L'enfantement du génie, type de l'enfantement social.
Si la perfection n'est point d'ici-bas, ce qui en approche le plus,
c'est selon toute apparence l'homme harmonique et fécond qui manifeste
son excellence intérieure par une surabondance d'amour et de force,
qui la prouve non seulement par des actes passagers, mais par des
oeuvres immortelles où sa grande âme restera en société avec tout le
genre humain. Cette surabondance de dons, cette fécondité, cette
création durable, c'est apparemment le signe que là nous devons
trouver la plénitude de la nature et le modèle de l'art. L'art social,
de tous le plus compliqué, doit bien regarder si ce chef-d'oeuvre de
Dieu, où la riche diversité s'accorde dans l'unité féconde, ne
pourrait lui donner quelques lumières sur l'objet de ses recherches.
Qu'on me permette donc d'insister sur le caractère du génie, de
pénétrer dans son harmonie intérieure, de regarder la sage
économie et la bonne police de cette grande cité morale qui tient dans
une âme d'homme.
Le génie, la puissance inventive et génératrice, suppose, nous l'avons
dit, qu'un même homme est doué des deux puissances, qu'il réunit en
lui ce qu'on peut appeler les deux sexes de l'esprit, l'instinct des
simples et la réflexion des sages. Il est en quelque sorte homme et
femme, enfant et mûr, barbare et civilisé, peuple et aristocratie.
Cette dualité, qui étonne, et qui fait que le vulgaire le regarde
souvent comme un phénomène bizarre, une monstruosité, c'est ce qui lui
constitue, au plus haut degré, le caractère normal et légitime de
l'homme. À vrai dire, lui seul est homme, et il n'y en a pas d'autres.
Le simple est une moitié d'homme, le critique une moitié d'homme; ils
n'engendrent pas; encore moins les médiocres, qu'on pourrait appeler
les _neutres_, n'ayant ni l'un ni l'autre sexe. Lui, qui est seul
complet, seul aussi il peut engendrer; il est chargé de continuer la
création divine. Tous les autres sont stériles, sauf les moments où
ils se reconstituent par l'amour une sorte d'unité double; leurs
aptitudes naturelles, transmises par la génération, restent
impuissantes jusqu'à ce qu'elles rencontrent l'homme complet qui seul
a la fécondité.
Ce n'est pas que l'étincelle instinctive, inspiratrice, ait manqué à
tous ces hommes, mais chez eux la réflexion bientôt la glace ou
l'obscurcit. Le privilège du génie, c'est qu'en lui l'inspiration
agit par devant la réflexion, sa flamme brûle en pleine
lumière. Tout se traîne chez les autres, lentement, successivement;
l'intervalle les stérilise. Le génie comble l'intervalle, joint les
deux bouts, supprime le temps, il est un éclair de l'éternité...
L'instinct, rapide à ce point, touche à l'acte, et devient acte;
l'idée, concentrée ainsi, se fait vivante et engendre.
Tel autre, aujourd'hui vulgaire, avait aussi reçu en germe cette
dualité féconde des deux personnes, du simple et du critique; mais sa
malignité naturelle a de bonne heure détruit l'harmonie; dès les
premiers pas dans la science, l'orgueil est venu, la subtilité; le
critique a tué le simple. La réflexion, sottement fière de sa virilité
précoce, a méprisé l'instinct, comme un faible enfant; vaniteuse,
aristocratique, elle s'est mêlée, dès qu'elle a pu, à la foule dorée
des sophistes, elle a renié, devant leurs risées, l'humble parenté qui
la rapprochait trop du peuple. Elle les a devancées; de peur qu'ils ne
s'en moquassent, elle s'est mise, chose impie, à se moquer de son
frère... Eh bien! elle restera seule; seule elle ne fait pas un homme.
Celui-ci est impuissant.
Le génie ne connaît rien à cette triste politique. Il n'a garde
d'étouffer sa flamme intérieure par crainte des risées du monde; il ne
les entend même pas. En lui la réflexion n'a rien d'amer, ni
d'ironique, elle traite avec ménagements les _enfances_ de l'instinct.
Cette moitié instinctive a besoin que l'autre l'épargne; faible et
vague, elle est sujette aux mouvements désordonnés, parce
qu'étant pleine d'aspirations, aveugle d'amour, elle se précipite
au-devant de la lumière. La réflexion sait bien que, si elle est
supérieure en ce qu'elle a déjà la lumière, elle est inférieure à
l'instinct, comme chaleur féconde, comme concentration vivante. Entre
elles, c'est une question d'âge, plutôt que de dignité. Tout commence
sous forme d'instinct. La réflexion d'aujourd'hui fut instinct hier.
Lequel vaut mieux? Qui le dira?... Le plus jeune et le plus faible a
peut-être l'avantage...
La fécondité du génie, répétons-le, tient, en grande partie sans nul
doute, à la bonté, douceur et simplicité de coeur, avec lesquelles
il accueille les faibles essais de l'instinct. Il les accueille en
lui-même, dans son monde intérieur, et tout autant dans l'extérieur,
chez l'homme et dans la nature. Partout il sympathise aux simples, et
sa facile indulgence évoque incessamment des limbes de nouveaux germes
de pensée.
D'eux-mêmes, ils volent à lui. Je ne sais combien de choses qui
n'avaient pas forme encore, qui flottaient seules et délaissées, elles
viennent à lui sans crainte. Et lui, l'homme au regard perçant, il ne
veut pas examiner si elles sont informes, grossières, il les accueille
et leur sourit, il leur sait gré d'être vivantes, les absout et les
relève... De cette clémence il résulte pour lui ce singulier avantage,
c'est que tout vient l'enrichir, le secourir, le fortifier. Le monde,
pour tous les autres, est un sablonneux désert où ils cherchent et ne
trouvent pas.
Dans cette âme, pleine et comble des dons vivants de la
nature, comment ne viendrait pas l'amour? Une chose aimée surgit...
D'où vient-elle? on ne peut le dire. Elle est aimée, il suffit... Elle
va croître et vivre en lui, comme lui-même vit dans la Nature,
accueillant tout ce qui viendra, se nourrissant de toute chose,
s'augmentant et s'embellissant, devenant la fleur du génie, comme
lui-même est la fleur du monde.
Type sublime de l'adoption... Ce point vivant qui tout à l'heure
apparut obscur encore, couvé de l'oeil paternel, il va s'organisant,
se vivifiant, il s'illumine de splendeur, c'est une grande invention,
une oeuvre d'art, un poème... J'admire cette belle création dans son
résultat; mais combien j'aurais voulu la suivre en sa génération[80],
dans la tendre incubation sous laquelle commença sa vie, sa chaleur!
[Note 80: Combien il est regrettable que les hommes de génie
effacent la trace successive de leur propre création! Rarement ils
gardent la série des ébauches qui l'ont préparée. Vous en trouvez
quelque chose, incomplet et à grand'peine, dans la série progressive
des tableaux de quelques grands peintres qui, sans cesse, ont peint
leur pensée et en ont fixé chaque moment par des oeuvres
immortelles. Il n'est pas impossible de suivre ainsi la génération
d'une idée dans Raphaël, Titien, Rubens, Rembrandt. Pour ne parler que
de ce dernier, le _Bon Samaritain_, le _Christ d'Emmaüs_, le _Lazare_,
enfin le _Christ consolant le peuple_ (gravure aux cent florins),
indiquent les degrés successifs par lesquels le grand artiste, ému du
spectacle nouveau des profondes misères modernes, couva et enfanta son
idée. Dans la dernière expression qu'il lui donne, si forte et si
populaire, l'oeuvre et l'ouvrier ont atteint un degré inouï
d'attendrissement.]
Hommes puissants, en qui Dieu accomplit ces grandes choses, daignez
donc nous dire vous-mêmes quel fut le moment sacré où l'invention,
l'oeuvre d'art, jaillit pour la première fois... quelles
furent dans votre âme les premières paroles avec cet être nouveau, le
dialogue qui s'engagea en vous entre la vieille sagesse et la jeune
création, le doux accueil qu'elle lui fit, comment elle l'encouragea,
rude et brute encore, la forma sans la changer, et, loin de gêner sa
liberté, fit tout pour qu'elle devînt libre, qu'elle fût vraiment
elle-même.
Ah! si vous révéliez cela, vous auriez éclairé, non seulement l'art,
mais l'art moral aussi, l'art de l'éducation et de la politique. Si
nous savions la culture que donne le génie au bien-aimé de sa pensée,
comment ils vivent entre eux, par quelle adresse et quelle douceur,
sans attenter à son originalité, il l'anime à se produire selon sa
nature, nous aurions à la fois la règle de l'art et le modèle de
l'éducation, de l'initiation civile[81].
[Note 81: Ceci n'est pas une simple comparaison comme celle que
donne Platon au livre IV de _la République_. Non, c'est la chose
elle-même, prise en soi, dans son plus intime, dans sa naissance et sa
nature. À mesure qu'on s'habituera à regarder le monde social dans le
monde moral, on verra que celui-ci est l'origine, la mère, la matrice
de l'autre, ou plutôt qu'ils ne font qu'un.
Le combat de l'âme avec l'âme, le progrès et l'éducation qui en
résultent, les traités que font entre elles ses puissances
intérieures, l'amour qu'elle a pour elle-même, les mariages, les
adoptions accomplis dans cette enceinte étroite et si variée
révéleront à la philosophie le secret de la politique, de l'éducation,
de l'initiation sociale. Que l'artiste élève son oeuvre, que l'homme
élève l'enfant de son choix, que la cité élève les classes qui sont
encore enfants, ce sont trois choses analogues; il arrivera du moins,
par les progrès de la science et de l'amour, qu'elles le seront de
plus en plus.
Cette science est à créer. La philosophie, qui, depuis des siècles,
tourne sur les mêmes idées, n'y a pas touché encore. Les mystiques,
qui ont tant regardé dans l'âme humaine, s'aveuglaient à y chercher
Dieu, qui y est sans nul doute, mais qu'on y distingue bien mieux
quand on l'y voit en son image qu'il y déposa, la Cité humaine et
divine.]
Bonté de Dieu, c'est là qu'il faut que nous vous
contemplions! C'est dans cette âme supérieure où la sagesse et
l'instinct sont si bien harmonisés, que nous devons chercher le type
pour toute oeuvre sociale. L'âme de l'homme de génie, cette âme
visiblement divine, puisqu'elle crée comme Dieu, c'est la cité
intérieure sur laquelle nous devons modeler la cité extérieure, afin
qu'elle soit divine aussi.
Cet homme est harmonique et productif quand les deux hommes qui sont
en lui, le simple et le réfléchi, s'entendent et s'entr'aident.
Eh bien! la société sera au plus haut point harmonique et productive,
si les classes cultivées, réfléchies, accueillant et adoptant les
hommes d'instinct et d'action, reçoivent d'eux la chaleur et leur
prêtent la lumière[82].
[Note 82: Étendez ceci à la grande société du genre humain. Telles
nations sont relativement à l'état instinctif, telles à l'état de
réflexion. Lorsqu'elles entrent en contact, les nations cultivées
doivent, au nom de l'humanité, au nom de leur intérêt, se faire un
art, une langue pour s'entendre avec celles qui n'ont que l'instinct
barbare.]
«Quelle différence! dira-t-on. Ne voyez-vous pas que dans l'âme d'un
seul homme la cité intérieure se compose du même et du même? entre
deux parents si proches facile est le rapprochement. Dans la cité
politique, que d'éléments opposés, discordants, que de résistances
variées! la donnée est ici infiniment plus complexe; que dis-je? l'un
des objets comparés est presque le contraire de l'autre; dans l'un je
ne vois que la paix, et dans l'autre que la guerre.»
Plût au ciel que l'objection fût raisonnable, que je pusse
l'accepter! Plût à Dieu que la discorde ne fût que dans la
cité extérieure, que dans l'intérieure, dans l'apparente unité de
l'individu, il y eût vraiment la paix!... Je sens plutôt tout le
contraire... La bataille générale du monde est moins discordante
encore que celle que je porte en moi, la dispute de moi avec moi, le
combat de l'_homo duplex_.
Cette guerre est visible en tout homme. S'il y a dans l'homme de génie
trêve et pacification, cela tient à un beau mystère, aux sacrifices
intérieurs que ses puissances opposées se font les unes aux autres. Le
fonds de l'art, comme celui de la société, ne l'oubliez point, c'est
le sacrifice.
Cette lutte est dignement payée. L'oeuvre qu'on croirait inerte et
passive, modifie son ouvrier. Elle l'améliore moralement, récompensant
ainsi la bienveillance dont l'entoura le grand artiste, quand elle
était jeune, faible, informe encore. Il l'a faite, mais elle le fait;
elle le rend, à mesure qu'elle grandit, très grand et très bon. Si le
monde entier, avec ses misères, ses nécessités, ses fatalités
hostiles, ne pesait sur lui, on verrait qu'il n'est point d'homme de
génie qui, pour l'excellence du coeur, ne soit un héros.
Toutes ces épreuves intérieures que le monde ne sait guère, préservent
le génie de toute misère d'orgueil. S'il repousse, au nom de son
oeuvre, la stupide risée du vulgaire, c'est pour elle, et non pour
lui. Il reste intérieurement dans une douceur héroïque, toujours
enfant, peuple et simple. Quoi qu'il accomplisse de grand, il est du
côté des petits. Il laisse aller la foule des vaniteux, des
subtils, se promener dans le vide, se réjouir de moqueries, de
sophismes, de négations. Qu'ils triomphent, qu'ils courent, tant
qu'ils veulent, dans les voies du monde... Lui, il reste tranquille là
où viendront tous les simples, aux marches du trône du Père.
Et c'est par lui qu'ils y viendront. Quel appui, quel protecteur
ont-ils autre que lui? Il est leur commun héritage à ces déshérités,
leur glorieux dédommagement. Il est leur voix à ces muets, leur
puissance à ces impuissants, l'accomplissement tardif de toutes leurs
aspirations. En lui, finalement, ils sont glorifiés, et sauvés par
lui. Il les entraîne et les enlève tous, dans la longue chaîne des
classes et des genres en lesquels ils se divisent: femmes, enfants,
ignorants, pauvres d'esprit, et avec eux, nos humbles compagnons de
travail qui n'ont eu que le pur instinct, et derrière ceux-ci, les
tribus infinies de la vie inférieure, aussi loin que l'instinct
s'étend.
Tous se réclament du Simple, à la porte de la Cité où ils doivent
entrer tôt ou tard. «Que venez-vous faire ici? qui êtes-vous, pauvres
simples?--Les petits frères de l'aîné de Dieu.»