Rousseau.
Rousseau, dans ses trois livres qui parurent en trois ans (la _Julie_,
le _Contrat_, l'_Émile_), eut l'effet tout-puissant de ce rayon subit
qui transfigure les Alpes, quand un vent matinal balaye le brouillard
de la nuit. Ce paysage immense, vu du Jura, semblait une mer grise
d'où à peine surgissait quelque île. Mais tout s'éclaire, tout
ressort, éclate avec cent nuances diverses. C'est comme un monde créé
tout à coup, sorti du néant.
Nuances fort diverses, plus ou moins vraies; beaucoup sont
fantastiques, pleines de rêves encore, d'illusions. Au total, une
grande lumière a envahi le paysage. Si tel détail nous trompe,
l'ensemble est dans le vrai.
Ce puissant ouvrier, ce grand metteur en oeuvre, qui eut
certainement plus de talent que d'invention, méritait-il ce succès
incroyable, le plus beau qu'homme ait eu jamais? Nous ne
dirons pas: Non; nous ajournerons nos censures sur ses hésitations,
ses reculs du jour à la nuit. Nous dirons plutôt: Oui. Il est sûr que
ce grand coup d'art, cet éclat littéraire incroyable était mérité. Il
partit d'un élan, d'un moment héroïque, d'une sublime crise du
coeur.
Le moment où le pauvre, l'isolé, le déshérité, s'appuyant sur
lui-même, _fait appel à la conscience_, retrouve, affirme l'harmonie,
et, du fond du malheur, jure que _le tout est bien_!
Rousseau n'est nullement novateur. L'optimisme, depuis Leibnitz,
depuis cent ans, était populaire en Europe, professé en Allemagne. Les
déistes anglais l'avaient mis en honneur. Entre deux ombres absurdes,
la férocité puritaine, l'imbécillité méthodiste, l'Angleterre avait eu
comme un éclair humain, un appel au bon sens. Voltaire, en 1727, quand
il revint de Londres incognito, encore exilé, ruiné, pauvre, et caché
alors dans un grenier de Saint-Germain, écrit très noblement (contre
Pascal et les pleureurs chrétiens): «_L'homme est heureux._ Il y a
plus de bien que de mal.»
Il le soutient de même dans ses _Discours_, ses lettres à Frédéric.
C'est le grand cours du siècle: l'Optimisme et la Liberté.
L'affreuse Guerre de Sept-Ans et le désastre de Lisbonne, tant de maux
coup sur coup, firent pourtant tort à la lumière. Voltaire eut son
éclipse (voy. mon _Louis XV_). Il se trouvait aussi que la diffusion
du mouvement encyclopédique, la variété des sciences, leurs
progrès même, avaient l'effet momentané de trop disperser l'âme, de
lui faire oublier sa force intérieure et son moi. Diderot l'éprouvait,
comme aujourd'hui Comte et Littré. Des lueurs fatalistes passaient,
troublaient le jour. Complication mauvaise qui aurait à jamais ajourné
la Révolution.
Le dix-huitième siècle, fort différent du nôtre, a le coeur d'un
héros. Chaque fois qu'il enfonce et baisse au fatalisme, il se trouve
quelqu'un (un malade comme Vauvenargues, un pauvre homme comme
Rousseau) pour frapper vivement du pied la terre et remonter, disant:
«L'homme est libre. Le coeur, la conscience, c'est tout. Je suis
heureux. L'homme est heureux. Le monde est bon. Le tout est bien.»
* * * * *
Les grands éducateurs depuis la Renaissance, traînant encore au pied
leur boulet (Biblique et Chrétien), n'avaient jamais articulé cette
confiance entière dans la nature. Elle est exactement _anti-chrétienne_,
la pure négation du mythe de la nature déchue. Notez que les retours
contradictoires de Rousseau, ses mollesses chrétiennes qui pourront
revenir, seront des parenthèses tout à fait isolées, discordantes
dans l'ensemble de sa doctrine essentielle, sans s'y harmoniser
jamais.
Même dans la _Julie_, dans les langueurs dévotes de sa dernière
partie, l'éducation est juste anti-chrétienne, contraire à la dure
discipline qui ne veut qu'émonder, mutiler la plante humaine.
Julie se fie à la nature, au point que, selon elle, l'éducation
consiste à ne rien faire du tout. Laisser l'enfant jouer et vivre, se
créer par lui-même, c'est le seul idéal de la belle raisonneuse (en
même temps un peu quiétiste). Et le philosophe Wolmar, le père, le
goûte assez. Il dit: «Le caractère ne change pas; il reste quoi qu'on
fasse. Donc, il ne faut rien faire.» Il semble fataliste, par respect
de la liberté.
Nombre de sots ont pris cela au mot, ont dit: «Pourquoi l'éducation?»
La négligence, la paresse, toutes les faiblesses maternelles s'en
arrangeaient bien volontiers. Mais Rousseau même, avec un vigoureux
bon sens, dans la _Julie_ et dans l'_Émile_, se fait une terrible
objection, c'est que cette éducation négative suppose un vrai miracle.
Quel? _Un milieu parfait_, un si excellent entourage que l'enfant,
ayant tout autour la vue du beau, du bon, s'améliore (rien qu'à
regarder). Cela ne se trouve nulle part, moins chez Julie qu'ailleurs.
L'enfant, entre deux coeurs _sensibles_ (et plus amoureux que
jamais), mollirait et dépérirait, atrophié dans cette langueur.
* * * * *
L'_Émile_, heureusement, ne suit pas l'_Héloïse_. C'est un livre très
mâle. L'éducation d'amour, négative, expectante, ne va pas à ce
siècle, en réalité énergique, et, parmi ses écarts, actif et créateur.
L'_Émile_ agit et crée. Tout y est art et énergie. En disant:
«_Nature agira_», il agit vigoureusement. Il est en cela
concordant au grand but que posèrent Voltaire et Vauvenargues: «Le but
de l'homme est _l'action_.»
C'est superbe de mise en scène. C'est bien autre chose que _Robinson_.
Il y a bien là un naufragé, une âme échouée au rivage de la vie
(_Sicut projectus ab undis navita_, Lucret.). Mais cette âme n'est
rien encore, n'est point douée. Et vous avez la grandiose intuition du
Prométhée, qui, d'un peu de terre, va faire l'homme.
Le tout triste et sublime. C'est un morne désert. Point de famille, ni
père, ni mère (sinon pour l'allaitement). Rien que ce raisonneur, cet
artiste, ce calculateur, qui vous travaille la petite momie. C'est
très beau, et cela fatigue. On admire, mais c'est dur à lire. Il y a
trop d'esprit, trop d'éloquence, trop de toute chose. Il montre un
bras d'Hercule pour toucher une fleur. Il prend des gants d'acier pour
bercer un enfant.
J'ai vu dans le Tyrol certain logis désert, un nourrisson tout seul.
Du matin, les parents étaient à la forêt; un sauvage cours d'eau, armé
de force énorme, fait pour tourner dix meules, d'un filet ménagé qui
servait de nourrice, agitait, balançait l'enfant dans son berceau.
On sent trop bien partout qu'il n'a pas eu d'enfants, et qu'il n'en a
vu guère. Dans sa vie vagabonde de musicien littérateur, n'ayant point
de foyer (autre que sa pensée), il n'a jamais passé près de la
cheminée les longues heures patientes qu'y passera Froebel
à voir l'enfant dormir, se réveiller, jouer.
Rien de plus éloigné du sentiment du peuple. Il n'a pas observé ce
qu'offre le plus simple ménage, ce que sait le moindre ouvrier: c'est
que _la famille du travailleur est une éducation de Justice_ (voy.
plus haut). Il n'a pas vu l'enfant frappé de l'exemple du père,
sachant qu'il travaille pour lui, et qu'il _doit_ le lui rendre, s'y
essayant déjà, et, dans ses jeux, s'imaginant le faire.
_Le Juste_ est-il en nous? et cette belle lumière luit-elle déjà dans
le berceau? Il dit _oui_ dans son premier livre. Puis, il l'oublie,
dit _non_ ailleurs.
Condillac a finement composé et décomposé l'homme-statue. Rousseau se
fait tort en l'imitant, en employant ces artifices. Il brise l'unité
réelle, si touchante de l'âme. Il en fait trois, ce semble. À l'en
croire, le petit enfant ne comprendrait rien _que la force_; il
faudrait durement, à ce pauvre petit, lui dire ce mot bref: «Je suis
fort.» (Quoi de plus déplaisant?) Un peu plus tard, l'enfant ne
comprend _que l'utile_; on le mène par l'intérêt. Et c'est plus tard
encore, selon Rousseau, qu'il sent le beau, le bon, le juste, le
devoir.
Quelle scolastique! quel esprit de système, tout contraire à
l'expérience! Il ne s'aperçoit pas que par ce dur chemin, sans s'en
apercevoir, il retourne au passé, cruel et sophistique. Ce triste
enfant à qui on n'apprend que la force, m'a l'air du fils d'Adam et
de l'homme déchu.
Ah! robe de Nessus qu'on ne peut arracher! Ah! levain
savoyard de l'éducation catholique!... C'est de là qu'il a pris des
finesses à la Fénelon, des machines qui trompent l'enfant «dans la
bonne intention». Quoi! lui mentir, quoi! la tromper, cette chère et
faible créature, aimante et confiante, qui n'a que vous, se remet
toute à vous! Comment en avoir le courage? Comment lui dire ce mot de
tyran: «Je suis fort!»
Il y a de ces mots, des élans tyranniques, comme dans le _Contrat
social_. Et, dans cette dureté, pourtant une bien grande vacillation.
Qu'est-ce que ce Vicaire Savoyard? ce feint abbé qui parle, _et non
Rousseau_. Rousseau n'est, dit-il, que copiste. Qu'est-ce que ce
respect (douteux) pour la Révélation, violemment démenti dans ses
_Lettres de la Montagne_?
Misère! misère! Et avec tout cela, l'effet total fut pourtant beau et
grand.
Rousseau trouvait le siècle un moment indécis et comme embarrassé dans
le réseau d'un progrès compliqué. Il le saisit, ce siècle, le remet en
chemin, il lui rend la voie droite, d'un seul mot: «Conscience!
conscience!»
Cela est magnifique.
La liberté morale, une fois attestée, relevée, toute liberté suivit
dans les actes, les oeuvres, les lois.
_La liberté est une._ Sociale, morale, économique, etc., le nom n'y
fait rien; c'est toujours liberté, la liberté du coeur, d'où
jailliront les autres.
On cria, mais en vain. Les chrétiens, les sceptiques,
parfaitement d'accord, disaient: «Il se confie au coeur, si
variable, au caprice individuel, à l'instinct si souvent faussé.» Mais
si cette voix intérieure est _la même_ par toute la terre; si, pour
s'assurer, s'affermir, la conscience de chacun a la conscience de
tous, n'est-ce rien que l'_accord de l'homme et de l'humanité_?
Un peu avant l'_Émile_, cet accord avait eu sa vive affirmation dans
le grand livre de Voltaire (1757). Un peu après l'_Émile_, il eut sa
démonstration admirable que l'on essaye en vain d'ébranler
aujourd'hui. On vit se dérouler (1768), de l'Inde et de la Perse à
nous, la touchante unanimité des plus grandes nations de la terre, la
voix de cent peuples et cent siècles, répondant à Rousseau:
«Conscience! conscience!»
Ce beau siècle de foi, le dix-huitième siècle, fort du dogme suprême,
la liberté morale, s'en va dès lors tout droit au but: 89.
Voilà la gloire d'_Émile_. Le fataliste élève l'enfant pour le tyran,
Rousseau pour la Révolution.