CHAPITRE VII

L'instinct des simples. L'instinct du génie.--L'homme de génie est par

excellence le simple, l'enfant et le peuple.

J'ai lu dans la vie d'un grand docteur de l'Église, qu'étant revenu

après sa mort dans son monastère, il honora de son apparition, non les

premiers de ses frères, mais le dernier, le plus simple, un pauvre

d'esprit. Celui-ci en eut cette faveur de mourir trois jours après. Il

avait sur le visage une joie vraiment céleste. «On pouvait, dit le

légendaire, lui dire le vers de Virgile:

«Petit enfant, connais ta mère à son sourire!»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'est un fait remarquable, que la plupart des hommes de génie ont une

prédilection particulière pour les enfants et les simples. Ceux-ci, de

leur côté, ordinairement timides devant la foule, muets devant les

gens d'esprit, éprouvent en présence du génie une sécurité complète.

Cette puissance qui impose à tout le monde, elle les rassure

au contraire. Ils sentent qu'ils ne trouveront là nulle moquerie, mais

bienveillance et protection. Alors, ils se trouvent vraiment dans leur

état naturel, leur langue se délie, et l'on peut voir que ces gens

qu'on a nommés simples, parce qu'ils ignorent le langage convenu, n'en

sont bien souvent que plus originaux, surtout très imaginatifs, doués

d'un singulier instinct pour saisir des rapports fort éloignés.

Ils rapprochent et lient volontiers, divisent, analysent peu. Non

seulement toute division coûte à leur esprit, mais elle leur fait

peine, leur semble un démembrement. Ils n'aiment pas à scinder la vie,

et tout leur paraît avoir vie. Les choses, quelles qu'elles soient,

sont pour eux comme des êtres organiques, qu'ils se feraient scrupule

d'altérer en rien. Ils reculent du moment qu'il faut déranger par

l'analyse ce qui présente la moindre apparence d'harmonie vitale.

Cette disposition implique ordinairement de la douceur naturelle et de

la bonté; on les appelle _bonnes gens_.

Non seulement ils ne divisent pas, mais dès qu'ils trouvent une chose

divisée, partielle, ou ils la négligent, ou ils la rejoignent en

esprit au tout dont elle est séparée; ils recomposent ce tout avec une

rapidité d'imagination qu'on n'attendrait nullement de leur lenteur

naturelle. Ils sont puissants pour composer en proportion de leur

impuissance pour diviser. Ou plutôt, il semble, à voir une opération

si facile qu'il n'y ait là ni puissance, ni impuissance, mais un fait

nécessaire, inhérent à leur existence. En effet, c'est en cela qu'ils

existent comme _simples_.

Une main paraît dans la lumière. Le raisonneur conclut que

sans doute il y a dans l'ombre un homme dont on ne voit que la main;

de la main, il conclut l'homme. Le simple ne raisonne pas, ne conclut

pas; tout d'abord, en voyant la main, il dit: «Je vois un homme.» Et

il l'a vu en effet des yeux de l'esprit.

Ici, tous deux sont d'accord. Mais, dans mille occasions, le simple

qui, sur une partie, voit un tout qu'on ne voit pas, qui, sur un

signe, devine, affirme un être invisible encore, fait rire et passe

pour fol.

Voir ce qui ne paraît aux yeux de personne, c'est la seconde vue. Voir

ce qui semble à venir, à naître, c'est la prophétie. Deux choses qui

font l'étonnement de la foule, la dérision des sages, et qui sont

généralement un don naturel de simplicité.

Ce don, rare chez les hommes civilisés, est, comme on sait, fort

commun chez les peuples simples, qu'ils soient sauvages ou barbares.

Les simples sympathisent à la vie, et ils ont, en récompense, ce don

magnifique, qu'il leur suffit du moindre signe pour la voir et la

prévoir.

C'est là leur parenté secrète avec l'homme de génie. Ils atteignent

souvent sans effort, par simplicité, ce qu'il obtient par la puissance

de simplification qui est en lui; en sorte que le premier du genre

humain et ceux qui semblent les derniers, se rencontrent très bien et

s'entendent. Ils s'entendent par une chose, leur sympathie commune

pour la nature, pour la vie, qui fait qu'ils ne se complaisent que

dans l'unité vivante.

Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses

oeuvres ce mystère de la nature qu'on appelle l'homme de génie, vous

trouverez généralement que c'est celui qui, tout en acquérant les dons

du critique, a gardé les dons du simple[79]. Ces deux hommes, opposés

ailleurs, sont conciliés en lui. Au moment où son critique intérieur

semble l'avoir poussé à l'infinie division, le simple lui maintient

l'unité présente. Il lui conserve toujours le sentiment de la vie, la

lui garde indivisible. Mais, quoique le génie ait en lui les deux

puissances, l'amour de l'harmonie vivante, le tendre respect de la vie

sont chez lui si forts, qu'il sacrifierait l'étude et la science

elle-même, si elle ne pouvait s'obtenir que par voie de démembrement.

Des deux hommes qui sont en lui, il laisserait celui qui divise; le

simple resterait, avec sa force ignorante de divination et de

prophétie.

[Note 79: Le génie, je le sais, a mille formes. Celle que je donne

ici est certainement celle des génies les plus originaux, les plus

féconds, celle qui caractérise le plus souvent les grands inventeurs.

La Fontaine et Corneille, Newton et Lagrange, Ampère et

Geoffroy-Saint-Hilaire ont été en même temps les plus simples et les

plus subtils des hommes.]

Ceci est un mystère du coeur. Si le génie, à travers les divisions,

les anatomies fictives de la science, conserve en lui toujours un

simple, qui ne consent jamais à la vraie division, qui tend toujours à

l'unité, qui craint de la détruire dans la plus petite existence,

c'est que le propre du génie, c'est l'amour de la vie même, l'amour

qui fait qu'on la conserve, et l'amour qui la produit.

La foule qui voit tout cela confusément et du dehors, sans

pouvoir s'en rendre compte, trouve parfois que ce grand homme est un

_bon_ homme et un _simple_. Elle s'étonne du contraste; mais il n'y a

pas de contraste; c'est la simplicité, la bonté, qui sont le fonds du

génie, sa raison première, c'est par elle qu'il participe à la

fécondité de Dieu.

Cette bonté qui lui donne le respect des petites existences que les

autres ne regardent pas, qui l'arrête parfois tout à coup, pour ne pas

détruire un brin d'herbe, elle est l'amusement de la foule. L'esprit

de simplicité qui fait que les divisions n'entravent jamais son

esprit, qui sur une partie, un signe, lui fait voir, prévoir un être

entier, un système que personne ne devine encore, cette faculté

merveilleuse est justement celle qui fait l'étonnement, le scandale

presque du vulgaire. Elle le sort du monde, en quelque sorte, le met

hors de l'opinion, hors du lieu, du temps... lui qui seul y doit

laisser trace.

La trace qu'il y laissera, ce n'est pas seulement l'oeuvre de génie.

C'est cette vie même de simplicité, d'enfance, de bonté et de

sainteté, où tous les siècles viendront chercher une sorte de

rafraîchissement moral. Telle ou telle de ses découvertes deviendra

peut-être moins utile dans le progrès du genre humain; mais sa vie,

qui parut de son vivant le côté faible, où l'envie se dédommageait,

restera le trésor du monde et l'éternelle fête du coeur.

Certes, le peuple a bien raison d'appeler cet homme un simple. C'est

le simple par excellence, l'enfant des enfants, il est le peuple plus

que n'est le peuple même.

Je m'explique. Le simple a des côtés inintelligents, des vues

troubles et indécises, où il flotte, cherche, suit plusieurs routes à

la fois, et sort du caractère de simple. La simplicité du génie, qui

est la vraie, n'a jamais rien de ces vues louches: elle s'applique aux

objets, comme une lumière puissante qui n'a pas besoin de détour,

parce qu'elle pénètre et traverse tout.

Le génie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce don,

nous l'avons dit, c'est l'instinct vague, immense, que la réflexion

précise et rétrécit bientôt, de sorte que l'enfant est de bonne heure

questionneur, épilogueur et tout plein d'objections. Le génie garde

l'instinct natif dans sa grandeur, dans sa forte impulsion, avec une

grâce de Dieu que malheureusement l'enfant perd, la jeune et vivace

espérance.

Le peuple, en sa plus haute idée, se trouve difficilement dans le

peuple. Que je l'observe ici ou là, ce n'est pas lui, c'est telle

classe, telle forme partielle du peuple, altérée et éphémère. Il n'est

dans sa vérité, à sa plus haute puissance, que dans l'homme de génie;

en lui réside la grande âme... Tout le monde s'étonne de voir les

masses inertes vibrer au moindre mot qu'il dit, les bruits de l'Océan

se taire devant cette voix, la vague populaire traîner à ses pieds...

Pourquoi donc s'en étonner? Cette voix, c'est celle du peuple; muet en

lui-même, il parle en cet homme, et Dieu avec lui. C'est là vraiment

qu'on peut dire: «_Vox populi, vox Dei._»

Est-ce un Dieu, ou est-ce un homme? Faut-il, pour l'instinct

du génie, que nous cherchions des noms mystiques, inspiration?

révélation?--C'est la tendance du vulgaire; il lui faut se forger des

dieux.--«L'instinct? la nature? Fi! disent-ils. Si ce n'était que

l'instinct, nous ne serions pas entraînés... C'est l'inspiration d'en

haut, c'est le bien-aimé de Dieu, c'est un Dieu, un nouveau

messie!»--Plutôt que d'admirer un homme, d'admettre la supériorité de

son semblable, on le fera inspiré de Dieu, Dieu s'il le faut; chacun

se dit qu'il n'a pas fallu moins qu'un rayon surnaturel pour l'éblouir

à ce point... Ainsi, l'on met hors de la nature, hors de l'observation

et de la science, celui qui fut la vraie nature, celui que la science,

entre tous, devait observer; on exclut de l'humanité celui qui seul

était _homme_... Cet homme par excellence, une imprudente adoration le

rejette au ciel, l'isole de la terre des vivants, où il avait sa

racine... Eh! laissez-le donc parmi nous, celui qui fait la vie

d'ici-bas. Qu'il reste homme, qu'il reste peuple. Ne le séparez pas

des enfants, des pauvres et des simples, où il a son coeur, pour

l'exiler sur un autel. Qu'il soit enveloppé dans cette foule dont il

est l'esprit, qu'il plonge en pleine vie féconde, vive avec nous,

souffre avec nous; il puisera dans la participation de nos souffrances

et de nos faiblesses la force que Dieu y a cachée, et qui sera son

génie même.

Le Peuple / Nos Fils · 第 32 / 143 题