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«Un rêve? non, la réalité.»
C'est son mari qui la rassure. Il était là, entendait tout.
Ne réduisons pas son espoir. Agrandissons-le plutôt. Laissons-la
couver son Dieu. Aidons-la et guidons-la.
«Oui, oui, ce sera un saint,--non pas l'efféminé rêveur, non l'oisif
du Moyen-âge,--mais le saint de l'action, du travail fort et patient,
des oeuvres utiles et salutaires qui feront le bien du monde.
«Oui, ce sera un héros,--non pas un héros de meurtre, de barbare
destruction,--un héros de généreuse et magnanime volonté, de force et
de persévérance.
«Plus qu'un saint, plus qu'un héros! il sera un créateur: c'est le nom
de l'homme aujourd'hui. Là tu as raison, ma chère, de sentir en lui un
Dieu. De son cerveau productif il fera jaillir des arts. Il sera
un Prométhée. Il n'aura pas à voler la flamme. Il en vient
déjà. Né d'un si divin moment, n'a-t-il pas le feu du ciel?
«Donc soyons gais. Attendons. Il fut conçu du matin, d'un joyeux rayon
de l'aurore. Puisse-t-il en garder toujours quelque lueur, quelque
reflet! C'est assez pour porter bonheur. Qui l'a, s'en va dans la vie
heureux, fort, aimable, aimé.»
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S'il est sur la terre un objet intéressant à observer, c'est la pensée
d'une jeune femme qui se sent sous la main de Dieu dans cet état
extraordinaire où la vie double se révèle. Elle sait que toute action,
toute émotion, toute idée retentit à son enfant, vibre à lui. Une
surprise, la moindre chose violente pourrait lui être fatale, le
marquer pour l'avenir. Même à part ces accidents, toute l'existence
physique de la mère influe sur lui[113]. Elle le sait, elle désire
suivre en tout le bien, la règle. Elle s'observe, se reproche le
moindre écart innocent. Elle voudrait être un temple. Et ce ne serait
pas assez. Elle sent que non seulement le petit être est en elle, mais
qu'il _est créé par elle_ incessamment, qu'elle le fait, et de son
sang et de son âme «Ah! si je créais mal!... Que ne puis-je être
parfaite! accomplie de sainteté!»
[Note 113: M. de Frarière a trouvé un joli titre: _Éducation
antérieure_, 1864; j'y reviendrai plus loin.]
Il est minuit. Son mari, fatigué des travaux du jour, est endormi.
Elle, non. Elle a prié, elle a rêvé, lu quelques bonnes
paroles écrites sur la vie à venir. Elle va à la fenêtre, et regarde
les étoiles, se sent au-dessus d'elle-même. Une certaine attraction,
comme une gravitation morale, élève, élance son coeur vers ces
mondes de lumière dont la scintillation amie semble un appel à
l'existence ailée, légère, supérieure, et à l'éternel progrès.
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Mais comment la soutenir dans cet élan de volonté? Que je lui
voudrais un bon livre, dans l'absence de son mari, un livre simple
et serein, plein de la moelle héroïque, qui la nourrît puissamment!
Ce livre est à faire encore. Je ne l'ai jamais rencontré. Nul n'est
digne.--Ce qu'on appelle la Bible, la grande encyclopédie juive,
avec ses fortes lueurs,--mais tant de choses obscures, impures et
contradictoires,--est très bon pour troubler l'esprit.--Plus
funestes encore seraient les livres pleureurs et chrétiens, les
mystiques, qui regardant en haut si le miracle va tomber tout fait,
nous empêchent ainsi de le faire. La pauvre âme n'a pas besoin qu'on
l'énerve de rêveries, qu'on l'amollisse de pleurs, lorsque déjà la
nature l'ébranle et la trouble tant.--La noble et forte Antiquité la
soutiendrait bien autrement. Mais elle lui est si étrangère! Cette
mâle littérature est si loin de l'éducation fade et faible qu'elle a
reçue!
* * * * *
Il lui faut un livre vivant: le coeur de celui qu'elle aime.
Ici, le jeune homme a peur. Il sourit, et il recule. En la
voyant si honnête, d'une si droite volonté, si prête à tout sacrifier
pour l'amour de son enfant, il me dit en confidence: «Vraiment, je ne
suis pas digne.»
«Je l'aime, mais avec cet amour, j'ai trop traversé la vie, trop de
pauvres et basses choses. En ai-je perdu l'empreinte? Il s'en faut. Je
n'ose le croire.»
Croyez-le. Si vous aimez vraiment, tout est effacé. De quel moment
admirable vous disposez maintenant! Cela dure peu. Un an ou deux ans
peut-être, sa foi sera complète en vous.
Méritez-le, et donnez-lui ce que, malgré vos misères, vos vices, vous
avez de meilleur, ce dont elle manque entièrement, _la grande pensée
sociale_.
Je ne parle pas au hasard; j'écris au milieu de classes corrompues,
dans la grande ville qu'on dit la Babylone du monde. Eh bien, chez les
jeunes gens qui se croient les plus gâtés, ce sens revit par moments.
Il dort plus qu'il n'est amorti. L'éducation d'_humanités_ pour les
uns, et pour les autres la fraternité ouvrière, tient l'esprit de
l'homme ouvert à mille idées collectives qui sont à cent lieues de la
femme. Née surtout pour l'individu, pour un mari, pour un enfant, elle
est fort lente à s'élever aux conceptions de patrie, de bien-public,
d'humanité. Des maîtres habiles, estimables, qui par année ont à leurs
cours des centaines de jeunes filles, pleines de zèle, d'intelligence
et de bonne volonté, me disent que là est l'obstacle.
La politique moderne leur est fort peu accessible, entourée,
hérissée qu'elle est d'économie financière, de subtilités d'avocats.
C'est là que l'homme doit montrer s'il a assez d'intelligence pour
parler plus simplement, hors de toutes ces scolastiques, dire peu et
le nécessaire, ce qui peut le mieux toucher. Peu, très peu de
polémique, ce n'est pas par la dispute que tout cela lui plaira. Elle
hait l'aigreur et les risées. Prenez-la où elle est sensible, par son
admirable coeur, plein de tendresse et de pitié. Ne l'accablez pas
des chiffres d'un budget de deux milliards; mais montrez-lui tant de
pauvres en ce si riche pays. Montrez-lui la pompe cruelle qui aspire
cet or énorme du plus nécessaire de l'homme, du pain réduit de la
famille, de ce que la mère épargne sur la bouche de l'enfant. Ne riez
pas devant elle de l'église où elle est née. Point de fades
plaisanteries. Mais dites-lui l'histoire même. Rappelez-lui, par
exemple, à la plus belle des fêtes, celle du Saint-Sacrement (si mal
nommée Fête-Dieu), que c'est celle qui solennise l'extermination du
Midi, cette terreur de tant de siècles. Ces roses restent rouges de
sang.
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C'est à elle que vous devez vos plus sérieuses pensées. Vous les
épanchez volontiers entre amis, souvent peu connus, dans les cafés
pleins d'espions. Le premier ami, et le frère qui vous touche de plus
près, c'est votre innocente femme, si croyante à ce moment, si
heureuse de vous entendre. Elle est peu préparée, sans doute.
Vous avez besoin avec elle de sortir de votre langue convenue de
formules toutes faites. Vous avez besoin de comprendre vous-même
beaucoup mieux les choses, pour les mettre en langage humain; c'est ce
qui vous éloigne d'elle et vous fait chercher ceux avec qui, sans
grands frais, vous jasez d'après les journaux.
Pour un homme d'esprit, cependant, quelle circonstance unique, quelle
vive jouissance de profiter de ce moment de foi, d'épancher en cette
jeune âme tant de choses qui lui sont nouvelles, qu'elle aime pour
celui qui les dit, qu'elle aime pour l'enfant, pour les lui dire un
jour. Elle en a bien besoin. Il lui faut prendre force pour ce long
enfantement qui ne durera pas neuf mois, mais quinze ou vingt ans
peut-être. Ce sera là le miracle, la merveille de l'amour, que cet
être léger, petite fille hier, aujourd'hui fixée tout à coup, trouve
au berceau ce don qui va la changer elle-même, ce trésor, la
persévérance.
Faut-il en l'homme, à ce moment, les puissances supérieures, ces
vertus rares et singulières qu'on ne voit que dans les romans? Point.
Il ne faut qu'une chose, aimer beaucoup, mettre son coeur tout
entier et dans cet amour, et dans l'idée noble et grande à laquelle on
veut l'élever.
Faiblement nourrie jusqu'ici dans la vaine éducation, un peu dévote,
un peu mondaine, vide au total, qu'elles ont, elle t'arrive bien
touchante, docile, te préférant à tout. Ah! c'est bien le cas d'être
bon, de se régénérer pour elle. Tu ne le ferais pas pour toi,
mais pour elle tu feras tout. Verse-lui le vin généreux des
bonnes et hautes pensées. Tu es jeune, malgré tes vices, et tu as du
sang encore: verse-lui un flot de ton sang.
Es-tu faible? ne sois pas seul. Appelle à toi autour d'elle la société
des forts, l'auguste assemblée, souriante, des grands sages et des
héros. Un sentiment paternel les amènera sans peine pour l'affermir,
la consoler, lui répondre que cet enfant va naître beau, grand, digne
d'eux, la transfigurer enfin dans cette lumière héroïque que le
bonhomme Luther a nommée noblement _la Joie_.
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Il ne suffit pas, madame, d'enfanter dans la sainteté. Il faut que
cette sainteté ait l'aspiration active, que l'enfant n'ait pas langui
dans un sein mélancolique, ému, rêveur et tremblant. Il ne serait
qu'un mystique. Il pleurerait à sa naissance. Le vrai héros rit
d'abord.