Hélas! tout cela, c'est un rêve!»

* * * * *

«Un rêve? non, la réalité.»

C'est son mari qui la rassure. Il était là, entendait tout.

Ne réduisons pas son espoir. Agrandissons-le plutôt. Laissons-la

couver son Dieu. Aidons-la et guidons-la.

«Oui, oui, ce sera un saint,--non pas l'efféminé rêveur, non l'oisif

du Moyen-âge,--mais le saint de l'action, du travail fort et patient,

des oeuvres utiles et salutaires qui feront le bien du monde.

«Oui, ce sera un héros,--non pas un héros de meurtre, de barbare

destruction,--un héros de généreuse et magnanime volonté, de force et

de persévérance.

«Plus qu'un saint, plus qu'un héros! il sera un créateur: c'est le nom

de l'homme aujourd'hui. Là tu as raison, ma chère, de sentir en lui un

Dieu. De son cerveau productif il fera jaillir des arts. Il sera

un Prométhée. Il n'aura pas à voler la flamme. Il en vient

déjà. Né d'un si divin moment, n'a-t-il pas le feu du ciel?

«Donc soyons gais. Attendons. Il fut conçu du matin, d'un joyeux rayon

de l'aurore. Puisse-t-il en garder toujours quelque lueur, quelque

reflet! C'est assez pour porter bonheur. Qui l'a, s'en va dans la vie

heureux, fort, aimable, aimé.»

* * * * *

S'il est sur la terre un objet intéressant à observer, c'est la pensée

d'une jeune femme qui se sent sous la main de Dieu dans cet état

extraordinaire où la vie double se révèle. Elle sait que toute action,

toute émotion, toute idée retentit à son enfant, vibre à lui. Une

surprise, la moindre chose violente pourrait lui être fatale, le

marquer pour l'avenir. Même à part ces accidents, toute l'existence

physique de la mère influe sur lui[113]. Elle le sait, elle désire

suivre en tout le bien, la règle. Elle s'observe, se reproche le

moindre écart innocent. Elle voudrait être un temple. Et ce ne serait

pas assez. Elle sent que non seulement le petit être est en elle, mais

qu'il _est créé par elle_ incessamment, qu'elle le fait, et de son

sang et de son âme «Ah! si je créais mal!... Que ne puis-je être

parfaite! accomplie de sainteté!»

[Note 113: M. de Frarière a trouvé un joli titre: _Éducation

antérieure_, 1864; j'y reviendrai plus loin.]

Il est minuit. Son mari, fatigué des travaux du jour, est endormi.

Elle, non. Elle a prié, elle a rêvé, lu quelques bonnes

paroles écrites sur la vie à venir. Elle va à la fenêtre, et regarde

les étoiles, se sent au-dessus d'elle-même. Une certaine attraction,

comme une gravitation morale, élève, élance son coeur vers ces

mondes de lumière dont la scintillation amie semble un appel à

l'existence ailée, légère, supérieure, et à l'éternel progrès.

* * * * *

Mais comment la soutenir dans cet élan de volonté? Que je lui

voudrais un bon livre, dans l'absence de son mari, un livre simple

et serein, plein de la moelle héroïque, qui la nourrît puissamment!

Ce livre est à faire encore. Je ne l'ai jamais rencontré. Nul n'est

digne.--Ce qu'on appelle la Bible, la grande encyclopédie juive,

avec ses fortes lueurs,--mais tant de choses obscures, impures et

contradictoires,--est très bon pour troubler l'esprit.--Plus

funestes encore seraient les livres pleureurs et chrétiens, les

mystiques, qui regardant en haut si le miracle va tomber tout fait,

nous empêchent ainsi de le faire. La pauvre âme n'a pas besoin qu'on

l'énerve de rêveries, qu'on l'amollisse de pleurs, lorsque déjà la

nature l'ébranle et la trouble tant.--La noble et forte Antiquité la

soutiendrait bien autrement. Mais elle lui est si étrangère! Cette

mâle littérature est si loin de l'éducation fade et faible qu'elle a

reçue!

* * * * *

Il lui faut un livre vivant: le coeur de celui qu'elle aime.

Ici, le jeune homme a peur. Il sourit, et il recule. En la

voyant si honnête, d'une si droite volonté, si prête à tout sacrifier

pour l'amour de son enfant, il me dit en confidence: «Vraiment, je ne

suis pas digne.»

«Je l'aime, mais avec cet amour, j'ai trop traversé la vie, trop de

pauvres et basses choses. En ai-je perdu l'empreinte? Il s'en faut. Je

n'ose le croire.»

Croyez-le. Si vous aimez vraiment, tout est effacé. De quel moment

admirable vous disposez maintenant! Cela dure peu. Un an ou deux ans

peut-être, sa foi sera complète en vous.

Méritez-le, et donnez-lui ce que, malgré vos misères, vos vices, vous

avez de meilleur, ce dont elle manque entièrement, _la grande pensée

sociale_.

Je ne parle pas au hasard; j'écris au milieu de classes corrompues,

dans la grande ville qu'on dit la Babylone du monde. Eh bien, chez les

jeunes gens qui se croient les plus gâtés, ce sens revit par moments.

Il dort plus qu'il n'est amorti. L'éducation d'_humanités_ pour les

uns, et pour les autres la fraternité ouvrière, tient l'esprit de

l'homme ouvert à mille idées collectives qui sont à cent lieues de la

femme. Née surtout pour l'individu, pour un mari, pour un enfant, elle

est fort lente à s'élever aux conceptions de patrie, de bien-public,

d'humanité. Des maîtres habiles, estimables, qui par année ont à leurs

cours des centaines de jeunes filles, pleines de zèle, d'intelligence

et de bonne volonté, me disent que là est l'obstacle.

La politique moderne leur est fort peu accessible, entourée,

hérissée qu'elle est d'économie financière, de subtilités d'avocats.

C'est là que l'homme doit montrer s'il a assez d'intelligence pour

parler plus simplement, hors de toutes ces scolastiques, dire peu et

le nécessaire, ce qui peut le mieux toucher. Peu, très peu de

polémique, ce n'est pas par la dispute que tout cela lui plaira. Elle

hait l'aigreur et les risées. Prenez-la où elle est sensible, par son

admirable coeur, plein de tendresse et de pitié. Ne l'accablez pas

des chiffres d'un budget de deux milliards; mais montrez-lui tant de

pauvres en ce si riche pays. Montrez-lui la pompe cruelle qui aspire

cet or énorme du plus nécessaire de l'homme, du pain réduit de la

famille, de ce que la mère épargne sur la bouche de l'enfant. Ne riez

pas devant elle de l'église où elle est née. Point de fades

plaisanteries. Mais dites-lui l'histoire même. Rappelez-lui, par

exemple, à la plus belle des fêtes, celle du Saint-Sacrement (si mal

nommée Fête-Dieu), que c'est celle qui solennise l'extermination du

Midi, cette terreur de tant de siècles. Ces roses restent rouges de

sang.

* * * * *

C'est à elle que vous devez vos plus sérieuses pensées. Vous les

épanchez volontiers entre amis, souvent peu connus, dans les cafés

pleins d'espions. Le premier ami, et le frère qui vous touche de plus

près, c'est votre innocente femme, si croyante à ce moment, si

heureuse de vous entendre. Elle est peu préparée, sans doute.

Vous avez besoin avec elle de sortir de votre langue convenue de

formules toutes faites. Vous avez besoin de comprendre vous-même

beaucoup mieux les choses, pour les mettre en langage humain; c'est ce

qui vous éloigne d'elle et vous fait chercher ceux avec qui, sans

grands frais, vous jasez d'après les journaux.

Pour un homme d'esprit, cependant, quelle circonstance unique, quelle

vive jouissance de profiter de ce moment de foi, d'épancher en cette

jeune âme tant de choses qui lui sont nouvelles, qu'elle aime pour

celui qui les dit, qu'elle aime pour l'enfant, pour les lui dire un

jour. Elle en a bien besoin. Il lui faut prendre force pour ce long

enfantement qui ne durera pas neuf mois, mais quinze ou vingt ans

peut-être. Ce sera là le miracle, la merveille de l'amour, que cet

être léger, petite fille hier, aujourd'hui fixée tout à coup, trouve

au berceau ce don qui va la changer elle-même, ce trésor, la

persévérance.

Faut-il en l'homme, à ce moment, les puissances supérieures, ces

vertus rares et singulières qu'on ne voit que dans les romans? Point.

Il ne faut qu'une chose, aimer beaucoup, mettre son coeur tout

entier et dans cet amour, et dans l'idée noble et grande à laquelle on

veut l'élever.

Faiblement nourrie jusqu'ici dans la vaine éducation, un peu dévote,

un peu mondaine, vide au total, qu'elles ont, elle t'arrive bien

touchante, docile, te préférant à tout. Ah! c'est bien le cas d'être

bon, de se régénérer pour elle. Tu ne le ferais pas pour toi,

mais pour elle tu feras tout. Verse-lui le vin généreux des

bonnes et hautes pensées. Tu es jeune, malgré tes vices, et tu as du

sang encore: verse-lui un flot de ton sang.

Es-tu faible? ne sois pas seul. Appelle à toi autour d'elle la société

des forts, l'auguste assemblée, souriante, des grands sages et des

héros. Un sentiment paternel les amènera sans peine pour l'affermir,

la consoler, lui répondre que cet enfant va naître beau, grand, digne

d'eux, la transfigurer enfin dans cette lumière héroïque que le

bonhomme Luther a nommée noblement _la Joie_.

* * * * *

Il ne suffit pas, madame, d'enfanter dans la sainteté. Il faut que

cette sainteté ait l'aspiration active, que l'enfant n'ait pas langui

dans un sein mélancolique, ému, rêveur et tremblant. Il ne serait

qu'un mystique. Il pleurerait à sa naissance. Le vrai héros rit

d'abord.

Le Peuple / Nos Fils · 第 54 / 143 题