CHAPITRE V

La France.

Le chef d'une de nos écoles socialistes disait, il y a quelques

années: «Qu'est-ce que c'est que la Patrie?»

Leurs utopies cosmopolites de jouissances matérielles me paraissent,

je l'avoue, un commentaire prosaïque de la poésie d'Horace: «Rome

s'écroule, fuyons aux îles Fortunées», ce triste chant d'abandon et de

découragement.

Les chrétiens qui arrivent après, avec la patrie céleste, et

l'universelle fraternité ici-bas, n'en donnent pas moins, par cette

belle et touchante doctrine, le coup mortel à l'Empire. Leurs frères

du Nord viennent bientôt leur mettre la corde au col.

Nous ne sommes point des fils d'esclave, sans patrie, sans dieux,

comme était le grand poète que nous venons de citer; nous ne sommes

pas des Romains de Tarse, comme l'Apôtre des Gentils; nous

sommes les Romains de Rome, et les Français de la France. Nous sommes

les fils de ceux qui, par l'effort d'une nationalité héroïque, ont

fait l'ouvrage du monde, et fondé, pour toute nation, l'évangile de

l'égalité. Nos pères n'ont pas compris la fraternité comme cette vague

sympathie qui fait accepter, aimer tout, qui mêle, abâtardit, confond.

Ils crurent que la fraternité n'était pas l'aveugle mélange des

existences et des caractères, mais bien l'union des coeurs. Ils

gardèrent pour eux, pour la France, l'originalité du dévouement, du

sacrifice, que personne ne lui disputa; seule, elle arrosa de son sang

cet arbre qu'elle plantait. L'occasion était belle pour les autres

nations de ne pas la laisser seule. Elles n'imitèrent pas la France

dans son dévouement; veut-on aujourd'hui que la France les imite dans

leur égoïsme, leur immorale indifférence, que n'ayant pu les élever,

elle descende à leur niveau?

Qui pourrait voir sans étonnement le peuple qui naguère a levé le

phare de l'avenir vers lequel regarde le monde, voir ce peuple

aujourd'hui traîner la tête basse dans la voie de l'imitation... Cette

voie quelle est-elle? Nous ne la connaissons que trop, bien des

peuples l'ont suivie: c'est tout simplement la voie du suicide et de

la mort.

Pauvres imitateurs, vous croyez donc qu'on imite?.. On prend à un

peuple voisin telle chose qui chez lui est vivante; on se l'approprie

tant bien que mal, malgré les répugnances d'un organisme qui n'était

pas fait pour elle; mais c'est un corps étranger que vous

vous mettez dans la chair; c'est une chose inerte et morte, c'est la

mort que vous adoptez.

Que dire, si cette chose n'est pas étrangère seulement et différente,

mais ennemie! si vous l'allez chercher justement chez ceux que la

nature vous a donnés pour adversaires, qu'elle vous a symétriquement

opposés? si vous demandez un renouvellement de vie à ce qui est la

négation de votre vie propre? si la France, par exemple, se mettant à

marcher au rebours de son histoire, de sa nature, s'en va copier ce

qu'on peut appeler l'anti-France, l'Angleterre?

Il ne s'agit point ici de haine nationale, ni de malveillance aveugle.

Nous avons l'estime que nous devons avoir pour cette grande nation

Britannique; nous l'avons prouvé en l'étudiant aussi sérieusement

qu'aucun homme de ce temps. Le résultat de cette étude et de cette

estime même, c'est la conviction que le progrès du monde tient à ce

que les deux peuples ne perdent point leurs qualités dans un mélange

indistinct, que ces deux aimants opposés agissent en sens inverse, que

ces deux électricités, positive et négative, ne soient jamais

confondues.

L'élément qui, entre tous, était pour nous le plus hétérogène,

l'élément anglais, est celui précisément que nous avons préféré. Nous

l'avons adopté politiquement dans notre constitution, sur la foi des

doctrinaires qui copiaient sans comprendre;--adopté littérairement,

sans voir que le premier génie que l'Angleterre ait eu de nos jours,

est celui qui l'a le plus violemment démentie.--Enfin, nous l'avons

adopté, ce même élément anglais, chose incroyable et risible,

dans l'art, dans la mode. Cette raideur, cette gaucherie, qui n'est

point extérieure ni accidentelle, mais qui tient à un profond mystère

physiologique, c'est là ce que nous copions.

J'ai sous les yeux deux romans, écrits avec un grand talent. Eh bien!

dans ces romans français, quel est l'homme ridicule? le Français,

toujours le Français. L'Anglais est l'homme admirable, la Providence

invisible, mais présente, qui sauve tout. Il arrive juste à point pour

réparer toutes les sottises de l'autre. Et comment?... c'est qu'il est

riche. Le Français est pauvre, et pauvre d'esprit.

Riche! est-ce donc là la cause de cet engouement singulier? Le riche

(le plus souvent l'Anglais), c'est le bien-aimé de Dieu. Les plus

libres, les plus fermes esprits ont peine à se défendre d'une

prévention en sa faveur... Les femmes le trouvent beau, les hommes

veulent bien le croire noble. Son cheval étique est pris pour modèle

par les artistes.

Riche! avouez-le donc, c'est le secret motif de l'admiration

universelle. L'Angleterre est le peuple riche; peu importent ses

millions de mendiants! Pour qui ne s'informe point des hommes, elle

présente au monde un spectacle unique, celui du plus énorme

entassement de richesses qui ait été fait jamais. Triomphante

agriculture, tant de machines, tant de vaisseaux, tant de magasins

pleins et combles, cette bourse maîtresse du monde... l'or coule là

comme de l'eau.

Ah! la France n'a rien de semblable; c'est un pays de

pauvreté. L'énumération comparée de tout ce que possède l'une, de tout

ce que l'autre n'a pas, nous mènerait vraiment trop loin. L'Angleterre

a bonne grâce de demander en souriant à la France quels sont donc

après tout les résultats matériels de son activité, ce qui reste de

son travail, de tant de mouvements, d'efforts[99]?

[Note 99: Les produits matériels de la France, les résultats

durables de son travail, ne sont rien en comparaison de ses produits

invisibles. Ceux-ci furent le plus souvent des actes, des mouvements,

des paroles et des pensées. Sa littérature écrite (la première

pourtant, selon moi) est loin, bien loin au-dessous de sa parole, de

sa conversation brillante et féconde. Sa fabrication en tout genre

n'est rien près de son action. Pour machines, elle eut des hommes

héroïques; pour systèmes, des hommes inspirés. «Cette parole, cette

action, ne sont-ce pas choses improductives?» Et c'est là précisément

ce qui place la France très haut. Elle a excellé dans les choses du

mouvement et de la grâce, dans celles qui ne servent à rien. Au-dessus

de tout ce qui est matériel, tangible, commencent les impondérables,

les insaisissables, les invisibles. Ne la classez donc jamais par les

choses de la matière, par ce qu'on touche et qu'on voit. Ne la jugez

pas, comme une autre, sur ce que vous remarquez de la misère

extérieure. C'est le pays de l'esprit et celui par conséquent qui

donne le moins de prise à l'action matérielle du monde.]

La voilà, cette France, assise par terre, comme Job, entre ses amies

les nations, qui viennent la consoler, l'interroger, l'améliorer, si

elles peuvent, travailler à son salut.

«Où sont tes vaisseaux, tes machines? dit l'Angleterre.--Et

l'Allemagne: «Où sont tes systèmes? N'auras-tu donc pas au moins,

comme l'Italie, des oeuvres d'art à montrer?»

Bonnes soeurs qui venez consoler ainsi la France, permettez que je

vous réponde. Elle est malade, voyez-vous; je lui vois la tête basse,

elle ne veut pas parler.

Si l'on voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de

sang et d'or, et d'efforts de toute sorte, pour les choses

désintéressées qui ne devaient profiter qu'au monde, la pyramide de la

France irait montant jusqu'au ciel... Et la vôtre, ô nations, toutes

tant que vous êtes ici, ah! la vôtre, l'entassement de vos sacrifices,

irait au genou d'un enfant.

Ne venez donc pas me dire: «Comme elle est pâle, cette France!...»

Elle a versé son sang pour vous...--«Qu'elle est pauvre!» Pour votre

cause, elle a donné sans compter[100]... Et n'ayant plus rien, elle a

dit: «Je n'ai ni or ni argent, mais ce que j'ai, je vous le donne...»

Alors elle a donné son âme, et c'est de quoi vous vivez[101].

[Note 100: J'écris ici, en l'affaiblissant, une pensée qui

m'assaillit les premières fois que je passai la frontière. Une fois

notamment que j'entrais en Suisse, j'en fus blessé au coeur.--Voir

nos pauvres paysans de la Franche-Comté si misérables, et tout à coup,

en passant un ruisseau, les gens de Neufchâtel, si aisés, si bien

vêtus, visiblement heureux!--Les deux charges principales qui écrasent

la France, la dette et l'armée, qu'est-ce au fond? deux sacrifices

qu'elle fait au monde autant qu'à elle-même. La dette, c'est l'argent

qu'elle lui paye pour lui avoir donné son principe de salut, la loi de

liberté qu'il copie en la calomniant. Et l'armée de la France? c'est

la défense du monde, la réserve qu'il lui garde le jour où les

Barbares arriveront, où l'Allemagne, cherchant toujours son unité

qu'elle cherche depuis Charlemagne, sera bien obligée ou de nous

mettre devant elle, ou de se faire contre la liberté l'avant-garde de

la Russie.]

[Note 101: Non, ce n'est pas le machinisme industriel de

l'Angleterre, ce n'est pas le machinisme scolastique de l'Allemagne

qui fait la vie du monde; c'est le souffle de la France, dans quelque

état qu'elle soit, la chaleur latente de sa Révolution que l'Europe

porte toujours en elle.]

«Ce qui lui reste, c'est ce qu'elle a donné...» Mais, écoutez bien,

nations, apprenez ce que, sans nous, vous n'auriez appris jamais:

«Plus on donne, et plus on garde!» Son esprit peut dormir en elle,

mais il est toujours entier, toujours près d'un puissant

réveil.

Il y a bien longtemps que je suis la France, vivant jour par jour avec

elle depuis deux milliers d'années. Nous avons vu ensemble les plus

mauvais jours, et j'ai acquis cette foi que ce pays, est celui de

l'invincible espérance. Il faut bien que Dieu l'éclaire plus qu'une

autre nation, puisqu'en pleine nuit elle voit quand nulle autre ne

voit plus; dans ces affreuses ténèbres qui se faisaient souvent au

Moyen-âge et depuis, personne, ne distinguait le ciel; la France seule

le voyait.

Voilà ce que c'est que la France. Avec elle, rien n'est fini; toujours

à recommencer.

Quand nos paysans gaulois chassèrent un moment les Romains, et firent

un Empire des Gaules, ils mirent sur leur monnaie le premier mot de ce

pays (et le dernier): _Espérance._

Le Peuple / Nos Fils · 第 42 / 143 题