Dieu en la Patrie. La jeune Patrie de l'avenir.--Le sacrifice.
L'éducation, comme toute oeuvre d'art, demande avant tout une
ébauche simple et forte. Point de subtilité, point de minutie, rien
qui fasse difficulté, qui provoque l'objection.
Il faut, dans cet enfant, par une impression grande, salutaire,
durable, fonder l'homme, créer la vie du coeur.
Dieu d'abord révélé par la mère, dans l'amour et dans la nature. Dieu
ensuite révélé par le père, dans la patrie vivante, dans son histoire
héroïque, dans le sentiment de la France.
Dieu et l'amour de Dieu. Que la mère le prenne à la Saint-Jean, quand
la terre accomplit son miracle annuel, quand toute herbe est en fleur,
quand vous voyez la plante qui monte de moment en moment, qu'elle le
mène en un jardin, l'embrasse... et tendrement lui dise: «Tu m'aimes,
tu ne connais que moi... Eh bien! écoute: moi, je ne suis pas
tout. Tu as une autre mère... Nous avons une mère commune, tous,
hommes, femmes, enfants, animaux, plantes, tout ce qui a vie, une mère
tendre qui nous nourrit toujours, invisible et présente... Aimons-la,
cher enfant, embrassons-la du coeur.»
Rien de plus pour longtemps. Point de métaphysique qui tue
l'impression. Laissez-le couver ce mystère sublime et tendre que toute
sa vie ne suffira pas pour expliquer. Voilà un jour qu'il n'oubliera
jamais. À travers les épreuves de la vie, les obscurités de la
science, à travers les passions et la nuit des orages, le doux soleil
de la Saint-Jean luira toujours au profond de son coeur, avec la
fleur immortelle du plus pur, du meilleur amour.
Un autre jour, plus tard, quand l'homme s'est un peu fait en lui, son
père le prend: grande fête publique, grande foule dans Paris. Il le
mène de Notre-Dame au Louvre, aux Tuileries, vers l'Arc de Triomphe.
D'un toit, d'une terrasse, il lui montre le peuple, l'armée qui passe,
les baïonnettes frémissantes, le drapeau tricolore... Dans les moments
d'attente surtout, avant la fête, aux reflets fantastiques de
l'illumination, dans ces formidables silences qui se font tout à coup
sur le sombre océan du peuple, il se penche, il lui dit: «Tiens, mon
enfant, regarde; voilà la France, voilà la Patrie! Tout ceci, c'est
comme un seul homme. Même âme et même coeur. Tous mourraient pour un
seul, et chacun doit aussi vivre et mourir pour tous... Ceux qui
passent là-bas, qui sont armés, qui partent, ils s'en vont combattre
pour nous. Ils laissent là leur père, leur vieille mère, qui
auraient besoin d'eux... Tu en feras autant, tu n'oublieras jamais que
ta mère est la France.»
Je connais bien peu la nature, ou cette impression durera. Il a vu la
Patrie... Ce Dieu invisible en sa haute unité, est visible en ses
membres, et dans les grandes oeuvres où s'est déposée la vie
nationale. C'est bien une personne vivante qu'il touche, cet enfant,
et sent de toutes parts; il ne peut l'embrasser; mais elle, elle
l'embrasse, elle l'échauffe de sa grande âme répandue dans la foule,
elle lui parle par ses monuments... C'est une belle chose pour le
Suisse de pouvoir, d'un regard, contempler son canton, embrasser du
haut de son Alpe, le pays bien-aimé, d'en emporter l'image. Mais c'en
est une grande, vraiment, pour le Français, d'avoir ici cette
glorieuse et immortelle patrie ramassée en un point, tous les temps,
tous les lieux ensemble, de suivre, des Thermes de César à la Colonne,
au Louvre, au Champ-de-Mars, de l'Arc de Triomphe à la place de la
Concorde, l'histoire de la France et du monde.
Au reste, pour l'enfant, l'intuition durable et forte de la patrie,
c'est, avant tout, l'école, la grande école nationale, comme on la
fera un jour, je parle d'une école vraiment commune, où les enfants de
toute classe, de toute condition, viendraient, un an, deux ans,
s'asseoir ensemble, avant l'éducation spéciale[107], et où l'on
n'apprendrait rien autre que la France.
[Note 107: L'éducation spéciale, du collège ou de l'atelier,
viendrait ensuite, l'atelier, adouci et réglé par l'école (selon les
vues judicieuses de M. Faucher, _Travail des Enfants_); le collège
adouci, surtout dans les premières années, où l'enfant n'apprendrait
de grammaire que ce qu'il en peut comprendre. Plus d'exercice et de
récréations, moins d'écritures inutiles.--Grâce, grâce pour les
petits enfants!]
Nous nous hâtons de parquer nos enfants parmi des enfants de
notre classe, bourgeoise ou populaire, à l'école, aux collèges; nous
évitons tous les mélanges, nous séparons bien vite les pauvres et les
riches à cette heureuse époque où l'enfant de lui-même n'eût pas senti
ces vaines distinctions. Nous semblons avoir peur qu'ils ne
connaissent au vrai le monde où ils doivent vivre. Nous préparons, par
cet isolement précoce, les haines d'ignorance et d'envie, cette guerre
intérieure dont nous souffrons plus tard.
Que je voudrais, s'il faut que l'inégalité subsiste entre les hommes,
qu'au moins l'enfance pût suivre un moment son instinct, et vivre dans
l'égalité! que ces petits hommes de Dieu, innocents, sans envie, nous
conservassent, dans l'école, le touchant idéal de la Société! Et ce
serait l'école aussi pour nous; nous irions apprendre d'eux la vanité
des rangs, la sottise des prétentions rivales, et tout ce qu'il y a de
vie vraie, de bonheur, à n'avoir premier ni dernier.
La patrie apparaîtrait là, jeune et charmante, dans sa variété à la
fois et dans sa concorde. Diversité tout instructive de caractères, de
visages, de races, iris aux cent couleurs. Tout rang, toute fortune,
tout habit, ensemble aux mêmes bancs, le velours et la blouse, le pain
noir, l'aliment délicat... Que le riche apprenne là, tout jeune, ce
que c'est qu'être pauvre, qu'il souffre de l'inégalité, qu'il
obtienne de partager, qu'il travaille déjà à rétablir l'égalité selon
ses forces; qu'il trouve assise sur le banc de bois la cité du monde,
et qu'il y commence la cité de Dieu!...
Le pauvre apprendra d'autre part, et retiendra peut-être que si ce
riche est riche, ce n'est pas sa faute, après tout, il est né tel; et
souvent sa richesse le rend pauvre du premier des biens, pauvre de
volonté et de force morale.
Ce serait une grande chose que tous les fils d'un même peuple, réunis
ainsi, au moins pour quelque temps, se vissent et se connussent avant
les vices de la pauvreté et de la richesse, avant l'égoïsme et
l'envie. L'enfant y recevrait une impression ineffaçable de la patrie,
la trouvant dans l'école non seulement comme étude et enseignement,
mais comme patrie vivante, une patrie enfant, semblable à lui, une
cité meilleure avant la Cité, cité d'égalité où tous seraient assis au
même banquet spirituel.
Et je ne voudrais pas seulement qu'il apprît, qu'il vît la patrie,
mais qu'il la sentît comme providence, qu'il la reconnût pour mère et
nourrice à son lait fortifiant, à sa vivifiante chaleur... Dieu nous
garde de renvoyer un enfant de l'école, de lui refuser l'aliment
spirituel, parce qu'il n'a pas celui du corps... Oh! l'avarice impie
qui donnerait des millions aux maçons et aux prêtres, qui ne serait
riche que pour doter la mort[108], et qui marchanderait avec ces
petits enfants, qui sont l'espoir, la chère vie de la France,
et le coeur de son coeur!
[Note 108: Et c'est la mort qui enseigne! Les ignorantins imposent
aux enfants l'histoire de France des Jésuites (Loriquet). J'y lis,
entre autres calomnies infâmes, celle que l'émigré Vauban a lui-même
démentie, qu'à Quiberon, Hoche _aurait promis la vie et la liberté_ à
ceux qui mettraient bas les armes, tome II, p. 256.]
Je l'ai dit ailleurs. Je ne suis pas de ceux qui pleurent toujours,
tantôt sur l'ouvrier robuste qui gagne cinq francs, tantôt sur la
pauvre femme qui gagne dix sols. Une pitié si impartiale n'est pas de
la pitié. Il faut aux femmes des couvents libres, asiles, ateliers
temporaires, et que les couvents ne les affament plus[109]. Et pour
les petits enfants, il faut que nous soyons tous pères, que nous leur
ouvrions les bras, que l'école soit leur asile, un asile doux et
généreux, qu'il y fasse bon pour eux, qu'ils y aillent d'eux-mêmes,
qu'ils aiment autant et plus que la maison paternelle cette maison de
la France. Si ta mère ne peut te nourrir, si ton père te maltraite, si
tu es nu, si tu as faim, viens, mon fils, les portes sont toutes
grandes ouvertes, et la France est au seuil pour t'embrasser et te
recevoir. Elle ne rougira jamais, cette grande mère, de prendre pour
toi les soins de la nourrice, elle te fera de sa main héroïque la
soupe du soldat, et si elle n'avait pas de quoi envelopper, réchauffer
tes petits membres engourdis, elle arracherait plutôt un pan de son
drapeau.
[Note 109: Voy. la _Préface_ de mon livre: _le Prêtre, la Femme et
la Famille._]
Consolé, caressé, heureux, libre d'esprit, qu'il reçoive sur ces bancs
l'aliment de la vérité. Qu'il sache, tout d'abord, que Dieu lui a
fait la grâce d'avoir cette patrie, qui promulgua, écrivit de
son sang la loi de l'équité divine, de la fraternité, que le Dieu des
nations a parlé par la France.
La patrie d'abord comme dogme et principe. Puis, la patrie comme
légende: nos deux rédemptions, par la sainte Pucelle d'Orléans, par la
Révolution, l'élan de 92, le miracle du jeune drapeau, nos jeunes
généraux admirés, pleurés de l'ennemi, la pureté de Marceau, la
magnanimité de Hoche, la gloire d'Arcole et d'Austerlitz, César et le
second César, en qui nos plus grands rois reparaissaient plus
grands... Plus haute encore la gloire de nos Assemblées souveraines,
le génie pacifique et vraiment humain de 89, quand la France offrit à
tous de si bon coeur la liberté, la paix... Enfin, par-dessus tout,
pour suprême leçon, l'immense faculté de dévouement, de sacrifice, que
nos pères ont montrée, et comme tant de fois la France a donné sa vie
pour le monde.
Enfant, que ce soit là ton premier évangile, le soutien de ta vie,
l'aliment de ton coeur. Tu te le rappelleras dans les travaux
ingrats, pénibles, où la nécessité va te jeter bientôt. Il sera pour
toi un cordial puissant qui par moments viendra te raviver. Il
charmera ton souvenir dans les longues journées du labour, dans le
mortel ennui de la manufacture; tu le retrouveras au désert d'Afrique,
pour remède au mal du pays, à l'abattement des marches et des veilles,
sentinelle perdue à deux pas des Barbares.
L'enfant saura le monde; mais d'abord qu'il se sache lui-même, en ce
qu'il a de meilleur, je veux dire en la France. Le reste, il
l'apprendra par elle. À elle de l'initier, de lui dire sa tradition.
Elle lui dira les trois révélations qu'elle a reçues, comment Rome lui
apprit le juste, et la Grèce le beau, et la Judée le saint. Elle
reliera son enseignement suprême à la première leçon que lui donna la
mère; celle-ci lui apprit _Dieu_, et la grande mère lui apprendra le
dogme de l'amour, _Dieu en l'homme_, le christianisme,--et comment
l'amour, impossible aux temps haineux, barbares, du Moyen-âge, _fut
écrit dans les lois_ par la Révolution, _en sorte que le Dieu
intérieur de l'homme pût se manifester_.
Si je faisais un livre sur l'éducation, je montrerais comment
l'éducation générale, suspendue par l'éducation spéciale (du collège
ou de l'atelier), doit reprendre sous le drapeau pour le jeune soldat.
C'est ainsi que la patrie doit lui payer le temps qu'il donne. Rentré
dans son foyer, elle doit le suivre, non comme loi seulement, pour
gouverner et punir, mais comme providence civile, comme culture
religieuse, morale, agissant par les assemblées, les bibliothèques
populaires, les spectacles, les fêtes de tout genre, surtout
musicales.
Combien l'éducation durera-t-elle? Juste autant que la vie.
Quelle est la première partie de la politique? L'éducation. La
seconde? L'éducation. Et la troisième? L'éducation.--J'ai trop vieilli
dans l'histoire, pour croire aux lois quand elles ne sont pas
préparées, quand de longue date les hommes ne sont point élevés à
aimer, à vouloir la loi. Moins de lois, je vous prie, mais
par l'éducation fortifiez le principe des lois; rendez-les applicables
et possibles; faites des hommes, et tout ira bien[110].
[Note 110: Dans un plan de constitution que nous devons à l'un des
plus grands et des meilleurs hommes qui aient existé, à Turgot, avant
l'État il fonde la commune, et avant la commune, il fonde l'homme par
l'éducation. Cela est admirable. Seulement, qu'il soit bien entendu
que l'éducation donnée dans la commune doit émaner de l'État, de la
Patrie. Ce n'est pas là une affaire communale.]
La politique nous promet l'ordre, la paix, la sécurité publique. Mais
pourquoi tous ces biens? Pour jouir, pour nous endormir dans un calme
égoïste, pour nous dispenser de nous aimer, de nous associer?...
Qu'elle périsse, si c'est là son but. Quant à moi, je croirais plutôt
que si cet ordre, cette grande harmonie sociale a un but, c'est
d'aider le libre progrès, de favoriser l'avancement de tous par tous.
La Société ne doit être qu'une initiation, de la naissance à la mort,
une éducation qui embrasse notre vie de ce monde, et prépare les vies
ultérieures.
L'éducation, ce mot si peu compris, ce n'est pas seulement la culture
du fils par le père, mais autant, et parfois bien plus, celle du père
par le fils. Si nous pouvons nous relever de notre défaillance morale,
c'est par nos enfants et pour eux que nous ferons effort. Le plus
mauvais de tous veut que son fils soit bon; celui qui ne ferait nul
sacrifice à l'humanité, à la patrie, en fait encore à la famille. S'il
n'a perdu à la fois et le sens moral et le sens, il a pitié de cet
enfant qui risque de lui ressembler... Creusez loin dans cette âme,
tout est gâté et vide, et pourtant, à la dernière profondeur,
vous trouveriez presque toujours un fond solide, l'amour paternel.
Eh bien! au nom de nos enfants, ne laissons pas, je vous prie, périr
cette patrie. Voulez-vous leur léguer le naufrage, emporter leur
malédiction... celle de tout l'avenir, celle du monde, perdu peut-être
pour mille ans, si la France succombe?
Vous ne sauverez vos enfants, et avec eux la France, le monde, que par
une seule chose: Fondez en eux la foi!
La foi au dévouement, au sacrifice,--à la grande association où tous
se sacrifient à tous: je veux dire la Patrie.
C'est là, je le sais bien, un enseignement difficile, parce que les
paroles n'y suffisent pas, il y faut les exemples. La force, la
magnanimité du sacrifice, si commune chez nos pères, semble perdue
chez nous. C'est la vraie cause de nos maux, de nos haines, de la
discorde intérieure qui rend ce pays faible à en mourir, qui en fait
la risée du monde.
Si je prends à part les meilleurs, les plus honorables, si je les
presse un peu, je vois que chacun d'eux, désintéressé en apparence, a
au fond quelque petite chose en réserve qu'il ne voudrait pour rien
sacrifier. Demandez-lui le reste... Tel donnerait sa vie à la France;
il ne donnerait pas tel amusement, telle habitude, tel vice...
Il y a encore des hommes purs du côté de l'argent, quoi qu'on dise;
mais d'orgueil? le sont-ils? ôteront-ils leurs gants pour tendre la
main au pauvre homme qui grimpe dans le rude sentier de la
fatalité!... Et pourtant, je vous le dis, monsieur, votre main blanche
et froide, si elle ne touche l'autre, forte, chaude et vivante, elle
ne fera pas des oeuvres de vie.
Nos habitudes, plus chères encore que nos jouissances, il faudra
pourtant bien les sacrifier, dans quelque temps. Voici venir le temps
des combats...
Et le coeur a ses habitudes, ses chers liens, qui sont maintenant si
bien mêlés en lui à ses vivantes fibres, qu'ils sont d'autres fibres
vivantes... Cela est dur à arracher... Je l'ai senti parfois en
écrivant ce livre, où j'ai blessé plus d'un qui m'était cher.
Le Moyen-âge, d'abord, où j'ai passé ma vie, dont j'ai reproduit dans
mes histoires la touchante, l'impuissante aspiration, j'ai dû lui
dire: _Arrière!_ aujourd'hui que des mains impures l'arrachent de sa
tombe et mettent cette pierre devant nous pour nous faire choir dans
la voie de l'avenir.
Une autre religion, le rêve humanitaire de la philosophie qui croit
sauver l'individu en détruisant le citoyen, en niant les nations,
abjurant la patrie.., je l'ai immolé de même. La patrie, ma patrie
peut seule sauver le monde.
De la poétique légende à la logique, et de celle-ci à la foi, au
coeur, voilà quelle fut ma route.
Dans ce coeur même et cette foi, je trouvais des choses respectables
et antiques qui réclamaient... des amitiés, derniers obstacles qui ne
m'ont pas arrêté devant la patrie en péril... Qu'elle accepte
ce sacrifice! Ce que j'ai en ce monde, mes amitiés, je les lui offre,
et, pour donner à la Patrie le beau nom que trouva l'ancienne France,
je les dépose à l'autel de la grande _Amitié_.