CHAPITRE IX

Dieu en la Patrie. La jeune Patrie de l'avenir.--Le sacrifice.

L'éducation, comme toute oeuvre d'art, demande avant tout une

ébauche simple et forte. Point de subtilité, point de minutie, rien

qui fasse difficulté, qui provoque l'objection.

Il faut, dans cet enfant, par une impression grande, salutaire,

durable, fonder l'homme, créer la vie du coeur.

Dieu d'abord révélé par la mère, dans l'amour et dans la nature. Dieu

ensuite révélé par le père, dans la patrie vivante, dans son histoire

héroïque, dans le sentiment de la France.

Dieu et l'amour de Dieu. Que la mère le prenne à la Saint-Jean, quand

la terre accomplit son miracle annuel, quand toute herbe est en fleur,

quand vous voyez la plante qui monte de moment en moment, qu'elle le

mène en un jardin, l'embrasse... et tendrement lui dise: «Tu m'aimes,

tu ne connais que moi... Eh bien! écoute: moi, je ne suis pas

tout. Tu as une autre mère... Nous avons une mère commune, tous,

hommes, femmes, enfants, animaux, plantes, tout ce qui a vie, une mère

tendre qui nous nourrit toujours, invisible et présente... Aimons-la,

cher enfant, embrassons-la du coeur.»

Rien de plus pour longtemps. Point de métaphysique qui tue

l'impression. Laissez-le couver ce mystère sublime et tendre que toute

sa vie ne suffira pas pour expliquer. Voilà un jour qu'il n'oubliera

jamais. À travers les épreuves de la vie, les obscurités de la

science, à travers les passions et la nuit des orages, le doux soleil

de la Saint-Jean luira toujours au profond de son coeur, avec la

fleur immortelle du plus pur, du meilleur amour.

Un autre jour, plus tard, quand l'homme s'est un peu fait en lui, son

père le prend: grande fête publique, grande foule dans Paris. Il le

mène de Notre-Dame au Louvre, aux Tuileries, vers l'Arc de Triomphe.

D'un toit, d'une terrasse, il lui montre le peuple, l'armée qui passe,

les baïonnettes frémissantes, le drapeau tricolore... Dans les moments

d'attente surtout, avant la fête, aux reflets fantastiques de

l'illumination, dans ces formidables silences qui se font tout à coup

sur le sombre océan du peuple, il se penche, il lui dit: «Tiens, mon

enfant, regarde; voilà la France, voilà la Patrie! Tout ceci, c'est

comme un seul homme. Même âme et même coeur. Tous mourraient pour un

seul, et chacun doit aussi vivre et mourir pour tous... Ceux qui

passent là-bas, qui sont armés, qui partent, ils s'en vont combattre

pour nous. Ils laissent là leur père, leur vieille mère, qui

auraient besoin d'eux... Tu en feras autant, tu n'oublieras jamais que

ta mère est la France.»

Je connais bien peu la nature, ou cette impression durera. Il a vu la

Patrie... Ce Dieu invisible en sa haute unité, est visible en ses

membres, et dans les grandes oeuvres où s'est déposée la vie

nationale. C'est bien une personne vivante qu'il touche, cet enfant,

et sent de toutes parts; il ne peut l'embrasser; mais elle, elle

l'embrasse, elle l'échauffe de sa grande âme répandue dans la foule,

elle lui parle par ses monuments... C'est une belle chose pour le

Suisse de pouvoir, d'un regard, contempler son canton, embrasser du

haut de son Alpe, le pays bien-aimé, d'en emporter l'image. Mais c'en

est une grande, vraiment, pour le Français, d'avoir ici cette

glorieuse et immortelle patrie ramassée en un point, tous les temps,

tous les lieux ensemble, de suivre, des Thermes de César à la Colonne,

au Louvre, au Champ-de-Mars, de l'Arc de Triomphe à la place de la

Concorde, l'histoire de la France et du monde.

Au reste, pour l'enfant, l'intuition durable et forte de la patrie,

c'est, avant tout, l'école, la grande école nationale, comme on la

fera un jour, je parle d'une école vraiment commune, où les enfants de

toute classe, de toute condition, viendraient, un an, deux ans,

s'asseoir ensemble, avant l'éducation spéciale[107], et où l'on

n'apprendrait rien autre que la France.

[Note 107: L'éducation spéciale, du collège ou de l'atelier,

viendrait ensuite, l'atelier, adouci et réglé par l'école (selon les

vues judicieuses de M. Faucher, _Travail des Enfants_); le collège

adouci, surtout dans les premières années, où l'enfant n'apprendrait

de grammaire que ce qu'il en peut comprendre. Plus d'exercice et de

récréations, moins d'écritures inutiles.--Grâce, grâce pour les

petits enfants!]

Nous nous hâtons de parquer nos enfants parmi des enfants de

notre classe, bourgeoise ou populaire, à l'école, aux collèges; nous

évitons tous les mélanges, nous séparons bien vite les pauvres et les

riches à cette heureuse époque où l'enfant de lui-même n'eût pas senti

ces vaines distinctions. Nous semblons avoir peur qu'ils ne

connaissent au vrai le monde où ils doivent vivre. Nous préparons, par

cet isolement précoce, les haines d'ignorance et d'envie, cette guerre

intérieure dont nous souffrons plus tard.

Que je voudrais, s'il faut que l'inégalité subsiste entre les hommes,

qu'au moins l'enfance pût suivre un moment son instinct, et vivre dans

l'égalité! que ces petits hommes de Dieu, innocents, sans envie, nous

conservassent, dans l'école, le touchant idéal de la Société! Et ce

serait l'école aussi pour nous; nous irions apprendre d'eux la vanité

des rangs, la sottise des prétentions rivales, et tout ce qu'il y a de

vie vraie, de bonheur, à n'avoir premier ni dernier.

La patrie apparaîtrait là, jeune et charmante, dans sa variété à la

fois et dans sa concorde. Diversité tout instructive de caractères, de

visages, de races, iris aux cent couleurs. Tout rang, toute fortune,

tout habit, ensemble aux mêmes bancs, le velours et la blouse, le pain

noir, l'aliment délicat... Que le riche apprenne là, tout jeune, ce

que c'est qu'être pauvre, qu'il souffre de l'inégalité, qu'il

obtienne de partager, qu'il travaille déjà à rétablir l'égalité selon

ses forces; qu'il trouve assise sur le banc de bois la cité du monde,

et qu'il y commence la cité de Dieu!...

Le pauvre apprendra d'autre part, et retiendra peut-être que si ce

riche est riche, ce n'est pas sa faute, après tout, il est né tel; et

souvent sa richesse le rend pauvre du premier des biens, pauvre de

volonté et de force morale.

Ce serait une grande chose que tous les fils d'un même peuple, réunis

ainsi, au moins pour quelque temps, se vissent et se connussent avant

les vices de la pauvreté et de la richesse, avant l'égoïsme et

l'envie. L'enfant y recevrait une impression ineffaçable de la patrie,

la trouvant dans l'école non seulement comme étude et enseignement,

mais comme patrie vivante, une patrie enfant, semblable à lui, une

cité meilleure avant la Cité, cité d'égalité où tous seraient assis au

même banquet spirituel.

Et je ne voudrais pas seulement qu'il apprît, qu'il vît la patrie,

mais qu'il la sentît comme providence, qu'il la reconnût pour mère et

nourrice à son lait fortifiant, à sa vivifiante chaleur... Dieu nous

garde de renvoyer un enfant de l'école, de lui refuser l'aliment

spirituel, parce qu'il n'a pas celui du corps... Oh! l'avarice impie

qui donnerait des millions aux maçons et aux prêtres, qui ne serait

riche que pour doter la mort[108], et qui marchanderait avec ces

petits enfants, qui sont l'espoir, la chère vie de la France,

et le coeur de son coeur!

[Note 108: Et c'est la mort qui enseigne! Les ignorantins imposent

aux enfants l'histoire de France des Jésuites (Loriquet). J'y lis,

entre autres calomnies infâmes, celle que l'émigré Vauban a lui-même

démentie, qu'à Quiberon, Hoche _aurait promis la vie et la liberté_ à

ceux qui mettraient bas les armes, tome II, p. 256.]

Je l'ai dit ailleurs. Je ne suis pas de ceux qui pleurent toujours,

tantôt sur l'ouvrier robuste qui gagne cinq francs, tantôt sur la

pauvre femme qui gagne dix sols. Une pitié si impartiale n'est pas de

la pitié. Il faut aux femmes des couvents libres, asiles, ateliers

temporaires, et que les couvents ne les affament plus[109]. Et pour

les petits enfants, il faut que nous soyons tous pères, que nous leur

ouvrions les bras, que l'école soit leur asile, un asile doux et

généreux, qu'il y fasse bon pour eux, qu'ils y aillent d'eux-mêmes,

qu'ils aiment autant et plus que la maison paternelle cette maison de

la France. Si ta mère ne peut te nourrir, si ton père te maltraite, si

tu es nu, si tu as faim, viens, mon fils, les portes sont toutes

grandes ouvertes, et la France est au seuil pour t'embrasser et te

recevoir. Elle ne rougira jamais, cette grande mère, de prendre pour

toi les soins de la nourrice, elle te fera de sa main héroïque la

soupe du soldat, et si elle n'avait pas de quoi envelopper, réchauffer

tes petits membres engourdis, elle arracherait plutôt un pan de son

drapeau.

[Note 109: Voy. la _Préface_ de mon livre: _le Prêtre, la Femme et

la Famille._]

Consolé, caressé, heureux, libre d'esprit, qu'il reçoive sur ces bancs

l'aliment de la vérité. Qu'il sache, tout d'abord, que Dieu lui a

fait la grâce d'avoir cette patrie, qui promulgua, écrivit de

son sang la loi de l'équité divine, de la fraternité, que le Dieu des

nations a parlé par la France.

La patrie d'abord comme dogme et principe. Puis, la patrie comme

légende: nos deux rédemptions, par la sainte Pucelle d'Orléans, par la

Révolution, l'élan de 92, le miracle du jeune drapeau, nos jeunes

généraux admirés, pleurés de l'ennemi, la pureté de Marceau, la

magnanimité de Hoche, la gloire d'Arcole et d'Austerlitz, César et le

second César, en qui nos plus grands rois reparaissaient plus

grands... Plus haute encore la gloire de nos Assemblées souveraines,

le génie pacifique et vraiment humain de 89, quand la France offrit à

tous de si bon coeur la liberté, la paix... Enfin, par-dessus tout,

pour suprême leçon, l'immense faculté de dévouement, de sacrifice, que

nos pères ont montrée, et comme tant de fois la France a donné sa vie

pour le monde.

Enfant, que ce soit là ton premier évangile, le soutien de ta vie,

l'aliment de ton coeur. Tu te le rappelleras dans les travaux

ingrats, pénibles, où la nécessité va te jeter bientôt. Il sera pour

toi un cordial puissant qui par moments viendra te raviver. Il

charmera ton souvenir dans les longues journées du labour, dans le

mortel ennui de la manufacture; tu le retrouveras au désert d'Afrique,

pour remède au mal du pays, à l'abattement des marches et des veilles,

sentinelle perdue à deux pas des Barbares.

L'enfant saura le monde; mais d'abord qu'il se sache lui-même, en ce

qu'il a de meilleur, je veux dire en la France. Le reste, il

l'apprendra par elle. À elle de l'initier, de lui dire sa tradition.

Elle lui dira les trois révélations qu'elle a reçues, comment Rome lui

apprit le juste, et la Grèce le beau, et la Judée le saint. Elle

reliera son enseignement suprême à la première leçon que lui donna la

mère; celle-ci lui apprit _Dieu_, et la grande mère lui apprendra le

dogme de l'amour, _Dieu en l'homme_, le christianisme,--et comment

l'amour, impossible aux temps haineux, barbares, du Moyen-âge, _fut

écrit dans les lois_ par la Révolution, _en sorte que le Dieu

intérieur de l'homme pût se manifester_.

Si je faisais un livre sur l'éducation, je montrerais comment

l'éducation générale, suspendue par l'éducation spéciale (du collège

ou de l'atelier), doit reprendre sous le drapeau pour le jeune soldat.

C'est ainsi que la patrie doit lui payer le temps qu'il donne. Rentré

dans son foyer, elle doit le suivre, non comme loi seulement, pour

gouverner et punir, mais comme providence civile, comme culture

religieuse, morale, agissant par les assemblées, les bibliothèques

populaires, les spectacles, les fêtes de tout genre, surtout

musicales.

Combien l'éducation durera-t-elle? Juste autant que la vie.

Quelle est la première partie de la politique? L'éducation. La

seconde? L'éducation. Et la troisième? L'éducation.--J'ai trop vieilli

dans l'histoire, pour croire aux lois quand elles ne sont pas

préparées, quand de longue date les hommes ne sont point élevés à

aimer, à vouloir la loi. Moins de lois, je vous prie, mais

par l'éducation fortifiez le principe des lois; rendez-les applicables

et possibles; faites des hommes, et tout ira bien[110].

[Note 110: Dans un plan de constitution que nous devons à l'un des

plus grands et des meilleurs hommes qui aient existé, à Turgot, avant

l'État il fonde la commune, et avant la commune, il fonde l'homme par

l'éducation. Cela est admirable. Seulement, qu'il soit bien entendu

que l'éducation donnée dans la commune doit émaner de l'État, de la

Patrie. Ce n'est pas là une affaire communale.]

La politique nous promet l'ordre, la paix, la sécurité publique. Mais

pourquoi tous ces biens? Pour jouir, pour nous endormir dans un calme

égoïste, pour nous dispenser de nous aimer, de nous associer?...

Qu'elle périsse, si c'est là son but. Quant à moi, je croirais plutôt

que si cet ordre, cette grande harmonie sociale a un but, c'est

d'aider le libre progrès, de favoriser l'avancement de tous par tous.

La Société ne doit être qu'une initiation, de la naissance à la mort,

une éducation qui embrasse notre vie de ce monde, et prépare les vies

ultérieures.

L'éducation, ce mot si peu compris, ce n'est pas seulement la culture

du fils par le père, mais autant, et parfois bien plus, celle du père

par le fils. Si nous pouvons nous relever de notre défaillance morale,

c'est par nos enfants et pour eux que nous ferons effort. Le plus

mauvais de tous veut que son fils soit bon; celui qui ne ferait nul

sacrifice à l'humanité, à la patrie, en fait encore à la famille. S'il

n'a perdu à la fois et le sens moral et le sens, il a pitié de cet

enfant qui risque de lui ressembler... Creusez loin dans cette âme,

tout est gâté et vide, et pourtant, à la dernière profondeur,

vous trouveriez presque toujours un fond solide, l'amour paternel.

Eh bien! au nom de nos enfants, ne laissons pas, je vous prie, périr

cette patrie. Voulez-vous leur léguer le naufrage, emporter leur

malédiction... celle de tout l'avenir, celle du monde, perdu peut-être

pour mille ans, si la France succombe?

Vous ne sauverez vos enfants, et avec eux la France, le monde, que par

une seule chose: Fondez en eux la foi!

La foi au dévouement, au sacrifice,--à la grande association où tous

se sacrifient à tous: je veux dire la Patrie.

C'est là, je le sais bien, un enseignement difficile, parce que les

paroles n'y suffisent pas, il y faut les exemples. La force, la

magnanimité du sacrifice, si commune chez nos pères, semble perdue

chez nous. C'est la vraie cause de nos maux, de nos haines, de la

discorde intérieure qui rend ce pays faible à en mourir, qui en fait

la risée du monde.

Si je prends à part les meilleurs, les plus honorables, si je les

presse un peu, je vois que chacun d'eux, désintéressé en apparence, a

au fond quelque petite chose en réserve qu'il ne voudrait pour rien

sacrifier. Demandez-lui le reste... Tel donnerait sa vie à la France;

il ne donnerait pas tel amusement, telle habitude, tel vice...

Il y a encore des hommes purs du côté de l'argent, quoi qu'on dise;

mais d'orgueil? le sont-ils? ôteront-ils leurs gants pour tendre la

main au pauvre homme qui grimpe dans le rude sentier de la

fatalité!... Et pourtant, je vous le dis, monsieur, votre main blanche

et froide, si elle ne touche l'autre, forte, chaude et vivante, elle

ne fera pas des oeuvres de vie.

Nos habitudes, plus chères encore que nos jouissances, il faudra

pourtant bien les sacrifier, dans quelque temps. Voici venir le temps

des combats...

Et le coeur a ses habitudes, ses chers liens, qui sont maintenant si

bien mêlés en lui à ses vivantes fibres, qu'ils sont d'autres fibres

vivantes... Cela est dur à arracher... Je l'ai senti parfois en

écrivant ce livre, où j'ai blessé plus d'un qui m'était cher.

Le Moyen-âge, d'abord, où j'ai passé ma vie, dont j'ai reproduit dans

mes histoires la touchante, l'impuissante aspiration, j'ai dû lui

dire: _Arrière!_ aujourd'hui que des mains impures l'arrachent de sa

tombe et mettent cette pierre devant nous pour nous faire choir dans

la voie de l'avenir.

Une autre religion, le rêve humanitaire de la philosophie qui croit

sauver l'individu en détruisant le citoyen, en niant les nations,

abjurant la patrie.., je l'ai immolé de même. La patrie, ma patrie

peut seule sauver le monde.

De la poétique légende à la logique, et de celle-ci à la foi, au

coeur, voilà quelle fut ma route.

Dans ce coeur même et cette foi, je trouvais des choses respectables

et antiques qui réclamaient... des amitiés, derniers obstacles qui ne

m'ont pas arrêté devant la patrie en péril... Qu'elle accepte

ce sacrifice! Ce que j'ai en ce monde, mes amitiés, je les lui offre,

et, pour donner à la Patrie le beau nom que trouva l'ancienne France,

je les dépose à l'autel de la grande _Amitié_.

Le Peuple / Nos Fils · 第 46 / 143 题