CHAPITRE VI

La France supérieure, comme dogme et comme légende. La France est une

religion.

L'étranger croit avoir tout dit, quand il dit en souriant: «La France

est l'enfant de l'Europe.»

Si vous lui donnez ce titre, qui devant Dieu n'est pas le moindre, il

faudra que vous conveniez que c'est l'enfant Salomon qui siège et qui

fait justice. Qui donc a conservé, sinon la France, la tradition du

droit?

Du droit religieux, politique et civil; la chaise de Papinien, et la

chaire de Grégoire VII.

Rome n'est nulle autre part qu'ici. Dès saint Louis, à qui l'Europe

vient-elle demander justice, le pape, l'empereur, les rois?... La

papauté théologique en Gerson et Bossuet, la papauté philosophique en

Descartes et en Voltaire, la papauté politique, civile, en Cujas et

Dumoulin, en Rousseau et Montesquieu, qui pourrait la méconnaître? Ses

lois qui ne sont autres que celles de la raison, s'imposent à ses

ennemis même. L'Angleterre vient de donner le Code civil à

l'île de Ceylan.

Rome eut le pontificat du temps obscur, la royauté de l'équivoque. Et

la France a été le pontife du temps de lumière.

Ceci n'est pas un accident des derniers siècles, un hasard

révolutionnaire. C'est le résultat légitime d'une tradition liée à

toute la tradition depuis deux mille ans. Nul peuple n'en a une

semblable. En celui-ci se continue le grand mouvement humain (si

nettement marqué par les langues) de l'Inde à la Grèce, à Rome, et de

Rome à nous.

Toute autre histoire est mutilée, la nôtre seule est complète; prenez

l'histoire de l'Italie, il y manque les derniers siècles; prenez

l'histoire de l'Allemagne, de l'Angleterre, il y manque les premiers.

Prenez celle de la France: avec elle, vous savez le monde.

Et dans cette grande tradition il n'y a pas seulement suite, mais

progrès. La France a continué l'oeuvre romaine et chrétienne. Le

christianisme avait promis, et elle a tenu. L'égalité fraternelle,

ajournée à l'autre vie, elle l'a enseignée au monde comme la loi

d'ici-bas.

Cette nation a deux choses très fortes que je ne vois chez nulle

autre. Elle a à la fois le principe et la légende, l'idée plus large

et plus humaine, et en même temps la tradition plus suivie.

Ce principe, cette idée, enfouis dans le Moyen-âge sous le dogme de la

grâce, ils s'appellent en langue d'homme la fraternité.

Cette tradition, c'est celle qui de César à Charlemagne, à

saint Louis, de Louis XIV à Napoléon, fait de l'histoire de France

celle de l'humanité. En elle se perpétue, sous forme diverse, l'idéal

moral du monde, de saint Louis à la Pucelle, de Jeanne d'Arc à nos

jeunes généraux de la Révolution; le saint de la France, quel qu'il

soit, est celui de toutes les nations, il est adopté, béni et pleuré

du genre humain.

«Pour tout homme, disait impartialement un philosophe américain, le

premier pays c'est sa patrie, et le second c'est la France.»--Mais

combien d'hommes aiment mieux vivre ici qu'en leur pays! Dès qu'ils

peuvent un moment briser le fil qui les tient, ils viennent, pauvres

oiseaux de passage, s'y abattre, s'y réfugier, y prendre au moins un

moment de chaleur vitale. Ils avouent tacitement que c'est ici la

patrie universelle.

Cette nation, considérée ainsi comme l'asile du monde, est bien plus

qu'une nation: c'est la fraternité vivante. En quelque défaillance

qu'elle tombe, elle contient au fond de sa nature ce principe vivace,

qui lui conserve, quoi qu'il arrive, des chances particulières de

restauration.

Le jour où, se souvenant qu'elle fut et doit être le salut du genre

humain, la France s'entourera de ses enfants et leur enseignera la

France, comme foi et comme religion, elle se retrouvera vivante et

solide comme le globe.

Je dis là une chose grave, à laquelle j'ai pensé longtemps, et qui

contient peut-être la rénovation de notre pays. C'est le seul

qui ait droit de s'enseigner ainsi lui-même, parce qu'il est celui qui

a le plus confondu son intérêt et sa destinée avec ceux de l'humanité.

C'est le seul qui puisse le faire, parce que sa grande légende

nationale, et pourtant humaine, est la seule complète et la mieux

suivie de toutes, celle qui, par son enchaînement historique, répond

le mieux aux exigences de la raison.

Et il n'y a pas là de fanatisme; c'est l'expression trop abrégée d'un

jugement sérieux, fondé sur une longue étude. Il me serait trop facile

de montrer que les autres nations n'ont que des légendes spéciales que

le monde n'a pas reçues. Ces légendes, d'ailleurs, ont souvent ce

caractère d'être isolées, individuelles, sans lien, comme des points

lumineux, éloignés les uns des autres[102]. La légende nationale de

France est une traînée de lumière immense, non interrompue,

véritable voie lactée sur laquelle le monde eut toujours les yeux.

[Note 102: Pour parler d'abord du grand peuple qui semble le plus

riche en légendes, de l'Allemagne, celles de Siegfrid l'invulnérable,

de Frédéric-Barberousse, de Goetz à la main de fer sont des rêves

poétiques qui tournent la vie dans le passé, dans l'impossible et les

vains regrets. Luther, rejeté, conspué de la moitié de l'Allemagne,

n'a pu laisser une légende. Frédéric, personnage peu Allemand, mais

Prussien (ce qui est tout autre), Français de plus et philosophe, a

laissé la trace d'une force, mais rien au coeur, rien comme poésie,

comme foi nationale.

Les légendes historiques de l'Angleterre, la victoire d'Édouard III et

celle d'Élisabeth donnent un fait glorieux plutôt qu'un modèle moral.

Un type, grâce à Shakespeare, est resté très puissant dans l'esprit

anglais, et il n'a que trop influé: c'est celui de Richard III.--Il

est curieux d'observer combien leur tradition s'est brisée facilement;

il semble par trois fois qu'on y voit surgir trois peuples. Les

ballades de Robin Hood et autres, dont se berçait le Moyen-âge,

finissent avec Shakespeare; Shakespeare est tué par la Bible, par

Cromwell et par Milton, lesquels s'effacent devant l'industrialisme et

les demi-grands hommes des derniers temps... Où est leur homme complet

où puisse se fonder la légende?]

L'Allemagne et l'Angleterre, comme race, comme langue et comme

instinct, sont étrangères à la grande tradition du monde,

romano-chrétienne et démocratique. Elles en prennent quelque chose,

mais sans l'harmoniser bien avec leur fond qui est exceptionnel; elles

le prennent de côté, indirectement, gauchement, le prennent et ne le

prennent pas. Observez bien ces peuples, vous y trouverez, au

physique, au moral, un désaccord de vie et de principe que n'offre pas

la France, et qui (même sans tenir compte de la valeur intrinsèque, en

s'arrêtant à la forme et ne consultant que l'art), doit empêcher

toujours le monde d'y chercher ses modèles et ses enseignements.

La France, au contraire, n'est pas mêlée de deux principes. En elle,

l'élément celtique s'est pénétré du romain, et ne fait plus qu'un avec

lui. L'élément germanique, dont quelques-uns font tant de bruit, est

vraiment imperceptible.

Elle procède de Rome, et elle doit enseigner Rome, sa langue, son

histoire, son droit. Notre éducation n'est point absurde en ceci. Elle

l'est en ce qu'elle ne pénètre point cette éducation romaine du

sentiment de la France; elle appuie pesamment, scolastiquement sur

Rome, qui est le chemin, elle cache la France qui est le but.

Ce but, il faudrait, dès l'entrée, le montrer à l'enfant, le faire

partir de la France qui est lui, et par Rome le mener à la France,

encore à lui. Alors seulement notre éducation serait harmonique.

Le jour où ce peuple, revenu à lui-même, ouvrira les yeux et se

regardera, il comprendra que la première institution qui peut le faire

vivre et durer, c'est de donner _à tous_ (avec plus ou moins

d'étendue, selon le temps dont ils disposent) cette éducation

harmonique qui fonderait la patrie au coeur même de l'enfant. Nul

autre salut. Nous avons vieilli dans nos vices, et nous n'en voulons

pas guérir. Si Dieu sauve ce glorieux et infortuné pays, il le sauvera

par l'enfance.

Le Peuple / Nos Fils · 第 43 / 143 题