La foi de la Révolution. Elle n'a pas gardé la foi jusqu'au bout et
n'a pas transmis son esprit par l'éducation.
Le seul gouvernement qui se soit occupé, d'un grand coeur, de
l'éducation du peuple, c'est celui de la Révolution. L'Assemblée
constituante et la Législative posèrent les principes dans une
admirable lumière, avec un sens vraiment humain. La Convention, au
milieu de sa lutte terrible contre le monde, contre la France qu'elle
sauvait malgré elle, parmi les dangers personnels qu'elle courait,
assassinée en détail, décimée et mutilée, elle ne lâcha pas prise,
elle poursuivit obstinément ce sujet saint et sacré de l'éducation
populaire; dans ses orageuses nuits, où elle siégeait armée,
prolongeant chaque séance qui pouvait être la dernière, elle prit
néanmoins le temps d'évoquer tous les systèmes et de les examiner. «Si
nous décrétons l'éducation, disait un de ses membres, nous aurons
assez vécu.»
Les trois projets adoptés sont pleins de sens et de
grandeur. Ils organisent d'abord le haut et le bas, les écoles
normales et les écoles primaires. Ils allument une vive lumière, et la
portent tout d'abord dans la vaste profondeur du peuple. Après cela,
plus à loisir, ils remplissent l'espace intermédiaire, les écoles
centrales ou collèges où pourront s'élever les riches. Néanmoins, tout
est créé d'ensemble et harmoniquement; on savait alors qu'une oeuvre
vivante ne se fait pas pièce à pièce.
Moment de mémoire éternelle! c'était deux mois après le neuf
Thermidor... On se remettait à croire à la vie. La France sortie du
tombeau, tout à coup mûrie de vingt siècles, la France lumineuse et
sanglante, appela tous ses enfants à recevoir l'enseignement souverain
de sa grande expérience, elle leur dit: Venez et voyez[103].
[Note 103: Et le fruit principal de cette expérience, c'est que le
sang humain a une vertu terrible contre ceux qui l'ont versé. Il me
serait trop facile d'établir que la France fut sauvée _malgré la
Terreur_. Les terroristes nous ont fait un mal immense, et qui dure.
Allez dans la dernière chaumière du pays le plus reculé de l'Europe,
vous retrouvez ce souvenir et cette malédiction. Les rois ont fait
périr de sang-froid sur leurs échafauds, dans leurs Spielberg, leurs
_presides_, leurs Sibéries, etc., etc., un nombre d'hommes bien plus
grand, n'importe? les victimes de la Terreur n'en restent pas moins
toujours sanglantes dans la pensée des peuples. Nous ne devons jamais
perdre l'occasion de protester contre ces horreurs qui ne sont point
_nôtres_ et ne nous sont point imputables. L'élan des armées sauva
seul la France. Le Comité de salut public seconda cet élan, sans
doute, mais justement par les excellents administrateurs militaires
qu'il avait dans son sein, que Robespierre détestait, et qu'il aurait
fait périr s'il avait pu se passer d'eux. Nos généraux les plus purs
ne trouvèrent dans Robespierre et ses amis que malveillance, défiance,
obstacles de toute sorte. Je n'ai pas le temps aujourd'hui de
m'arrêter sur tout ceci.--À ce propos, je fais des voeux pour que
ceux qui réimpriment l'utile compilation de MM. Roux et Buchez en
fassent disparaître leurs tristes paradoxes, l'apologie du 2 septembre
et de la Saint-Barthélemi, le brevet de bons catholiques donné aux
Jacobins, la satire de Charlotte Corday (t. XXVIII, p. 337), et
l'éloge de Marat, etc. «Marat distribuait ses dénonciations _avec un
sens droit_ et _un tact à peu près sûr_» (p. 345). Judicieux éloge de
celui qui demandait deux cent mille têtes à la fois (voy. le
_Publiciste_, 14 décembre 1792). Ces néo-catholiques, dans leurs
belles justifications de la Terreur, ont pris au sérieux celle que
s'est amusé à faire le paradoxal rédacteur de la _Quotidienne_,
Charles Nodier. Je n'aurais pas fait cette observation si l'on ne
s'attachait à répandre ces étranges folies par des journaux à bon
marché, dans le peuple et parmi les travailleurs qui n'ont pas le
temps d'examiner.]
Lorsque le rapporteur de la Convention prononça cette simple et grave
parole: «Le temps seul pouvait être le professeur de la
République», quels yeux ne se remplirent de larmes? Tous avaient
chèrement payé la leçon du temps, tous avaient traversé la mort, et
ils n'en sortaient pas tout entiers!
Après ces grandes épreuves, il semblait qu'il y eût un moment de
silence pour toutes les passions humaines; on put croire qu'il n'y
aurait plus d'orgueil, d'intérêt, ni d'envie. Les hommes les plus
hauts dans l'État, dans la science, acceptèrent les plus humbles
fonctions de l'enseignement[104]. Lagrange et Laplace enseignèrent
l'arithmétique.
[Note 104: J'ai sous les yeux (aux _Archives_) la liste originale
de ceux qui acceptèrent les fonctions de professeurs aux écoles
centrales, qui étaient les collèges d'alors: Sieyès, Daunou,
Roederer, Haüy, Cabanis, Legendre, Lacroix, Bossut, Saussure,
Cuvier, Fontanes, Ginguené, Laharpe, Laromiguière, etc.]
Quinze cents élèves, hommes faits, et plusieurs déjà illustres,
vinrent sans difficulté s'asseoir sur les bancs de l'École normale,
et apprendre à enseigner. Ils vinrent, comme ils purent, en plein
hiver, dans ce moment de pauvreté et de famine. Sur les ruines de
toutes choses matérielles, planait seule et sans ombre la majesté
de l'esprit. La chaire de la grande école était occupée tour à tour
par des génies créateurs; les uns, comme Berthollet, Morvau,
venaient de fonder la chimie, d'ouvrir et pénétrer le monde intime
des corps; les autres, comme Laplace et Lagrange, avaient, par le
calcul, affermi le système du monde, rassuré la terre sur sa base.
Jamais pouvoir spirituel n'apparut plus incontestable. La raison, en
obéissant, se rendait à la raison.--Et combien le coeur s'y joignait,
quand, parmi ces hommes uniques, dont chacun apparaît une seule fois
dans l'éternité, on voyait une tête, bien précieuse, qui avait failli
tomber, celle du bon Haüy, sauvé par Geoffroy-Saint-Hilaire!
Un grand citoyen, Carnot, celui qui organisa la victoire, qui devina
Hoche et Bonaparte, qui sauva la France malgré la Terreur, fut le
véritable fondateur de l'École polytechnique. Ils apprirent, comme on
combattait, firent trois ans de cours en trois mois. Au bout de six,
Monge déclara qu'ils n'avaient pas seulement reçu la science, mais
qu'ils l'avaient avancée. Spectateurs de l'invention continuelle de
leurs maîtres, ils allaient inventant aussi. Imaginez ce spectacle
d'un Lagrange qui, au milieu de son enseignement, s'arrêtait tout à
coup, rêvait... On attendait en silence. Il s'éveillait à la longue,
et leur livrait, tout ardente, la jeune invention, à peine née de son
esprit.
Tout manquait, moins le génie. Les élèves n'auraient pu venir, s'ils
n'avaient eu un traitement de route de quatre sous par jour. Ils
recevaient le pain, avec le pain de l'esprit. Un des maîtres (Clouet)
ne voulut pour traitement qu'un coin de terre dans la plaine
des Sablons, et vécut des légumes qu'il y cultivait.
Quelle chute, après ce temps-là! chute morale, et non moins grande
dans la sphère de la pensée. Lisez, après les rapports faits à la
Convention, ceux de Fourcroy, de Fontanes, vous tombez en quelques
années de la virilité à la vieillesse, la vieillesse décrépite[105].
[Note 105: Un homme eut le rare courage de réclamer, sous
l'Empire, en faveur de l'organisation donnée à l'enseignement par la
Convention: Lacroix, _Essais sur l'enseignement_, 1805.]
N'est-il pas affligeant de voir cet élan héroïque, désintéressé,
s'abattre et tomber si tôt?... Cette glorieuse École normale ne porte
pas fruit. On s'en étonne peu quand on y voit l'homme si faiblement
enseigné, les sciences de l'homme s'abdiquant, se reniant, ayant comme
honte d'elles-mêmes. Le professeur d'histoire, Volney, enseignait que
l'histoire _est la science des faits morts_, qu'il n'y a pas
d'histoire vivante. Le professeur de philosophie, Garat, disait que la
philosophie _n'est que l'étude des signes_, autrement dit, qu'en soi,
la philosophie n'est rien. Signes pour signes, les mathématiques
avaient l'avantage, et les sciences qui s'y rattachent, telles que
l'astronomie. Ainsi, la France révolutionnaire, dans la grande École
qui devait répandre partout son esprit, enseigna les étoiles fixes, et
s'oublia elle-même.
C'est là surtout que l'on vit, dans ce suprême effort de la Révolution
pour fonder, qu'elle ne pouvait être qu'un prophète, qu'elle mourrait
dans le désert et sans voir la terre promise. Comment y
fût-elle arrivée? Il lui avait fallu tout faire, elle n'avait trouvé
rien de préparé, aucun secours dans le système qui la précédait. Elle
était entrée en possession d'un monde vide, _et par droit de
déshérence_. Je montrerai un jour jusqu'à l'évidence qu'elle ne trouva
rien à détruire. Le clergé était fini, la noblesse était finie et la
royauté finie. Et elle n'avait rien du tout pour mettre à la place.
Elle tournait dans un cercle vicieux. Il fallait des hommes pour faire
la Révolution, et pour créer ces hommes, il eût fallu qu'elle fût
faite. Nul secours pour accomplir le passage d'un monde à l'autre! Un
abîme à traverser, et point d'ailes pour le franchir!...
Il est douloureux de voir combien peu les tuteurs du peuple, la
royauté et le clergé, avaient fait pour l'éclairer dans les quatre
derniers siècles. L'Église lui parlait une langue savante qu'il ne
comprenait plus. Elle lui faisait répéter de bouche ce prodigieux
enseignement métaphysique, dont la subtilité étonne les esprits les
plus cultivés. L'État n'avait fait qu'une chose, et fort indirecte: il
avait rassemblé le peuple dans les camps, les grandes armées, où il
commença à se reconnaître. Les légions de François 1er, les
régiments de Louis XIV, furent des écoles, où, sans qu'on lui
enseignât rien, il se formait de lui-même, prenait des idées communes,
et s'élevait peu à peu au sentiment de la patrie.
Le seul enseignement direct était celui que les bourgeois recevaient
dans les collèges, et qu'ils continuaient comme avocats et gens de
lettres. Étude verbale des langues, de la rhétorique, de la
littérature, étude des lois, non savante, précise, comme celle de nos
anciens jurisconsultes, mais soi-disant philosophique et pleine
d'abstractions creuses. Logiciens sans métaphysique; légistes, moins
le droit et l'histoire, ils ne croyaient qu'aux signes, aux formes,
aux figures, à la phrase. En toute chose, il leur manquait la
substance, la vie et le sentiment de la vie. Quand ils arrivèrent sur
le grand théâtre où les vanités s'aigrissaient à mort, on put voir
tout ce que la subtilité scolastique peut ajouter de mauvais à une
mauvaise nature. Ces terribles abstracteurs de quintessence s'armèrent
de cinq ou six formules, qui, comme autant de guillotines, leur
servirent à abstraire des hommes[106].
[Note 106: Le génie de l'inquisition et de la police, qui a étonné
tant de gens dans Robespierre et Saint-Just, n'étonne guère ceux qui
connaissent le Moyen-âge et qui y trouvent si souvent ces tempéraments
d'inquisiteurs et d'ergoteurs sanguinaires. Ce rapport des deux
époques a été saisi avec beaucoup de pénétration par M. Quinet: _Le
Christianisme et la Révolution_ (1845). Deux hommes d'une équité
scrupuleuse, et portés à juger favorablement leurs ennemis, Carnot et
Daunou, concordaient parfaitement dans leur opinion sur Robespierre.
Le dernier m'a dit souvent que, sauf le dernier moment où la nécessité
et le péril le rendirent éloquent, le fameux dictateur était un homme
de second ordre. Saint-Just avait plus de talent. Ceux qui veulent
nous faire accroire qu'ils sont tous deux innocents des derniers excès
de la Terreur sont réfutés par Saint-Just lui-même. Le 15 avril 1794
(si peu de temps avant le 9 Thermidor!), il déplore la coupable
_indulgence_ qu'on a eue jusqu'à ce moment: «Dans ces derniers temps,
_le relâchement des tribunaux_ s'était accru au point que, etc.
_Qu'ont fait les tribunaux_ depuis deux ans? _A-t-on parlé de leur
justice?..._ Institués pour maintenir la Révolution, _leur indulgence_
a laissé partout le crime libre, etc.» (_Histoire parlementaire_, t.
XXXII, p. 311, 319, 26 germinal an II.)]
Ce fut une chose bien terrible, lorsque la grande Assemblée qui, sous
Robespierre, avait fait la Terreur par terreur même, releva
la tête, et vit tout le sang qu'elle avait versé. La foi ne lui avait
pas manqué contre le monde ligué, pas même contre la France,
lorsqu'avec trente départements elle contint et sauva tout. La foi ne
lui manqua pas même, dans son danger personnel, lorsque, n'ayant plus
même Paris, elle fut réduite à armer ses propres membres, et se vit
tout près de n'avoir plus de défenseur qu'elle-même. Mais, en présence
du sang, devant tous ces morts qui sortaient de leurs sépulcres,
devant tout ce peuple de prisonniers délivrés qui venaient juger leurs
juges, elle défaillit, elle commença à s'abandonner.
Elle ne franchit point le pas qui lui eût livré l'avenir. Elle n'eut
pas le courage de mettre la main sur le jeune monde qui venait. La
Révolution, pour s'en emparer, devait enseigner une chose, une seule
chose: la Révolution.
Pour cela, il lui eût fallu, non renier le passé, mais le revendiquer
au contraire, le ressaisir et le faire sien, comme elle faisait du
présent, montrer qu'elle avait, avec l'autorité de la raison, celle de
l'histoire, de toute notre nationalité historique, que la Révolution
était la tardive, mais juste et nécessaire manifestation du génie de
ce peuple, qu'elle n'était que la France même ayant enfin trouvé son
droit.
Elle ne fit rien de cela, et la raison abstraite, qu'elle invoquait
seule, ne la soutint pas en présence des réalités terribles qui se
soulevaient contre elle. Elle douta d'elle-même, s'abdiqua et
s'effaça. Il fallait qu'elle périt, qu'elle entrât au sépulcre, pour
que son vivant esprit se répandît dans le monde. Ruinée par
son défenseur, il lui rend hommage aux Cent-Jours. Ruinée par la
Sainte-Alliance, les rois fondent leur traité contre elle sur le dogme
social qu'elle posa en 89. La foi qu'elle n'eut pas en elle-même,
gagne ceux qui l'ont combattue. Le fer qu'ils lui ont mis au coeur
fait des miracles et guérit. Elle convertit ses persécuteurs, elle
enseigne ses ennemis... Que n'enseigna-t-elle ses enfants!