CHAPITRE V

Rousseau.

Rousseau, dans ses trois livres qui parurent en trois ans (la _Julie_,

le _Contrat_, l'_Émile_), eut l'effet tout-puissant de ce rayon subit

qui transfigure les Alpes, quand un vent matinal balaye le brouillard

de la nuit. Ce paysage immense, vu du Jura, semblait une mer grise

d'où à peine surgissait quelque île. Mais tout s'éclaire, tout

ressort, éclate avec cent nuances diverses. C'est comme un monde créé

tout à coup, sorti du néant.

Nuances fort diverses, plus ou moins vraies; beaucoup sont

fantastiques, pleines de rêves encore, d'illusions. Au total, une

grande lumière a envahi le paysage. Si tel détail nous trompe,

l'ensemble est dans le vrai.

Ce puissant ouvrier, ce grand metteur en oeuvre, qui eut

certainement plus de talent que d'invention, méritait-il ce succès

incroyable, le plus beau qu'homme ait eu jamais? Nous ne

dirons pas: Non; nous ajournerons nos censures sur ses hésitations,

ses reculs du jour à la nuit. Nous dirons plutôt: Oui. Il est sûr que

ce grand coup d'art, cet éclat littéraire incroyable était mérité. Il

partit d'un élan, d'un moment héroïque, d'une sublime crise du

coeur.

Le moment où le pauvre, l'isolé, le déshérité, s'appuyant sur

lui-même, _fait appel à la conscience_, retrouve, affirme l'harmonie,

et, du fond du malheur, jure que _le tout est bien_!

Rousseau n'est nullement novateur. L'optimisme, depuis Leibnitz,

depuis cent ans, était populaire en Europe, professé en Allemagne. Les

déistes anglais l'avaient mis en honneur. Entre deux ombres absurdes,

la férocité puritaine, l'imbécillité méthodiste, l'Angleterre avait eu

comme un éclair humain, un appel au bon sens. Voltaire, en 1727, quand

il revint de Londres incognito, encore exilé, ruiné, pauvre, et caché

alors dans un grenier de Saint-Germain, écrit très noblement (contre

Pascal et les pleureurs chrétiens): «_L'homme est heureux._ Il y a

plus de bien que de mal.»

Il le soutient de même dans ses _Discours_, ses lettres à Frédéric.

C'est le grand cours du siècle: l'Optimisme et la Liberté.

L'affreuse Guerre de Sept-Ans et le désastre de Lisbonne, tant de maux

coup sur coup, firent pourtant tort à la lumière. Voltaire eut son

éclipse (voy. mon _Louis XV_). Il se trouvait aussi que la diffusion

du mouvement encyclopédique, la variété des sciences, leurs

progrès même, avaient l'effet momentané de trop disperser l'âme, de

lui faire oublier sa force intérieure et son moi. Diderot l'éprouvait,

comme aujourd'hui Comte et Littré. Des lueurs fatalistes passaient,

troublaient le jour. Complication mauvaise qui aurait à jamais ajourné

la Révolution.

Le dix-huitième siècle, fort différent du nôtre, a le coeur d'un

héros. Chaque fois qu'il enfonce et baisse au fatalisme, il se trouve

quelqu'un (un malade comme Vauvenargues, un pauvre homme comme

Rousseau) pour frapper vivement du pied la terre et remonter, disant:

«L'homme est libre. Le coeur, la conscience, c'est tout. Je suis

heureux. L'homme est heureux. Le monde est bon. Le tout est bien.»

* * * * *

Les grands éducateurs depuis la Renaissance, traînant encore au pied

leur boulet (Biblique et Chrétien), n'avaient jamais articulé cette

confiance entière dans la nature. Elle est exactement _anti-chrétienne_,

la pure négation du mythe de la nature déchue. Notez que les retours

contradictoires de Rousseau, ses mollesses chrétiennes qui pourront

revenir, seront des parenthèses tout à fait isolées, discordantes

dans l'ensemble de sa doctrine essentielle, sans s'y harmoniser

jamais.

Même dans la _Julie_, dans les langueurs dévotes de sa dernière

partie, l'éducation est juste anti-chrétienne, contraire à la dure

discipline qui ne veut qu'émonder, mutiler la plante humaine.

Julie se fie à la nature, au point que, selon elle, l'éducation

consiste à ne rien faire du tout. Laisser l'enfant jouer et vivre, se

créer par lui-même, c'est le seul idéal de la belle raisonneuse (en

même temps un peu quiétiste). Et le philosophe Wolmar, le père, le

goûte assez. Il dit: «Le caractère ne change pas; il reste quoi qu'on

fasse. Donc, il ne faut rien faire.» Il semble fataliste, par respect

de la liberté.

Nombre de sots ont pris cela au mot, ont dit: «Pourquoi l'éducation?»

La négligence, la paresse, toutes les faiblesses maternelles s'en

arrangeaient bien volontiers. Mais Rousseau même, avec un vigoureux

bon sens, dans la _Julie_ et dans l'_Émile_, se fait une terrible

objection, c'est que cette éducation négative suppose un vrai miracle.

Quel? _Un milieu parfait_, un si excellent entourage que l'enfant,

ayant tout autour la vue du beau, du bon, s'améliore (rien qu'à

regarder). Cela ne se trouve nulle part, moins chez Julie qu'ailleurs.

L'enfant, entre deux coeurs _sensibles_ (et plus amoureux que

jamais), mollirait et dépérirait, atrophié dans cette langueur.

* * * * *

L'_Émile_, heureusement, ne suit pas l'_Héloïse_. C'est un livre très

mâle. L'éducation d'amour, négative, expectante, ne va pas à ce

siècle, en réalité énergique, et, parmi ses écarts, actif et créateur.

L'_Émile_ agit et crée. Tout y est art et énergie. En disant:

«_Nature agira_», il agit vigoureusement. Il est en cela

concordant au grand but que posèrent Voltaire et Vauvenargues: «Le but

de l'homme est _l'action_.»

C'est superbe de mise en scène. C'est bien autre chose que _Robinson_.

Il y a bien là un naufragé, une âme échouée au rivage de la vie

(_Sicut projectus ab undis navita_, Lucret.). Mais cette âme n'est

rien encore, n'est point douée. Et vous avez la grandiose intuition du

Prométhée, qui, d'un peu de terre, va faire l'homme.

Le tout triste et sublime. C'est un morne désert. Point de famille, ni

père, ni mère (sinon pour l'allaitement). Rien que ce raisonneur, cet

artiste, ce calculateur, qui vous travaille la petite momie. C'est

très beau, et cela fatigue. On admire, mais c'est dur à lire. Il y a

trop d'esprit, trop d'éloquence, trop de toute chose. Il montre un

bras d'Hercule pour toucher une fleur. Il prend des gants d'acier pour

bercer un enfant.

J'ai vu dans le Tyrol certain logis désert, un nourrisson tout seul.

Du matin, les parents étaient à la forêt; un sauvage cours d'eau, armé

de force énorme, fait pour tourner dix meules, d'un filet ménagé qui

servait de nourrice, agitait, balançait l'enfant dans son berceau.

On sent trop bien partout qu'il n'a pas eu d'enfants, et qu'il n'en a

vu guère. Dans sa vie vagabonde de musicien littérateur, n'ayant point

de foyer (autre que sa pensée), il n'a jamais passé près de la

cheminée les longues heures patientes qu'y passera Froebel

à voir l'enfant dormir, se réveiller, jouer.

Rien de plus éloigné du sentiment du peuple. Il n'a pas observé ce

qu'offre le plus simple ménage, ce que sait le moindre ouvrier: c'est

que _la famille du travailleur est une éducation de Justice_ (voy.

plus haut). Il n'a pas vu l'enfant frappé de l'exemple du père,

sachant qu'il travaille pour lui, et qu'il _doit_ le lui rendre, s'y

essayant déjà, et, dans ses jeux, s'imaginant le faire.

_Le Juste_ est-il en nous? et cette belle lumière luit-elle déjà dans

le berceau? Il dit _oui_ dans son premier livre. Puis, il l'oublie,

dit _non_ ailleurs.

Condillac a finement composé et décomposé l'homme-statue. Rousseau se

fait tort en l'imitant, en employant ces artifices. Il brise l'unité

réelle, si touchante de l'âme. Il en fait trois, ce semble. À l'en

croire, le petit enfant ne comprendrait rien _que la force_; il

faudrait durement, à ce pauvre petit, lui dire ce mot bref: «Je suis

fort.» (Quoi de plus déplaisant?) Un peu plus tard, l'enfant ne

comprend _que l'utile_; on le mène par l'intérêt. Et c'est plus tard

encore, selon Rousseau, qu'il sent le beau, le bon, le juste, le

devoir.

Quelle scolastique! quel esprit de système, tout contraire à

l'expérience! Il ne s'aperçoit pas que par ce dur chemin, sans s'en

apercevoir, il retourne au passé, cruel et sophistique. Ce triste

enfant à qui on n'apprend que la force, m'a l'air du fils d'Adam et

de l'homme déchu.

Ah! robe de Nessus qu'on ne peut arracher! Ah! levain

savoyard de l'éducation catholique!... C'est de là qu'il a pris des

finesses à la Fénelon, des machines qui trompent l'enfant «dans la

bonne intention». Quoi! lui mentir, quoi! la tromper, cette chère et

faible créature, aimante et confiante, qui n'a que vous, se remet

toute à vous! Comment en avoir le courage? Comment lui dire ce mot de

tyran: «Je suis fort!»

Il y a de ces mots, des élans tyranniques, comme dans le _Contrat

social_. Et, dans cette dureté, pourtant une bien grande vacillation.

Qu'est-ce que ce Vicaire Savoyard? ce feint abbé qui parle, _et non

Rousseau_. Rousseau n'est, dit-il, que copiste. Qu'est-ce que ce

respect (douteux) pour la Révélation, violemment démenti dans ses

_Lettres de la Montagne_?

Misère! misère! Et avec tout cela, l'effet total fut pourtant beau et

grand.

Rousseau trouvait le siècle un moment indécis et comme embarrassé dans

le réseau d'un progrès compliqué. Il le saisit, ce siècle, le remet en

chemin, il lui rend la voie droite, d'un seul mot: «Conscience!

conscience!»

Cela est magnifique.

La liberté morale, une fois attestée, relevée, toute liberté suivit

dans les actes, les oeuvres, les lois.

_La liberté est une._ Sociale, morale, économique, etc., le nom n'y

fait rien; c'est toujours liberté, la liberté du coeur, d'où

jailliront les autres.

On cria, mais en vain. Les chrétiens, les sceptiques,

parfaitement d'accord, disaient: «Il se confie au coeur, si

variable, au caprice individuel, à l'instinct si souvent faussé.» Mais

si cette voix intérieure est _la même_ par toute la terre; si, pour

s'assurer, s'affermir, la conscience de chacun a la conscience de

tous, n'est-ce rien que l'_accord de l'homme et de l'humanité_?

Un peu avant l'_Émile_, cet accord avait eu sa vive affirmation dans

le grand livre de Voltaire (1757). Un peu après l'_Émile_, il eut sa

démonstration admirable que l'on essaye en vain d'ébranler

aujourd'hui. On vit se dérouler (1768), de l'Inde et de la Perse à

nous, la touchante unanimité des plus grandes nations de la terre, la

voix de cent peuples et cent siècles, répondant à Rousseau:

«Conscience! conscience!»

Ce beau siècle de foi, le dix-huitième siècle, fort du dogme suprême,

la liberté morale, s'en va dès lors tout droit au but: 89.

Voilà la gloire d'_Émile_. Le fataliste élève l'enfant pour le tyran,

Rousseau pour la Révolution.

Le Peuple / Nos Fils · 第 72 / 143 题