Nulle éducation sans la foi.
La première question de l'éducation est celle-ci: «Avez-vous la foi?
donnez-vous la foi?»
Il faut que l'enfant croie.
Qu'il croie, enfant, aux choses qu'il pourra, devenu homme, se prouver
par la raison.
Faire un enfant raisonneur, disputeur, critique, c'est chose insensée.
Remuer sans cesse à plaisir tous les germes qu'on dépose: quelle
agriculture!
Faire un enfant érudit, c'est chose insensée. Lui charger la mémoire
d'un chaos de connaissances utiles, inutiles, entasser en lui
l'indigeste magasin de mille choses toutes faites, de choses non
vivantes, mais mortes et par fragments morts, sans qu'il en ait jamais
l'ensemble... c'est assassiner son esprit...
Avant d'_ajouter_, d'accumuler, il faut _être_. Il faut créer et
fortifier le germe vivant du jeune être. L'enfant _est_ d'abord par
la foi.
La foi, c'est la base commune d'inspiration et d'action.
Nulle grande chose sans elle.
L'Athénien avait la foi que toute culture humaine était descendue de
l'Acropolis d'Athènes, que de sa Pallas, sortie du cerveau de Jupiter,
avait jailli la lumière de l'art et de la science. Cela s'est vérifié:
cette ville de vingt mille citoyens, a inondé le monde de sa lumière;
morte, elle l'éclaire encore.
Le Romain avait la foi que la tête vivante et saignante qu'on trouva
sous son Capitole, lui promettait d'être la tête, le juge, le préteur
du monde: cela s'est vérifié; si son empire a passé, son droit reste,
et continue de régir les nations.
Le chrétien avait la foi qu'un Dieu descendu dans l'homme ferait un
peuple de frères, et tôt ou tard unirait le monde dans un même
coeur: cela n'est pas vérifié, mais se vérifiera par nous.
Il ne suffisait pas de dire que Dieu était descendu dans l'homme;
cette vérité, restant dans des termes si généraux, n'a pas eu sa
fécondité. Il faut chercher comment Dieu s'est manifesté dans l'homme
de chaque nation; comment, dans la variété des génies nationaux, le
Père s'est approprié aux besoins de ses enfants. L'unité qu'il doit
nous donner n'est pas l'unité monotone, mais l'unité harmonique où
toutes les diversités s'aiment. Qu'elles s'aiment, mais qu'elles
subsistent, qu'elles aillent augmentant de splendeur pour mieux
éclairer le monde, et que l'homme, dès l'enfance, s'habitue à
reconnaître un Dieu vivant dans la Patrie.
Ici, s'élève une objection grave. «La foi, comment la donner,
quand je l'ai si peu moi-même? La foi en la patrie, comme la foi
religieuse, a faibli en moi.»
Si la foi et la raison étaient des choses opposées, n'ayant nul moyen
raisonnable d'obtenir la foi, il faudrait, comme les mystiques, rester
là, soupirer, attendre. Mais la foi digne de l'homme, c'est une
croyance d'amour dans ce que prouve la raison. Son objet, ce n'est pas
telle merveille accidentelle, c'est le miracle permanent de la nature
et de l'histoire.
Pour reprendre foi à la France, espérer dans son avenir, il faut
remonter son passé, approfondir son génie naturel. Si vous le faites
sérieusement et de coeur, vous verrez, de cette étude, de ces
prémices posées, la conséquence suivre infailliblement. De la
déduction du passé découlera pour vous l'avenir, la mission de la
France; elle vous apparaîtra en pleine lumière, vous croirez, et vous
aimerez à croire; la foi n'est rien autre chose.
Comment vous résigneriez-vous à l'ignorer la France; vos origines sont
en elle; si vous ne la connaissez, vous ne saurez rien de vous. Elle
vous entoure, vous presse de toutes parts, vous vivez en elle, et
d'elle, avec elle vous mourrez.
Qu'elle vive, et vivez par la foi!
Elle vous reviendra au coeur, si vous regardez vos enfants, ce jeune
monde qui veut vivre, qui est bon et docile encore, qui demande la vie
de croyance. Vous avez vieilli dans l'indifférence; mais qui de vous
peut désirer que son fils soit mort de coeur, sans patrie,
sans Dieu?... Tous ces enfants, en qui sont les âmes de nos ancêtres,
c'est la patrie, vieille et nouvelle... Aidons-la à se connaître; elle
nous rendra le don d'aimer.
Comme le pauvre est nécessaire au riche, l'enfant est nécessaire à
l'homme. Nous lui donnons moins encore que nous recevons de lui.
Jeune monde qui devez prendre bientôt notre place, il faut que je vous
remercie. Qui, plus que moi, avait étudié le passé de la France? qui
devait la sentir mieux, par tant d'épreuves personnelles, qui m'ont
révélé ses épreuves?... Cependant, je dois le dire, mon âme, dans la
solitude, s'était alanguie en moi, elle se traînait dans les
curiosités oisives et minutieuses, ou bien elle s'envolait vers
l'idéal, et elle ne marchait pas. La réalité m'échappait, et notre
patrie que je poursuivis toujours, que j'aimai toujours, je la voyais
toujours là-bas; elle était mon objet, mon but, un objet de science et
d'étude. Elle m'est apparue vivante... «En qui?» En vous, qui me
lisez.--En vous, jeune homme, j'ai vu la Patrie, son éternelle
jeunesse... Comment n'y croirais-je pas?