CHAPITRE IV

Fluctuations religieuses et morales.--Naissance.

Dans le premier élan du crédule et loyal amour, la fiancée voudrait se

donner davantage, n'avoir rien qui ne fût de lui, s'offrir entière et

neuve, comme un blanc vélin pur, où il écrirait ce qu'il veut.

Mais cela se peut-il? La fille catholique, à vingt ans, a un long

passé.

Dès sept ans, on est responsable, on pèche, on doit se confesser.

Donc, de huit ans à vingt, pendant douze ans, elle a (hors de la

portée de sa mère) communiqué avec des hommes non mariés. Je veux bien

les croire sages. Que de choses, en douze années, ils eurent le temps

d'écrire sur ce vélin de l'âme,--et lorsque toute petite elle savait à

peine, recevait tout les yeux fermés,--et lorsque, grandissant, dans

la crise de l'âge, elle a pu comprendre trop bien.

Au jour du mariage, tout ce passé pâlit. Ces caractères

écrits semblent avoir disparu. Elle ne les voit plus. Encore moins son

mari qui n'en saura jamais grand'chose. Je ne l'en avertis que pour

lui dire ceci: «Ces caractères subsistent en dessous (prends-y garde),

et voudront toujours reparaître. À toi d'écrire dessus (tu le peux,

elle t'aime), d'écrire avec tant de coeur, tant d'amour, tant de

force et d'ascendant, qu'elle-même elle efface ce qui reparaîtrait,

veuille décidément oublier.»

La Française a beaucoup de bon sens. L'expérience lui profite; elle

est très lucide en amour. Et cette lucidité ne nuit pas toujours au

mari. Il a pour lui ce beau moment. Elle compare ses guides

équivoques, glissant toujours entre deux mondes, avec l'homme au

coeur simple et fort. Elle trouve une paix singulière dans la vie

transparente, dans l'aimable gaieté du travailleur serein.

Si elle semble orageuse, inquiète, n'accusons pas sa volonté, mais

l'état où elle est, enceinte, le combat de nature dans cette dualité

de vie. Pauvre âme qui d'elle-même veut s'élancer en haut, n'en est

pas moins tirée en bas.

* * * * *

«Mon ami, je sens en moi des choses extraordinaires. Cela n'est pas

naturel; cela n'arrive qu'à moi. Parfois je croirais volontiers qu'il

me viendra deux enfants, parfois que je suis malade. Mon coeur

saute... Je palpite. Je suis dans la grande mer, je vais à la

dérive... Plus de bord... Je suis entraînée...

«--Non, non, tu es sur la terre. N'aie pas peur. Donne-moi la

main. Ne crains aucun naufrage. Je te tiens contre mon coeur, je

réponds de toi, je te serre et tu ne m'échapperas pas.

«--Hélas! cher ami, qui le sait? Je ne suis pas une peureuse. Mais

dans cette situation on est si faible, si tremblant!... Les cloches

que j'entendais hier, elles tintent encore aujourd'hui, mais lugubres,

si lugubres!... C'est, dit-on, pour une femme... Dans ces cloches

d'enterrement, il y en a une petite, de son aigu et si aigre! On

dirait qu'elle est fêlée; c'est comme la risée stridente d'une vieille

à la voix cassée qui rit de moi, qui m'appelle.

«Je n'ai pas peur. Mais _lui, lui_!... Si je meurs, il meurt aussi

(cela se voit bien souvent). Où sera sa petite âme? Mort en naissant,

est-il sauvé? Non, répond toute l'Église. Quelle épouvantable chose!

Que le pauvre, arraché de moi, mis en terre, n'ait pour nourrice que

la terre: c'était déjà trop de douleur. Mais si l'on croit qu'à jamais

il ira, dans les ténèbres de ce noir monde inconnu, souffrir...» Et

elle sanglote, ne peut continuer.

«--Ah! ma chère! quelle impiété! Quelle horrible idée de Dieu te

fais-tu? Croire qu'il se crée des damnés, qu'il fait des coupables

d'avance, punit celui qui n'a rien fait.»--«Sans doute, l'enfant n'a

rien fait. Mais son premier père Adam... Mais ses pères depuis Adam,

ont-ils été saints et purs? Nous-mêmes sommes-nous bien sûrs, ami,

d'avoir gardé Dieu présent?... Je n'en sais rien, à vrai dire. Ce

pauvre enfant n'est-il pas le péché vivant de sa mère, qui

sera punie en lui?»

«--Mais, chère! chère! le mariage n'est donc pas un sacrement? Par lui

Dieu continue le monde. Sans ces transports, sans cette ivresse, son

oeuvre s'accomplirait-elle? S'il les proscrit, à la fois il veut et

il ne veut pas. Chose absurde, impie à dire... Ne doutons pas de sa

bonté. C'est un père. En ces moments il couvre ses aveugles enfants du

large manteau de la Grâce.

«Tu as raison, et j'ai tort. Avec toi il faut raisonner, et je n'en

suis guère capable. Je me sens la tête si faible! Il faut avoir pitié

de moi... Je ne raisonnais jamais, avant toi. J'étais une fleur,

passive au vent, résignée. On me guidait. Je n'avais à penser ni à

vouloir. J'ai quitté tout cela pour toi... Ai-je regret? non, et

pourtant, c'est commode de ne pas vouloir. Te le dirai-je? (aime-moi!

ne m'en veux pas! je te dis tout.) Eh bien, approche ton oreille, et

je le dirai tout bas. Quand certaines pensées me viennent, quand je

crains de t'aimer trop, j'ai peur que Dieu ne m'en punisse sur mon

petit. J'ai envie de m'alléger de ce poids, et (je ne le ferais jamais

qu'autant que tu le permettrais) envie de me confesser.»

* * * * *

Un jour elle a pâli: «Qu'as-tu?--Ah! quel vif mouvement!... C'est lui!

il a passé! Il glissait sous ma main!... Merci, mon Dieu! il vit. J'en

suis sûre, maintenant.»

Non seulement il vit, va et vient, s'agite et sans précaution

pour son pauvre logis souffrant; mais il règne, il est maître, domine

toute la personne. Un grand poète de la physiologie, Burdach, le dit

très bien. En l'homme l'amour agit sur un point, par accès. En la

femme, il s'étend à tout, pénètre l'organisme. Elle est envahie,

_possédée_ (c'est le mot propre) d'une vie inconnue. Nul homme ne

saurait le comprendre. Mais une femme délicate l'expliquait bien

disant: «Tout est changé. On est dans un étrange rêve, profond, dans

un enveloppement dont on n'a nullement envie d'être dérangée. Au fond,

c'est un second amour. On aime bien le premier; mais l'_autre_!...

Qu'en dire? et comment en parler? Il n'y a pas encore de mots trouvés

dans aucune langue. On aime mieux d'ailleurs tout garder, n'en rien

perdre. C'est trop intime. Nul ne doit s'en mêler, tout serait

dissonance maladroite et qui déplairait.»

--Quoi! lui-même, l'auteur de la chose ne peut risquer un mot... pas

un mot tendre et bon?

«--S'il parle, qu'il ait l'air de parler par hasard, et sans

intention, sans insister surtout et sans trop demander. Maintes choses

coûteraient à dire. Ce sont des choses _à deux_. Un tiers gêne. Le

mari curieux d'ailleurs en serait-il content!»

S'il est sage et discret, cet état, où tout semble asservi à un autre,

a cependant pour lui des échappées heureuses. Favorables moments. Mais

d'autres leur succèdent, absolument contraires, où tout à coup elle

s'éloigne, comme si elle en voulait un peu à celui qui l'a

mise en cette dépendance des aveugles instincts. L'enfant est-il

jaloux alors? on le croirait. Le sens, si vif, si doux, qu'on a de sa

présence, rend fort indifférente à l'amour du dehors, on le trouve

importun, on l'arrête à distance, on devient tout à coup timide: «Je

tremble; mon ami. Il est bien fin! il vibre à ma pensée; il sent, il

entend tout. Je suis d'ailleurs bien grosse, déjà bien languissante.

Me voilà au cinquième mois.»

Moment prévu d'avance, de grands ménagements. Mais ces ménagements

plairont-ils? N'en viendra-t-il quelque scrupule? Elle se ressouvient

de l'église, et se dit: «Si je consultais?»

Que l'on est faible alors, en la voyant ainsi, cette chère et

bien-aimée femme! Elle arrache des larmes... Et pourtant comment

faire? La risquer? La lâcher? L'envoyer devant l'ennemi!

Oui, l'ennemi et le jaloux. Mettez-vous à sa place. Vous mourriez de

jalousie.

Que ferez-vous dans ce demi-divorce? Que vouloir, qu'obtenir d'une

personne en pleurs? Il serait bien plus court de la laisser aller au

confessionnal. L'autorité d'un mot rassure, aplanit tout. La

casuistique fleurit toujours, et depuis Pascal même a fait un notable

progrès. Liguori a permis ce que défendait Escobar.

* * * * *

Cependant le temps marche. Plus de vaines pensées. Un jour la crise

arrive, l'orage de douleur, l'effroi, la foudre tombe!...

C'en est fait. Il est né!

_Deus! ecce Deus!..._ La faible créature n'a pas moins l'auréole.--À

genoux! disputeurs! faux docteurs! durs esprits, qui calomniez la

nature! Loin d'ici, casuistes impurs! Il est la pureté.

Réparation pour vos dogmes impies!... Expiez... Mais non, adorez.

La maison s'illumine de ce Noël. Elle est comme une église. Si quelque

chose y fut moins selon Dieu, dès que l'enfant arrive, tout est

sanctifié.

Il est le purificateur, bien loin d'avoir besoin d'être purifié.

Voyez d'ici ces sots avec leurs exorcismes, ces fils de l'équivoque,

qui voudraient expulser le démon, et de qui? d'un ange qui rayonne!

_souffler dehors_ Satan (_exsufflatur_, dit pitoyablement Bossuet).

Ne sentez-vous donc pas que vos mythes insensés, ce grimoire du néant,

tout a péri?... Quel docteur que l'enfant, et quel théologien! il a

tranché ces noeuds au fil d'un rayon de lumière. Il regarde bientôt,

sourit. La noire armée des songes et songeurs, légion de ténèbres,

s'enfuit avec son bénitier.

La maison est alors bien plus que pure. Elle est transfigurée. Qu'elle

est touchante alors, la mère! Cette beauté nouvelle, ce divin

ornement, ce sein délicieux, est pour elle une source trop souvent de

supplices. L'aveugle avidité qui s'éveille le ménage peu. Spectacle

très navrant. Devant un tel objet, la pauvre mamelle sanglante, bien

dur celui qui peut avoir d'autres pensées. D'un vertueux effort, elle

contient ses cris, tout en pleurant, tâche de rire. Elle

cache, elle étouffe moitié de ses douleurs. Un mot pourtant échappe de

ses lèvres serrées: «Grâce! ô mon enfant! grâce!» Mais elle ne retire

pas le sein.

Le Peuple / Nos Fils · 第 56 / 143 题