CHAPITRE II

L'Âge humain.--Les deux types: Rabelais, Montaigne.

Un mot, un simple mot fit un effet immense, un grand coup de théâtre,

quand on le retrouva après le Moyen-âge, ce petit mot: _Humanité._

Chose terrible! l'homme en ce funèbre songe avait même oublié son nom.

En sortant de la tombe, du long ensevelissement, il se tâta lui-même,

enfin poussa ce cri.

Ce mot Humanité, de divine douceur, de bonté, d'aimable culture,

l'Italie l'employa. La première, détournant les yeux des ténèbres

barbares, elle revit le jour, et regarda vers l'aube, vers la grande,

sereine et lumineuse Antiquité.

Dès le treizième siècle, un berger, Giotto, qui s'avisa de peindre,

avait eu une idée bien étrangère au Moyen-âge. Le premier, dit son

biographe, _il mit de la bonté_ dans l'art. Comment cela? En sortant

des types inflexibles, insensibles, inhumains, de la tradition

byzantine. Il osa peindre la nature.

La belle Antiquité est son reflet fidèle. Pétrarque, pour

Bible, prit Homère. C'est sur cette poésie de jeunesse éternelle qu'il

passa ses vieux jours. Et il s'y endormit de son dernier sommeil. Il

en fit son chevet. On lui trouva la tête sur l'_Iliade_ et

l'_Odyssée_.

Le mot qui empêchait, défendait toute invention, qui dominait,

fermait, stérilisait le Moyen-âge, l'_Imitation_ a péri. Un caractère

étrange, admirable, du temps nouveau, c'est qu'on veut imiter et qu'on

ne le peut plus. Pétrarque voudrait être Latin, refaire du Cicéron, et

il est Italien, il fait ses beaux sonnets. Le savant des savants,

Rabelais, est de tous le plus neuf, le plus original.

Plusieurs croient imiter. Cette adorable enfant qui fit le salut de la

France, Jeanne Darc, croit suivre le passé, la légende. Et elle est au

contraire un idéal du peuple nouveau, de l'avenir. En mourant, elle

oppose à l'Église la voix intérieure. Au bûcher de Rouen, je salue la

Révolution.

Luther de même imite de son mieux, voudrait remonter, renouveler la

primitive Église, née de la mort d'un monde. Et il en commence un. Il

copie le couchant, et il fait une aurore. Plus fort que ses doctrines,

son grand coeur se fait jour. Parmi ces dogmes sombres, l'esprit

serein, vainqueur, de la Renaissance éclaire tout. Contre le

mysticisme de tristesse passive qu'il croit ressusciter, il prêche la

vertu la plus haute du héros: _la Joie_.

* * * * *

La joie éclate immense, avec un rire puissant, plus fort que

le tonnerre, du berceau de Gargantua.

Tous reculèrent saisis, s'écrièrent d'horreur ou de joie.

Chaque mot qui lui vient est un grand coup de foudre, lumière de

l'avenir, anathème au passé.

D'abord _soif et famine_! Haine au temps famélique, où on n'avala que

des mots!

L'humanité, réduite à n'être qu'un squelette, s'éveille, les dents

longues, dans une horrible faim.

Le second mot n'est pas moins foudroyant. C'est l'arrêt solennel,

l'excommunication majeure, sous lequel le Passé s'en va la tête en

bas, tombant comme une pierre pour ne remonter plus jamais, emportant

son vrai nom qui le tue. C'est l'_Anti-Nature_.

Nul livre plus réimprimé. Il y en a soixante éditions, des traductions

en toute langue. «Au début, en deux mois, il s'en est plus vendu que

de Bibles en dix ans.»

Les sages en sentirent l'incroyable portée. Jean Du Bellay, d'un mot,

sans plus, le désignait: _le Livre_.

Mais peu de gens comprirent que c'était un livre d'éducation. Peu

devinèrent ce qui est partout au fond: «Reviens à la nature.»

Rousseau a dit cela, et d'autres. Mais celui-ci ne part pas

comme Émile d'un axiome abstrait. Il part du réel de la vie, comme

elle était, des moeurs du temps, de sa pensée grossière. La

conception est celle même du peuple, celle de l'homme énormément,

gigantesquement matériel, d'un géant; il s'agit de faire un bon

géant. Un burlesque prologue nous introduit au livre, comme les

farces et les _fêtes de l'âne_ précédaient les chants de Noël.

L'homme d'alors est tel, de matérialité très basse. Tel l'a pris

Rabelais. L'enfant, dès le berceau, mal entouré, puis cultivé à

contre-sens, offre un parfait miroir de ce qu'il faut éviter. À un

mauvais commencement, l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle

peut de vices et de paresse, mauvaises moeurs et vaines sciences.

Voilà le point de départ, et il le fallait tel.

Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs,

Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation

reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et

positif.

Il croit, _contre le Moyen-âge_, que l'homme est bon, que, loin de

mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le coeur,

l'esprit, le corps.

Il croit, _contre l'âge moderne_, contre les raisonneurs, les

critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas

commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout

d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop.

Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la

nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il comble ce

bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de

fruits et de fleurs.

On dira que cette éducation est trop riche, trop pleine, trop

savante. Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La

musique, la botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les

exercices du corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai

et de la nature pour réchauffer et féconder le coeur. Le soir, après

avoir ensemble, maître et disciple, résumé la journée, «ils alloient,

en pleine nuit, au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face

du ciel, observer les aspects des astres. Ils prioient Dieu le

créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le

glorifiant de sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps

passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela

fait, entroient en leur repos.»

Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement

pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père

et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux

avec l'esprit de paix.

Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les

conquérants: «Foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent, et

vous périrez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquêter les

royaumes.»

La vraie grandeur de Rabelais, c'est que tout en s'occupant d'un

géant, d'un roi, d'un être exceptionnel, il élève l'homme même en

toutes facultés, et au complet. Il le remue ce roi bravement et

vigoureusement. Il le fait travailler. Il lui impose toutes sortes

d'activité, de gymnastiques, que l'on eût jugées peu royales,

battre en grange et fendre du bois. Il le fait non seulement

travailleur, mais fabricateur, créateur.

L'enfant se crée son corps par une variété de mouvements bien

combinée. On l'intéresse à toute création. On le mène chez les

ouvriers pour les voir travailler. On le fait cultiver, planter,

soigner des arbres. Enfin ce grand prophète, Rabelais, anticipant les

temps qui ne sont pas encore, veut qu'il s'essaye à faire des engins,

des machines qui remuent, travaillent elles-mêmes.

* * * * *

Dans le plan de Montaigne, au contraire, le défaut c'est de ne donner

que l'idéal de la vie noble, haute et philosophique. En cela il tient

trop et de sa propre caste, et de ses auteurs Xénophon, Plutarque, qui

dans leurs essais d'éducation forment ce que le seizième siècle, les

Amyot et autres, appellent le gentilhomme grec. C'est le citoyen

souverain des cités reines, Athènes ou Sparte. Beaucoup de

gymnastique, d'exercice, peu de travail proprement dit, point

d'oeuvres, point de créations. Si je regardais dans la main du noble

élève de Montaigne, j'y verrais la peau douce, unie, d'une main qui ne

fait rien du tout. Mais chez celui de Rabelais je trouverais les

signes du vaillant travailleur, qui agit et produit, et je lui dirais:

«Tu es homme.»

La tendance morale, au reste, est dans Montaigne plus haute qu'on ne

l'attend de cet épicurien. «Dominer le plaisir et braver la

douleur, apprendre le grand art de bien vivre et de bien mourir.» On

reconnaît les sages, les austères de l'Antiquité. Mais à ce propos

même, on doit dire à Montaigne que cet état de force et de sérénité,

la vraie santé de l'âme, s'obtient bien moins encore par les

raisonnements que par les habitudes du travail, par l'heureux alibi

qu'il ménage à nos passions, par la diversion merveilleuse que donne

au bas plaisir le haut plaisir: _Créer._

Pacifique Montaigne, savez-vous le terrible de vos leçons? C'est que

«_qui ne crée pas, détruit_». La force d'âme que vous donnez à votre

élève, qu'en fera-t-il? Comme ses pères, il la tournera vers la

guerre. Le beau résultat pour un sage! vous aurez fait un _tueur

d'hommes_!

Dernière observation: Montaigne, qui écrit aux temps où la foi

barbarement intolérante noyait le monde de sang, Montaigne, dis-je,

veut garder son élève de cette horrible maladie, et pour cela il lui

fait voir de bonne heure la diversité des moeurs et des opinions

humaines. Il le fait voyager. Il le promène par le monde. Mais

n'a-t-il pas à craindre que, par un défaut tout contraire, il ne reste

flottant et trop impartial, que sais-je? un douteur? un Montaigne?

Fâcheux état de l'âme pour l'homme jeune, dans l'âge de l'action.

L'action? mais son nerf, son ressort serait brisé. L'homme, en sa

grande force, n'aboutirait à rien. Dès vingt ans, vingt-cinq ans, il

aurait le malheur de ressembler à l'auteur des _Essais_,

s'enfermerait déjà, pour songer, dans sa _librairie_.

S'il ne s'enferme pas, son indécision, sa vie noble et oisive, qui à

loisir observe tout, sa douceur tolérante qui aime et qui hait sans

excès, «qui se conforme aux moeurs publiques et les contredit peu»,

tout cela fera l'idéal aimable, mais un peu négatif de _l'honnête

homme_ de Molière et Voltaire, n'enfantera nullement le héros ni le

citoyen.

Quelles que soient ces critiques, voilà déjà, au grand seizième

siècle, les deux types d'éducation. Ils sont posés.

L'un avec une ampleur, une force, une richesse admirable, dans le

_Gargantua_. Le petit monde, l'homme, a avalé le grand. L'a-t-il

digéré? Pas encore.

L'autre type d'éducation est finement tracé par la main de Montaigne,

un peu maigre, un peu pauvre, par certains côtés négatifs, autant que

l'autre fut surchargé et exubérant. Mais enfin, c'est déjà une belle

esquisse, vive et forte, une tentative pour donner, _non l'objet_, le

savoir,--mais _le sujet_: c'est l'homme.

Le Peuple / Nos Fils · 第 69 / 143 题