De l'amour et du mariage.
Il faudrait sentir bien peu la gravité d'un tel sujet pour
entreprendre de le traiter en quelques pages. Je me contenterai de
faire une observation, essentielle dans l'état de nos moeurs.
Indifférents comme nous sommes à la patrie et au monde, ni citoyens,
ni philanthropes, nous n'avons guère qu'une chose par laquelle nous
prétendions échapper à l'égoïsme; ce sont les liens de famille. Être
un bon père de famille, c'est un mérite qu'on affiche, et souvent à
grand profit.
Eh bien! il faut l'avouer, dans les classes supérieures la famille est
très malade. Si les choses continuaient, elle deviendrait impossible.
On a accusé les hommes, et non sans raison. J'ai parlé moi-même
ailleurs de leur matérialisme, de leur sécheresse, de l'insigne
maladresse avec laquelle ils perdent l'ascendant des premiers jours.
Cependant, il faut l'avouer, la faute est surtout aux femmes,
je veux dire aux mères. L'éducation qu'elles donnent, ou laissent
donner à leurs filles, a fait du mariage une charge intolérable.
Ce que nous voyons ne rappelle que trop les derniers siècles de
l'Empire romain. Les femmes, étant devenues des héritières, sachant
qu'elles étaient riches et protégeant leurs maris, rendirent la
condition de ceux-ci tellement misérable, qu'aucun avantage
pécuniaire, aucune prescription législative ne put décider les hommes
à subir cette servitude. Ils aimaient mieux fuir au désert. La
Thébaïde se peupla.
Le législateur, effrayé de la dépopulation, fut obligé de favoriser,
de régulariser les attachements inférieurs, les seuls que l'homme
acceptât. Il en serait peut-être aujourd'hui de même, si notre
société, plus industrielle que celle de l'Empire romain, ne spéculait
sur le mariage. L'homme moderne accepte par cupidité, par nécessité,
les chances qui rebutaient les Romains. Spéculation peu sûre. La jeune
femme sait qu'elle apporte beaucoup, mais elle n'a nullement appris la
valeur de l'argent, elle dépense encore davantage. Si je regardais aux
événements récents, aux bouleversements des fortunes, je serais tenté
de dire: «Voulez-vous vous ruiner? épousez une femme riche.»
Je sais tout ce qu'il y a d'inconvénients à prendre une femme de
condition, d'éducation inférieures. Le premier, c'est de s'isoler,
de sortir de son milieu, de perdre ses relations. Un autre, c'est
qu'on n'épouse pas la femme seule, mais la famille, dont les
habitudes sont souvent grossières. Cette femme, on espère bien
l'élever, la faire à soi et pour soi; mais il se trouve souvent
qu'avec un heureux instinct et de la docilité, elle n'est point
élevable. Ces éducations tardives qu'on essaye de donner aux fortes
races du peuple, moins malléables et plus dures, ont rarement prise
sur elles.
Ces inconvénients reconnus, je n'en suis pas moins obligé de revenir à
celui (bien autrement grave) des mariages brillants d'aujourd'hui. Il
consiste simplement en ceci, que la vie y est _impossible_.
Cette vie consiste à commencer tous les soirs, après une journée de
travail, une journée plus fatigante encore d'amusements, de plaisirs.
Rien de pareil dans les autres pays de l'Europe, rien de semblable
dans le peuple; le Français des classes riches est le seul homme du
monde qui ne repose jamais. C'est peut-être la cause principale pour
laquelle nos enrichis, nos bourgeois, une classe née d'hier, est déjà
usée.
Dans cet âge travailleur où le temps a un prix incalculable, les
hommes sérieux, productifs, qui veulent des résultats, ne peuvent
accepter, comme condition du mariage, une dépense si énorme de la vie.
La nuit, employée ainsi à promener une femme, tue d'avance le
lendemain.
L'homme a besoin, le soir, du foyer et du repos. Il revient plein de
pensées; il faudrait qu'il pût se recueillir, confier ses idées, ses
projets, ses anxiétés, les combats du jour, qu'il eût où verser son
coeur. Il trouve une femme qui n'a rien fait, qui a hâte d'employer
ses forces, prête, parée, impatiente... Quel moyen de lui
parler! «C'est bon, monsieur, il est tard, nous manquerions l'heure...
Vous direz cela demain.»
Qu'il aille, s'il ne veut la confier à une amie plus âgée, qui, trop
souvent fort gâtée, maligne et malicieuse, n'aura nul plus grand
plaisir que d'aigrir la jeune femme contre _son tyran_, de la
compromettre, de la lancer dans les plus tristes folies.
Non, il ne peut la laisser sous cette conduite suspecte. Il la
conduira lui-même, il part... Avec quelle envie il voit revenir chez
lui le travailleur attardé. Celui-ci, il est vrai, a bien fatigué le
jour, mais il va trouver le repos, un intérieur, une famille, le somme
enfin, ce bonheur légitime que Dieu lui donne tous les soirs. Sa femme
l'attend, elle compte les minutes; le couvert est mis; la mère et
l'enfant regardent s'il vient. Pour peu qu'il vaille quelque chose,
cet homme, elle met en lui sa vanité, elle l'admire et le révère... Et
que de soins! je la vois, dans leur faible nourriture, je la vois,
sans qu'il l'aperçoive, garder le moindre pour elle, réserver pour
l'homme qui a plus de mal l'aliment nourrissant qui réparera ses
forces.
Il se couche, elle couche les enfants, et elle veille. Elle travaille
bien tard dans la nuit. De grand matin, longtemps avant qu'il ouvre
les yeux, elle est debout, tout est prêt, la nourriture chaude qu'il
prend, et celle qu'il emporte avec lui. Il part, le coeur satisfait,
bien tranquille sur ce qu'il laisse, ayant embrassé sa femme et ses
enfants endormis.
Je l'ai dit, et le redirai: le bonheur est là. Elle sent qu'elle est
nourrie par lui, elle en est heureuse, il travaille d'autant
mieux qu'il sait qu'il travaille pour elle. Voilà le vrai mariage.
Bonheur monotone, dira-t-on. Non, l'enfant y met le progrès... S'il
s'y joignait l'étincelle, si le travailleur, avec un peu de sécurité,
de loisir, avait des moments de vie plus haute, s'il y associait la
femme et la nourrissait de son esprit... Ce serait trop; on ne
demanderait rien au ciel qu'une éternité d'ici-bas.
Triste victime de la cupidité, ce bonheur, vous pouviez l'avoir; vous
l'avez sacrifié. L'humble fille que vous aimiez, qui vous aimait, que
vous avez délaissée, regrettez-la bien maintenant! Était-il sage (je
ne parle pas d'honneur ni d'humanité) de briser la pauvre créature et
de briser votre coeur pour épouser l'esclavage? L'argent que vous
avez cherché, il s'enfuira de lui-même, il ne restera pas dans vos
mains. Les enfants de cette union sans amour, conçus d'un calcul,
porteront sur leur face pâle leur triste origine; leur existence
inharmonique témoignera du divorce intérieur que contint ce mariage;
ils n'auront pas le coeur de vivre.
La différence était-elle donc si grande entre cette fille et cette
fille? toutes deux, après tout, sont du peuple. La plus riche a pour
père un travailleur enrichi. Du vrai peuple, non mêlé, au peuple
bourgeois, aux classes bâtardes, il n'y a pas un abîme.
Si la bourgeoisie veut se relever de son épuisement précoce, elle
craindra moins de s'unir aux familles qui sont aujourd'hui ce
qu'elle-même était hier. Là est la force, la beauté et l'avenir. Nos
jeunes gens arrivent tard au mariage, bien fatigués déjà, et
ils épousent ordinairement une jeune fille étiolée; les enfants
meurent ou languissent. À la seconde ou troisième génération, la
bourgeoisie sera aussi chétive que nos nobles l'étaient avant la
Révolution[86].
[Note 86: Comme M. de Maistre le leur dit si bien dans ses
_Considérations sur la Révolution_.]
Et ce n'est pas seulement le physique qui fait défaut, mais le moral
baisse. Qu'attendre pour les travaux suivis, pour les affaires
sérieuses, pour la grande invention, d'un homme qui, s'étant vendu à
un mariage d'argent, est serf d'une femme, d'une famille, obligé de se
disperser, de jeter aux quatre vents son temps et sa vie? Imaginez ce
qui doit advenir d'une nation où les classes dirigeantes se consument
dans les vaines paroles, dans l'agitation à vide... Pour que la vie
soit féconde, il faut le recueillement de l'esprit, le repos du
coeur.
Un fait remarquable de ce temps, c'est que les femmes du peuple (qui
ne sont nullement grossières, comme les hommes, et qui éprouvent le
besoin de délicatesse et de distinction) écoutent les hommes au-dessus
d'elles avec une confiance qu'elles n'avaient nullement autrefois...
Elles voyaient la noblesse comme une barrière insurmontable à l'amour;
mais la richesse ne leur paraît pas une séparation de classe[87];
on la compte si peu, quand on aime! Touchante confiance du
peuple, qui, dans sa partie la meilleure, la plus aimable et la plus
tendre, se rapproche ainsi des rangs supérieurs, et vient y rapporter
la sève, la beauté, la grâce morale!... Ah! malheur à ceux qui la
trompent! S'ils sont inaccessibles aux remords, ils auront du moins
des regrets, en songeant qu'ils ont perdu ce qui vaut les trésors du
monde, le ciel et la terre: Être aimé!
[Note 87: Observation de Pierre Leroux, aussi judicieux ici qu'il
est ailleurs ingénieux et profond. Que de choses il faudrait ajouter!
Quel côté triste de nos moeurs! Je m'afflige surtout de voir la
famille, la mère! pousser le jeune homme a la trahison. Et n'est-ce
pas de cette mère que la jeune fille trompée devrait espérer quelque
protection? Une femme pieuse ne devrait-elle pas avoir des entrailles,
un coeur infini pour cette pauvre enfant qui, après tout (qu'importe
devant Dieu que l'orgueil du monde en murmure), est devenue la sienne?
Quels égards les femmes attendront-elles de nous, si elles ne se
protègent pas entre elles? Elles ont en commun un mystère qui devrait
les lier bien plus que les hommes ne peuvent l'être, le mystère de
l'enfantement, de la maternité, qui est celui de la vie et de la mort,
celui qui leur fait atteindre l'extrême limite dans la souffrance et
dans la jouissance. La participation à ce mystère terrible, que
l'homme ne connaît pas, les rend toutes égales, toutes soeurs; il
n'y a d'inégalité qu'entre les hommes. C'est à la mère, c'est à la
soeur à réclamer du fils ou du frère pour la fille trompée, et, si
le mariage est impossible, à la couvrir de leur protection. À leur
défaut, celle même qu'il épouse, la jeune femme vertueuse doit expier
les torts, couvrir tout de sa bonté, ouvrir ses bras et son coeur
aux enfants du premier amour. Qu'elle se rappelle la tendresse de
Valentine de Milan pour Dunois, et cet embrassement pathétique: «Ah!
tu m'as été dérobé!...» (Voir dans mon _Histoire_ la mort de Louis
d'Orléans.)]