attacha à lui,
et lui donna des preuves de respect et d'affection. Il se faisait
souvent son serviteur, réparait le désordre habituel de ses habits, le
boutonnait et brossait son chapeau.
Mais un matin, voilà encore la guerre qui brise tout. La coalition
nous lançait sur l'Europe civilisée la férocité des barbares,
l'horreur des manteaux rouges, les Croates, les Russes, le fameux
massacreur Suvarow-Attila. Le Directoire de France, l'épée de Masséna
couvrirent l'Europe et chassèrent les Barbares. Mais, avant, il fallut
s'enfuir devant ce flot. Le miracle de Stanz, à peine accompli, fut
perdu.
Pestalozzi s'était presque tué dans ce prodigieux effort. Malade et
poitrinaire, brisé de corps, entier d'esprit, il recommence
obstinément. Par grâce, il obtient (sans salaire, pour son pain
seulement) d'être sous-maître d'une petite école que tenait une
vieille femme à Berthoud, près de Berne. Là, il est accablé de
dégoûts, de critiques. On l'attaque surtout comme négligeant le
catéchisme officiel, priant toujours de coeur, faisant de la
religion une chose vivante, élan toujours nouveau de reconnaissance
et d'amour. «C'est un maître qui n'est pas un maître, disait-on.
Enseignement pitoyable, si simple que toute bonne femme pourrait
chez elle en faire autant.»
C'était l'éloge le plus grand qu'on eût su faire de sa méthode. Il
fallut bien se rendre pourtant devant les résultats. Cet enseignement
si libre eut les fruits les plus positifs (mars 1800). Au bout de huit
mois seulement, les enfants lisaient, écrivaient, dessinaient, déjà
calculaient, avaient des notions de géographie, d'histoire naturelle.
On remarqua surtout qu'il avait su montrer que tout enfant est propre
à quelque chose, qu'en chacun il avait deviné son talent naturel, son
réel _ingegno_, et son but futur dans la vie.
Le gouvernement né de l'heureuse révolution qui avait mis l'égalité en
Suisse, et alors dirigé par un de ces Vaudois récemment délivrés,
consacra, couronna, on peut dire, en Pestalozzi la Révolution de
l'enfance. Il lui fit donner par les Bernois leur château de Berthoud
pour y placer son Institut (1801). Il décréta qu'une école normale y
serait créée, où les maîtres, chacun pendant un mois, viendraient
apprendre à enseigner. Enfin il déclara que Pestalozzi a trouvé _les
lois universelles de tout enseignement_, les vraies lois qui président
au développement des esprits (1802).
* * * * *
On sait comment Buonaparte, dans sa médiation perfide (1803), brisa
l'unité de la Suisse, récemment établie, lui rendit sa faiblesse, sa
forme hétérogène. Les fruits parurent bientôt. Rétablis dans
leur droit, MM. de Berne ne firent point d'école normale, et même
retirèrent leur château de Berthoud à Pestalozzi. L'Institut,
jusque-là tout allemand et d'hommes et de langage, dut bientôt
s'établir dans la Suisse Française, à Yverdon, près du pays de Vaud,
la jeune terre de la liberté.
Mais ces changements violents ne pouvaient plus détruire une chose si
fortement fondée. Elle n'était ni château ni maison, ni bois ni
pierre, mais une vie, une flamme vivante vers qui tout gravitait. La
Suisse avait alors une belle fièvre d'éducation. Le progrès, suspendu
dans la voie politique, semblait devoir reprendre dans cette autre
voie plus profonde. À la restauration gothique que fit Buonaparte, on
opposait ce mouvement qui dans dix ans devait donner un peuple tout
autrement actif, éclairé, libre et fort. Ainsi l'Allemagne, après son
malheur d'Iéna, avec une foi héroïque, espéra dans l'éducation (morale
et gymnastique) et dans quelques années fit le jeune peuple qui
vainquit.
Berthoud, puis Yverdon n'étaient pas seulement des écoles. C'étaient
des asiles, et vraiment les églises de la charité. Les premiers lits
qu'on eut furent pour les enfants pauvres, les orphelins. Les autres
vinrent après. Rien de fermé. La vraie maison de Dieu. La caisse était
ouverte; les riches y apportaient leurs pensions, les maîtres y
puisaient pour les besoins de la maison. Dans cette grande ferveur,
cette puissante richesse morale, l'argent comptait bien peu.
C'étaient les pauvres qui apportaient le plus, qui furent les
vrais trésors et les soutiens de la maison. Un garçon de dix ans,
Ramsauer, petit valet d'abord et employé à tourner une roue, fut
bientôt maître, bientôt le secrétaire, le bras droit de Pestalozzi,
plus tard, en Allemagne, précepteur des princes et des rois. Un petit
berger du Tyrol, Schmidt, un enfant prodige, apporta à l'école le don
de faire de tête les calculs les plus compliqués. Un jeune Allemand de
Tubingen, Buss, d'un génie artiste, qui dans sa ville n'eût été
qu'ouvrier, enseigna à Berthoud le dessin, la musique, y mit partout
le rythme et fit marcher l'école aux chants de Lavater, aux mélodies
de la patrie.
De toute l'Europe, on venait voir le maître, s'animer à sa flamme. De
son simple regard, la vie, le génie jaillissaient. Ritter, l'illustre
géographe, en emporta le sens du globe, le génie de la terre.
L'éducateur Froebel, le sens de l'homme, la vraie intelligence de
son génie naissant. Girard même, l'ami dangereux de Pestalozzi et son
rival, avoue que «la lumière se fit pour lui», qu'il trouva sa méthode
en visitant le maître et l'école qu'il a remplacée (_Enseign. de la
langue maternelle_, 33).
* * * * *
Il était réellement une flamme, une vie. On le saisissait peu. Ses
disciples, tous Allemands, avaient peine à sentir ses brûlants côtés
italiens, sa vivacité welche. Dans leurs essais pour fixer, pour
écrire cette flamme, la plupart n'étaient pas heureux.
Sa méthode, sans doute, était intuitive, comme celle de
Coménius, de Basedow. Il apprenait surtout à voir et regarder, _mais
non pas, comme eux, des images_. C'était sur les choses elles-mêmes,
sur les objets réels qu'il appelait l'observation.
Dérive-t-il de Rousseau? Sans doute, mais, de bonne heure, il fait
appel à l'âme, au bon coeur de l'enfant. Il ignore la division, dure
et scolastique, de Rousseau, qui, au premier âge si tendre, ne parle
que de force et de nécessité. Pestalozzi se fie bien plus à la nature
et parle du bon tout d'abord.
Sa méthode était-elle socratique, interrogative, posant des questions
adroitement pour tirer des réponses, accoucher les esprits? Le bon
Tobler, de Bâle, le croyait. Le maître sourit. «Socrate, lui dit-il,
interrogeait les gens qui déjà possédaient abondamment de quoi
répondre.» Et, en fin montagnard, il ajouta: «Est-ce que tu as vu
l'aigle prendre des oeufs au nid ou l'oiseau n'a pas encore pondu?»
Il dit ailleurs: «De tout ce vain babil en l'air vient certaine
sagesse spongieuse qui n'a que la vie du champignon. Cela nous fait
des hommes qui, pour avoir parlé de tout, se figurent savoir tout.»
Pestalozzi, dès l'âge de vingt ans, avait brûlé ses livres. Dans sa
maturité et tant qu'il fut lui-même il en avait horreur, ne voulait
regarder que le réel et la nature. Il se vantait de n'avoir pas touché
un livre en trente ou quarante ans. Il défendait de lire, voulait que
l'on trouvât et créât de soi-même. Ses disciples, au contraire,
gardaient la foi aux livres, certain respect de l'imprimé.
Ils auraient bien aimé à avoir un texte tout fait, et à y appliquer la
méthode interrogative, comme celle de l'ingénieux Jacotot, qui éveille
sans doute, mais fait de grands parleurs.
Il est curieux de voir comment tous comprenaient diversement
Pestalozzi, le traduisaient de façon différente.
Son sage et froid ami, M. de Fellenberg, un patricien de Berne,
réalisa son premier rêve, l'Institut agricole, avec un grand succès,
mais dans un autre esprit. Les pauvres et les riches y furent à part.
La terre et la culture furent l'objet supérieur, et l'homme une chose
secondaire.
Dans son enseignement, Pestalozzi voulait que l'enfant s'attachât à
trois choses: la _forme_ de l'objet, le _nombre_ ou la _dimension_, la
_dénomination_. Ses disciples ou imitateurs prirent chacun une des
trois choses, un des trois points de vue, et s'y tinrent
exclusivement.
Schmidt, le calculateur, s'en tint au calcul et au _nombre_, fit des
enfants prodiges, obtint l'étonnement, le succès, gâta l'institution,
tyrannisa Pestalozzi.
Tobler, Blockmann, s'attachèrent à la _forme_, au relief, et ouvrirent
la très féconde voie de la géographie physique, des plans modelés en
argile. Rien n'était plus charmant après la promenade que de voir les
élèves rapportant de la terre faire sur de vastes tables d'abord leur
Yverdon, et le canton de Neuchâtel, puis la Suisse, l'Europe et le
monde.
Pestalozzi ne place la _dénomination_ de l'objet, le
langage, qu'après la forme, après le nombre et secondairement. Le Père
Girard s'attacha au langage, qui chez lui redevint l'élément
principal, essentiel, de l'enseignement. Retour grave au passé.
Girard, sous forme libérale, fut, contre la méthode nouvelle,
l'instrument tout-puissant de la réaction. Sa méthode est autoritaire.
Dès le berceau, il veut que la mère, montrant à l'enfant les objets,
le monde sensible, lui impose la foi de l'autre monde, l'invisible, le
surnaturel, qu'elle donne à une âme à peine éveillée l'habitude
d'esprit, meurtrière à l'esprit, de croire sur parole et de répéter
sans comprendre.
Deux témoins, Ramsauer et le pasteur Vaudois (que cite mademoiselle
Chavannes, 142), affirment qu'on ne lisait jamais la Bible chez
Pestalozzi. Lui-même il était une Bible vivante et une religion de
tendresse divine pour allaiter l'enfance. Du coeur, chaque matin, il
tirait la prière efficace qui répondait juste au besoin du jour et à
l'état des âmes.
Cet homme, d'un si libre génie, eut la douleur croissante de voir, de
jour en jour, l'inintelligent formalisme, la scolastique sous des
formes diverses, étouffer l'étincelle qui, dans ses premiers jours,
avait jailli de lui. Sa méthode vivante alla, pour ainsi dire, se
resserrant et se pétrifiant.
D'abord la grande idée, essayée à Neuhoff, de faire marcher de front
_la culture_, _l'atelier_, _l'école_, est abandonnée à Berthoud. Plus
de culture, plus d'atelier.
Cependant à Berthoud tout est encore vivant. L'école reste debout;
l'enfant va, vient, se meut, Yverdon est une école assise
qui, à mesure que le maître vieillit, rentre dans les anciennes
routines.
Trois murs à Yverdon montent autour de Pestalozzi. Le formalisme, de
trois genres, l'enterre et le scelle au tombeau. Le calculateur
Schmidt devient le maître de l'école; on chiffre et l'on n'observe
plus. L'allemand Niederer, d'esprit systématique, de formules
abstruses, complique, habille à l'allemande les idées simples et vives
du maître, et fait de lui un docteur d'Iéna.
Mais ce qui est bien pis, c'est la lourde influence de la réaction du
passé. On y revient d'abord par la grammaire, l'enseignement du
langage infligé aux petits enfants. La réaction continue par la Bible,
l'aveugle emploi d'un livre si obscur, si scabreux, tissu de miracles.
C'est Lausanne, Genève, qui étouffent Yverdon. Les désastres du temps,
les catastrophes immenses de l'Empire, tant de pertes et tant de
douleurs énervent, découragent l'esprit.
Quel changement pour ceux qui respirèrent l'air vif du dix-huitième
siècle, et tombent tout à coup dans ce brouillard asphyxiant! Ils
offrent le spectacle du pauvre oiseau qu'on met sous la cloche
pneumatique, et à qui on soutire la vie. Beaucoup désespérèrent.
L'auteur du _Dernier homme_ (puissant esprit), Grainville alla
chercher la paix au fond d'un canal de la Somme. Mademoiselle Mayer,
l'élève de Prud'hon et sa charmante amie, lui surprit un rasoir et se
coupa la gorge. Une mort plus lente et plus douloureuse fut celle de
Pestalozzi.
Brisé par le grand âge, les grands travaux, devenu étranger
dans sa propre maison, dépendant de celui qu'il avait fait, son tyran
Schmidt, il ne trouvait pas même de liberté dans son for intérieur. Le
martyre de Rousseau, la sensibilité croissante, agitait cette âme trop
tendre de mille troubles et de mille orages. Comme tant d'hommes
alors, il vivait (il le dit dans une lettre de 93) entre le sentiment
qui l'aurait fait chrétien, et le raisonnement qui le menait ailleurs.
Aurait-il eu regret de son oeuvre immortelle d'avoir émancipé l'idée
éducative, de lui avoir donné l'élan qu'elle a depuis? Est-il redevenu
un misérable serf du passé, des vieilles sottises? On a tout combiné
pour le faire croire. Et cependant c'est faux. Lorsqu'en 1808, le P.
Girard, ce moine insinuant, vint observer son Institut, il admira
tout, et seulement s'enquit _de l'instruction religieuse_, «n'y voyant
pas la forme déterminée, précise». Pestalozzi lui dit avec sa candeur
admirable: «La forme? Je la cherche encore.--Pour la trouver, je suis,
dans l'histoire, dans les langues, le progrès religieux de la nature
humaine.»
C'est le sort des grands novateurs, lancés sur l'océan trouvé par eux,
d'en ressentir le flux et le reflux. À certains jours ils ont leurs
pénibles tentations. Quand la foule étourdie les oublie un moment, ou
même, pour leur faire expier leur génie, s'insurge et les méprise, la
funeste pensée leur vient: «Si elle avait raison? Et moi, qui suis-je
enfin pour avoir seul raison contre le monde?...»--Puis, en frappant
la terre: «Elle se meut pourtant!»
Ajoutez les misères, ajoutez l'abandon et les
affaiblissements de l'âge. Dans un de ces moments, Pestalozzi ne put
supporter Yverdon. Il alla se cacher dans la misérable cabane d'une
vieille femme au sommet du Jura. Mais le désert lui-même n'apaisait
pas son coeur. Il avait trop vécu de l'amour de l'enfance, et de
tendresse paternelle. Cela le ramenait toujours au monde et à la vie,
aux soucis, aux orages. Dans ses quatre-vingts ans, au moment de
mourir, on lui fit visiter une institution d'enfants pauvres, créée
d'après les siennes, et ces enfants, chantant un hymne en son honneur,
lui apportaient une couronne de chêne. Dans son humilité, il ne put
consentir à l'accepter, et dit (avec beaucoup de larmes): «Laissez-la
à l'innocence.»
Mot touchant d'un vrai saint, qui, après cette vie d'amour et de
bienfaits, consacrée au bonheur des hommes, croit qu'on ne lui doit
rien, incline son génie devant la pureté de l'enfance.
Mot aussi d'un vrai sage qui, à travers ses troubles, garda la foi
moderne, et, contre le passé, dit au dernier jour: «L'homme est bon.»