La Patrie.--Les nationalités vont-elles disparaître?
Les antipathies nationales ont diminué, le droit des gens s'est
adouci, nous sommes entrés dans une ère de bienveillance et de
fraternité, si l'on veut comparer ce temps aux temps haineux du
Moyen-âge. Les nations se sont déjà quelque peu mêlées d'intérêts, ont
copié mutuellement leurs modes, leurs littératures. Est-ce à dire pour
cela que les nationalités s'affaiblissent? Examinons bien.
Ce qui s'est affaibli bien certainement, c'est, dans chaque nation, la
dissidence intérieure. Nos provincialités françaises s'effacent
rapidement. L'Écosse et le Pays de Galles se sont rattachées à l'unité
Britannique. L'Allemagne cherche la sienne, et se croit prête à lui
sacrifier une foule d'intérêts divergents qui la divisaient jusqu'ici.
Ce sacrifice des diverses nationalités intérieures à la grande
nationalité qui les contient, fortifie celle-ci, sans nul
doute. Elle efface peut-être le détail saillant, pittoresque, qui
caractérisait un peuple aux yeux de l'observateur superficiel; mais
elle fortifie son génie, et lui permet de le manifester. C'est au
moment où la France a supprimé dans son sein toutes les Frances
divergentes, qu'elle a donné sa haute et originale révélation. Elle
s'est trouvée elle-même, et, tout en proclamant le futur droit commun
du monde, elle s'est distinguée du monde plus qu'elle n'avait fait
jamais.
On peut en dire autant de l'Angleterre; avec ses machines, ses
vaisseaux, ses quinze millions d'ouvriers, elle diffère aujourd'hui de
toutes les nations bien plus qu'au temps d'Élisabeth. L'Allemagne qui
se cherchait à tâtons aux dix-septième et dix-huitième siècles, s'est
enfin découverte en Goethe, Schelling et Beethoven; c'est depuis lors
seulement qu'elle a pu sérieusement aspirer à l'unité.
Loin que les nationalités s'effacent, je les vois chaque jour se
caractériser moralement, et, de collections d'hommes qu'elles étaient,
devenir des personnes. C'est le progrès naturel de la vie. Chaque
homme, en commençant, sent confusément son génie; il semble dans le
premier âge que ce soit un homme quelconque; en avançant, il
s'approfondit lui-même, et va se caractérisant au dehors par ses
actes, par ses oeuvres; il devient peu à peu tel homme, sort de
classe, et mérite un nom.
Pour croire que les nationalités vont disparaître bientôt, je ne
connais que deux moyens: 1º ignorer l'histoire, la savoir
par formules creuses, comme les philosophes qui ne l'étudient jamais,
ou encore par lieux communs littéraires, pour en causer, comme les
femmes. Ceux qui la savent ainsi, la voient dans le passé comme un
petit point obscur, qu'on peut biffer, si l'on veut.--2º Ce n'est pas
tout; il faut encore ignorer la nature autant que l'histoire, oublier
que les caractères nationaux ne dérivent nullement de nos caprices,
mais sont profondément fondés dans l'influence du climat, de
l'alimentation, des productions naturelles d'un pays, qu'ils se
modifient quelque peu, mais ne s'effacent jamais.--Ceux qui ne sont
ainsi liés ni par la physiologie ni par l'histoire, ceux qui
constituent l'humanité, sans s'informer de l'homme ni de la nature, il
leur est loisible d'effacer toute frontière, de combler les fleuves,
d'aplanir les montagnes. Cependant, je les en préviens, les nations
dureront encore, s'ils n'ont l'attention de supprimer les villes, les
grands centres de civilisation, où les nationalités ont résumé leur
génie.
Nous avons dit, vers la fin de la seconde partie, que si Dieu a mis
quelque part le type de la Cité politique, c'était, selon toute
apparence, dans la Cité morale, je veux dire dans une âme d'homme. Eh
bien! que fait d'abord cette âme? Elle se fixe en un lieu, s'y
recueille, elle s'organise un corps, une demeure, un ordre d'idées. Et
alors, elle peut agir.--Tout de même, une âme de peuple doit se faire
un point central d'organisme; il faut qu'elle s'assoie en un lieu,
s'y ramasse et s'y recueille, qu'elle s'harmonise à une
telle nature, comme vous diriez les sept collines pour cette petite
Rome, ou pour notre France la mer et le Rhin, les Alpes et les
Pyrénées; ce sont là nos sept collines.
C'est une force, pour toute vie, de se circonscrire, de couper quelque
chose à soi dans l'espace et dans le temps, de mordre une pièce qui
soit sienne, au sein de l'indifférente et dissolvante nature qui
voudrait toujours confondre. Cela, c'est exister, c'est vivre.
Un esprit fixé sur un point ira s'approfondissant. Un esprit flottant
dans l'espace se disperse et s'évanouit. Voyez, l'homme qui va donnant
son amour à toutes, il passe sans avoir su l'amour; qu'il aime une
fois et longtemps, il trouve en une passion l'infini de la nature et
tout le progrès du monde[95].
[Note 95: La patrie (la _matrie_, comme disaient si bien les
Doriens) est l'amour des amours. Elle nous apparaît dans nos songes
comme une jeune mère adorée ou comme une puissante nourrice qui nous
allaite par millions... Faible image! non seulement elle nous allaite,
mais nous contient en soi: _In ea movemur et sumus._]
La Patrie, la Cité, loin d'être opposées à la nature, sont pour cette
âme de peuple qui y réside l'unique et tout-puissant moyen de réaliser
sa nature. Elle lui donne à la fois et le point de départ vital et la
liberté de développement. Supposez le génie athénien, moins Athènes:
il flotte, il divague, se perd, il meurt inconnu. Enfermé dans ce
cadre étroit, mais heureux, d'une telle Cité, fixé sur cette terre
exquise où l'abeille cueillait le miel de Sophocle et de Platon, le
génie puissant d'Athènes, d'une imperceptible ville, a fait
en deux ou trois siècles autant que douze peuples du Moyen-âge en
mille ans.
Le plus puissant moyen de Dieu pour créer et augmenter l'originalité
distinctive, c'est de maintenir le monde harmoniquement divisé en ces
grands et beaux systèmes qu'on appelle des nations, dont chacun,
ouvrant à l'homme un champ divers d'activité, est une éducation
vivante[96]. Plus l'homme avance, plus il entre dans le génie de sa
patrie, mieux il concourt à l'harmonie du globe; il apprend à
connaître cette patrie, et dans sa valeur propre, et dans sa valeur
relative, comme une note du grand concert; il s'y associe par elle; en
elle, il aime le monde. La patrie est l'initiation nécessaire à
l'universelle patrie.
[Note 96: Tout concourt à cette éducation. Nul objet d'art, nulle
industrie, même de luxe, nulle forme de culture élevée n'est sans
action sur la masse, sans influence sur les derniers, sur les plus
pauvres. Dans ce grand corps d'une nation, la circulation spirituelle
se fait, insensible, descend, monte, va au plus haut, au plus bas.
Telle idée entre par les yeux (modes, boutiques, musées, etc.), telle
autre par la conversation, par la langue, qui est le grand dépôt du
progrès commun. Tous reçoivent la pensée de tous, sans l'analyser
peut-être, mais enfin ils la reçoivent.]
L'union avance ainsi toujours sans péril d'atteindre jamais l'unité,
puisque toute nation, à chaque pas qu'elle fait vers la concorde[97],
est plus originale en soi. Si, par impossible, les diversités
cessaient, si l'unité était venue, toute nation chantant même
note, le concert serait fini; l'harmonie confondue ne serait plus
qu'un vain bruit. Le monde, monotone et barbare, pourrait alors
mourir, sans laisser même un regret.
[Note 97: À mesure qu'une nation entre en possession de son génie
propre, qu'elle le révèle et le constate par des oeuvres, elle a de
moins en moins besoin de l'opposer par la guerre à celui des autres
peuples. Son originalité, chaque jour mieux assurée, éclate dans la
production plus que dans l'opposition. La diversité des nations qui se
manifestait violemment par la guerre, elle se marque mieux encore
lorsque chacune d'elles fait entendre distinctement sa grande voix;
toutes criaient sur la même note, chacune fait maintenant sa partie;
il y a peu à peu concert, harmonie, le monde devient une lyre. Mais
cette harmonie, à quel prix? au prix de la diversité.]
Rien ne périra, j'en suis sûr, ni âme d'homme, ni âme de peuple; nous
sommes en trop bonnes mains. Nous irons, tout au contraire, vivant
toujours davantage, c'est-à-dire fortifiant notre individualité,
acquérant des originalités plus puissantes et plus fécondes. Dieu nous
garde de nous perdre en lui!... Et si nulle âme ne périt, comment ces
grandes âmes de nations, avec leur génie vivace, leur histoire riche
en martyrs, comble de sacrifices héroïques, toute pleine
d'immortalité, comment pourraient-elles s'éteindre? Lorsqu'une d'elles
s'éclipse un instant, le monde entier est malade en toutes ses
nations, et le monde du coeur en ses fibres qui répondent aux
nations... Lecteur, cette fibre souffrante que je vois dans votre
coeur, c'est la Pologne et l'Italie[98].
[Note 98: Souffrante, et maintenant muette au Collège de France,
dans la voix qui lui restait, notre cher et grand Mickiewicz!]
La nationalité, la patrie, c'est toujours la vie du monde. Elle morte,
tout serait mort. Demandez plutôt au peuple, il le sent, il vous le
dira. Demandez à la science, à l'histoire, à l'expérience du genre
humain. Ces deux grandes voix sont d'accord. Deux voix? non, deux
réalités, ce qui est et ce qui fut, contre la vaine abstraction.
J'avais là-dessus mon coeur et l'histoire; j'étais ferme
sur ce rocher; je n'avais besoin de personne pour me confirmer ma foi.
Mais j'ai été dans les foules, j'ai interrogé le peuple, jeunes et
vieux, petits et grands. Je les ai entendus tous témoigner pour la
patrie. C'est là la fibre vibrante qui chez eux meurt la dernière. Je
l'ai trouvée dans des morts... J'ai été dans les cimetières qu'on
appelle des prisons, des bagnes, et là, j'ai ouvert des hommes; eh
bien! dans ces hommes morts, où la poitrine était vide, devinez ce que
je trouvais... la France encore, dernière étincelle par laquelle
peut-être on les aurait fait revivre.
Ne dites pas, je vous prie, que ce ne soit rien du tout que d'être né
dans le pays qu'entourent les Pyrénées, les Alpes, le Rhin, l'Océan.
Prenez le pauvre homme, mal vêtu et affamé, celui que vous croyez
uniquement occupé des besoins matériels. Il vous dira que c'est un
patrimoine que de participer à cette gloire immense, à cette légende
unique qui fait l'entretien du monde. Il sait bien que s'il allait au
dernier désert du globe, sous l'équateur, sous les pôles, il
trouverait là Napoléon, nos armées, notre grande histoire, pour le
couvrir et le protéger, que les enfants viendraient à lui, que les
vieillards se tairaient et le prieraient de parler, qu'à l'entendre
seulement nommer ces noms, ils baiseraient ses vêtements.
Pour nous, quoi qu'il advienne de nous, pauvre ou riche, heureux,
malheureux, vivant, et par delà la mort, nous remercierons toujours
Dieu de nous avoir donné cette grande patrie, la France. Et cela, non
pas seulement à cause de tant de choses glorieuses qu'elle a
faites, mais surtout parce qu'en elle nous trouvons à la fois le
représentant des libertés du monde et le pays sympathique entre tous,
l'initiation à l'amour universel. Ce dernier trait est si fort en la
France, que souvent elle s'en est oubliée. Il nous faut aujourd'hui la
rappeler à elle-même, la prier d'aimer toutes les nations moins que
soi.
Sans doute, tout grand peuple représente une idée importante au genre
humain. Mais que cela, grand Dieu, est bien plus vrai de la France!
Supposez un moment qu'elle s'éclipse, qu'elle finisse, le lien
sympathique du monde est relâché, dissous, et probablement détruit.
L'amour qui fait la vie du globe, en serait atteint en ce qu'il a de
plus vivant. La terre entrerait dans l'âge glacé où déjà tout près de
nous sont arrivés d'autres globes.
J'eus, à ce sujet, un songe affreux en plein jour, que je suis forcé
de conter. J'étais à Dublin, près d'un pont, je suivais un quai; je
regarde la rivière, et je la vois traîner faible et étroite entre de
larges grèves sablonneuses, à peu près comme on voit la nôtre du quai
des Orfèvres; je crois reconnaître la Seine. Les quais même
ressemblaient, moins les riches boutiques, moins les monuments, les
Tuileries, le Louvre, c'était presque Paris, moins Paris. De ce pont
descendaient quelques personnes mal vêtues, non, comme chez nous, en
blouse, mais en vieux habits tachés. Ils disputaient violemment, d'une
voix âcre, gutturale, toute barbare, avec un affreux bossu en
haillons que je vois encore; d'autres gens passaient à côté,
misérables et contrefaits... Une chose, en regardant, me saisit, me
terrifia, toutes ces figures étaient françaises... C'était Paris,
c'était la France, une France enlaidie, abrutie, sauvage. J'éprouvai à
ce moment combien la terreur est crédule; je ne fis nulle objection.
Je me dis qu'apparemment il était venu un autre 1815, mais depuis
longtemps, bien longtemps, que des siècles de misère s'étaient
appesantis sur mon pays condamné sans retour, et moi, je revenais là
pour prendre ma part de cette immense douleur. Ils pesaient sur moi,
ces siècles, en une masse de plomb; tant de siècles en deux
minutes!... Je restai cloué à cette place et ne marchai plus... Mon
compagnon de voyage me secoua, et alors je revins un peu... Mais je ne
retirai pas tout à fait de mon esprit le terrible songe, je ne pouvais
me consoler; tant que je fus en Irlande, j'en gardai une tristesse
profonde, qui me revient tout entière pendant que j'écris ceci.