CHAPITRE III

Fluctuations religieuses.--La cloche.--Les mélancolies du passé.

Au mariage heureux et le plus désiré de deux coeurs bien unis

d'avance, quel que soit le ravissement, la jeune femme pourtant trouve

un grand changement d'habitudes. Lui, il est occupé de devoirs

journaliers, et souvent obligé de s'absenter longtemps. Le jour dure;

elle attend, va, vient dans la maison, regarde à la fenêtre. Une autre

maison lui revient qu'elle avait un peu oubliée, une famille souvent

nombreuse, des frères et soeurs de son âge ou petits, tout ce nid

gazouillant. Ce monde en mouvement, bruyant et parfois importun,

c'était la vie pourtant, une jeune vie, une comédie perpétuelle. Et

lorsque tout cela bien propre, habillé, soigné, par elle avec sa mère,

s'en allait un dimanche d'été à la messe, c'était une sorte de fête.

Toute la grande assemblée de la paroisse en ses plus beaux habits

qu'un oeil curieux parcourait, les fleurs et les costumes,

les chants (discordants même et incompréhensibles, qu'on est d'autant

dispensé d'écouter), tout ce brouhaha amusait. Rien au fond, ou bien

peu de chose; mais enfin une foule, des hommes, des femmes et des

enfants. Voir la figure humaine, c'est un besoin. Traversant le Tyrol,

j'observai des bergers, des chasseurs, qui, passant la semaine dans la

montagne, descendaient le dimanche, non pas pour se parler, mais

s'asseoir en face seulement sans mot dire, et se regarder.

Les démons de la solitude ont prise là. La lutte est forte, surtout

aux fêtes, entre les deux esprits. La vieille vie ignorante, toute de

décors et de théâtre, vide au fond, reste aujourd'hui, règne sans

concurrence. La jeune vie puissante, qui disposerait de toute la magie

des sciences et de leurs miracles amusants, avec tant de moyens

d'occuper l'esprit et les yeux, n'a point organisé ses fêtes. Celles

du nouveau dogme d'équité fraternelle qui seraient si touchantes, sont

interdites encore. Les deux autorités qui pèsent sur nous, frémissent

qu'il ne se manifeste, empêchent tout éclat public du libre esprit.

Celui-ci, solitaire, sans théâtre ni fêtes, vaincra par la vie vraie,

mais attriste les faibles par l'absence du culte, la solitaire

austérité.

* * * * *

Tout cela le dimanche revient, et dans les insomnies. Plus la

grossesse avance, et plus les nuits sont troubles, mêlées de

fiévreuses pensées. Le matin vient enfin. Elle sort pour

respirer ou pour les besoins du ménage. Elle est heureuse de trouver

la fraîcheur. La grande ville est gaie déjà, toute arrosée; les

marchés pleins de fleurs, de toutes choses bonnes à la vie. C'est

comme de riches corbeilles, combles des dons de la nature. À travers

ces fleurs et ces fruits, elle marche rêveuse, pleine de douces

émotions, de Dieu, de _lui_, de son enfant, du pur désir d'aller droit

dans la vie. La nuit s'est envolée et tous les mauvais songes. La

lumière l'a calmée. Elle est toute au devoir de sa situation nouvelle,

et fort unie à _lui_ de coeur.

Cependant au marché, l'église est ouverte déjà. Qu'elle est belle à

cette heure, bien éclairée, auguste, dans sa solitude lumineuse! Le

banc de la famille où elle s'assit toute petite et tant d'années, elle

le voit. Pour le regarder? non; cela lui ferait trop de peine. Un coin

seul est obscur, la noire petite église dans la grande, demi-cachée

sous l'orgue, le confessionnal où le samedi soir... N'en parlons pas,

sortons. Que l'air est pur et frais dehors!

Tout est fait de bonne heure, le ménage, le déjeuner. Il est parti.

Elle reste dans sa chambrette solitaire. Elle coud à la fenêtre. Le

quartier est paisible, écarté. Rien dans la rue. Elle coud, et sa

pensée voltige; un doux souvenir d'hier soir, ce marché du matin,

l'église, occupent tour à tour son esprit, _lui_ surtout, son adieu et

le dernier baiser. Des deux âmes qu'elle a, il est à coup sûr, la plus

forte. Et que n'est-il la seule! Elle le voudrait bien! quel repos

elle aurait!... Mais enfin les vingt ans d'avant le mariage

ont-ils passé en vain? n'en revient-il jamais d'écho? L'oreille par

moments lui en tinte... Un bruit vague, léger, lointain, doux, est

venu... Erreur peut-être? Rien? Le vent a pu changer, emporter l'onde

sonore... mais non, le bruit revient. Oui, c'est bien une cloche, de

son connu, toute semblable à celle de la paroisse où elle est née. Et,

ma foi, je crois, c'est la même. Elle sonna si souvent pour nous, trop

souvent! Tant de morts aimés reviennent, et tous les souvenirs.

Puissante évocation!... La chambre en est remplie; aux murs et aux

plafonds se tracent tous les événements domestiques. Elle est mêlée,

la cloche, à tout cela. Et elle y a pris part, en a été émue, vibrant

de joie, de deuil. Elle est de la famille... Ah! que le coeur se

gonfle! De grosses larmes pèsent, et vont sortir des yeux. Elle veut

se contenir. Il s'en apercevra, cela lui fera de la peine. Mais elle a

beau faire, tout échappe. Et longtemps même après, quand il rentre,

voyant les yeux baissés, humides, qu'on voudrait dérober, le voilà

inquiet, attendri et pressant... Mais là, c'est un torrent. Elle est

noyée de pleurs. Elle se cache enfin dans son sein, et s'excuse: «Je

suis bien faible, ami! que veux-tu? La cloche me disait tant de

choses!... Ah! je n'ai pas pu résister!»

* * * * *

«Eh! pourquoi t'excuser? Moi aussi, je le sens, elle est bien

puissante, cette cloche, j'en ai le coeur ému. Pour toi, elle sonne

la famille, et la grande famille pour moi, le Peuple (c'est

moi-même) qui par elle autrefois parlait. Elle fut si longtemps la

voix de la Cité, et comme l'âme de la Patrie!

«Tu sauras tout cela un jour. Et tu sauras aussi pourquoi moi, sans

pleurer, je soupire quelquefois, pourquoi dans mon bonheur je sens

parfois une ombre, pourquoi je fais des voeux pour que des temps

meilleurs arrivent à notre enfant, et qu'il vive d'une plus grande

vie. Le signe où le vrai Roi, le Souverain, le Peuple reconnaîtra sa

force, le retour en son droit, ce sera le retour de la cloche à son

maître. Qui l'a fondue, si ce n'est lui?

«Ce n'est pas de la mort, de la religion de la mort, que sortit cette

vivante voix. C'est la forte Commune, c'est la _Grande Amitié_ (ainsi

on la nommait) qui, pour dire l'unité des coeurs, des volontés, créa

et mit là-haut le double personnage, l'homme au marteau de fer et la

cloche d'airain. Jacquemart, Jacqueline, voix toujours véridiques,

représentants fidèles de la Cité, mesuraient le travail, avertissaient

du temps, proclamaient la pensée du peuple, lui disaient ses dangers,

le sommaient loyalement du salut public... Ah! comment a-t-on pu nous

arracher cela? Longue est l'histoire, ma chère, pleine de pleurs. J'en

verserais aussi. Il n'a pas fallu moins que l'accord de deux tyrannies

pour fausser, faire mentir l'incorruptible airain.

«Trahison! trahison!... L'Italie le prévit. Pour défendre le clocher,

hors l'église et contre l'église elle bâtissait une tour. Tour

bien-aimée. Jamais elle n'était assez belle. Le noble marbre blanc y

était prodigué. La tour penchée de Pise, la Miranda de tant

de villes, sont les touchants témoins de cette foi du peuple qui, dans

ces monuments, eut son coeur suspendu.

«Quelle gaieté dans celles de Flandre! Aux caves les plus noires, le

tisserand était illuminé du carillon ami, de son joyeux concert, qui

sonnait: «Allons! tisse encore!... Le jour avance! Allons! tout à

l'heure, c'est fini.»

«Jamais il n'était seul. Dans l'accord du peuple des cloches, il

entendait l'accord de la Cité pour le garder, le soutenir. Et il en

était fier. Il sentait sa grande Patrie.

«Ah! ma chère, que ton coeur tendre et bon songe à ces familles qui

travaillaient sous cet abri. Il y avait aussi, dans ces grandes

villes, des femmes tremblantes, gardées, averties par la cloche, qui

faisait leur sécurité. Tu liras quelque jour ces touchantes

histoires, oubliées aujourd'hui. Tu sauras quel grand coeur sentait

dans sa poitrine le pauvre tisserand quand _Roelandt_ lui parlait,

quand sonnait à volée _Roelandt_, la forte cloche de l'incendie ou

du combat. Plus forte que la foudre, et pourtant maternelle, elle

disait distinctement ces mots: «Roelandt! Roelandt!... À moi! à moi!

à moi!... Cours, ami! Le jour est venu!... À moi! pour ta maison,

pour ta femme chérie! pour ton petit enfant!... Je vois reluire la

plaine... Va, marche! n'aie pas peur! Demain ton fils serait écrasé

sur la pierre. Un monde est derrière toi, qui va te soutenir. Tu

vaincras, je le jure. N'entends-tu pas ma voix?... Roelandt!

Roelandt! Roelandt!»

«Ils l'entendaient aussi, la cloche redoutée, les chevaliers, barons,

et ils en frémissaient. Moins terrible eût sonné la trompette du

Jugement. Pâle, élancé des caves, le tisserand marchait, mais grandi

de dix pieds. Unis comme un seul homme au moment du combat, ils

communiaient de la Patrie, se mettant dans la bouche un peu de terre

de Flandre, mordant leur mère la Flandre pour ne pas la lâcher.

«Ainsi la voix d'airain, le Roelandt de la guerre, c'était la voix

de paix, de justice et d'humanité. Quelle joie dans la Cité quand la

mère en prière disait: «Il a vaincu... Je n'entends plus Roelandt»,

et quand, poudreux, sanglant, mais souriant, vainqueur, il embrassait

sa femme enceinte!»

Le Peuple / Nos Fils · 第 55 / 143 题