La Famille.--L'Asile.--Dangers dans la famille même.
Froebel a de l'audace. Dès trois, quatre ans, il croit que l'enfant
est mieux à l'école. L'oiseau est lancé hors du nid.
Mais c'est qu'il est trop chaud, ce nid, et trop enveloppant. La femme
est si habituée à vouloir, à agir pour lui, à lui sauver toute peine,
même si elle pouvait, l'embarras de penser!
Il ne perd pas la mère. Froebel lui en donne une, plus calme, moins
passionnée, une jeune demoiselle (qui par l'éducation se prépare à la
vie de famille et au mariage), qui surveille ce petit peuple d'enfants
et le dirige un peu.
Ils s'élèvent eux-mêmes avec son secours, sous ses yeux. C'est l'école
qui instruit l'école, l'exemple mutuel. On voit travailler; on
travaille. On voit jouer; on joue. On est moins en contact avec
l'autorité qu'avec ses égaux, ses voisins. La maîtresse, obligée
de se partager entre tous, pèse peu à chacun, et soutient peu
chacun. Il faut que l'enfant en cent choses se consulte lui-même,
avise, développe sa petite activité dans le travail, le jeu, déploie
même un peu d'énergie pour bien tenir sa place contre les étourdis et
se faire respecter. Image vraie du monde, qui offre déjà (fort
adoucies) les luttes et (bien légers) les frottements.
L'Allemande, plus douce, se résigne à cela. Elle gémit, et dit:
«Pauvre petit!» mais enfin l'envoie à l'école. Combien plus la
Française lutte, dispute, résiste là-dessus! À moins qu'elle ne soit
ouvrière, absente tout le jour et commandée par le travail, elle
trouvera cent et mille raisons pour ne pas lâcher son enfant. Même
pour quelques heures, grand est le sacrifice. L'école! «Mais pourquoi?
La famille elle-même déjà est une école. Il a des frères, des
soeurs. Qu'ils jouent, travaillent entre eux. N'est-ce pas bien plus
sûr qu'un pêle-mêle d'enfants inconnus?»
* * * * *
Grand débat! vraiment solennel! Savez-vous bien qu'ici deux religions
contraires sont en présence?
La foi au foyer seul, aux _Sacra paterna_, aux _Divi parentes_, au
sanctuaire fermé, exclusif, du patriarcat.
La foi au genre humain, à la naturelle innocence du premier âge en
tous, la confiance aimante aux instincts primitifs que Dieu a mis en
nous.
Je suis grand partisan de l'éducation de famille. Mais, comme aux
derniers temps, on en a tant parlé dans certaine vue intéressée, je
dois, pour être juste, bien avertir les mères que, même en la
famille, l'enfant court des dangers. Il risque moins les chocs, mais
plus l'étouffement. Cet air, très renfermé, est souvent peu vital,
moins respirable que l'air du vaste monde, mêlé sans doute, mais où
les mélanges souvent se corrigent l'un l'autre.
La famille bien close nous rendrait tristement routiniers et
imitateurs. On copie les parents, et entre frères (tout en disputant)
on se copie. On en prend une empreinte, et l'on reste stéréotypé.
Revoyez-les vingt ans, trente ans après, et interrogez-les. La vie
traversée marque peu. Et la famille est tout. Ils ont à peine appris.
De coeur ils sont restés enfermés dans leur premier monde, avec une
partialité aveugle pour les choses d'alors, les personnes d'alors. Ce
qui s'ajouta est fluide, va et vient, ne tient guère. Mais ce que la
famille imprima en bien ou mal, en bonnes ou mauvaises habitudes, est
à jamais le fond du fond.
Forte éducation, je le crois, mais si forte que c'est tant pis.
Il semble chez plusieurs que cette imbibition trop profonde et
définitive a trop mordu, creusé, entamé le dedans. Ils sont secs et
hostiles à ce qui n'est pas la famille. Plusieurs réellement seront
toute leur vie à l'état de foetus, n'ajoutant nulle idée à celles
qu'ils ont eues dans le sein maternel. Beaucoup restent nerveux,
créatures féminines, impropres à l'action, qui ont quelque talent, et
presque toujours l'esprit faux.
Ce que la mère adore dans la famille, et ce qui est injuste,
c'est d'immobiliser l'esprit, de le retenir au maillot, lié de
certaines idées et de certaines habitudes, lié de cette sorte que plus
tard on a beau ôter la ligature, il ne peut se mouvoir qu'au degré et
de la manière qu'il le fit quand il la portait.
* * * * *
Les livres juifs déjà observent sagement que les tendresses extrêmes
et indiscrètes des parents amollissent, énervent l'enfant. Ils veulent
que le père soit ferme pour sa fille et la tienne à distance.
Les casuistes en disent autant à la mère, et on ne peut les en blâmer.
La science aujourd'hui nous démontre ce que l'on ignorait, que, sous
plusieurs rapports, l'enfant presque en naissant est homme. S'il n'en
a la puissance, il en a des instincts, comme des rêves de vague
sensualité. Déjà parfait, complet pour l'organisation nerveuse, et
n'ayant guère encore ce qui fait équilibre (les muscles et la force,
l'élément résistant), il est inharmonique, vibrant à tout, le vrai
jouet des nerfs. Précocité dangereuse et terrible, très souvent
meurtrière, que l'on doit trembler d'éveiller.
Cela est moins frappant dans les races du Nord, mais effrayant chez
nous. Un médecin (cité par M. Dupanloup) a vu des nourrissons amoureux
au berceau. L'étincelle nerveuse éclate ici avec la vie. C'est un don
supérieur de nos Français, qui peut être fatal. Souvent l'enfant en
meurt. Souvent il sèche et s'atrophie.
Il ne faut pas nier sottement tout cela, en détourner les
yeux. Il faut opposer un régime attentif, sobre, simple, certaine
gymnastique élémentaire. (Voy. Froebel.) Fortifiant les muscles,
amenant l'équilibre, elle diminue d'autant l'excessive sensibilité.
Mais tout cela serait fort inutile si la mère elle-même n'était
prudente et (faut-il le dire?) un peu froide, n'éludait cet instinct
(attendrissant et dangereux) qui reporte l'enfant toujours vers elle,
lui fait solliciter ses caresses, le fait tourner incessamment autour
d'elle, et l'observer même avec une attention, une pénétration, dont
son âge semble peu capable.
Elle est pour lui la vie. Et il veut voir sans cesse comme elle vit,
la suit partout curieusement. Elle en rit, s'en défend trop peu.
Presque toujours il est jaloux. Même le plus petit semble dire: «Elle
est à moi.» Il écarte ses frères, son père qui voudraient l'embrasser.
À moitié endormi on le couche; mais le lit froid l'a réveillé, et il
suit de son mieux la conversation des parents. C'est de lui que l'on
parle. La mère raconte, souriante, au père, absent le jour, ses jeux,
ses gentillesses: comme il a déjà de l'esprit! Tous deux en sont émus.
Et cela les rapproche. La mère dit au petit: «Dors-tu?» Oh! il n'a
garde de répondre. On continue doucement à voix basse. La fine oreille
n'en perd rien. Les attendrissements de sa mère surtout le
préoccupent. Quand, après un dernier regard dans le berceau, et la
lumière éteinte, elle est couchée et ne dort pas: «Qu'a donc maman?
dit-il. Est-ce qu'elle souffre?... Oh! non!» Mais il n'en est
pas moins inquiet et curieux.
Le père, en France, est admirable. Travailleur fatigué, il ne se lève
pas moins, si l'enfant crie, il le promène. Mais trop souvent pour
éviter cela, lui garder le sommeil, elle couche seule et met l'enfant
près d'elle. Chose assez dangereuse au très petit qui peut être
étouffé. Il grandit, et pourtant elle le garde par faiblesse. Il lui
coûte de s'en séparer. C'est l'hiver; seul il aurait froid. Et il lui
semble aussi qu'il est en sûreté avec elle, plus que près d'une
domestique. Sans son enfant, dont elle a l'habitude, elle est
troublée, ne peut dormir.
En réalité pour tous deux un lien magnétique se fait de plus en plus,
et ne se rompra qu'à grand'peine. Le déchirement devient presque
impossible. La faible mère ignore combien elle lui nuit. En le gardant
d'autres dangers, elle ne lui sauve point le grand danger,
l'énervation.
* * * * *
Au même endroit cité, et d'après le même médecin, fort raisonnablement
M. Dupanloup dit qu'entre petits enfants, frères et soeurs, la vie
commune, si elle n'est fort surveillée, a ses dangers. L'attraction
naturelle est tout à fait la même qu'au temps des patriarches, et la
nature n'a pas changé. Mais il y a cette différence que dans
l'Antiquité (en Perse, Égypte, Grèce) les lois autorisant le mariage
entre frères et soeurs, on avait moins à craindre. S'ils s'aimaient
de bonne heure, on présageait une heureuse union. Ici, j'ai
vu souvent (au moins dans cinq ou six familles estimées, et d'hommes
connus), j'ai vu ces attachements précoces, aveugles et excessifs,
porter des fruits amers. Pour être sans espoir, ils n'en devenaient
que plus forts. Toujours la même histoire, le _René_ de Chateaubriand.
Les Grecs auraient été bien étonnés s'ils avaient su que nos enfants
sont élevés ensemble, que nos garçons ont si longtemps l'éducation des
filles. Ils y perdent. Les exercices violents qui pourraient préparer
le héros du travail, ne vont nullement à la fille, et il serait
stupide de les exiger d'elle. À lui la force, à elle l'harmonie.
Justement parce que, à eux deux, ils feront un tout, ils doivent
développer des aptitudes différentes. Ils ne se conviendront que
mieux.
* * * * *
Aujourd'hui bien plus qu'autrefois nous gardons nos enfants avec nous.
Nous ne les abandonnons plus à des domestiques vicieux. Mais si nous
le sommes nous-mêmes?
Même dans une famille sans vice, telle habitude des parents, innocente
pour eux, utile, nécessaire à leur âge, est funeste à l'enfant, est un
vice pour lui.
Le travailleur anglais qui emploie fortement la très longue journée,
se relève le soir par une puissante nourriture qui n'est pour lui que
suffisante, et qui déjà est trop pour la femme inactive. C'est bien
pis pour l'enfant. Il grandit, il est vrai, beaucoup, et il
prend un éclat, une pléthore sanguine qui le rend admirable, vraie
fleur de sang. Mais ce n'est pas la force. Et il a pris déjà une
fatale éducation d'intempérance qui, augmentant toujours, donne à
cette race effarée un demi-alibi.
Nos Français généralement (surtout ceux du Midi) sont plus sobres,
mais peu sobres de langue. Ils parlent étourdiment devant l'enfant. Le
père ou les amis racontent les scandales du jour en mots couverts à
peine que l'enfant comprend à merveille. Mille riens aussi, des choses
vaines, qui, sans être mauvaises, le font léger, frivole, un petit
homme blasé.
À la maison encore, on se contient un peu. Mais dans les lieux
d'amusements, aux eaux, aux bains de mer, tout est lâché. L'homme et
la femme suivent leurs goûts, sans se gêner. L'enfant profite
étonnamment en mal. Dans ce grand abandon au plaisir personnel, ils
sont faibles pour lui. Il faut bien qu'il jouisse aussi. Tout ce qu'il
veut, il l'a. «Pauvre petit! Comment lui refuser ce que nous nous
donnons? vin, café? et le reste?» Avec ce régime irritant, fort peu de
surveillance, les jeux des filles et des garçons, la précocité prend
l'essor. Les sens s'éveillent et sans retour. Essayez donc demain de
revenir à l'ordre. Votre éducation de famille, au fond, est finie,
perdue. Vous ne regagnez rien par la sévérité.
* * * * *
Ce gouvernement de la Grâce, tel qu'on le voit dans la
famille, et qu'on croit le plus doux, est souvent (vu de près) tour à
tour mou et violent. La mère, tendre souvent, n'en est pas moins
colère. Parfois l'amour d'un fils la rend dure pour la fille. Presque
toujours le favori a son contraste, la victime, le souffre-douleur.
Le dogme de la Grâce, d'arbitraire infini, sans justice et sans loi,
est réfléchi ici dans la famille. Au foyer, comme au ciel, il y a les
_élus_, favoris de la Grâce, les préférés sans cause. «Dieu, avant
leur naissance, aima Jacob, et haït Esaü.» Trop souvent la mère est de
même. Les _élus de l'amour_ sont ceux qui plient le plus, les mous,
faibles et lâches. Les plus vifs, les plus énergiques, deviennent les
_élus de la haine_, sur lesquels toujours on est prêt à frapper.
Parfois aussi, pourtant, ces cruautés sont des effets de l'amour même.
Son élan tyrannique pour avoir l'enfant tout entier à soi et
l'absorber, rencontrant un obstacle dans une nature forte, s'indigne,
et sans transition passe à la fureur, à la haine. Mais la mère doit le
plus souvent s'accuser seule. Sa fréquente colère rend l'enfant
colérique. L'imprudence qu'elle a de le gorger, de le crever, de lui
donner du vin, etc., crée précisément les orages qu'on réprime si
durement. Le même enfant nourri autrement serait calme et doux.
* * * * *
Le 12 mars 1868, dans une rue voisine de l'École de Médecine, je
passais devant la boutique d'une fruitière-charbonnière. Je
vis une belle femme, forte et fraîche, assez rouge, qui frappait sur
la tête une gentille petite fille de sept à huit ans à peu près.
Quoique saisi, je sus me contenir: je dis seulement: «Ah! madame...»
Elle parut un peu honteuse, et semblait s'excuser. L'instrument était
un très fort martinet, à sept cordes, sept noeuds, qui eût pu
assommer. L'enfant ne pleura pas, traversa la rue vivement, alla
donner la main à deux bons charbonniers (son père, son oncle
apparemment), qui la recueillirent sagement, la consolèrent, sans
l'embrasser pourtant, ce qui eût irrité la mère. Mon coeur avait
passé la rue avec l'enfant. Ces deux hommes me plurent extrêmement.
Fort propres (c'était le dimanche), ils avaient l'air doux, calme, des
véritables travailleurs. S'ils avertirent la mère, ce fut le soir, et
non devant l'enfant. Le père était un homme de trente-cinq ans
peut-être, pâle et plus délicat qu'il ne faudrait pour ce métier.
Elle, rouge au contraire et forte dans sa vie sans fatigue, assise,
visiblement n'avait que trop de sang.
L'enfant le plus souvent est puni, caressé, bien moins pour ce qu'il
fait que pour des motifs extérieurs qu'il ignore. Tel état de santé,
tel jour du mois, tel mécontentement, bien souvent font pleuvoir une
averse de coups.
Le temps va lentement. C'est bien tard, en ce siècle, que deux peuples
souffrants se sont manifestés. Celui des femmes a fait entendre de
légitimes plaintes, et celui des enfants? à peine un gémissement.
On a commencé d'entrevoir qu'envers ce petit monde nous ne
sommes point justes du tout, nous n'observons jamais les vrais milieux
de la justice. Nous nous satisfaisons sans mesure aux deux sens, dans
l'amour ou dans la colère. On les étouffe d'embrassements ou bien on
les écrase. Ils pleurent, ne savent ou n'osent dire. C'est par un cas
étrange et de précocité et de mémoire fidèle, qu'un livre récemment a
été écrit là-dessus. Dans quel ménagement, quel excès de respect! dans
quelle attention pour s'accuser soi-même, pour voiler tels détails,
faire deviner plutôt que dire et expliquer!... N'importe! D'autant
plus pénétrant a monté de l'abîme ce premier, ce faible soupir.
Les femmes vivent avec les enfants, et elles les observent si peu
qu'elles ignorent encore une chose terrible: c'est que, malgré
l'apparente légèreté de l'âge, c'est celui où souvent on voit le
profond désespoir, le violent désir de la mort. Pourquoi? c'est que,
bien plus que nous, l'enfant à sa souffrance attache l'accablante idée
d'une durée infinie. La vie nous apprend peu à peu que tout change,
que rien ne dure, ni le bien ni le mal, qu'il ne faut point
désespérer. L'enfant ne le sait pas encore, croit, s'il est misérable,
qu'il le sera sans fin.
La vraie désolation existe pour l'enfant quand c'est sa providence, sa
protection naturelle, sa mère elle-même qui l'accable. Les très
petits, frappés par elle, se jettent à elle, se réfugient en elle,
dans son giron et sous la main qui frappe. L'enfant, un peu plus
grand, manifestement sent l'horreur d'une chose tellement
contre nature. Il crie bien moins des coups que de cette chose
monstrueuse. Comme elle est Dieu pour lui, et sa vie, et son tout, il
est alors sans Dieu, abandonné de tout, hors des conditions de la vie.
«N'exagérez-vous pas?» Certainement l'enfant ne peut analyser,
exprimer tout cela, comme on le fait ici. Cependant les suicides
d'enfants ne sont pas rares. Les journaux en témoignent. Mais, non
réalisés, ces pensées, ces désirs n'en sont pas moins terribles à
observer. Pour la première fois, ils ont été écrits, tracés fidèlement
(1866). Que les parents y songent. Dans un âge très tendre où l'on
croit que tout glisse, l'âme est entière déjà; l'imagination même,
infiniment plus vive qu'elle ne l'est chez nous, parfois centuple les
douleurs.