L'Âge humain.--Les deux types: Rabelais, Montaigne.
Un mot, un simple mot fit un effet immense, un grand coup de théâtre,
quand on le retrouva après le Moyen-âge, ce petit mot: _Humanité._
Chose terrible! l'homme en ce funèbre songe avait même oublié son nom.
En sortant de la tombe, du long ensevelissement, il se tâta lui-même,
enfin poussa ce cri.
Ce mot Humanité, de divine douceur, de bonté, d'aimable culture,
l'Italie l'employa. La première, détournant les yeux des ténèbres
barbares, elle revit le jour, et regarda vers l'aube, vers la grande,
sereine et lumineuse Antiquité.
Dès le treizième siècle, un berger, Giotto, qui s'avisa de peindre,
avait eu une idée bien étrangère au Moyen-âge. Le premier, dit son
biographe, _il mit de la bonté_ dans l'art. Comment cela? En sortant
des types inflexibles, insensibles, inhumains, de la tradition
byzantine. Il osa peindre la nature.
La belle Antiquité est son reflet fidèle. Pétrarque, pour
Bible, prit Homère. C'est sur cette poésie de jeunesse éternelle qu'il
passa ses vieux jours. Et il s'y endormit de son dernier sommeil. Il
en fit son chevet. On lui trouva la tête sur l'_Iliade_ et
l'_Odyssée_.
Le mot qui empêchait, défendait toute invention, qui dominait,
fermait, stérilisait le Moyen-âge, l'_Imitation_ a péri. Un caractère
étrange, admirable, du temps nouveau, c'est qu'on veut imiter et qu'on
ne le peut plus. Pétrarque voudrait être Latin, refaire du Cicéron, et
il est Italien, il fait ses beaux sonnets. Le savant des savants,
Rabelais, est de tous le plus neuf, le plus original.
Plusieurs croient imiter. Cette adorable enfant qui fit le salut de la
France, Jeanne Darc, croit suivre le passé, la légende. Et elle est au
contraire un idéal du peuple nouveau, de l'avenir. En mourant, elle
oppose à l'Église la voix intérieure. Au bûcher de Rouen, je salue la
Révolution.
Luther de même imite de son mieux, voudrait remonter, renouveler la
primitive Église, née de la mort d'un monde. Et il en commence un. Il
copie le couchant, et il fait une aurore. Plus fort que ses doctrines,
son grand coeur se fait jour. Parmi ces dogmes sombres, l'esprit
serein, vainqueur, de la Renaissance éclaire tout. Contre le
mysticisme de tristesse passive qu'il croit ressusciter, il prêche la
vertu la plus haute du héros: _la Joie_.
* * * * *
La joie éclate immense, avec un rire puissant, plus fort que
le tonnerre, du berceau de Gargantua.
Tous reculèrent saisis, s'écrièrent d'horreur ou de joie.
Chaque mot qui lui vient est un grand coup de foudre, lumière de
l'avenir, anathème au passé.
D'abord _soif et famine_! Haine au temps famélique, où on n'avala que
des mots!
L'humanité, réduite à n'être qu'un squelette, s'éveille, les dents
longues, dans une horrible faim.
Le second mot n'est pas moins foudroyant. C'est l'arrêt solennel,
l'excommunication majeure, sous lequel le Passé s'en va la tête en
bas, tombant comme une pierre pour ne remonter plus jamais, emportant
son vrai nom qui le tue. C'est l'_Anti-Nature_.
Nul livre plus réimprimé. Il y en a soixante éditions, des traductions
en toute langue. «Au début, en deux mois, il s'en est plus vendu que
de Bibles en dix ans.»
Les sages en sentirent l'incroyable portée. Jean Du Bellay, d'un mot,
sans plus, le désignait: _le Livre_.
Mais peu de gens comprirent que c'était un livre d'éducation. Peu
devinèrent ce qui est partout au fond: «Reviens à la nature.»
Rousseau a dit cela, et d'autres. Mais celui-ci ne part pas
comme Émile d'un axiome abstrait. Il part du réel de la vie, comme
elle était, des moeurs du temps, de sa pensée grossière. La
conception est celle même du peuple, celle de l'homme énormément,
gigantesquement matériel, d'un géant; il s'agit de faire un bon
géant. Un burlesque prologue nous introduit au livre, comme les
farces et les _fêtes de l'âne_ précédaient les chants de Noël.
L'homme d'alors est tel, de matérialité très basse. Tel l'a pris
Rabelais. L'enfant, dès le berceau, mal entouré, puis cultivé à
contre-sens, offre un parfait miroir de ce qu'il faut éviter. À un
mauvais commencement, l'éducation scolastique ajoute tout ce qu'elle
peut de vices et de paresse, mauvaises moeurs et vaines sciences.
Voilà le point de départ, et il le fallait tel.
Cela donné au temps, la supériorité de Rabelais sur ses successeurs,
Montaigne, Fénelon et Rousseau, est évidente. Son plan d'éducation
reste le plus complet et le plus raisonnable. Il est fécond surtout et
positif.
Il croit, _contre le Moyen-âge_, que l'homme est bon, que, loin de
mutiler sa nature, il faut la développer tout entière, le coeur,
l'esprit, le corps.
Il croit, _contre l'âge moderne_, contre les raisonneurs, les
critiques, Montaigne et Rousseau, que l'éducation ne doit pas
commencer par être raisonneuse et critique. Rousseau, Montaigne, tout
d'abord, mettent leur élève au pain sec, de peur qu'il ne mange trop.
Rabelais donne au sien toutes les bonnes nourritures de Dieu; la
nature et la science l'allaitent à pleines mamelles; il comble ce
bienheureux berceau des dons du ciel et de la terre, le remplit de
fruits et de fleurs.
On dira que cette éducation est trop riche, trop pleine, trop
savante. Mais l'art et la nature y sont pour charmer la science. La
musique, la botanique, l'industrie en toutes ses branches, tous les
exercices du corps, en sont le délassement. La religion y naît du vrai
et de la nature pour réchauffer et féconder le coeur. Le soir, après
avoir ensemble, maître et disciple, résumé la journée, «ils alloient,
en pleine nuit, au lieu de leur logis le plus découvert, voir la face
du ciel, observer les aspects des astres. Ils prioient Dieu le
créateur en l'adorant, et ratifiant leur foy envers lui, et le
glorifiant de sa bonté immense. Et, lui rendant grâce de tout le temps
passé, se recommandoient à sa divine clémence pour tout l'avenir. Cela
fait, entroient en leur repos.»
Cette éducation porte fruit. Gargantua n'a pas été formé seulement
pour la science. C'est un homme, un héros. Il sait défendre son père
et son pays. Il est vainqueur, parce qu'il est juste, et courageux
avec l'esprit de paix.
Un droit nouveau surgit contre les Charles-Quint, contre les
conquérants: «Foi, loi, raison, humanité, Dieu, vous condamnent, et
vous périrez; le temps n'est plus d'aller ainsi conquêter les
royaumes.»
La vraie grandeur de Rabelais, c'est que tout en s'occupant d'un
géant, d'un roi, d'un être exceptionnel, il élève l'homme même en
toutes facultés, et au complet. Il le remue ce roi bravement et
vigoureusement. Il le fait travailler. Il lui impose toutes sortes
d'activité, de gymnastiques, que l'on eût jugées peu royales,
battre en grange et fendre du bois. Il le fait non seulement
travailleur, mais fabricateur, créateur.
L'enfant se crée son corps par une variété de mouvements bien
combinée. On l'intéresse à toute création. On le mène chez les
ouvriers pour les voir travailler. On le fait cultiver, planter,
soigner des arbres. Enfin ce grand prophète, Rabelais, anticipant les
temps qui ne sont pas encore, veut qu'il s'essaye à faire des engins,
des machines qui remuent, travaillent elles-mêmes.
* * * * *
Dans le plan de Montaigne, au contraire, le défaut c'est de ne donner
que l'idéal de la vie noble, haute et philosophique. En cela il tient
trop et de sa propre caste, et de ses auteurs Xénophon, Plutarque, qui
dans leurs essais d'éducation forment ce que le seizième siècle, les
Amyot et autres, appellent le gentilhomme grec. C'est le citoyen
souverain des cités reines, Athènes ou Sparte. Beaucoup de
gymnastique, d'exercice, peu de travail proprement dit, point
d'oeuvres, point de créations. Si je regardais dans la main du noble
élève de Montaigne, j'y verrais la peau douce, unie, d'une main qui ne
fait rien du tout. Mais chez celui de Rabelais je trouverais les
signes du vaillant travailleur, qui agit et produit, et je lui dirais:
«Tu es homme.»
La tendance morale, au reste, est dans Montaigne plus haute qu'on ne
l'attend de cet épicurien. «Dominer le plaisir et braver la
douleur, apprendre le grand art de bien vivre et de bien mourir.» On
reconnaît les sages, les austères de l'Antiquité. Mais à ce propos
même, on doit dire à Montaigne que cet état de force et de sérénité,
la vraie santé de l'âme, s'obtient bien moins encore par les
raisonnements que par les habitudes du travail, par l'heureux alibi
qu'il ménage à nos passions, par la diversion merveilleuse que donne
au bas plaisir le haut plaisir: _Créer._
Pacifique Montaigne, savez-vous le terrible de vos leçons? C'est que
«_qui ne crée pas, détruit_». La force d'âme que vous donnez à votre
élève, qu'en fera-t-il? Comme ses pères, il la tournera vers la
guerre. Le beau résultat pour un sage! vous aurez fait un _tueur
d'hommes_!
Dernière observation: Montaigne, qui écrit aux temps où la foi
barbarement intolérante noyait le monde de sang, Montaigne, dis-je,
veut garder son élève de cette horrible maladie, et pour cela il lui
fait voir de bonne heure la diversité des moeurs et des opinions
humaines. Il le fait voyager. Il le promène par le monde. Mais
n'a-t-il pas à craindre que, par un défaut tout contraire, il ne reste
flottant et trop impartial, que sais-je? un douteur? un Montaigne?
Fâcheux état de l'âme pour l'homme jeune, dans l'âge de l'action.
L'action? mais son nerf, son ressort serait brisé. L'homme, en sa
grande force, n'aboutirait à rien. Dès vingt ans, vingt-cinq ans, il
aurait le malheur de ressembler à l'auteur des _Essais_,
s'enfermerait déjà, pour songer, dans sa _librairie_.
S'il ne s'enferme pas, son indécision, sa vie noble et oisive, qui à
loisir observe tout, sa douceur tolérante qui aime et qui hait sans
excès, «qui se conforme aux moeurs publiques et les contredit peu»,
tout cela fera l'idéal aimable, mais un peu négatif de _l'honnête
homme_ de Molière et Voltaire, n'enfantera nullement le héros ni le
citoyen.
Quelles que soient ces critiques, voilà déjà, au grand seizième
siècle, les deux types d'éducation. Ils sont posés.
L'un avec une ampleur, une force, une richesse admirable, dans le
_Gargantua_. Le petit monde, l'homme, a avalé le grand. L'a-t-il
digéré? Pas encore.
L'autre type d'éducation est finement tracé par la main de Montaigne,
un peu maigre, un peu pauvre, par certains côtés négatifs, autant que
l'autre fut surchargé et exubérant. Mais enfin, c'est déjà une belle
esquisse, vive et forte, une tentative pour donner, _non l'objet_, le
savoir,--mais _le sujet_: c'est l'homme.