CHAPITRE II

De l'amour et du mariage.

Il faudrait sentir bien peu la gravité d'un tel sujet pour

entreprendre de le traiter en quelques pages. Je me contenterai de

faire une observation, essentielle dans l'état de nos moeurs.

Indifférents comme nous sommes à la patrie et au monde, ni citoyens,

ni philanthropes, nous n'avons guère qu'une chose par laquelle nous

prétendions échapper à l'égoïsme; ce sont les liens de famille. Être

un bon père de famille, c'est un mérite qu'on affiche, et souvent à

grand profit.

Eh bien! il faut l'avouer, dans les classes supérieures la famille est

très malade. Si les choses continuaient, elle deviendrait impossible.

On a accusé les hommes, et non sans raison. J'ai parlé moi-même

ailleurs de leur matérialisme, de leur sécheresse, de l'insigne

maladresse avec laquelle ils perdent l'ascendant des premiers jours.

Cependant, il faut l'avouer, la faute est surtout aux femmes,

je veux dire aux mères. L'éducation qu'elles donnent, ou laissent

donner à leurs filles, a fait du mariage une charge intolérable.

Ce que nous voyons ne rappelle que trop les derniers siècles de

l'Empire romain. Les femmes, étant devenues des héritières, sachant

qu'elles étaient riches et protégeant leurs maris, rendirent la

condition de ceux-ci tellement misérable, qu'aucun avantage

pécuniaire, aucune prescription législative ne put décider les hommes

à subir cette servitude. Ils aimaient mieux fuir au désert. La

Thébaïde se peupla.

Le législateur, effrayé de la dépopulation, fut obligé de favoriser,

de régulariser les attachements inférieurs, les seuls que l'homme

acceptât. Il en serait peut-être aujourd'hui de même, si notre

société, plus industrielle que celle de l'Empire romain, ne spéculait

sur le mariage. L'homme moderne accepte par cupidité, par nécessité,

les chances qui rebutaient les Romains. Spéculation peu sûre. La jeune

femme sait qu'elle apporte beaucoup, mais elle n'a nullement appris la

valeur de l'argent, elle dépense encore davantage. Si je regardais aux

événements récents, aux bouleversements des fortunes, je serais tenté

de dire: «Voulez-vous vous ruiner? épousez une femme riche.»

Je sais tout ce qu'il y a d'inconvénients à prendre une femme de

condition, d'éducation inférieures. Le premier, c'est de s'isoler,

de sortir de son milieu, de perdre ses relations. Un autre, c'est

qu'on n'épouse pas la femme seule, mais la famille, dont les

habitudes sont souvent grossières. Cette femme, on espère bien

l'élever, la faire à soi et pour soi; mais il se trouve souvent

qu'avec un heureux instinct et de la docilité, elle n'est point

élevable. Ces éducations tardives qu'on essaye de donner aux fortes

races du peuple, moins malléables et plus dures, ont rarement prise

sur elles.

Ces inconvénients reconnus, je n'en suis pas moins obligé de revenir à

celui (bien autrement grave) des mariages brillants d'aujourd'hui. Il

consiste simplement en ceci, que la vie y est _impossible_.

Cette vie consiste à commencer tous les soirs, après une journée de

travail, une journée plus fatigante encore d'amusements, de plaisirs.

Rien de pareil dans les autres pays de l'Europe, rien de semblable

dans le peuple; le Français des classes riches est le seul homme du

monde qui ne repose jamais. C'est peut-être la cause principale pour

laquelle nos enrichis, nos bourgeois, une classe née d'hier, est déjà

usée.

Dans cet âge travailleur où le temps a un prix incalculable, les

hommes sérieux, productifs, qui veulent des résultats, ne peuvent

accepter, comme condition du mariage, une dépense si énorme de la vie.

La nuit, employée ainsi à promener une femme, tue d'avance le

lendemain.

L'homme a besoin, le soir, du foyer et du repos. Il revient plein de

pensées; il faudrait qu'il pût se recueillir, confier ses idées, ses

projets, ses anxiétés, les combats du jour, qu'il eût où verser son

coeur. Il trouve une femme qui n'a rien fait, qui a hâte d'employer

ses forces, prête, parée, impatiente... Quel moyen de lui

parler! «C'est bon, monsieur, il est tard, nous manquerions l'heure...

Vous direz cela demain.»

Qu'il aille, s'il ne veut la confier à une amie plus âgée, qui, trop

souvent fort gâtée, maligne et malicieuse, n'aura nul plus grand

plaisir que d'aigrir la jeune femme contre _son tyran_, de la

compromettre, de la lancer dans les plus tristes folies.

Non, il ne peut la laisser sous cette conduite suspecte. Il la

conduira lui-même, il part... Avec quelle envie il voit revenir chez

lui le travailleur attardé. Celui-ci, il est vrai, a bien fatigué le

jour, mais il va trouver le repos, un intérieur, une famille, le somme

enfin, ce bonheur légitime que Dieu lui donne tous les soirs. Sa femme

l'attend, elle compte les minutes; le couvert est mis; la mère et

l'enfant regardent s'il vient. Pour peu qu'il vaille quelque chose,

cet homme, elle met en lui sa vanité, elle l'admire et le révère... Et

que de soins! je la vois, dans leur faible nourriture, je la vois,

sans qu'il l'aperçoive, garder le moindre pour elle, réserver pour

l'homme qui a plus de mal l'aliment nourrissant qui réparera ses

forces.

Il se couche, elle couche les enfants, et elle veille. Elle travaille

bien tard dans la nuit. De grand matin, longtemps avant qu'il ouvre

les yeux, elle est debout, tout est prêt, la nourriture chaude qu'il

prend, et celle qu'il emporte avec lui. Il part, le coeur satisfait,

bien tranquille sur ce qu'il laisse, ayant embrassé sa femme et ses

enfants endormis.

Je l'ai dit, et le redirai: le bonheur est là. Elle sent qu'elle est

nourrie par lui, elle en est heureuse, il travaille d'autant

mieux qu'il sait qu'il travaille pour elle. Voilà le vrai mariage.

Bonheur monotone, dira-t-on. Non, l'enfant y met le progrès... S'il

s'y joignait l'étincelle, si le travailleur, avec un peu de sécurité,

de loisir, avait des moments de vie plus haute, s'il y associait la

femme et la nourrissait de son esprit... Ce serait trop; on ne

demanderait rien au ciel qu'une éternité d'ici-bas.

Triste victime de la cupidité, ce bonheur, vous pouviez l'avoir; vous

l'avez sacrifié. L'humble fille que vous aimiez, qui vous aimait, que

vous avez délaissée, regrettez-la bien maintenant! Était-il sage (je

ne parle pas d'honneur ni d'humanité) de briser la pauvre créature et

de briser votre coeur pour épouser l'esclavage? L'argent que vous

avez cherché, il s'enfuira de lui-même, il ne restera pas dans vos

mains. Les enfants de cette union sans amour, conçus d'un calcul,

porteront sur leur face pâle leur triste origine; leur existence

inharmonique témoignera du divorce intérieur que contint ce mariage;

ils n'auront pas le coeur de vivre.

La différence était-elle donc si grande entre cette fille et cette

fille? toutes deux, après tout, sont du peuple. La plus riche a pour

père un travailleur enrichi. Du vrai peuple, non mêlé, au peuple

bourgeois, aux classes bâtardes, il n'y a pas un abîme.

Si la bourgeoisie veut se relever de son épuisement précoce, elle

craindra moins de s'unir aux familles qui sont aujourd'hui ce

qu'elle-même était hier. Là est la force, la beauté et l'avenir. Nos

jeunes gens arrivent tard au mariage, bien fatigués déjà, et

ils épousent ordinairement une jeune fille étiolée; les enfants

meurent ou languissent. À la seconde ou troisième génération, la

bourgeoisie sera aussi chétive que nos nobles l'étaient avant la

Révolution[86].

[Note 86: Comme M. de Maistre le leur dit si bien dans ses

_Considérations sur la Révolution_.]

Et ce n'est pas seulement le physique qui fait défaut, mais le moral

baisse. Qu'attendre pour les travaux suivis, pour les affaires

sérieuses, pour la grande invention, d'un homme qui, s'étant vendu à

un mariage d'argent, est serf d'une femme, d'une famille, obligé de se

disperser, de jeter aux quatre vents son temps et sa vie? Imaginez ce

qui doit advenir d'une nation où les classes dirigeantes se consument

dans les vaines paroles, dans l'agitation à vide... Pour que la vie

soit féconde, il faut le recueillement de l'esprit, le repos du

coeur.

Un fait remarquable de ce temps, c'est que les femmes du peuple (qui

ne sont nullement grossières, comme les hommes, et qui éprouvent le

besoin de délicatesse et de distinction) écoutent les hommes au-dessus

d'elles avec une confiance qu'elles n'avaient nullement autrefois...

Elles voyaient la noblesse comme une barrière insurmontable à l'amour;

mais la richesse ne leur paraît pas une séparation de classe[87];

on la compte si peu, quand on aime! Touchante confiance du

peuple, qui, dans sa partie la meilleure, la plus aimable et la plus

tendre, se rapproche ainsi des rangs supérieurs, et vient y rapporter

la sève, la beauté, la grâce morale!... Ah! malheur à ceux qui la

trompent! S'ils sont inaccessibles aux remords, ils auront du moins

des regrets, en songeant qu'ils ont perdu ce qui vaut les trésors du

monde, le ciel et la terre: Être aimé!

[Note 87: Observation de Pierre Leroux, aussi judicieux ici qu'il

est ailleurs ingénieux et profond. Que de choses il faudrait ajouter!

Quel côté triste de nos moeurs! Je m'afflige surtout de voir la

famille, la mère! pousser le jeune homme a la trahison. Et n'est-ce

pas de cette mère que la jeune fille trompée devrait espérer quelque

protection? Une femme pieuse ne devrait-elle pas avoir des entrailles,

un coeur infini pour cette pauvre enfant qui, après tout (qu'importe

devant Dieu que l'orgueil du monde en murmure), est devenue la sienne?

Quels égards les femmes attendront-elles de nous, si elles ne se

protègent pas entre elles? Elles ont en commun un mystère qui devrait

les lier bien plus que les hommes ne peuvent l'être, le mystère de

l'enfantement, de la maternité, qui est celui de la vie et de la mort,

celui qui leur fait atteindre l'extrême limite dans la souffrance et

dans la jouissance. La participation à ce mystère terrible, que

l'homme ne connaît pas, les rend toutes égales, toutes soeurs; il

n'y a d'inégalité qu'entre les hommes. C'est à la mère, c'est à la

soeur à réclamer du fils ou du frère pour la fille trompée, et, si

le mariage est impossible, à la couvrir de leur protection. À leur

défaut, celle même qu'il épouse, la jeune femme vertueuse doit expier

les torts, couvrir tout de sa bonté, ouvrir ses bras et son coeur

aux enfants du premier amour. Qu'elle se rappelle la tendresse de

Valentine de Milan pour Dunois, et cet embrassement pathétique: «Ah!

tu m'as été dérobé!...» (Voir dans mon _Histoire_ la mort de Louis

d'Orléans.)]

Le Peuple / Nos Fils · 第 39 / 143 题