CHAPITRE VIII

L'enfantement du génie, type de l'enfantement social.

Si la perfection n'est point d'ici-bas, ce qui en approche le plus,

c'est selon toute apparence l'homme harmonique et fécond qui manifeste

son excellence intérieure par une surabondance d'amour et de force,

qui la prouve non seulement par des actes passagers, mais par des

oeuvres immortelles où sa grande âme restera en société avec tout le

genre humain. Cette surabondance de dons, cette fécondité, cette

création durable, c'est apparemment le signe que là nous devons

trouver la plénitude de la nature et le modèle de l'art. L'art social,

de tous le plus compliqué, doit bien regarder si ce chef-d'oeuvre de

Dieu, où la riche diversité s'accorde dans l'unité féconde, ne

pourrait lui donner quelques lumières sur l'objet de ses recherches.

Qu'on me permette donc d'insister sur le caractère du génie, de

pénétrer dans son harmonie intérieure, de regarder la sage

économie et la bonne police de cette grande cité morale qui tient dans

une âme d'homme.

Le génie, la puissance inventive et génératrice, suppose, nous l'avons

dit, qu'un même homme est doué des deux puissances, qu'il réunit en

lui ce qu'on peut appeler les deux sexes de l'esprit, l'instinct des

simples et la réflexion des sages. Il est en quelque sorte homme et

femme, enfant et mûr, barbare et civilisé, peuple et aristocratie.

Cette dualité, qui étonne, et qui fait que le vulgaire le regarde

souvent comme un phénomène bizarre, une monstruosité, c'est ce qui lui

constitue, au plus haut degré, le caractère normal et légitime de

l'homme. À vrai dire, lui seul est homme, et il n'y en a pas d'autres.

Le simple est une moitié d'homme, le critique une moitié d'homme; ils

n'engendrent pas; encore moins les médiocres, qu'on pourrait appeler

les _neutres_, n'ayant ni l'un ni l'autre sexe. Lui, qui est seul

complet, seul aussi il peut engendrer; il est chargé de continuer la

création divine. Tous les autres sont stériles, sauf les moments où

ils se reconstituent par l'amour une sorte d'unité double; leurs

aptitudes naturelles, transmises par la génération, restent

impuissantes jusqu'à ce qu'elles rencontrent l'homme complet qui seul

a la fécondité.

Ce n'est pas que l'étincelle instinctive, inspiratrice, ait manqué à

tous ces hommes, mais chez eux la réflexion bientôt la glace ou

l'obscurcit. Le privilège du génie, c'est qu'en lui l'inspiration

agit par devant la réflexion, sa flamme brûle en pleine

lumière. Tout se traîne chez les autres, lentement, successivement;

l'intervalle les stérilise. Le génie comble l'intervalle, joint les

deux bouts, supprime le temps, il est un éclair de l'éternité...

L'instinct, rapide à ce point, touche à l'acte, et devient acte;

l'idée, concentrée ainsi, se fait vivante et engendre.

Tel autre, aujourd'hui vulgaire, avait aussi reçu en germe cette

dualité féconde des deux personnes, du simple et du critique; mais sa

malignité naturelle a de bonne heure détruit l'harmonie; dès les

premiers pas dans la science, l'orgueil est venu, la subtilité; le

critique a tué le simple. La réflexion, sottement fière de sa virilité

précoce, a méprisé l'instinct, comme un faible enfant; vaniteuse,

aristocratique, elle s'est mêlée, dès qu'elle a pu, à la foule dorée

des sophistes, elle a renié, devant leurs risées, l'humble parenté qui

la rapprochait trop du peuple. Elle les a devancées; de peur qu'ils ne

s'en moquassent, elle s'est mise, chose impie, à se moquer de son

frère... Eh bien! elle restera seule; seule elle ne fait pas un homme.

Celui-ci est impuissant.

Le génie ne connaît rien à cette triste politique. Il n'a garde

d'étouffer sa flamme intérieure par crainte des risées du monde; il ne

les entend même pas. En lui la réflexion n'a rien d'amer, ni

d'ironique, elle traite avec ménagements les _enfances_ de l'instinct.

Cette moitié instinctive a besoin que l'autre l'épargne; faible et

vague, elle est sujette aux mouvements désordonnés, parce

qu'étant pleine d'aspirations, aveugle d'amour, elle se précipite

au-devant de la lumière. La réflexion sait bien que, si elle est

supérieure en ce qu'elle a déjà la lumière, elle est inférieure à

l'instinct, comme chaleur féconde, comme concentration vivante. Entre

elles, c'est une question d'âge, plutôt que de dignité. Tout commence

sous forme d'instinct. La réflexion d'aujourd'hui fut instinct hier.

Lequel vaut mieux? Qui le dira?... Le plus jeune et le plus faible a

peut-être l'avantage...

La fécondité du génie, répétons-le, tient, en grande partie sans nul

doute, à la bonté, douceur et simplicité de coeur, avec lesquelles

il accueille les faibles essais de l'instinct. Il les accueille en

lui-même, dans son monde intérieur, et tout autant dans l'extérieur,

chez l'homme et dans la nature. Partout il sympathise aux simples, et

sa facile indulgence évoque incessamment des limbes de nouveaux germes

de pensée.

D'eux-mêmes, ils volent à lui. Je ne sais combien de choses qui

n'avaient pas forme encore, qui flottaient seules et délaissées, elles

viennent à lui sans crainte. Et lui, l'homme au regard perçant, il ne

veut pas examiner si elles sont informes, grossières, il les accueille

et leur sourit, il leur sait gré d'être vivantes, les absout et les

relève... De cette clémence il résulte pour lui ce singulier avantage,

c'est que tout vient l'enrichir, le secourir, le fortifier. Le monde,

pour tous les autres, est un sablonneux désert où ils cherchent et ne

trouvent pas.

Dans cette âme, pleine et comble des dons vivants de la

nature, comment ne viendrait pas l'amour? Une chose aimée surgit...

D'où vient-elle? on ne peut le dire. Elle est aimée, il suffit... Elle

va croître et vivre en lui, comme lui-même vit dans la Nature,

accueillant tout ce qui viendra, se nourrissant de toute chose,

s'augmentant et s'embellissant, devenant la fleur du génie, comme

lui-même est la fleur du monde.

Type sublime de l'adoption... Ce point vivant qui tout à l'heure

apparut obscur encore, couvé de l'oeil paternel, il va s'organisant,

se vivifiant, il s'illumine de splendeur, c'est une grande invention,

une oeuvre d'art, un poème... J'admire cette belle création dans son

résultat; mais combien j'aurais voulu la suivre en sa génération[80],

dans la tendre incubation sous laquelle commença sa vie, sa chaleur!

[Note 80: Combien il est regrettable que les hommes de génie

effacent la trace successive de leur propre création! Rarement ils

gardent la série des ébauches qui l'ont préparée. Vous en trouvez

quelque chose, incomplet et à grand'peine, dans la série progressive

des tableaux de quelques grands peintres qui, sans cesse, ont peint

leur pensée et en ont fixé chaque moment par des oeuvres

immortelles. Il n'est pas impossible de suivre ainsi la génération

d'une idée dans Raphaël, Titien, Rubens, Rembrandt. Pour ne parler que

de ce dernier, le _Bon Samaritain_, le _Christ d'Emmaüs_, le _Lazare_,

enfin le _Christ consolant le peuple_ (gravure aux cent florins),

indiquent les degrés successifs par lesquels le grand artiste, ému du

spectacle nouveau des profondes misères modernes, couva et enfanta son

idée. Dans la dernière expression qu'il lui donne, si forte et si

populaire, l'oeuvre et l'ouvrier ont atteint un degré inouï

d'attendrissement.]

Hommes puissants, en qui Dieu accomplit ces grandes choses, daignez

donc nous dire vous-mêmes quel fut le moment sacré où l'invention,

l'oeuvre d'art, jaillit pour la première fois... quelles

furent dans votre âme les premières paroles avec cet être nouveau, le

dialogue qui s'engagea en vous entre la vieille sagesse et la jeune

création, le doux accueil qu'elle lui fit, comment elle l'encouragea,

rude et brute encore, la forma sans la changer, et, loin de gêner sa

liberté, fit tout pour qu'elle devînt libre, qu'elle fût vraiment

elle-même.

Ah! si vous révéliez cela, vous auriez éclairé, non seulement l'art,

mais l'art moral aussi, l'art de l'éducation et de la politique. Si

nous savions la culture que donne le génie au bien-aimé de sa pensée,

comment ils vivent entre eux, par quelle adresse et quelle douceur,

sans attenter à son originalité, il l'anime à se produire selon sa

nature, nous aurions à la fois la règle de l'art et le modèle de

l'éducation, de l'initiation civile[81].

[Note 81: Ceci n'est pas une simple comparaison comme celle que

donne Platon au livre IV de _la République_. Non, c'est la chose

elle-même, prise en soi, dans son plus intime, dans sa naissance et sa

nature. À mesure qu'on s'habituera à regarder le monde social dans le

monde moral, on verra que celui-ci est l'origine, la mère, la matrice

de l'autre, ou plutôt qu'ils ne font qu'un.

Le combat de l'âme avec l'âme, le progrès et l'éducation qui en

résultent, les traités que font entre elles ses puissances

intérieures, l'amour qu'elle a pour elle-même, les mariages, les

adoptions accomplis dans cette enceinte étroite et si variée

révéleront à la philosophie le secret de la politique, de l'éducation,

de l'initiation sociale. Que l'artiste élève son oeuvre, que l'homme

élève l'enfant de son choix, que la cité élève les classes qui sont

encore enfants, ce sont trois choses analogues; il arrivera du moins,

par les progrès de la science et de l'amour, qu'elles le seront de

plus en plus.

Cette science est à créer. La philosophie, qui, depuis des siècles,

tourne sur les mêmes idées, n'y a pas touché encore. Les mystiques,

qui ont tant regardé dans l'âme humaine, s'aveuglaient à y chercher

Dieu, qui y est sans nul doute, mais qu'on y distingue bien mieux

quand on l'y voit en son image qu'il y déposa, la Cité humaine et

divine.]

Bonté de Dieu, c'est là qu'il faut que nous vous

contemplions! C'est dans cette âme supérieure où la sagesse et

l'instinct sont si bien harmonisés, que nous devons chercher le type

pour toute oeuvre sociale. L'âme de l'homme de génie, cette âme

visiblement divine, puisqu'elle crée comme Dieu, c'est la cité

intérieure sur laquelle nous devons modeler la cité extérieure, afin

qu'elle soit divine aussi.

Cet homme est harmonique et productif quand les deux hommes qui sont

en lui, le simple et le réfléchi, s'entendent et s'entr'aident.

Eh bien! la société sera au plus haut point harmonique et productive,

si les classes cultivées, réfléchies, accueillant et adoptant les

hommes d'instinct et d'action, reçoivent d'eux la chaleur et leur

prêtent la lumière[82].

[Note 82: Étendez ceci à la grande société du genre humain. Telles

nations sont relativement à l'état instinctif, telles à l'état de

réflexion. Lorsqu'elles entrent en contact, les nations cultivées

doivent, au nom de l'humanité, au nom de leur intérêt, se faire un

art, une langue pour s'entendre avec celles qui n'ont que l'instinct

barbare.]

«Quelle différence! dira-t-on. Ne voyez-vous pas que dans l'âme d'un

seul homme la cité intérieure se compose du même et du même? entre

deux parents si proches facile est le rapprochement. Dans la cité

politique, que d'éléments opposés, discordants, que de résistances

variées! la donnée est ici infiniment plus complexe; que dis-je? l'un

des objets comparés est presque le contraire de l'autre; dans l'un je

ne vois que la paix, et dans l'autre que la guerre.»

Plût au ciel que l'objection fût raisonnable, que je pusse

l'accepter! Plût à Dieu que la discorde ne fût que dans la

cité extérieure, que dans l'intérieure, dans l'apparente unité de

l'individu, il y eût vraiment la paix!... Je sens plutôt tout le

contraire... La bataille générale du monde est moins discordante

encore que celle que je porte en moi, la dispute de moi avec moi, le

combat de l'_homo duplex_.

Cette guerre est visible en tout homme. S'il y a dans l'homme de génie

trêve et pacification, cela tient à un beau mystère, aux sacrifices

intérieurs que ses puissances opposées se font les unes aux autres. Le

fonds de l'art, comme celui de la société, ne l'oubliez point, c'est

le sacrifice.

Cette lutte est dignement payée. L'oeuvre qu'on croirait inerte et

passive, modifie son ouvrier. Elle l'améliore moralement, récompensant

ainsi la bienveillance dont l'entoura le grand artiste, quand elle

était jeune, faible, informe encore. Il l'a faite, mais elle le fait;

elle le rend, à mesure qu'elle grandit, très grand et très bon. Si le

monde entier, avec ses misères, ses nécessités, ses fatalités

hostiles, ne pesait sur lui, on verrait qu'il n'est point d'homme de

génie qui, pour l'excellence du coeur, ne soit un héros.

Toutes ces épreuves intérieures que le monde ne sait guère, préservent

le génie de toute misère d'orgueil. S'il repousse, au nom de son

oeuvre, la stupide risée du vulgaire, c'est pour elle, et non pour

lui. Il reste intérieurement dans une douceur héroïque, toujours

enfant, peuple et simple. Quoi qu'il accomplisse de grand, il est du

côté des petits. Il laisse aller la foule des vaniteux, des

subtils, se promener dans le vide, se réjouir de moqueries, de

sophismes, de négations. Qu'ils triomphent, qu'ils courent, tant

qu'ils veulent, dans les voies du monde... Lui, il reste tranquille là

où viendront tous les simples, aux marches du trône du Père.

Et c'est par lui qu'ils y viendront. Quel appui, quel protecteur

ont-ils autre que lui? Il est leur commun héritage à ces déshérités,

leur glorieux dédommagement. Il est leur voix à ces muets, leur

puissance à ces impuissants, l'accomplissement tardif de toutes leurs

aspirations. En lui, finalement, ils sont glorifiés, et sauvés par

lui. Il les entraîne et les enlève tous, dans la longue chaîne des

classes et des genres en lesquels ils se divisent: femmes, enfants,

ignorants, pauvres d'esprit, et avec eux, nos humbles compagnons de

travail qui n'ont eu que le pur instinct, et derrière ceux-ci, les

tribus infinies de la vie inférieure, aussi loin que l'instinct

s'étend.

Tous se réclament du Simple, à la porte de la Cité où ils doivent

entrer tôt ou tard. «Que venez-vous faire ici? qui êtes-vous, pauvres

simples?--Les petits frères de l'aîné de Dieu.»

Le Peuple / Nos Fils · 第 33 / 143 题