CHAPITRE PREMIER

L'unité des parents.--La mère, premier éducateur.

La moitié des enfants, au moins, meurent avant la douzième année. Et

cela dans les meilleures conditions de climat, de société. Une

créature si fragile périrait certainement, entraînant la disparition

absolue de l'espèce humaine, si la nature ne la gardait par le

concours des parents, et n'assurait ce concours en faisant des deux

personnes un même être, une même vie.

Voici la loi capitale qu'a posée la physiologie par une série

d'observations et de découvertes (commencées vers 1830): «L'homme et

la femme deviennent par la cohabitation _la même personne physique_.

Si cette unité n'est pas obtenue, l'enfant ne vit pas.»

Il vit à la condition d'avoir en ces deux personnes un seul et même

éducateur.

Il est curieux de voir que, depuis quarante ans, la science

et la littérature ont suivi deux voies exactement contraires. Nos

romanciers, nos utopistes, ont employé beaucoup d'esprit,

d'imagination, de talent, à montrer que le mariage n'a aucune base

solide. Et la science a démontré qu'il était très solide, ayant pour

base première une si forte unification que rien ne peut l'effacer,

qu'elle subsiste même malgré les efforts de la volonté, que les écarts

n'y font rien, que les conjoints se retrouvent toujours la même

personne. C'est une profonde garantie pour l'existence de l'enfant.

L'unité qui le créa, dure maintenant fatalement. Le père et la mère

ont beau faire: ils sont et resteront uns. Ainsi l'espèce est assurée

par une loi immuable, aussi fixe que les grands faits d'astronomie, de

chimie.

Ce qu'ont peint nos romanciers, les écarts de la volonté, les caprices

de la passion, tout cela est étranger aux masses. Cela se passe à la

surface, aux classes élevées, peu nombreuses. Ces caprices ne changent

rien au grand cours de la nature.

* * * * *

On avait remarqué que souvent la femme, en très peu de temps, même

quelques mois après le mariage, prenait non seulement l'allure, mais

l'écriture du mari. Chose indépendante de la volonté, même de

l'énergie des personnes. Un mari doux, un peu mou, que sa femme

appelait: «Mademoiselle», n'en avait pas moins donné son écriture à

cette dame bien supérieure.

La voix, le visage même, changent. De deux soeurs du

Canada, belles et fortes, que je vis un jour, l'une, mariée à un

Anglais, avait l'aspect tout anglais, l'autre était restée française.

Changement plus profond encore dans l'organisme intérieur. Les

physiologistes notent (Voy. Lucas, etc.) les exemples assez fréquents

de la femme remariée, qui, plusieurs années après la mort du premier

mari, a du second des enfants qui ressemblent au premier.

Cette fatalité physique, commune à toute espèce, devient dans l'espèce

humaine une grande moralité, la loi de salut pour l'enfant. Des deux

personnes dont il vient, la mobile, la réceptive, la plus tendre et la

plus aimante, se modifie, se transforme, s'assimile, et par là produit

l'unité qui constitue véritablement le mariage. C'est ce qui fait la

parfaite fixité de ce berceau où l'enfant pourra dormir, du foyer où

il va croître.

Tellement changée par l'homme, la femme le change-t-elle à son tour?

Certainement, à la longue. Si l'harmonie se fait d'abord, si le

mariage constitue l'unité dont vivra l'enfant, la vie de la femme au

foyer, tout le réseau des habitudes dont l'homme est enlacé par elle,

lui créent un ascendant profond, qui compense et dépasse même l'effet

de la transformation qu'elle a subie au début.

Tout cela donne au mariage une constitution, une force prodigieuse.

Physiquement, il est immuable et indélébile. Chose divine si l'on

aime, mais terrible si l'on hait!... Combien l'homme, favorisé à ce

point par la nature, imposé à un jeune être (qui arrive au

mariage généralement plus pur), doit vouloir en être digne, lui faire

à force de tendresse accepter la fatalité! Il faut par tous les

moyens, tous les sacrifices possibles, faire que cette loi de nature,

voulue et non pas subie, soit le bonheur de l'union et la profonde

joie de l'amour[114].

[Note 114: Le divorce pour la femme est un cruel événement qui la

renvoie quand elle a donné tellement sa personne et qu'elle n'est plus

elle-même. Et cependant l'union peut être dans certains cas un si

horrible supplice, qu'on doit à tout prix la rompre. Au-dessus de la

nature subsiste le droit de l'âme. Le détestable moyen terme qu'on

appelle _séparation_ est l'immoralité même. Il donne lieu à cent

crimes, une foule d'infanticides, de suppressions d'état. Que

d'enfants égarés, perdus, pis que morts! Mieux vaut cent fois le

divorce, mais difficile, et surtout retardé et ajourné. Souvent les

époux réfléchissent. Tant de choses aimées ensemble et d'habitudes

communes, une telle identité de vie, tous ces fils vibrent fortement

lorsqu'on est séparé, plutôt des fibres sanglantes, arrachées, qui,

d'elles-mêmes, palpitent pour se rejoindre.]

Les plus dociles, les plus silencieuses ne sont pas toujours celles

qui acceptent le mieux la loi de l'unité. Sous leur résignation, elles

peuvent couver l'infini du roman. C'est le cas parfois de l'Anglaise.

La Française au contraire, qui met tout en dehors, qui contredit très

haut, souvent en elle-même est plus assimilée qu'elle n'aime à le

paraître. Sa vive personnalité, qu'on croirait un obstacle, impose

l'heureuse condition de conquérir la volonté, de rendre le mariage

réel par une intime union d'âme. Union progressive que l'association,

la coopération ou d'affaires ou d'idées peut augmenter toujours, et

d'âge en âge, de sorte que le temps, qu'on croit si faussement

l'ennemi de l'amour, le consolide et le resserre. Dans le commerce,

dans la vie de campagne, l'exploitation rurale, dans l'art et

dans l'étude, je vois cet idéal réalisé fort simplement et sans

difficulté par l'action commune où la femme concourt avec grande

énergie.

Mais l'objet naturel de son activité, c'est l'enfant et l'éducation.

C'est le réel, c'est le roman tout à la fois. C'est le second amour,

peut-être nécessaire dans la vie monotone. Mettons-lui dans les bras

cet amant, ce petit mari qui ne fait pas tort au premier, l'y reporte

sans cesse.

Il lui faudra le coeur, et si elle a eu trop (dans sa première

jeunesse) de verte sève, un peu virile, si elle fut d'abord trop

armée, le bonheur peu à peu la désarmant, l'adoucissant, la rendant

cent fois plus charmante, elle se remettra tout à vous, pour être

l'enfant elle-même.

Le Peuple / Nos Fils · 第 59 / 143 题