La mère.--Le paradis maternel.--L'enfant naît créateur.
Qu'il faut de temps pour voir les choses les plus simples que la
nature même indiquait! Hier à peine enfin on a fait cette découverte:
«La mère doit élever l'enfant.»
Le Moyen-âge, qui regarde la femme comme l'origine du péché et de
l'universelle damnation, est loin de confier l'homme à celle qui l'a
perdu. Pour mieux nier son droit sur l'enfant, les Pères, les
docteurs dans leur scolastique ignorante, supposent que le père seul
engendre sans qu'elle y soit pour rien. Ils la font inerte et
passive. Ils la nomment, du nom qui l'avilit le plus, le vase de
faiblesse (_vas infirmius_). Ils appellent la mère (impies! leur
mère!) immonde, lui reprochent leur naissance comme un péché.
L'enfant qu'elle alimente presque un an de son sang et deux ans de
son lait, ne la regarde point. Aussitôt qu'on le peut, la faible
créature, si fragile, est remise aux mains rudes des hommes.
Barbares et grotesques nourrices! c'est à eux de bercer l'enfant.
On voit là que l'absurde a sa fécondité. Du dogme injuste et faux, et
de la dure légende, descend logiquement cette pratique, impie,
insultante à la femme et meurtrière pour l'homme. Car sans la mère
l'enfant ne vivra pas.
Détournons nos regards du funeste passé! Écoutons bien plutôt celle
qui est un présent éternel, qui ne varie pas, la Nature.
* * * * *
Qui crée l'enfant? la mère.
Tous les hommes éminents de ce temps-ci que j'ai connus, étaient
entièrement, sans réserve, les fils de leurs mères.
Il en doit être ainsi. Dans cette oeuvre commune, le père mit un
instant, un éclair de plaisir. La mère y met neuf mois de souffrances
et d'amour, de vives joies mêlées de douleurs, pendant deux ans son
lait, ses veilles et ses fatigues,--enfin y met toute sa vie.
Sont-ils un être ou deux? On pourrait en douter. Elle le fait, refait
d'elle-même (dans la transformation rapide qui nous renouvelle sans
cesse), et elle est bien des fois sa mère. Il est, de fond en comble,
constitué de sa substance. En elle, il a sa vraie nature, son état le
plus doux de béatitude profonde, de paradis. C'est bien là qu'il est
Dieu.
La crise la plus dure de sa vie sera d'en sortir, de tomber
dans le froid, l'impitoyable monde. Son instinct naturel serait d'y
revenir, de retourner à l'unité. Mais ici la nature s'oppose à la
nature. Arraché de son sein, détaché par le fer, il lui faut s'en
aller. Dure et cruelle séparation!
Cependant on peut dire que, tant qu'il fut en elle, ne s'en
distinguant pas, il put à peine aimer. Il faut être deux pour s'unir,
pour tendre l'un vers l'autre. Et l'amour c'est un paradis par delà le
paradis même.
D'elle à lui, le sang circulait. Mais ni elle ni lui n'avaient encore
l'ineffable émotion que donne l'allaitement. Impression si forte, si
puissante sur le nourrisson que pour toute la vie elle lui reste. Tel
il est dans les bras de la femme et à sa mamelle, tel il sera, gai et
serein; ou (s'il en est privé) farouche, d'humeur âpre, irritable,
regrettant quelque chose qu'il ne sait plus lui-même. Et quoi? Cette
heure adorable et bénie.
* * * * *
Bakewell, l'habile éleveur, qui montra comme on crée des races,
laissait à ses jeunes taureaux dans une heureuse plénitude tout le
temps de l'allaitement. Un an entier ils possédaient leur mère. Ils ne
l'oubliaient pas. Ils restaient pour leur père Bakewell doux et
reconnaissants. Ils lui léchaient les mains.
De grands médecins allemands assurent qu'un nourrisson humain qui n'a
pas ce bonheur, que l'on nourrit au biberon, en reste pour la vie
sérieux, ne rit presque jamais.
Le sourire maternel pendant l'allaitement, le sourire de
l'enfant, échangés, dit Froebel, c'est la grande communion qui
prépare toute religion, toute société humaine.
Ce qui montre à quel point mère et enfant sont un, c'est qu'ils
s'entendent sans langage[115]. Ils furent le même corps pendant neuf
mois, et même après ils n'ont que faire de signes, ayant une
correspondance intérieure dans l'identité magnétique. Lui voyant faire
cela, sans savoir pourquoi ni comment, il essaye de le faire aussi.
[Note 115: Et sans la mère peu de langage. C'est la raison réelle
pour laquelle l'Anglais est muet, tout au moins taciturne.--Même dans
l'allaitement, l'entant n'est apporté qu'un moment pour prendre le
sein. Généralement il est mis dans une autre chambre, dans les mains
de la _nurse_. Mot très particulier et sans équivalent (ni nourrice,
ni bonne, ni gouvernante). C'est la _nurse_ qui, simplifiant tellement
la vie, la concentrant en deux personnes, l'a rendue si active, toute
prête aux voyages lointains et à la colonisation. Aux eaux, aux bains
de mer où l'intérieur se voit, est moins muré, j'observai souvent
cette _nurse_. Pauvre créature ennuyée. Les parents ne lui parlaient
guère. L'enfant était pour elle le plus souvent un dur tyran. S'ils
sortent, c'est lui qui la mène, il fait tout à sa tête. En réalité il
est seul, c'est Robinson (sans Vendredi). Trop nourri et gorgé de
viande, il est colère et de mauvaise humeur. Ce n'est pas là l'ancien
enfant anglais, nourri de lait, de bière, le fils de la Merry England.
Celui-ci, exilé de sa mère en naissant, toujours en présence de cette
fille qu'il gouverne, est déjà plein d'orgueil. Le passage à l'école
est horrible pour lui. Sa volonté sauvage, jusque-là sans obstacle,
est brisée à force de coups. Les châtiments cruels (tout comme au
régiment ou à la flotte) sont d'usage à l'école. Malgré ces
traitements qui pourraient faire un caractère atroce, les Anglais à la
longue, par la vie et le monde, s'humanisent, sont parfois très doux.
Mais il leur en reste au visage un incurable sérieux. On y lit qu'à la
naissance ils furent éloignés de leur mère, privés de son sourire.
Quand je les vois, Virgile me vient à la pensée: _Cui non risere
parentes_, etc., et le mot de Froebel: «Point de chambre d'enfant.»]
Par elle, il est. Et sans elle il n'est pas. Lorsque je visitai le
funèbre hospice des Enfants trouvés, on me conta que ceux qu'on
apporte un peu tard sont impossibles à consoler, pleurent
toujours et sans fin, et meurent à force de pleurer.
La mère lui fut son nid, et son monde complet où il ne put rien
souhaiter. Elle fait de son mieux, même après, pour être encore son
nid. Éveillé elle le tient entre ses mamelles, et dans son giron,
endormi. Mais s'il tombait! il faut encore se séparer, lui donner un
berceau. Au moins, rien ne lui est plus cher (dit Froebel, grand
observateur) que de le lever, le coucher, s'unir à l'élan du réveil,
bénir et assoupir l'entrée dans le repos.
Il remarque très bien encore que pour lui _la parole_ est un être,
c'est _sa mère parlante_. Et les autres objets? il leur parle; ils se
taisent. S'il les touche, ils résistent, lui révèlent le monde, et
l'opposition du _non-moi_. Le voilà découvert ce monde, qui fera ou
rire ou pleurer! Il attire toutefois. De là le mouvement.
Il n'a pas grande force. Sa mère le meut d'abord, d'un doux mouvement
cadencé. Mais qu'il remue lui-même, c'est son plus cher désir.
Certains objets l'attirent ou l'occupent agréablement. «Mettez sur le
berceau une petite cage, un oiseau», dit Froebel. Moi, je n'aime pas
trop qu'on lui montre ce prisonnier. Je préfère la boule brillante que
les Lapons suspendent au-dessus de sa tête, qui va, vient. Lui, il
tâche, ne tarde pas de la saisir.
* * * * *
Tout ce qu'il voit, il veut le prendre. Il le palpe, il le goûte,
veut se l'approprier par tous les sens. Légitime égoïsme,
instinct tout naturel, excellent, de concentration. Il est tout simple
qu'une créature si faible cherche tous les moyens de s'enrichir, de
s'augmenter.
Notons là l'insigne bêtise de nos théologiens. Si l'enfant a bon
appétit, s'il tette bien: «Péché! voilà le premier homme! voilà Adam!
voilà la chute! La gourmandise nous perdit!» Eh! malheureux, vous ne
voyez donc pas que toute la nature est gourmande, que la plante est
avide et des sucs de la terre et des rosées du ciel? Condamnez-la
donc, imbéciles!
Enfant, ton plus sacré devoir est de bien boire ton lait et de manger
beaucoup, d'absorber, si tu peux, tous les fruits de l'arbre de vie.
Un univers commence. Le paradis revient. Dieu, en vous y mettant, ta
mère et toi, vous recommande expressément de manger des deux fruits,
la vie et la science, autant que vous pourrez. Et, à ce prix, il vous
bénit.
Quelle joie de voir en ce jardin cette jeune Ève et son petit Adam!
Vivre en un jardin, dans l'air pur, en communion avec le ciel, avec la
bonne terre, notre mère, c'est la vraie vie humaine. L'homme naît
arbre en plusieurs légendes. Dans la Perse, l'esprit, la vie, l'âme,
c'est l'arbre sacré. Le grand éducateur de notre siècle, Froebel,
était un forestier. «Les arbres, disait-il, ont été mes docteurs.»
Ce petit paradis ne craint pas le serpent. L'enfant garde la mère plus
qu'il n'en est gardé. Nul danger du dehors. Un tel amour si fort, si
profond, si complet emplit tout, comble l'âme. Il n'a à
craindre que lui-même.
L'état divin n'a-t-il pas ses périls? La mère, si elle suit sa
tendance, fondra dans les molles tendresses, dans l'excès de
l'adoration. Et lui, de son côté, qui n'a pas un atome qui ne soit
d'elle, il a son but en elle, gravite incessamment vers elle. Les
objets extérieurs le repoussent et résistent. Mais elle, elle est si
douce! Il se rejette à elle d'autant plus, dans ses tendres
embrassements, à ses genoux, à sa bouche, à son sein. Elle est son
Ève, une Ève toute séduite et gagnée d'avance, qui lui dit d'être
sage, et qui l'est moins que lui.
Elle est et sa nature et son surnaturel. Nous oublions trop ce qu'il
fut, tout rêve, toute imagination. Pour lui tout est miracle,
enfantine poésie. Puissance énorme et énormément forte par la
faiblesse même des autres qui ne sont pas encore. Eh bien! c'est la
mère seule qui l'occupe, cette puissance. Que doit-il éprouver quand,
de son petit lit, il regarde, la suit de l'oeil, et voit aller,
venir, pour lui, toujours pour lui, cette adorable fée? Que son petit
coeur est plein d'elle! dans quel enchantement étrange! Si jamais
sur la terre il y eut _religion_, c'est bien ici, et à un tel degré
que rien, rien de pareil ne reviendra jamais.
Elle ne peut pas s'en défendre. Ce n'est pas sa faute. Elle est Dieu.
N'en rougis pas, ma chère, et ne t'humilie pas. Il faut bien qu'il en
soit ainsi. C'est énorme, excessif. Mais que faire? c'est notre
salut. Nous commençons par là, par une idolâtrie, un profond
fétichisme de la femme. Et par elle nous atteignons le monde.
* * * * *
Le sublime de la situation serait qu'elle tâchât d'être moins Dieu,
que l'amour limitât l'amour, que la mère de bonne grâce acceptât sa
rivale, l'autre mère, la Nature. Mais quel pénible effort! combien il
lui est dur de ne plus être sa seule nourrice, son unique aliment, que
la terre, que les arbres, les fruits, se mettent à l'allaiter!... Oh!
là, elle est jalouse, et pleure.
Elle espérait toujours être son camarade. Et pour gagner cela, que
n'eût-elle pas fait! Elle cédait en tout, voulait être gentille, et
plus enfant que lui. Mais voici qu'un matin (elle est bien étonnée),
certain esprit le pousse; seul, sérieux, muet, ou bien parlant à demi
voix, il s'en va, il commence dans quelque coin une oeuvre à lui,
veut arranger je ne sais quoi. Il prend du sable ou de la terre, et
procède précisément comme tout peuple sauvage ou barbare: il entasse,
il construit sa petite montagne, son _tumulus_. Mais on l'a découvert.
«Oh! le petit vilain!» Vrai crime. Il a voulu être homme.
S'il y avait quelques petites pierres qu'on pût dresser, il eût fait
davantage, un cairn, ou un dolmen, comme firent les Gaulois, ses
aïeux. L'architecture celtique, pélasgique, lui est naturelle, une
pierre bien posée sur deux autres, selon son tour d'esprit,
c'est sa maison à lui, ou sa petite table. Il y met deux cerises. Il
invite sa soeur. Il pratique l'hospitalité.
L'instinct du castor est dans l'homme; s'il peut, il creuse une
rigole, y met de l'eau, il l'y fait circuler, il fait un barrage, une
digue. Ce génie d'hydraulique étonne et indigne la mère. On ne pourra
jamais l'avoir net, que deviendrons-nous?
Voici qui est bien pis, s'il est un peu plus grand, si sa main
s'affermit, dans l'épaisse poussière il se trace un bonhomme (pas
reconnaissable, n'importe). S'il est sûr d'être seul, il mouillera du
sable, pétrira de la terre, bâclera quelque chose d'informe, et se
dira: «C'est un chien, un mouton.»
De manière ou d'autre, il échappe. Il veut _être et agir_. Très
difficilement on le tient dans le doux état de momie, convenable et
décent, l'état d'innocence imbécile qui ne ferait que jaser, répéter.
Il faut en prendre son parti. S'il naît ouvrier ou maçon, qu'y faire?
habillons-le pour cela, ou bien mettons-lui sous la main des matériaux
simples, commodes, qui ne soient pas fugaces comme le sable et qui lui
donnent la satisfaction de contempler ses résultats. Avec quelques
petits carrés de bois, en forme de briques, il peut bâtir, édifier,
faire des maisons, des ponts, des meubles, etc. J'ai sous les yeux un
nourrisson qui a à peine dix-huit mois, et qui, dès qu'il a pu dresser
deux des petits morceaux de bois, saisi de bonheur, joint les mains,
admire, visiblement se dit en créateur: «Cela est bien.» Un
autre, de deux ans et demi, plus fort dans cette architecture, appelle
sa soeur à témoigner de son talent; il dit: «C'est _petit_ qui l'a
fait!»
Gardez-vous de l'aider. N'allez pas, faible mère, ramener cet artiste,
cet Adam travailleur, au paradis, dont, grâce à Dieu, il sort.
Respectez-le. Regardez ses instincts. Ne les étouffez pas, en croyant
les servir.
L'harmonie de la forme, des formes élémentaires régulières (celle des
cristaux), lui est infiniment sensible. L'homme naît géomètre, sent
fort bien la beauté de ces formes très simples, la sphère, le rond,
l'ovale, etc., que notre sens blasé admire moins aujourd'hui.
L'autre harmonie, le rythme, lui est également naturelle. Tout d'abord
il le sent, le suit.
C'est dans le jardinage surtout que l'aide de sa mère lui redevient
utile. Artiste et créateur, il est impatient, voudrait d'un _Fiat_
faire un monde. Il va incessamment regarder, déterrer le petit germe
mis en terre. Elle qui, avec lui, fut si douce, si patiente, elle lui
enseignera la patience, l'art réel de créer, celui de ménager, de
couver tendrement ce qu'on veut faire croître et qu'on aime.