La France.
Le chef d'une de nos écoles socialistes disait, il y a quelques
années: «Qu'est-ce que c'est que la Patrie?»
Leurs utopies cosmopolites de jouissances matérielles me paraissent,
je l'avoue, un commentaire prosaïque de la poésie d'Horace: «Rome
s'écroule, fuyons aux îles Fortunées», ce triste chant d'abandon et de
découragement.
Les chrétiens qui arrivent après, avec la patrie céleste, et
l'universelle fraternité ici-bas, n'en donnent pas moins, par cette
belle et touchante doctrine, le coup mortel à l'Empire. Leurs frères
du Nord viennent bientôt leur mettre la corde au col.
Nous ne sommes point des fils d'esclave, sans patrie, sans dieux,
comme était le grand poète que nous venons de citer; nous ne sommes
pas des Romains de Tarse, comme l'Apôtre des Gentils; nous
sommes les Romains de Rome, et les Français de la France. Nous sommes
les fils de ceux qui, par l'effort d'une nationalité héroïque, ont
fait l'ouvrage du monde, et fondé, pour toute nation, l'évangile de
l'égalité. Nos pères n'ont pas compris la fraternité comme cette vague
sympathie qui fait accepter, aimer tout, qui mêle, abâtardit, confond.
Ils crurent que la fraternité n'était pas l'aveugle mélange des
existences et des caractères, mais bien l'union des coeurs. Ils
gardèrent pour eux, pour la France, l'originalité du dévouement, du
sacrifice, que personne ne lui disputa; seule, elle arrosa de son sang
cet arbre qu'elle plantait. L'occasion était belle pour les autres
nations de ne pas la laisser seule. Elles n'imitèrent pas la France
dans son dévouement; veut-on aujourd'hui que la France les imite dans
leur égoïsme, leur immorale indifférence, que n'ayant pu les élever,
elle descende à leur niveau?
Qui pourrait voir sans étonnement le peuple qui naguère a levé le
phare de l'avenir vers lequel regarde le monde, voir ce peuple
aujourd'hui traîner la tête basse dans la voie de l'imitation... Cette
voie quelle est-elle? Nous ne la connaissons que trop, bien des
peuples l'ont suivie: c'est tout simplement la voie du suicide et de
la mort.
Pauvres imitateurs, vous croyez donc qu'on imite?.. On prend à un
peuple voisin telle chose qui chez lui est vivante; on se l'approprie
tant bien que mal, malgré les répugnances d'un organisme qui n'était
pas fait pour elle; mais c'est un corps étranger que vous
vous mettez dans la chair; c'est une chose inerte et morte, c'est la
mort que vous adoptez.
Que dire, si cette chose n'est pas étrangère seulement et différente,
mais ennemie! si vous l'allez chercher justement chez ceux que la
nature vous a donnés pour adversaires, qu'elle vous a symétriquement
opposés? si vous demandez un renouvellement de vie à ce qui est la
négation de votre vie propre? si la France, par exemple, se mettant à
marcher au rebours de son histoire, de sa nature, s'en va copier ce
qu'on peut appeler l'anti-France, l'Angleterre?
Il ne s'agit point ici de haine nationale, ni de malveillance aveugle.
Nous avons l'estime que nous devons avoir pour cette grande nation
Britannique; nous l'avons prouvé en l'étudiant aussi sérieusement
qu'aucun homme de ce temps. Le résultat de cette étude et de cette
estime même, c'est la conviction que le progrès du monde tient à ce
que les deux peuples ne perdent point leurs qualités dans un mélange
indistinct, que ces deux aimants opposés agissent en sens inverse, que
ces deux électricités, positive et négative, ne soient jamais
confondues.
L'élément qui, entre tous, était pour nous le plus hétérogène,
l'élément anglais, est celui précisément que nous avons préféré. Nous
l'avons adopté politiquement dans notre constitution, sur la foi des
doctrinaires qui copiaient sans comprendre;--adopté littérairement,
sans voir que le premier génie que l'Angleterre ait eu de nos jours,
est celui qui l'a le plus violemment démentie.--Enfin, nous l'avons
adopté, ce même élément anglais, chose incroyable et risible,
dans l'art, dans la mode. Cette raideur, cette gaucherie, qui n'est
point extérieure ni accidentelle, mais qui tient à un profond mystère
physiologique, c'est là ce que nous copions.
J'ai sous les yeux deux romans, écrits avec un grand talent. Eh bien!
dans ces romans français, quel est l'homme ridicule? le Français,
toujours le Français. L'Anglais est l'homme admirable, la Providence
invisible, mais présente, qui sauve tout. Il arrive juste à point pour
réparer toutes les sottises de l'autre. Et comment?... c'est qu'il est
riche. Le Français est pauvre, et pauvre d'esprit.
Riche! est-ce donc là la cause de cet engouement singulier? Le riche
(le plus souvent l'Anglais), c'est le bien-aimé de Dieu. Les plus
libres, les plus fermes esprits ont peine à se défendre d'une
prévention en sa faveur... Les femmes le trouvent beau, les hommes
veulent bien le croire noble. Son cheval étique est pris pour modèle
par les artistes.
Riche! avouez-le donc, c'est le secret motif de l'admiration
universelle. L'Angleterre est le peuple riche; peu importent ses
millions de mendiants! Pour qui ne s'informe point des hommes, elle
présente au monde un spectacle unique, celui du plus énorme
entassement de richesses qui ait été fait jamais. Triomphante
agriculture, tant de machines, tant de vaisseaux, tant de magasins
pleins et combles, cette bourse maîtresse du monde... l'or coule là
comme de l'eau.
Ah! la France n'a rien de semblable; c'est un pays de
pauvreté. L'énumération comparée de tout ce que possède l'une, de tout
ce que l'autre n'a pas, nous mènerait vraiment trop loin. L'Angleterre
a bonne grâce de demander en souriant à la France quels sont donc
après tout les résultats matériels de son activité, ce qui reste de
son travail, de tant de mouvements, d'efforts[99]?
[Note 99: Les produits matériels de la France, les résultats
durables de son travail, ne sont rien en comparaison de ses produits
invisibles. Ceux-ci furent le plus souvent des actes, des mouvements,
des paroles et des pensées. Sa littérature écrite (la première
pourtant, selon moi) est loin, bien loin au-dessous de sa parole, de
sa conversation brillante et féconde. Sa fabrication en tout genre
n'est rien près de son action. Pour machines, elle eut des hommes
héroïques; pour systèmes, des hommes inspirés. «Cette parole, cette
action, ne sont-ce pas choses improductives?» Et c'est là précisément
ce qui place la France très haut. Elle a excellé dans les choses du
mouvement et de la grâce, dans celles qui ne servent à rien. Au-dessus
de tout ce qui est matériel, tangible, commencent les impondérables,
les insaisissables, les invisibles. Ne la classez donc jamais par les
choses de la matière, par ce qu'on touche et qu'on voit. Ne la jugez
pas, comme une autre, sur ce que vous remarquez de la misère
extérieure. C'est le pays de l'esprit et celui par conséquent qui
donne le moins de prise à l'action matérielle du monde.]
La voilà, cette France, assise par terre, comme Job, entre ses amies
les nations, qui viennent la consoler, l'interroger, l'améliorer, si
elles peuvent, travailler à son salut.
«Où sont tes vaisseaux, tes machines? dit l'Angleterre.--Et
l'Allemagne: «Où sont tes systèmes? N'auras-tu donc pas au moins,
comme l'Italie, des oeuvres d'art à montrer?»
Bonnes soeurs qui venez consoler ainsi la France, permettez que je
vous réponde. Elle est malade, voyez-vous; je lui vois la tête basse,
elle ne veut pas parler.
Si l'on voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de
sang et d'or, et d'efforts de toute sorte, pour les choses
désintéressées qui ne devaient profiter qu'au monde, la pyramide de la
France irait montant jusqu'au ciel... Et la vôtre, ô nations, toutes
tant que vous êtes ici, ah! la vôtre, l'entassement de vos sacrifices,
irait au genou d'un enfant.
Ne venez donc pas me dire: «Comme elle est pâle, cette France!...»
Elle a versé son sang pour vous...--«Qu'elle est pauvre!» Pour votre
cause, elle a donné sans compter[100]... Et n'ayant plus rien, elle a
dit: «Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai, je vous le donne...»
Alors elle a donné son âme, et c'est de quoi vous vivez[101].
[Note 100: J'écris ici, en l'affaiblissant, une pensée qui
m'assaillit les premières fois que je passai la frontière. Une fois
notamment que j'entrais en Suisse, j'en fus blessé au coeur.--Voir
nos pauvres paysans de la Franche-Comté si misérables, et tout à coup,
en passant un ruisseau, les gens de Neufchâtel, si aisés, si bien
vêtus, visiblement heureux!--Les deux charges principales qui écrasent
la France, la dette et l'armée, qu'est-ce au fond? deux sacrifices
qu'elle fait au monde autant qu'à elle-même. La dette, c'est l'argent
qu'elle lui paye pour lui avoir donné son principe de salut, la loi de
liberté qu'il copie en la calomniant. Et l'armée de la France? c'est
la défense du monde, la réserve qu'il lui garde le jour où les
Barbares arriveront, où l'Allemagne, cherchant toujours son unité
qu'elle cherche depuis Charlemagne, sera bien obligée ou de nous
mettre devant elle, ou de se faire contre la liberté l'avant-garde de
la Russie.]
[Note 101: Non, ce n'est pas le machinisme industriel de
l'Angleterre, ce n'est pas le machinisme scolastique de l'Allemagne
qui fait la vie du monde; c'est le souffle de la France, dans quelque
état qu'elle soit, la chaleur latente de sa Révolution que l'Europe
porte toujours en elle.]
«Ce qui lui reste, c'est ce qu'elle a donné...» Mais, écoutez bien,
nations, apprenez ce que, sans nous, vous n'auriez appris jamais:
«Plus on donne, et plus on garde!» Son esprit peut dormir en elle,
mais il est toujours entier, toujours près d'un puissant
réveil.
Il y a bien longtemps que je suis la France, vivant jour par jour avec
elle depuis deux milliers d'années. Nous avons vu ensemble les plus
mauvais jours, et j'ai acquis cette foi que ce pays, est celui de
l'invincible espérance. Il faut bien que Dieu l'éclaire plus qu'une
autre nation, puisqu'en pleine nuit elle voit quand nulle autre ne
voit plus; dans ces affreuses ténèbres qui se faisaient souvent au
Moyen-âge et depuis, personne, ne distinguait le ciel; la France seule
le voyait.
Voilà ce que c'est que la France. Avec elle, rien n'est fini; toujours
à recommencer.
Quand nos paysans gaulois chassèrent un moment les Romains, et firent
un Empire des Gaules, ils mirent sur leur monnaie le premier mot de ce
pays (et le dernier): _Espérance._