CHAPITRE II

La mère.--Le paradis maternel.--L'enfant naît créateur.

Qu'il faut de temps pour voir les choses les plus simples que la

nature même indiquait! Hier à peine enfin on a fait cette découverte:

«La mère doit élever l'enfant.»

Le Moyen-âge, qui regarde la femme comme l'origine du péché et de

l'universelle damnation, est loin de confier l'homme à celle qui l'a

perdu. Pour mieux nier son droit sur l'enfant, les Pères, les

docteurs dans leur scolastique ignorante, supposent que le père seul

engendre sans qu'elle y soit pour rien. Ils la font inerte et

passive. Ils la nomment, du nom qui l'avilit le plus, le vase de

faiblesse (_vas infirmius_). Ils appellent la mère (impies! leur

mère!) immonde, lui reprochent leur naissance comme un péché.

L'enfant qu'elle alimente presque un an de son sang et deux ans de

son lait, ne la regarde point. Aussitôt qu'on le peut, la faible

créature, si fragile, est remise aux mains rudes des hommes.

Barbares et grotesques nourrices! c'est à eux de bercer l'enfant.

On voit là que l'absurde a sa fécondité. Du dogme injuste et faux, et

de la dure légende, descend logiquement cette pratique, impie,

insultante à la femme et meurtrière pour l'homme. Car sans la mère

l'enfant ne vivra pas.

Détournons nos regards du funeste passé! Écoutons bien plutôt celle

qui est un présent éternel, qui ne varie pas, la Nature.

* * * * *

Qui crée l'enfant? la mère.

Tous les hommes éminents de ce temps-ci que j'ai connus, étaient

entièrement, sans réserve, les fils de leurs mères.

Il en doit être ainsi. Dans cette oeuvre commune, le père mit un

instant, un éclair de plaisir. La mère y met neuf mois de souffrances

et d'amour, de vives joies mêlées de douleurs, pendant deux ans son

lait, ses veilles et ses fatigues,--enfin y met toute sa vie.

Sont-ils un être ou deux? On pourrait en douter. Elle le fait, refait

d'elle-même (dans la transformation rapide qui nous renouvelle sans

cesse), et elle est bien des fois sa mère. Il est, de fond en comble,

constitué de sa substance. En elle, il a sa vraie nature, son état le

plus doux de béatitude profonde, de paradis. C'est bien là qu'il est

Dieu.

La crise la plus dure de sa vie sera d'en sortir, de tomber

dans le froid, l'impitoyable monde. Son instinct naturel serait d'y

revenir, de retourner à l'unité. Mais ici la nature s'oppose à la

nature. Arraché de son sein, détaché par le fer, il lui faut s'en

aller. Dure et cruelle séparation!

Cependant on peut dire que, tant qu'il fut en elle, ne s'en

distinguant pas, il put à peine aimer. Il faut être deux pour s'unir,

pour tendre l'un vers l'autre. Et l'amour c'est un paradis par delà le

paradis même.

D'elle à lui, le sang circulait. Mais ni elle ni lui n'avaient encore

l'ineffable émotion que donne l'allaitement. Impression si forte, si

puissante sur le nourrisson que pour toute la vie elle lui reste. Tel

il est dans les bras de la femme et à sa mamelle, tel il sera, gai et

serein; ou (s'il en est privé) farouche, d'humeur âpre, irritable,

regrettant quelque chose qu'il ne sait plus lui-même. Et quoi? Cette

heure adorable et bénie.

* * * * *

Bakewell, l'habile éleveur, qui montra comme on crée des races,

laissait à ses jeunes taureaux dans une heureuse plénitude tout le

temps de l'allaitement. Un an entier ils possédaient leur mère. Ils ne

l'oubliaient pas. Ils restaient pour leur père Bakewell doux et

reconnaissants. Ils lui léchaient les mains.

De grands médecins allemands assurent qu'un nourrisson humain qui n'a

pas ce bonheur, que l'on nourrit au biberon, en reste pour la vie

sérieux, ne rit presque jamais.

Le sourire maternel pendant l'allaitement, le sourire de

l'enfant, échangés, dit Froebel, c'est la grande communion qui

prépare toute religion, toute société humaine.

Ce qui montre à quel point mère et enfant sont un, c'est qu'ils

s'entendent sans langage[115]. Ils furent le même corps pendant neuf

mois, et même après ils n'ont que faire de signes, ayant une

correspondance intérieure dans l'identité magnétique. Lui voyant faire

cela, sans savoir pourquoi ni comment, il essaye de le faire aussi.

[Note 115: Et sans la mère peu de langage. C'est la raison réelle

pour laquelle l'Anglais est muet, tout au moins taciturne.--Même dans

l'allaitement, l'entant n'est apporté qu'un moment pour prendre le

sein. Généralement il est mis dans une autre chambre, dans les mains

de la _nurse_. Mot très particulier et sans équivalent (ni nourrice,

ni bonne, ni gouvernante). C'est la _nurse_ qui, simplifiant tellement

la vie, la concentrant en deux personnes, l'a rendue si active, toute

prête aux voyages lointains et à la colonisation. Aux eaux, aux bains

de mer où l'intérieur se voit, est moins muré, j'observai souvent

cette _nurse_. Pauvre créature ennuyée. Les parents ne lui parlaient

guère. L'enfant était pour elle le plus souvent un dur tyran. S'ils

sortent, c'est lui qui la mène, il fait tout à sa tête. En réalité il

est seul, c'est Robinson (sans Vendredi). Trop nourri et gorgé de

viande, il est colère et de mauvaise humeur. Ce n'est pas là l'ancien

enfant anglais, nourri de lait, de bière, le fils de la Merry England.

Celui-ci, exilé de sa mère en naissant, toujours en présence de cette

fille qu'il gouverne, est déjà plein d'orgueil. Le passage à l'école

est horrible pour lui. Sa volonté sauvage, jusque-là sans obstacle,

est brisée à force de coups. Les châtiments cruels (tout comme au

régiment ou à la flotte) sont d'usage à l'école. Malgré ces

traitements qui pourraient faire un caractère atroce, les Anglais à la

longue, par la vie et le monde, s'humanisent, sont parfois très doux.

Mais il leur en reste au visage un incurable sérieux. On y lit qu'à la

naissance ils furent éloignés de leur mère, privés de son sourire.

Quand je les vois, Virgile me vient à la pensée: _Cui non risere

parentes_, etc., et le mot de Froebel: «Point de chambre d'enfant.»]

Par elle, il est. Et sans elle il n'est pas. Lorsque je visitai le

funèbre hospice des Enfants trouvés, on me conta que ceux qu'on

apporte un peu tard sont impossibles à consoler, pleurent

toujours et sans fin, et meurent à force de pleurer.

La mère lui fut son nid, et son monde complet où il ne put rien

souhaiter. Elle fait de son mieux, même après, pour être encore son

nid. Éveillé elle le tient entre ses mamelles, et dans son giron,

endormi. Mais s'il tombait! il faut encore se séparer, lui donner un

berceau. Au moins, rien ne lui est plus cher (dit Froebel, grand

observateur) que de le lever, le coucher, s'unir à l'élan du réveil,

bénir et assoupir l'entrée dans le repos.

Il remarque très bien encore que pour lui _la parole_ est un être,

c'est _sa mère parlante_. Et les autres objets? il leur parle; ils se

taisent. S'il les touche, ils résistent, lui révèlent le monde, et

l'opposition du _non-moi_. Le voilà découvert ce monde, qui fera ou

rire ou pleurer! Il attire toutefois. De là le mouvement.

Il n'a pas grande force. Sa mère le meut d'abord, d'un doux mouvement

cadencé. Mais qu'il remue lui-même, c'est son plus cher désir.

Certains objets l'attirent ou l'occupent agréablement. «Mettez sur le

berceau une petite cage, un oiseau», dit Froebel. Moi, je n'aime pas

trop qu'on lui montre ce prisonnier. Je préfère la boule brillante que

les Lapons suspendent au-dessus de sa tête, qui va, vient. Lui, il

tâche, ne tarde pas de la saisir.

* * * * *

Tout ce qu'il voit, il veut le prendre. Il le palpe, il le goûte,

veut se l'approprier par tous les sens. Légitime égoïsme,

instinct tout naturel, excellent, de concentration. Il est tout simple

qu'une créature si faible cherche tous les moyens de s'enrichir, de

s'augmenter.

Notons là l'insigne bêtise de nos théologiens. Si l'enfant a bon

appétit, s'il tette bien: «Péché! voilà le premier homme! voilà Adam!

voilà la chute! La gourmandise nous perdit!» Eh! malheureux, vous ne

voyez donc pas que toute la nature est gourmande, que la plante est

avide et des sucs de la terre et des rosées du ciel? Condamnez-la

donc, imbéciles!

Enfant, ton plus sacré devoir est de bien boire ton lait et de manger

beaucoup, d'absorber, si tu peux, tous les fruits de l'arbre de vie.

Un univers commence. Le paradis revient. Dieu, en vous y mettant, ta

mère et toi, vous recommande expressément de manger des deux fruits,

la vie et la science, autant que vous pourrez. Et, à ce prix, il vous

bénit.

Quelle joie de voir en ce jardin cette jeune Ève et son petit Adam!

Vivre en un jardin, dans l'air pur, en communion avec le ciel, avec la

bonne terre, notre mère, c'est la vraie vie humaine. L'homme naît

arbre en plusieurs légendes. Dans la Perse, l'esprit, la vie, l'âme,

c'est l'arbre sacré. Le grand éducateur de notre siècle, Froebel,

était un forestier. «Les arbres, disait-il, ont été mes docteurs.»

Ce petit paradis ne craint pas le serpent. L'enfant garde la mère plus

qu'il n'en est gardé. Nul danger du dehors. Un tel amour si fort, si

profond, si complet emplit tout, comble l'âme. Il n'a à

craindre que lui-même.

L'état divin n'a-t-il pas ses périls? La mère, si elle suit sa

tendance, fondra dans les molles tendresses, dans l'excès de

l'adoration. Et lui, de son côté, qui n'a pas un atome qui ne soit

d'elle, il a son but en elle, gravite incessamment vers elle. Les

objets extérieurs le repoussent et résistent. Mais elle, elle est si

douce! Il se rejette à elle d'autant plus, dans ses tendres

embrassements, à ses genoux, à sa bouche, à son sein. Elle est son

Ève, une Ève toute séduite et gagnée d'avance, qui lui dit d'être

sage, et qui l'est moins que lui.

Elle est et sa nature et son surnaturel. Nous oublions trop ce qu'il

fut, tout rêve, toute imagination. Pour lui tout est miracle,

enfantine poésie. Puissance énorme et énormément forte par la

faiblesse même des autres qui ne sont pas encore. Eh bien! c'est la

mère seule qui l'occupe, cette puissance. Que doit-il éprouver quand,

de son petit lit, il regarde, la suit de l'oeil, et voit aller,

venir, pour lui, toujours pour lui, cette adorable fée? Que son petit

coeur est plein d'elle! dans quel enchantement étrange! Si jamais

sur la terre il y eut _religion_, c'est bien ici, et à un tel degré

que rien, rien de pareil ne reviendra jamais.

Elle ne peut pas s'en défendre. Ce n'est pas sa faute. Elle est Dieu.

N'en rougis pas, ma chère, et ne t'humilie pas. Il faut bien qu'il en

soit ainsi. C'est énorme, excessif. Mais que faire? c'est notre

salut. Nous commençons par là, par une idolâtrie, un profond

fétichisme de la femme. Et par elle nous atteignons le monde.

* * * * *

Le sublime de la situation serait qu'elle tâchât d'être moins Dieu,

que l'amour limitât l'amour, que la mère de bonne grâce acceptât sa

rivale, l'autre mère, la Nature. Mais quel pénible effort! combien il

lui est dur de ne plus être sa seule nourrice, son unique aliment, que

la terre, que les arbres, les fruits, se mettent à l'allaiter!... Oh!

là, elle est jalouse, et pleure.

Elle espérait toujours être son camarade. Et pour gagner cela, que

n'eût-elle pas fait! Elle cédait en tout, voulait être gentille, et

plus enfant que lui. Mais voici qu'un matin (elle est bien étonnée),

certain esprit le pousse; seul, sérieux, muet, ou bien parlant à demi

voix, il s'en va, il commence dans quelque coin une oeuvre à lui,

veut arranger je ne sais quoi. Il prend du sable ou de la terre, et

procède précisément comme tout peuple sauvage ou barbare: il entasse,

il construit sa petite montagne, son _tumulus_. Mais on l'a découvert.

«Oh! le petit vilain!» Vrai crime. Il a voulu être homme.

S'il y avait quelques petites pierres qu'on pût dresser, il eût fait

davantage, un cairn, ou un dolmen, comme firent les Gaulois, ses

aïeux. L'architecture celtique, pélasgique, lui est naturelle, une

pierre bien posée sur deux autres, selon son tour d'esprit,

c'est sa maison à lui, ou sa petite table. Il y met deux cerises. Il

invite sa soeur. Il pratique l'hospitalité.

L'instinct du castor est dans l'homme; s'il peut, il creuse une

rigole, y met de l'eau, il l'y fait circuler, il fait un barrage, une

digue. Ce génie d'hydraulique étonne et indigne la mère. On ne pourra

jamais l'avoir net, que deviendrons-nous?

Voici qui est bien pis, s'il est un peu plus grand, si sa main

s'affermit, dans l'épaisse poussière il se trace un bonhomme (pas

reconnaissable, n'importe). S'il est sûr d'être seul, il mouillera du

sable, pétrira de la terre, bâclera quelque chose d'informe, et se

dira: «C'est un chien, un mouton.»

De manière ou d'autre, il échappe. Il veut _être et agir_. Très

difficilement on le tient dans le doux état de momie, convenable et

décent, l'état d'innocence imbécile qui ne ferait que jaser, répéter.

Il faut en prendre son parti. S'il naît ouvrier ou maçon, qu'y faire?

habillons-le pour cela, ou bien mettons-lui sous la main des matériaux

simples, commodes, qui ne soient pas fugaces comme le sable et qui lui

donnent la satisfaction de contempler ses résultats. Avec quelques

petits carrés de bois, en forme de briques, il peut bâtir, édifier,

faire des maisons, des ponts, des meubles, etc. J'ai sous les yeux un

nourrisson qui a à peine dix-huit mois, et qui, dès qu'il a pu dresser

deux des petits morceaux de bois, saisi de bonheur, joint les mains,

admire, visiblement se dit en créateur: «Cela est bien.» Un

autre, de deux ans et demi, plus fort dans cette architecture, appelle

sa soeur à témoigner de son talent; il dit: «C'est _petit_ qui l'a

fait!»

Gardez-vous de l'aider. N'allez pas, faible mère, ramener cet artiste,

cet Adam travailleur, au paradis, dont, grâce à Dieu, il sort.

Respectez-le. Regardez ses instincts. Ne les étouffez pas, en croyant

les servir.

L'harmonie de la forme, des formes élémentaires régulières (celle des

cristaux), lui est infiniment sensible. L'homme naît géomètre, sent

fort bien la beauté de ces formes très simples, la sphère, le rond,

l'ovale, etc., que notre sens blasé admire moins aujourd'hui.

L'autre harmonie, le rythme, lui est également naturelle. Tout d'abord

il le sent, le suit.

C'est dans le jardinage surtout que l'aide de sa mère lui redevient

utile. Artiste et créateur, il est impatient, voudrait d'un _Fiat_

faire un monde. Il va incessamment regarder, déterrer le petit germe

mis en terre. Elle qui, avec lui, fut si douce, si patiente, elle lui

enseignera la patience, l'art réel de créer, celui de ménager, de

couver tendrement ce qu'on veut faire croître et qu'on aime.

Le Peuple / Nos Fils · 第 60 / 143 题