De l'association.
Je me suis longtemps occupé des anciennes associations de la France.
De toutes, la plus belle, à mon sens, est celle des filets pour la
pêche, sur les côtes d'Harfleur et de Barfleur. Chacun de ces vastes
filets (de cent vingt brasses ou six cents pieds) se divise en
plusieurs parts qui passent par héritage aux filles aussi bien qu'aux
garçons. Les filles, héritant de ce droit, mais n'allant pas à la
pêche, y concourent néanmoins en tissant leurs lots de filets,
qu'elles confient aux pêcheurs. La belle et sage Normande file ainsi
sa dot; ce lot de filet, c'est son fief qu'elle administre avec la
prudence de la femme de Guillaume-le-Conquérant. De son droit et de
son travail, doublement propriétaire, il faut bien, comme telle,
qu'elle sache le détail de l'expédition; elle en apprécie les chances,
s'intéresse au choix de l'équipage, s'associe aux inquiétudes de
cette vie aventureuse. Elle risque souvent sur la barque plus
que son filet. Souvent, celui qu'au départ elle a choisi pour pêcheur
la choisit pour femme au retour.
Vrai _pays de sapience_! Cette Normandie, qui, en tant de choses, a
servi de modèle à la France et à l'Angleterre, me semble avoir trouvé
là un type d'association plus digne qu'aucun autre d'être recommandé à
l'attention de l'avenir.
Celle-ci est bien autre chose que les associations fromagères
du Jura[88], où l'on n'associe après tout que la mise et le
profit. Chacun apporte son lait au fromage commun et partage
proportionnellement dans la vente. Cette économie collective n'exige
aucun rapprochement moral; elle met l'égoïsme à l'aise et peut se
concilier avec toute là sécheresse de l'individualisme. Elle ne me
semble pas mériter le beau nom d'association.
[Note 88: Souvent citées par Fourier. Je suis l'homme de
l'histoire et de la tradition; donc je n'ai rien à dire à celui qui se
vante de procéder par voie d'_écart absolu_. Ce livre du _Peuple_,
particulièrement fondé sur l'idée de la patrie, c'est-à-dire du
dévouement, du sacrifice, n'a rien à voir avec la doctrine de
l'_attraction passionnelle_. Je saisis néanmoins cette occasion pour
exprimer mon admiration pour tant de vues de détail ingénieuses,
profondes, quelquefois très applicables, ma tendre admiration pour un
génie méconnu, pour une vie occupée tout entière du bonheur du genre
humain. J'en parlerai un jour, selon mon coeur.--Singulier contraste
d'une telle ostentation de matérialisme et d'une vie spiritualiste,
abstinente, désintéressée! Ce contraste s'est reproduit tout
récemment, à la gloire de ses disciples. Tandis que les amis de la
vertu et de la religion, leurs défenseurs obligés, les conservateurs
nés de la morale publique s'enrôlaient sous main dans la bande de ceux
qui jouent à coup sûr, les disciples de Fourier, qui ne parlent que
d'intérêt, d'argent et de jouissances, ont mis l'intérêt sous leurs
pieds et frappé courageusement le Baal de la Bourse... le Baal! non,
le Moloch, l'idole qui dévorait des hommes.]
Celle des pêcheurs de Normandie le mérite éminemment; elle
est morale et sociale tout autant qu'économique. Qu'est-ce au fond?
une jeune fille sérieuse, honnête, qui, de son travail, de ses
veilles, de sa petite épargne, commandite les jeunes gens, met sur
leur barque sa fortune avant d'y mettre son coeur; elle a droit de
connaître, de choisir, d'aimer le pêcheur habile, heureux. Voilà une
association vraiment digne de ce nom; loin d'éloigner de l'association
naturelle de la famille, elle en prépare le lien,--et par là, elle
profite à la grande association, à celle de la patrie.
Ici, mon coeur m'échappe et ma plume s'arrête... Je dois avouer que
la patrie, la famille y profiteront peu maintenant. Les associations
du filet n'existeront bientôt plus que dans l'histoire; elles sont
déjà remplacées, sur plusieurs points de la côte, par ce qui remplace
tout... par la banque et par l'usure.
Grande race des marins normands, qui la première trouva l'Amérique,
fonda les comptoirs d'Afrique, conquit les deux Siciles, l'Angleterre!
ne vous retrouverai-je donc plus que dans la tapisserie de Bayeux?...
Qui n'a le coeur percé, en passant des falaises aux dunes, de nos
côtes si languissantes à celles d'en face qui sont si vivantes, de
l'inertie de Cherbourg[89] à la brûlante et terrible activité de
Portsmouth?... Que m'importe que le Havre s'emplisse de vaisseaux
américains, d'un commerce de transit, qui se fait par la France, sans
la France, parfois contre elle?
[Note 89: Inertie maritime; mais les maçons ne manquent point, pas
plus qu'ailleurs. Un ingénieur met une louable activité à terminer la
digue.]
Pesante malédiction! punition vraiment sévère de notre
insociabilité! Nos économistes déclarent qu'il n'y a rien à faire pour
la libre association. Nos académies en effacent le nom de leurs
concours. Ce nom est celui d'un délit, prévu par nos lois pénales...
Une seule association reste permise, l'intimité croissante entre
Saint-Cloud et Windsor.
Le commerce a formé quelques sociétés, mais de guerre, pour absorber
le petit commerce, détruire les petits marchands. Il a nui beaucoup,
gagné peu. Les grosses maisons de commandite qui s'étaient créées dans
cet espoir ont peu réussi. Elles ne sont pas en progrès; dès qu'il
s'en forme une nouvelle, les autres souffrent et languissent.
Plusieurs sont déjà tombées, et celles qui subsistent ne tendent point
à s'accroître.
Dans les campagnes, je vois nos très anciennes communautés agricoles
du Morvan, du Berri, de Picardie, qui, peu à peu, se dissolvent et
demandent séparation aux tribunaux. Elles avaient duré des siècles;
plusieurs avaient prospéré. Ces couvents de laboureurs mariés qui
réunissaient ensemble une vingtaine de familles, parentes entre elles,
sous un même toit, sous la direction d'un chef qu'elles élisaient,
avaient pourtant sans aucun doute de grands avantages économiques[90].
[Note 90: Mais vraisemblablement elles gênaient trop les deux
sentiments qui caractérisent notre époque, l'amour de la propriété
personnelle et celui de la famille. Lire une très curieuse brochure de
M. Dupin aîné: _Excursion dans la Nièvre_. 1840. Voy. aussi mes
_Origines du droit_, sur la _collaboratio_, les _parsonniers_, le
_chanteau_, _vivre à un pain et un pot_, etc.]
Si, de ces paysans, je passe aux esprits les plus cultivés, je ne
vois guère d'esprit d'association dans la littérature. Les
hommes les plus naturellement rapprochés par les lumières, par
l'estime et l'admiration mutuelle, n'en vivent pas moins isolés. La
parenté du génie même sert peu pour rapprocher les coeurs. Je
connais ici quatre ou cinq hommes qui sont certainement l'aristocratie
du genre humain, qui n'ont de pairs et de juges qu'entre eux. Ces
hommes, qui vivront toujours, s'ils avaient été séparés par les
siècles, auraient regretté amèrement de ne point s'être connus. Ils
vivent dans le même temps, dans la même ville, porte à porte, et ils
ne se voient point.
Dans un de mes pèlerinages à Lyon, je visitai quelques tisseurs, et, à
mon ordinaire, je m'informai des maux, des remèdes. Je leur demandai
surtout s'ils ne pourraient, quelle que fût leur divergence
d'opinions, s'associer dans certaines choses matérielles, économiques.
L'un d'eux, homme plein de sens et d'une haute moralité, qui sentait
bien tout ce que j'apportais dans ces recherches de coeur et de
bonne intention, me laissa pousser mon enquête plus loin que je
n'avais fait encore. «Le mal, disait-il d'abord, c'est la partialité
du gouvernement pour les fabricants.--Et après?--Leur monopole, leur
tyrannie, leur exigence...--Est-ce tout?» Il se tut deux minutes et
dit ensuite, avec un soupir, cette grave parole: «Il y a un autre mal,
monsieur, _nous sommes insociables_.»
Ce mot me retentit au coeur, me frappa comme une sentence. Que de
raisons j'avais de le supposer juste et vrai! que de fois il me
revint!... «Quoi! me disais-je, la France, le pays renommé entre tous
pour la douceur éminemment sociable de ses moeurs et de son
génie, est-elle immuablement divisée, et pour jamais!... S'il en est
ainsi, nous reste-t-il chance de vivre, et n'avons-nous pas déjà péri
avant de périr!... L'âme est-elle morte en nous? Sommes-nous pires que
nos pères, dont on nous vante sans cesse les pieuses associations[91]?
L'amour, la fraternité sont-ils donc finis en ce monde?»
[Note 91: La nécessité seule, de ses chaînes d'airain, avait lié
les anciennes associations barbares (Voy., dans mes _Origines_, les
formes terribles du sang bu ou versé sous la terre, etc.), la
nécessité, dis-je, et la certitude de périr, si l'on restait désuni.
Dans les associations monacales, l'amitié est sévèrement défendue,
comme un vol qu'on fait à Dieu (Voy. _Hist. de Fr._, t. V).--La
barbarie du compagnonnage et sa tentative même pour se réformer (Voy.
A. Perdiguier) nous fait assez connaître ce qu'étaient les
associations industrielles du Moyen-âge. La confrérie, née du danger
et de la prière (si naturelle à l'homme en danger), haïssait
certainement l'étranger plus qu'elle ne s'aimait elle-même. La
bannière du saint patron la ralliait, et de la procession elle la
menait au combat. C'était bien moins fraternité que ligue et force
défensive, souvent offensive aussi, dans les haines et jalousies de
métiers.]
Dans cette pensée si sombre, résolu, comme un mourant, à bien tâter si
je mourais, je regardai sérieusement non les plus hauts, non les
derniers, mais un homme ni bon ni mauvais, un homme en qui sont
plusieurs classes, qui a vu, souffert, qui, certainement d'esprit et
de coeur, porte en lui la pensée du peuple... Cet homme, qui n'est
autre que moi, pour vivre seul et volontairement solitaire, il n'en
est pas moins resté sociable et sympathique.
Il en est ainsi de bien d'autres. Un fonds immuable, inaltérable de
sociabilité, dort ici dans les profondeurs. Il est tout entier en
réserve; je le sens partout dans les masses, lorsque j'y
descends, lorsque j'écoute et observe. Mais pourquoi s'étonnerait-on
si cet instinct de sociabilité facile, tellement découragé aux
derniers temps, s'est resserré, replié?... Trompé par les partis,
exploité par les industriels, mis en suspicion par le gouvernement, il
ne remue plus, n'agit plus. Toutes les forces de la société semblent
tournées contre l'instinct sociable!... Unir les pierres, désunir les
hommes, ils ne savent rien de plus.
Le patronage ne supplée nullement ici à ce qui manque à l'esprit
d'association. L'apparition récente de l'idée d'égalité a tué (pour un
temps) l'idée qui l'avait précédée, celle de protection bienveillante,
d'adoption, de paternité. Le riche a dit durement au pauvre: «Tu
réclames l'égalité et le rang de frère? eh bien, soit! mais, dès ce
moment, tu ne trouveras plus d'assistance en moi; Dieu m'imposait les
devoirs de père; en réclamant l'égalité, tu m'en as toi-même
affranchi[92].»
[Note 92: L'effort du monde et son salut sera de recouvrer
l'accord de ces deux idées. Fraternité, paternité, ces mots
inconciliables dans la famille ne le sont nullement dans la société
civile. Elle trouve, je l'ai déjà dit, le modèle qui les accorde dans
la société morale que chaque homme porte en lui. Voir la fin de la
seconde partie.]
Chez ce peuple moins qu'aucun autre, on ne peut prendre ici le change.
Nulle comédie sociale, nulle déférence extérieure ne peut faire
illusion sur sa sociabilité. Il n'a pas les manières humbles des
Allemands. Il n'est point, comme les Anglais, toujours chapeau bas
devant ce qui est riche ou noble. Si vous lui parlez, et qu'il
réponde honnêtement, cordialement, vous pouvez croire qu'il
accorde vraiment cela à la personne, fort peu à la position.
Le Français a passé par bien des choses, par la Révolution, par la
guerre. Un tel homme à coup sûr est difficile à conduire, difficile à
associer. Pourquoi? précisément parce que, comme individu, il a
beaucoup de valeur.
Vous faites des hommes de fer dans votre guerre d'Afrique, une guerre
très individuelle qui oblige sans cesse l'homme à ne compter que sur
soi; nul doute que vous n'ayez raison de les vouloir et former tels, à
la veille des crises qu'il nous faut attendre en Europe. Mais aussi ne
vous étonnez pas trop si ces lions, à peine revenus, gardent, tout en
se soumettant au frein des lois, quelque chose de l'indépendance
sauvage.
Ces hommes, je vous en préviens, ne se prendront à l'association que
par le coeur, par l'amitié. Ne croyez pas que vous les attellerez à
une société _négative_ où l'âme ne sera pour rien, qu'ils vivront
ensemble sans s'aimer, par économie et par douceur naturelle, comme
font, par exemple, à Zurich, les ouvriers allemands. La société
_coopérative_ des Anglais, qui s'unissent parfaitement pour telle
affaire spéciale, tout en se haïssant, se contrecarrant dans telle
autre ou leurs intérêts diffèrent, elle ne convient pas davantage à
nos Français. Il faut une société d'amis à la France; c'est son
désavantage industriel, mais sa supériorité sociale, de n'en pas
comporter d'autres. L'union ne se fait ici ni par mollesse de
caractère et communauté d'habitudes, ni par âpreté de chasseurs qui
se mettent, comme les loups, en bande pour une proie. Ici, la seule
union possible, c'est l'union des esprits.
Il n'est guère de forme d'association qui ne soit excellente, si cette
condition existe. La question dominante, chez ce peuple sympathique,
est celle des personnes et des dispositions morales. «Les associés
s'aiment-ils? se conviennent-ils?» voilà ce qu'il faut toujours se
demander en premier lieu[93]. Des sociétés d'ouvriers se formeront, et
elles dureront, _s'ils s'aiment_; des sociétés d'ouvriers-maîtres,
qui, sans chefs, vivront en frères, mais il faut _qu'ils s'aiment_
beaucoup.
[Note 93: Dans l'association, la forme est importante sans doute,
mais elle ne vient qu'en seconde ligne. Rétablir les anciennes formes,
les _corporations_, les tyrannies industrielles, reprendre les
entraves pour mieux marcher, défaire l'oeuvre de la Révolution,
détruire à la légère ce qu'on a demandé pendant tant de siècles, cela
me paraît insensé.--D'autre part, imaginer que l'État, qui fait si peu
ce qui est de son ressort naturel, pourrait remplir la fonction de
fabricant, de marchand universel, qu'est-ce autre chose que _se
remettre de toute chose au fonctionnaire_? Ce fonctionnaire est-ce un
ange? Investi de cet étrange pouvoir, sera-t-il moins corrompu que le
fabricant ou le marchand? Ce qui est sûr, c'est qu'il n'aura nullement
leur activité.--Quant à la _communauté_, trois mots suffisent. La
communauté _naturelle_ est un état très antique, très barbare, très
improductif. La communauté _volontaire_ est un élan passager, un
mouvement héroïque qui signale une foi nouvelle et qui retombe
bientôt. La communauté _forcée_, imposée par la violence, est une
chose impossible à une époque où la propriété est infiniment divisée,
nulle part plus impossible qu'en France.--Pour revenir aux formes
possibles d'association, je crois qu'elles doivent _différer selon les
différentes professions_, qui, plus ou moins compliquées, exigent plus
ou moins l'unité de direction;--et _différer aussi selon les
différents pays_, selon la diversité des génies nationaux. Cette
observation essentielle que je développerai un jour pourrait être
appuyée sur un nombre immense de faits.]
S'aimer, ce n'est pas seulement avoir bienveillance mutuelle.
L'attraction naturelle des caractères, des goûts analogues, n'y
suffirait pas. Il faut y suivre sa nature, mais de coeur,
c'est-à-dire toujours prêt au sacrifice, au dévouement qui immole la
nature.
Que voulez-vous faire en ce monde sans le sacrifice[94]?... Il en est
le soutien même; le monde, sans lui, croulerait tout à l'heure.
Supposez les meilleurs instincts, les caractères les plus droits, les
natures les plus parfaites (telles qu'on n'en voit pas ici-bas), tout
périrait encore sans ce remède suprême.
[Note 94: Nulle époque n'en a montré de tels exemples. Dans quel
siècle a-t-on vu de si grandes armées, tant de millions d'hommes,
souffrir, mourir, sans révolte, avec douceur, en silence?]
«Se sacrifier à un autre!» Chose étrange, inouïe, qui scandalisera
l'oreille de nos philosophes. «S'immoler à qui? à un homme, qu'on sait
valoir moins que soi; perdre au profit de ce néant une valeur
infinie.» C'est celle, en effet, que chacun ne manque guère de
s'attribuer à lui-même.
Il y a là, nous ne le dissimulons point, une véritable difficulté. On
ne se sacrifie guère qu'à ce qu'on croit infini. Il faut, pour le
sacrifice, un Dieu, un autel... un Dieu, en qui les hommes se
reconnaissent et s'aiment... Comment sacrifierions-nous? Nous avons
perdu nos dieux!
Le Dieu-Verbe, sous la forme où le vit le Moyen-âge, fut-il ce lien
nécessaire? L'histoire tout entière est là pour répondre: Non. Le
Moyen-âge promit l'union, et ne donna que la guerre. Il fallut que ce
Dieu eût sa seconde époque, qu'il apparût sur la terre, en son
incarnation de 89. Alors, il donna à l'association sa forme à la fois
la plus vaste et la plus vraie, celle qui, seule encore, peut
nous réunir, et par nous, sauver le monde.
France, glorieuse mère, qui n'êtes pas seulement la nôtre, mais qui
devez enfanter toute nation à la liberté, faites que nous nous
aimions en vous!