CHAPITRE PREMIER

Anti-Nature.--Inhumanité.--École des Frères.

Les mille années du Moyen-âge doivent de leur vrai nom s'appeler

l'_âge des pleurs_.

Ce qui est bien cruel, c'est que l'Âge des pleurs, fini pour l'homme,

continue pour l'enfance.

Barbare persévérance! Nous exigeons toujours que le petit enfant, pour

entrée dans la vie, accomplisse une chose énorme et impossible, et,

pour premier essai d'intelligence, nous imposons une entorse au

cerveau.

C'est un miracle qu'on veut de lui d'abord, que sa petite tête, avant

son développement, forcée, écartelée, subisse l'intrusion violente

d'un credo condensé de tous les dogmes byzantins.

Demain, on le mettra à la manufacture. Il sera ouvrier à dix

ans. Mais, avant, il sera métaphysicien.

Qui veut cela? qui est l'auxiliaire inflexible du prêtre pour exiger

l'absurde épreuve? C'est le chef d'atelier. L'enfant troublerait tout,

ne serait point exact, s'il n'était quitte de l'église. Donc il faut

«qu'il ait fait sa première communion» avant d'être admis au travail.

Même obstacle pour des millions d'enfants dans le monde chrétien. Les

plus pressants besoins de la famille n'exemptent pas de passer par

cette filière. Elle est la même pour toute classe, toute race, pour

l'enfant de campagne le moins formé, pour l'enfant affiné des villes.

Si cela se faisait sérieusement, la plupart en resteraient fous. Mais

il y a une certaine connivence. Le père ne tient guère à la chose. Et

celui même qui gravement enseigne ces entités creuses, qui les fait

répéter, songe bien moins à les faire comprendre qu'à plier la jeune

âme, à mettre sous le joug toutes les générations nouvelles. Si

l'enfant n'entend rien, et mot pour mot répète servilement, au fond,

c'est tout ce que l'on veut.

Il oubliera ces mots; deux choses en resteront. Premièrement la

servilité; il sera _bon sujet_ pour toute autorité, dressé pour le

tyran. Deuxièmement, son crâne ayant été forcé par cette opération

barbare, il ne sera pas fou, mais infirme d'esprit, disposé à traîner

dans les voies de routine, sans initiative, sans vigueur, sans

invention.

On ne viole pas impunément l'humanité et la justice, la

logique, le simple bon sens. Que nous dit le bon sens? Que la culture

humaine, comme toute culture, doit se faire par degrés, non par un

violent coup d'État, qu'il faut laisser d'abord à leur essor les

facultés actives, que la spéculation doit terminer, non commencer.

J'ai dit ailleurs la merveilleuse échelle du développement de la vie

grecque, comment l'enfant montait sans s'en apercevoir par les degrés

de l'action. Le jeune Hermès ailé, et le petit gymnase, l'accueillait,

l'invitait, le remettait jeune homme au dieu de l'art et de la lyre,

Apollon, au travailleur Hercule. L'idée pure couronnait, Socrate et la

Pallas. Enfin la vie publique, la vraie Pallas, Athènes, la Cité comme

éducation.

Heureux développement, et si bien gradué! L'enfant monte sans savoir

qu'il monte! Rien de plus fort, rien de plus simple, et aussi rien de

plus fécond. Quels brillants résultats! Quelle scintillation de

génies!

Renversez cette échelle. Commencez par Pallas, la philosophie, la

grammaire, la sophistique et l'éristique. Athènes deviendra Charenton.

* * * * *

Notez que ce système est d'une pièce. Tout est grec, et rien

d'étranger. La Grèce a tout au plus emprunté quelques noms des dieux,

mais elle les a faits elle-même, d'elle et à son image. Si elle eût

ramassé des dieux d'ici et là, compilé un credo, il eût été stérile.

Combien laborieuse est l'oeuvre de Judée, la bizarre

alliance qui s'y fait des mythes et des dogmes! Jéhovah, l'âpre esprit

«qui est dans le vent» du désert, se mêle aux dieux colombes de la

molle Syrie. Les anges de lumière, empruntés à la Perse, rencontrent

le funèbre Adonis et la mort des dieux. Chaos barbare qu'on hellénise

en le nommant du Logos grec!

Mais cela est trop clair. L'énigme Trinitaire et le noeud de la

Grâce l'embrouillent, l'enténèbrent à jamais. Mille années de disputes

n'y font rien, n'éclaircissent rien. Au lieu d'achever, on ajoute. Sur

cet entassement on jette et on empile quelque dogme nouveau, hier

l'Immaculée, naguère le Sacré-Coeur et le Précieux-Sang.

Prodigieuse chimère! qui éblouit de sa complexité. D'un côté si

subtile, de l'autre si grossière, accouplant hardiment tant de

contradictions. La tête, en y songeant, fait mal, et les oreilles

tintent. Hélas! qu'en sera-t-il du cerveau d'un enfant?

Quand on traîne à l'église le premier jour la triste créature, un

frémissement instinctif la saisit. Le petit garçon est muet, comme

stupide. Mais la petite fille dit très bien qu'elle a peur; elle

tremble de tous ses membres. La robe noire et l'obscure sacristie, le

vieux confessionnal, un corps mort mis en croix et son côté saignant,

d'atroces exhibitions d'ossements, comme il se fait au Midi, en

Bretagne, toute cette fantasmagorie effrayante la fait reculer. Elle

veut s'en retourner, tire sa mère, se cache derrière.

On ne l'écoute guère, et la voilà assise au banc avec les

autres, immobile de longues heures, faisant semblant d'entendre. En

esprit qu'elle est loin, au jeu, à la maison! On a beau la

punir.--Mais voici tout à coup que vraiment elle écoute. On parle de

l'Enfer. Qu'est-ce cela? Des feux, des démons, des brûlures, des grils

et des griffes. Horreur! quel saisissement pour la petite âme crédule!

Elle en rêve, et même éveillée. Voilà une prise forte, infaillible,

qu'on a sur elle, et que l'on gardera, et que nul n'aura d'elle.

Quelle? Les prémices de la peur.

Et le garçon? et l'homme! celui qui doit bientôt faire face à tous les

hasards de la vie, celui qui aura la famille à protéger, la patrie à

défendre, quel crime de le briser ainsi, de courber en lui l'homme

presque avant qu'il soit homme! Les lois antiques frappaient de mort

celui qui mutilait un mâle, lui ôtait l'énergie. Ici, n'est-ce pas la

même chose? Que devons-nous à ceux qui reçoivent de nous nos fils gais

et hardis, et nous rendent un troupeau de gazelles effrayées!

* * * * *

«Laissez approcher les petits.»

Douce parole. Ils approcheraient, mais s'ils voient la verge

derrière?...

Dans les quatre Évangiles, ces livres compilés de doctrines si

divergentes, je vois rapprochées pêle-mêle la douceur, la sévérité.

«Approchez.» Mais je vois la géhenne éternelle, le monopole des élus,

de ceux qui plaisent à Dieu et pour qui seuls parle Jésus (voyez plus

haut). Quel sujet d'épouvante pour tout le genre humain! pour

tant d'autres qui n'ont pas plu!

Nul innocent en ce système. Tous en naissant sont deux fois condamnés.

Condamnés pour Adam, pour le péché durable qui a gâté la race pour

toujours;

Condamnés comme fils de la concupiscence, du plaisir où ils sont

conçus.

La femme qui rougit de son corps et de sa funeste beauté, rougira plus

encore de la revoir plus belle dans l'enfant, cette éblouissante et

tendre fleur de sang, le triomphe de la chair même.

Dompter la chair, la pâlir, l'amortir, c'est la vocation du chrétien.

Scandaleuse est la vie luxuriante de ce petit païen. Il faudra la

réduire, en comprimer l'essor par une pauvre alimentation, tranchons

le mot, un demi-jeûne.

Il a grandi à peine que déjà perce sa malice. Qu'a servi le baptême?

Le démon, que ce sacrement adjurait de sortir, n'est pas sorti du

tout. On le reconnaît à vingt signes.

Le grand signe, c'est de voir pousser, monter en lui, cette chose

dangereuse entre toutes, l'essence du démon, qu'on aura tant de mal à

extirper, la Liberté, cette force tenace de libre volonté. Mauvaise

herbe qui trace. On arrache. Il en reste autant.

Ne perdons pas une minute pour combattre cela. Quelque petit qu'il

soit, ne le ménageons pas, appliquons-y des remèdes héroïques.

«Si l'on raisonnait? si l'on faisait appel à ses bons

sentiments, à son intelligence? Pitoyable méthode. Ce serait justement

le moyen d'éveiller ce que l'on veut éteindre, ce mauvais Esprit, la

Raison.

«Aux maladies du corps, consultez-vous l'enfant? Non. Bon gré ou mal

gré, vous lui ingérez les remèdes. Faire avaler le bien, faire

expulser le mal, c'est tout. Eh bien! ici, rien autre chose à faire.

«Qu'il avale, en formules, le dogme condensé, la divine parole. Mieux

encore, sans parole, que Dieu lui soit sans cesse ingéré dans

l'hostie, pendant qu'incessamment par la verge et le fouet on

expulsera le Démon.»

Le Démon est sensible. Il crie--c'est ce qu'il faut--il rage, il se

renverse... Je le crois bien. C'est signe que l'opération réussit. On

conçoit le combat si, dans ce petit corps, le Diable poursuivi sent

Dieu. C'est l'eau frémissante au fer rouge.

Et cela dans toute la vie. Car le Démon, en dépit de cette éducation

terrible, ne lâche pas prise; il faut continuer le supplice. Ce n'est

pas à l'école seulement, mais partout. Le Moyen-âge n'est rien que

cette guerre au Diable. Du prêtre à vous, des parents à l'enfant, du

pédagogue à l'écolier, par cataractes et cascades, tombe un torrent de

coups. Des écoliers de trente ans (on le voit par l'histoire fameuse

d'Ignace de Loyola) n'en sont point exemptés.

Passant devant l'église, devant la maison, le collège, vous entendez

partout des cris. Montaigne même, à une époque moins sauvage déjà, dit

que l'école est un enfer. La _chambre de la question_, où le

juge d'alors fait torturer, n'en différait en rien. Et en effet, dans

ce système, l'homme est l'éternel accusé, avec l'aggravation de

terrible équivoque qu'en frappant on ne sait si c'est sur le Diable ou

sur l'homme.

Saint-Cyran, fort, profond, sévère, vrai janséniste, ne craint pas

d'avouer le système dans sa vérité. Il exprime vigoureusement l'idée

même du Christianisme, de la guerre de Dieu et du Diable, la

fluctuation effroyable de l'âme battue et rebattue du ciel en terre,

et relancée tour à tour de l'abîme au ciel. Il le dit sans détour:

«L'éducation chrétienne _est une tempête de l'esprit_.»

On ne peut amoindrir le combat, la tempête, qu'en éreintant l'un ou

l'autre parti. Saint Louis y emploie des chaînettes de fer, battant

l'âme à travers le corps, la réduisant comme un forçat. Le jeûne est

bon aussi, mais Pascal, plus directement, arrive au but avec des

purgatifs violents de deux jours en deux jours.

Forte _éducation_ de la mort, qui vaudrait mieux que les supplices,

qui sur l'enfant manquerait peu son coup. Je jure que _la tempête_,

ainsi traitée, ne résisterait pas.

On nous conte doucereusement les réformes humaines du second

Port-Royal qui eut si peu d'élèves, ou les éducations princières de

Fénelon, etc. Mais rien n'était changé dans le grand courant général.

Le Moyen-âge poursuivait son chemin. Les hauts collèges des Jésuites

qui gâtaient tant leurs écoliers, ne les battaient pas moins, et

jusqu'à nous. M. de La Rochejacquelein, qui en était, me l'a dit à

moi-même.

L'excellent De La Salle, le créateur des Frères de la

Doctrine chrétienne, qui eut le bon esprit de bannir le latin des

petites écoles, de faire lire en français, pour les punitions suit

très exactement la méthode du Moyen-âge, de chasser la malice par la

verge et le fouet (1724, réimprimé encore en 1828). Il le dit avec un

détail fort cru et fort choquant.

Les férules, frappées dans la main, plus décentes, plus cruelles

peut-être, avaient un avantage. Elles aidaient le maître à se régler

et à compter les coups. Ce bois dur, impassible, interposé froidement,

le gardait de l'horrible ivresse qui trop souvent l'aveugle. On a

supprimé les férules, et nominalement toute punition corporelle. Cela

est-il possible dans ce système du vieil enseignement? Les pénitences

plus longues, moins simples, sont impraticables.

Hors de Paris et des écoles modèles qu'on montre aux étrangers, entrez

dans la première école, vous le verrez, le maître frappe, et il ne

peut faire autrement.

Par ce faux adoucissement, on l'a cruellement exposé. Dans ses

pénibles fonctions, dans cette éternité des jours interminables, dans

le bruit des marmots, dans sa dure vie de moine, isolé, sans

consolation, il est aigre, irrité, ouvert à tout instinct mauvais.

Est-il de bois? de pierre? S'il s'emporte, s'égare, et si de la

victime le Démon passe à lui, se saisit du bourreau, peut-on s'en

étonner?

Les lettres du supérieur Étienne (1854, 1860, 1861) et les

innombrables procès qui ont suivi, n'ont que trop éclairé ce sujet

lamentable. Nous n'ajouterons pas à la honte de ces malheureux. Leur

vie est un enfer. Ils nous conservent ici l'image douloureuse de ce

qui (moins connu, mais non pas moins cruel et non pas moins souillé)

a duré de longs siècles aux ténèbres du Moyen-âge.

Le Peuple / Nos Fils · 第 68 / 143 题