CHAPITRE PREMIER

L'amitié.

C'est une grande gloire pour nos vieilles communes de France, d'avoir

trouvé les premières le vrai nom de la patrie. Dans leur simplicité

pleine de sens et de profondeur, elles l'appelaient l'_Amitié_[83].

[Note 83: La patrie n'était encore que dans la commune. On disait

l'_amitié_ de Lille, l'_amitié_ d'Aire, etc. (Voir Michelet, _Histoire

de France_, V.)]

La patrie c'est bien en effet la grande amitié qui contient toutes les

autres. J'aime la France, parce qu'elle est la France, et aussi parce

que c'est le pays de ceux que j'aime et que j'ai aimés.

La patrie, la grande amitié, où sont tous nos attachements, nous

est d'abord révélée par eux; puis à son tour, elle les généralise,

les étend, les ennoblit. L'ami devient tout un peuple. Nos amitiés

individuelles sont comme des premiers degrés de cette grande

initiation, des stations par où l'âme passe, et peu à peu monte,

pour se connaître et s'aimer dans cette âme meilleure, plus

désintéressée, plus haute, qu'on appelle la Patrie.

Je dis _désintéressée_, parce que là où elle est forte, elle fait que

nous nous aimons, malgré l'opposition des intérêts, la différence des

conditions, malgré l'inégalité. Pauvres, riches, grands et petits,

elle nous enlève tous au-dessus de toutes nos misères d'envie. C'est

vraiment la _grande_ amitié, parce qu'elle rend héroïque. Ceux qui se

sont liés en elle, sont solidement liés; leur attachement durera tout

autant que la Patrie. Que dis-je? Elle n'est nulle part plus

indestructible que dans leurs âmes immortelles. Elle finirait dans le

monde et dans l'histoire, elle s'abîmerait au sein du globe, qu'elle

survivrait comme _Amitié_.

* * * * *

Il semble, à entendre nos philosophes, que l'homme est un être

tellement insociable, qu'à grand'peine, par tous les efforts de l'art

et de la méditation, pourront-ils inventer la machine ingénieuse qui

rapprocherait l'homme de l'homme. Et moi, pour peu que j'observe, à sa

naissance même, je le vois déjà sociable. Avant d'avoir les yeux

ouverts, il aime la société; il pleure, dès qu'il est laissé seul...

Comment s'en étonnerait-on? au jour qu'on dit le premier, il quitte

une société déjà ancienne, et si douce! Il a commencé par elle; vieux

de neuf mois, il lui faut divorcer, entrer dans la solitude,

chercher à tâtons s'il pourra retrouver une ombre de la chère union

qu'il avait, qu'il a perdue.

Il aime sa nourrice et sa mère, et les distingue peu de lui-même...

Mais quel est son ravissement, quand il voit pour la première fois _un

autre_, un enfant de son âge, qui est lui, qui n'est pas lui! À peine

retrouvera-t-il quelque chose de ce moment dans les plus vives joies

de l'amour. La famille, la nourrice, la mère même pour quelque temps,

tout cède devant le _camarade_, il a fait tout oublier.

C'est là qu'il faut voir combien l'inégalité, cette pierre

d'achoppement des politiques, embarrasse peu la nature. Elle s'amuse

au contraire, dans tous les rapports du coeur, à se jouer des

différences, des inégalités, qui sembleraient devoir créer à l'union

d'insurmontables obstacles. La femme, par exemple, aime l'homme,

justement parce qu'il est plus fort. L'enfant aime son ami, souvent

parce qu'il est supérieur. L'inégalité leur plaît comme occasion de

dévouement, comme émulation, comme espoir d'égalité. Le voeu le plus

cher de l'amour, c'est de se faire un égal; sa crainte, c'est de

rester supérieur, de garder un avantage que l'autre n'ait pas.

C'est le caractère singulier des belles amitiés d'enfance, que

l'inégalité y sert puissamment. Il faut qu'elle y soit, pour qu'il y

ait aspiration, échange et mutualité. Regardez ces enfants, ce qui

leur rend ces amitiés charmantes, c'est, dans l'analogie de

caractère et d'habitude, l'inégalité d'esprit et de culture; le

faible suit le fort, sans servilité, sans envie; il l'écoute avec

ravissement, il suit avec bonheur l'attrait de l'initiation.

L'amitié, quoi qu'on dise, est, bien plus que l'amour, un moyen de

progrès. L'amour est, comme elle, une initiation sans doute, mais il

ne peut créer d'émulation entre ceux qu'il unit; les amants diffèrent

de sexe et de nature; le moins avancé des deux ne peut beaucoup

changer, pour ressembler à l'autre; l'effort d'assimilation mutuelle

s'arrête de bonne heure.

L'esprit de rivalité qui s'éveille si vite entre les petites filles,

commence tard chez les garçons. Il faut l'école, le collège, tous les

efforts du maître, pour éveiller ces tristes passions. L'homme, sous

ce rapport, naît généreux, héroïque. Il faut lui apprendre l'envie; il

ne la sait pas de lui-même.

Ah! qu'il a bien raison, et qu'il y gagne! L'amour ne compte pas, il

ne sait mesurer. Il ne s'attache point à calculer une égalité

mathématique et rigoureuse que l'on n'atteint jamais. Il aime bien

mieux la dépasser. Il crée, le plus souvent, contre l'inégalité de la

nature, une inégalité en sens inverse. Entre l'homme et la femme, par

exemple, il fait que le plus fort veut être serviteur du plus faible.

Dans le progrès de la famille, quand l'enfant naît, le privilège

descend à ce nouveau venu. L'inégalité de la nature favorisait le fort

qui est le père; l'inégalité qu'y substitue l'amour, favorise le

faible, le plus faible, et le fait le premier.

Voilà la beauté de la famille naturelle. Et la beauté de la famille

artificielle, c'est de favoriser le fils élu, fils de la volonté,

plus cher que ceux de la nature. L'idéal de la Cité qu'elle

doit poursuivre, c'est l'adoption des faibles par les forts,

l'inégalité au profit des moindres.

Aristote dit très bien contre Platon: «La Cité se fait non d'hommes

semblables, mais d'hommes différents.» À quoi j'ajoute: «Différents,

mais harmonisés par l'amour, rendus de plus en plus semblables.» La

démocratie, c'est l'amour dans la Cité, et l'initiation.

L'initiation du patronage, romain ou féodal, était chose artificielle

et née des circonstances[84]. C'est aux invariables et naturels

rapports de l'homme qu'il nous faut revenir.

[Note 84: Le patronage antique et féodal ne reviendra pas, ne doit

point revenir. Nous nous sentons égaux. Le caractère d'ailleurs

perdait infiniment, et l'originalité, dans ses rapports de dépendance

étroite où l'homme avait toujours les yeux sur l'homme, devenait son

ombre, sa triste copie. La longue table commune où le baron siégeait

au feu, et qui, du chapelain, du sénéchal et des autres vassaux,

allait se prolongeant jusqu'à la porte, où mangeait, en servant

debout, le petit valet de cuisine, cette table était une école où

l'imitation allait descendant; chacun étudiait, copiait son voisin du

rang supérieur. Les sentiments n'étaient pas toujours serviles, mais

les esprits l'étaient. Cette servilité d'imitation est sans nul doute

une des causes qui retardèrent le Moyen-âge et le stérilisèrent

longtemps.]

Ces rapports, quels sont-ils?... Ne cherchez pas bien loin. Regardez

seulement l'homme avant qu'il soit asservi à la passion, brisé par la

dure éducation, aigri par les rivalités. Prenez-le avant l'amour,

avant l'envie. Que trouvez-vous en lui? la chose qui lui est la plus

naturelle entre toutes, la première (ah! qu'elle soit aussi la

dernière!): l'amitié.

Me voilà bientôt vieux. J'ai, par-dessus mon âge, deux ou trois mille

ans que l'histoire a entassés sur moi, tant d'événements, de

passions, de souvenirs divers où entrent pêle-mêle ma vie et

celle du monde. Eh bien! parmi ces grandes choses innombrables, et ces

choses poignantes, une domine, triomphe, toujours jeune, fraîche,

florissante, ma première amitié!

C'était, je me le rappelle (bien mieux que mes pensées d'hier),

c'était un désir immense, insatiable, de communications, de

confidences, de révélations mutuelles. Ni la parole ni le papier n'y

suffisaient. Après d'immenses promenades, nous nous conduisions et

nous reconduisions. Quelle joie, lorsque revenait le jour, d'avoir

tant à se dire! Je partais de bonne heure, dans ma force et ma

liberté, impatient de parler, de reprendre l'entretien, de confier

tant de choses.--«Quels secrets? Quels mystères?»--Que sais-je? tel

fait historique peut-être, ou tel vers de Virgile que je venais

d'apprendre...

Que de fois je me trompais d'heure! à quatre, à cinq heures du matin,

j'allais, je frappais, je faisais ouvrir les portes, je réveillais mon

ami. Comment peindre avec des paroles les vives et légères lueurs sous

lesquelles, dans ces matinées, brillaient, voltigeaient toutes choses?

Mon existence était ailée, j'en ai encore l'impression, mêlée au

matin, au printemps; je sentais, vivais dans l'aurore.

Âge regrettable, vrai paradis sur terre, qui ne connaît ni haine, ni

mépris, ni bassesse, où l'inégalité est si parfaitement inconnue, où

la société est encore vraiment humaine, vraiment divine... Tout cela

passe vite. Les intérêts viennent, les concurrences, les rivalités...

Et pourtant il en resterait quelque chose, si, l'éducation

travaillait à réunir les hommes autant qu'elle s'attache à les

diviser.

Si seulement les deux enfants, le pauvre et le riche, avaient été

assis aux bancs d'une même école, si liés d'amitié, divisés de

carrières, ils se voyaient souvent, ils feraient plus entre eux que

toutes les politiques, toutes les morales du monde. Ils conserveraient

dans leur amitié désintéressée, innocente, le noeud sacré de la

Cité... Le riche saurait la vie, l'inégalité, et il en gémirait; tout

son effort serait de partager. Le pauvre prendrait un grand coeur,

et le consolerait d'être riche.

Comment vivre, sans savoir la vie? Or, on ne la sait qu'à un prix:

Souffrir, travailler, être pauvre,--ou bien encore se faire pauvre, de

sympathie, de coeur, s'associer de volonté au travail et à la

souffrance.

Que voulez-vous que sache un riche, avec toute la science du monde?

par cela seul qu'il a la vie facile, il en ignore les fortes et

profondes réalités. Ne creusant point, n'appuyant pas, il court,

glisse, comme sur une glace; nulle part il n'entre, il est toujours

dehors; dans cette rapide existence, extérieure et superficielle,

demain il sera au terme et s'en ira dans l'ignorance aussi bien qu'il

était venu.

Ce qui lui a manqué, c'était un point solide où, de son âme, il

appuyât, creusât dans la vie et la connaissance. Tout au contraire, le

pauvre est fixé sur un point obscur, sans voir ni ciel ni terre. Ce

qui lui manque, c'est de pouvoir se relever, respirer, regarder le

ciel. Rivé à cette place par la fatalité, il lui faudrait

s'étendre, généraliser son existence et sa souffrance même, vivre hors

de ce point où il souffre, et puisqu'il a une âme infinie, l'épanouir

infiniment... Tous les moyens lui manquent; les lois y feront peu; il

y faut l'amitié. L'homme de loisir, cultivé, réfléchi, doit remettre

cette âme captive dans son rapport avec le monde, la changer? non,

mais l'aider à être elle-même, écarter l'obstacle qui l'empêchait de

déployer ses ailes. Tout cela deviendrait facile, si chacun des deux

comprenait qu'il ne trouvera qu'en l'autre son affranchissement.

L'homme de science et de culture, aujourd'hui serf des abstractions,

des formules, ne reprendra sa liberté qu'au contact de l'homme

d'instinct. Sa jeunesse et sa vie qu'il croit renouveler dans de

lointains voyages, elle est là, près de lui, dans ce qui est la

jeunesse sociale, je veux dire dans le peuple. Celui-ci, d'autre part,

pour qui l'ignorance et l'isolement sont comme une prison, il étendra

son horizon, retrouvera l'air libre, s'il accepte la communication de

la science, si, au lieu de la dénigrer par envie, il y respecte

l'accumulation des travaux de l'humanité, tout l'effort de l'homme

antérieur.

Cette assistance, cette culture mutuelle, forte et sérieuse, qu'ils

trouveront l'un dans l'autre, elle suppose, je l'avoue, dans tous les

deux une magnanimité véritable; nous les appelons à l'héroïsme. Quel

appel plus digne de l'homme?... plus naturel aussi, dès qu'il revient

à lui et se relève, avec la grâce de Dieu.

L'héroïsme du pauvre, c'est d'immoler l'envie, c'est d'être lui-même

assez haut au-dessus de sa pauvreté, pour ne pas même vouloir

s'informer si la richesse est gagnée bien ou mal. L'héroïsme du riche,

c'est, tout en connaissant le droit du pauvre, de l'aimer et d'aller à

lui.

«Héroïsme?... N'est-ce pas là le plus simple devoir?» Sans doute, mais

c'est justement parce qu'il y a devoir que le coeur se resserre.

Triste infirmité de notre nature; nous n'aimons guère que celui à qui

nous ne devons rien, l'être abandonné, désarmé, qui n'allègue nul

droit contre nous.

Il faut des deux côtés que le coeur s'élargisse. On a pris la

démocratie par le droit et le devoir, par la Loi, et l'on n'a eu que

la loi morte... Ah! reprenons-la par la Grâce.

Vous dites: «Que nous importe? nous ferons de si sages lois, si

artificieusement dressées et combinées, qu'on n'aura que faire de

s'aimer...» Pour vouloir de sages lois, pour les suivre, il faut aimer

d'abord.

Comment aimer? Ne voyez-vous les insurmontables barrières que

l'intérêt élève entre nous? Dans la concurrence accablante où nous

nous débattons, pouvons-nous bien être assez simples pour aider nos

rivaux, pour donner la main aujourd'hui à ceux qui le seraient demain?

Triste aveu! quoi! pour quelque argent, pour une place misérable que

vous perdrez bientôt, vous livrez le trésor de l'homme, tout ce qu'il

a de bon, de grand, l'amitié, la patrie, la véritable vie du coeur.

Eh! malheureux! si près, si loin de la Révolution, avez-vous déjà

oublié que les premiers hommes du monde, ces jeunes généraux,

dans leur terrible élan, leur course violente à la mort immortelle,

qu'ils se disputaient tous, rivaux acharnés pour la belle maîtresse

qui brûle les coeurs du plus âpre amour, la Victoire! n'éprouvèrent

point de jalousie? Elle restera toujours, la glorieuse lettre par

laquelle le vainqueur de la Vendée couvrit de sa vertu, de sa

popularité l'homme qui déjà faisait peur[85], le vainqueur d'Arcole,

et se porta garant pour lui... Ah! grande époque, grands hommes, vrais

vainqueurs à qui tout devait céder! Vous aviez vaincu l'envie aussi

aisément que le monde! Nobles âmes, où que vous soyez, donnez-nous,

pour nous sauver, un souffle de votre esprit!

[Note 85: On sait que Bonaparte s'était rendu suspect en agissant

comme maître et arbitre de l'Italie, accordant ou refusant, sans

consulter personne, des armistices qui décidaient de la paix ou de la

guerre, envoyant directement des fonds à l'armée du Rhin sans prendre

l'intermédiaire de la trésorerie, etc. On faisait courir le bruit

qu'il allait être arrêté au milieu de son armée.--Hoche écrivit, pour

le justifier, au ministre de la police, une lettre qui fut rendue

publique. Il y renvoie aux royalistes les bruits calomnieux qu'on

faisait courir: «Pourquoi Bonaparte se trouve-t-il l'objet des fureurs

de ces messieurs? Est-ce parce qu'il les a battus en vendémiaire?

Est-ce parce qu'il dissout les armées des rois et qu'il fournit à la

République les moyens de terminer glorieusement cette guerre?... Ah!

brave jeune homme, quel est le militaire républicain qui ne brûle de

t'imiter? Courage, Bonaparte, conduis à Naples, à Vienne, nos armées

victorieuses; réponds à tes ennemis personnels en humiliant les rois,

en donnant à nos armes un lustre nouveau et laisse-nous le soin de ta

gloire!»]

Le Peuple / Nos Fils · 第 38 / 143 题