L'instinct des simples. L'instinct du génie.--L'homme de génie est par
excellence le simple, l'enfant et le peuple.
J'ai lu dans la vie d'un grand docteur de l'Église, qu'étant revenu
après sa mort dans son monastère, il honora de son apparition, non les
premiers de ses frères, mais le dernier, le plus simple, un pauvre
d'esprit. Celui-ci en eut cette faveur de mourir trois jours après. Il
avait sur le visage une joie vraiment céleste. «On pouvait, dit le
légendaire, lui dire le vers de Virgile:
«Petit enfant, connais ta mère à son sourire!»
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C'est un fait remarquable, que la plupart des hommes de génie ont une
prédilection particulière pour les enfants et les simples. Ceux-ci, de
leur côté, ordinairement timides devant la foule, muets devant les
gens d'esprit, éprouvent en présence du génie une sécurité complète.
Cette puissance qui impose à tout le monde, elle les rassure
au contraire. Ils sentent qu'ils ne trouveront là nulle moquerie, mais
bienveillance et protection. Alors, ils se trouvent vraiment dans leur
état naturel, leur langue se délie, et l'on peut voir que ces gens
qu'on a nommés simples, parce qu'ils ignorent le langage convenu, n'en
sont bien souvent que plus originaux, surtout très imaginatifs, doués
d'un singulier instinct pour saisir des rapports fort éloignés.
Ils rapprochent et lient volontiers, divisent, analysent peu. Non
seulement toute division coûte à leur esprit, mais elle leur fait
peine, leur semble un démembrement. Ils n'aiment pas à scinder la vie,
et tout leur paraît avoir vie. Les choses, quelles qu'elles soient,
sont pour eux comme des êtres organiques, qu'ils se feraient scrupule
d'altérer en rien. Ils reculent du moment qu'il faut déranger par
l'analyse ce qui présente la moindre apparence d'harmonie vitale.
Cette disposition implique ordinairement de la douceur naturelle et de
la bonté; on les appelle _bonnes gens_.
Non seulement ils ne divisent pas, mais dès qu'ils trouvent une chose
divisée, partielle, ou ils la négligent, ou ils la rejoignent en
esprit au tout dont elle est séparée; ils recomposent ce tout avec une
rapidité d'imagination qu'on n'attendrait nullement de leur lenteur
naturelle. Ils sont puissants pour composer en proportion de leur
impuissance pour diviser. Ou plutôt, il semble, à voir une opération
si facile qu'il n'y ait là ni puissance, ni impuissance, mais un fait
nécessaire, inhérent à leur existence. En effet, c'est en cela qu'ils
existent comme _simples_.
Une main paraît dans la lumière. Le raisonneur conclut que
sans doute il y a dans l'ombre un homme dont on ne voit que la main;
de la main, il conclut l'homme. Le simple ne raisonne pas, ne conclut
pas; tout d'abord, en voyant la main, il dit: «Je vois un homme.» Et
il l'a vu en effet des yeux de l'esprit.
Ici, tous deux sont d'accord. Mais, dans mille occasions, le simple
qui, sur une partie, voit un tout qu'on ne voit pas, qui, sur un
signe, devine, affirme un être invisible encore, fait rire et passe
pour fol.
Voir ce qui ne paraît aux yeux de personne, c'est la seconde vue. Voir
ce qui semble à venir, à naître, c'est la prophétie. Deux choses qui
font l'étonnement de la foule, la dérision des sages, et qui sont
généralement un don naturel de simplicité.
Ce don, rare chez les hommes civilisés, est, comme on sait, fort
commun chez les peuples simples, qu'ils soient sauvages ou barbares.
Les simples sympathisent à la vie, et ils ont, en récompense, ce don
magnifique, qu'il leur suffit du moindre signe pour la voir et la
prévoir.
C'est là leur parenté secrète avec l'homme de génie. Ils atteignent
souvent sans effort, par simplicité, ce qu'il obtient par la puissance
de simplification qui est en lui; en sorte que le premier du genre
humain et ceux qui semblent les derniers, se rencontrent très bien et
s'entendent. Ils s'entendent par une chose, leur sympathie commune
pour la nature, pour la vie, qui fait qu'ils ne se complaisent que
dans l'unité vivante.
Si vous étudiez sérieusement dans sa vie et dans ses
oeuvres ce mystère de la nature qu'on appelle l'homme de génie, vous
trouverez généralement que c'est celui qui, tout en acquérant les dons
du critique, a gardé les dons du simple[79]. Ces deux hommes, opposés
ailleurs, sont conciliés en lui. Au moment où son critique intérieur
semble l'avoir poussé à l'infinie division, le simple lui maintient
l'unité présente. Il lui conserve toujours le sentiment de la vie, la
lui garde indivisible. Mais, quoique le génie ait en lui les deux
puissances, l'amour de l'harmonie vivante, le tendre respect de la vie
sont chez lui si forts, qu'il sacrifierait l'étude et la science
elle-même, si elle ne pouvait s'obtenir que par voie de démembrement.
Des deux hommes qui sont en lui, il laisserait celui qui divise; le
simple resterait, avec sa force ignorante de divination et de
prophétie.
[Note 79: Le génie, je le sais, a mille formes. Celle que je donne
ici est certainement celle des génies les plus originaux, les plus
féconds, celle qui caractérise le plus souvent les grands inventeurs.
La Fontaine et Corneille, Newton et Lagrange, Ampère et
Geoffroy-Saint-Hilaire ont été en même temps les plus simples et les
plus subtils des hommes.]
Ceci est un mystère du coeur. Si le génie, à travers les divisions,
les anatomies fictives de la science, conserve en lui toujours un
simple, qui ne consent jamais à la vraie division, qui tend toujours à
l'unité, qui craint de la détruire dans la plus petite existence,
c'est que le propre du génie, c'est l'amour de la vie même, l'amour
qui fait qu'on la conserve, et l'amour qui la produit.
La foule qui voit tout cela confusément et du dehors, sans
pouvoir s'en rendre compte, trouve parfois que ce grand homme est un
_bon_ homme et un _simple_. Elle s'étonne du contraste; mais il n'y a
pas de contraste; c'est la simplicité, la bonté, qui sont le fonds du
génie, sa raison première, c'est par elle qu'il participe à la
fécondité de Dieu.
Cette bonté qui lui donne le respect des petites existences que les
autres ne regardent pas, qui l'arrête parfois tout à coup, pour ne pas
détruire un brin d'herbe, elle est l'amusement de la foule. L'esprit
de simplicité qui fait que les divisions n'entravent jamais son
esprit, qui sur une partie, un signe, lui fait voir, prévoir un être
entier, un système que personne ne devine encore, cette faculté
merveilleuse est justement celle qui fait l'étonnement, le scandale
presque du vulgaire. Elle le sort du monde, en quelque sorte, le met
hors de l'opinion, hors du lieu, du temps... lui qui seul y doit
laisser trace.
La trace qu'il y laissera, ce n'est pas seulement l'oeuvre de génie.
C'est cette vie même de simplicité, d'enfance, de bonté et de
sainteté, où tous les siècles viendront chercher une sorte de
rafraîchissement moral. Telle ou telle de ses découvertes deviendra
peut-être moins utile dans le progrès du genre humain; mais sa vie,
qui parut de son vivant le côté faible, où l'envie se dédommageait,
restera le trésor du monde et l'éternelle fête du coeur.
Certes, le peuple a bien raison d'appeler cet homme un simple. C'est
le simple par excellence, l'enfant des enfants, il est le peuple plus
que n'est le peuple même.
Je m'explique. Le simple a des côtés inintelligents, des vues
troubles et indécises, où il flotte, cherche, suit plusieurs routes à
la fois, et sort du caractère de simple. La simplicité du génie, qui
est la vraie, n'a jamais rien de ces vues louches: elle s'applique aux
objets, comme une lumière puissante qui n'a pas besoin de détour,
parce qu'elle pénètre et traverse tout.
Le génie a le don d'enfance, comme ne l'a jamais l'enfant. Ce don,
nous l'avons dit, c'est l'instinct vague, immense, que la réflexion
précise et rétrécit bientôt, de sorte que l'enfant est de bonne heure
questionneur, épilogueur et tout plein d'objections. Le génie garde
l'instinct natif dans sa grandeur, dans sa forte impulsion, avec une
grâce de Dieu que malheureusement l'enfant perd, la jeune et vivace
espérance.
Le peuple, en sa plus haute idée, se trouve difficilement dans le
peuple. Que je l'observe ici ou là, ce n'est pas lui, c'est telle
classe, telle forme partielle du peuple, altérée et éphémère. Il n'est
dans sa vérité, à sa plus haute puissance, que dans l'homme de génie;
en lui réside la grande âme... Tout le monde s'étonne de voir les
masses inertes vibrer au moindre mot qu'il dit, les bruits de l'Océan
se taire devant cette voix, la vague populaire traîner à ses pieds...
Pourquoi donc s'en étonner? Cette voix, c'est celle du peuple; muet en
lui-même, il parle en cet homme, et Dieu avec lui. C'est là vraiment
qu'on peut dire: «_Vox populi, vox Dei._»
Est-ce un Dieu, ou est-ce un homme? Faut-il, pour l'instinct
du génie, que nous cherchions des noms mystiques, inspiration?
révélation?--C'est la tendance du vulgaire; il lui faut se forger des
dieux.--«L'instinct? la nature? Fi! disent-ils. Si ce n'était que
l'instinct, nous ne serions pas entraînés... C'est l'inspiration d'en
haut, c'est le bien-aimé de Dieu, c'est un Dieu, un nouveau
messie!»--Plutôt que d'admirer un homme, d'admettre la supériorité de
son semblable, on le fera inspiré de Dieu, Dieu s'il le faut; chacun
se dit qu'il n'a pas fallu moins qu'un rayon surnaturel pour l'éblouir
à ce point... Ainsi, l'on met hors de la nature, hors de l'observation
et de la science, celui qui fut la vraie nature, celui que la science,
entre tous, devait observer; on exclut de l'humanité celui qui seul
était _homme_... Cet homme par excellence, une imprudente adoration le
rejette au ciel, l'isole de la terre des vivants, où il avait sa
racine... Eh! laissez-le donc parmi nous, celui qui fait la vie
d'ici-bas. Qu'il reste homme, qu'il reste peuple. Ne le séparez pas
des enfants, des pauvres et des simples, où il a son coeur, pour
l'exiler sur un autel. Qu'il soit enveloppé dans cette foule dont il
est l'esprit, qu'il plonge en pleine vie féconde, vive avec nous,
souffre avec nous; il puisera dans la participation de nos souffrances
et de nos faiblesses la force que Dieu y a cachée, et qui sera son
génie même.