Revue de la seconde partie.--Introduction à la troisième.
J'ai été loin, bien loin peut-être dans l'entraînement de mon coeur.
Je voulais caractériser l'instinct populaire, y montrer la source de
vie où les classes cultivées doivent chercher aujourd'hui leur
rajeunissement; je voulais prouver à ces classes, nées d'hier, usées
déjà, qu'elles ont besoin de se rapprocher du peuple d'où elles sont
sorties.
Ce peuple, défiguré par ses maux, altéré par son progrès même, j'ai
dû, pour trouver son génie, l'étudier spécialement dans son élément le
plus pur, le peuple des enfants et des simples. C'est là que Dieu nous
garde le dépôt de l'instinct vivant, le trésor d'éternelle jeunesse.
Mais ces simples, ces enfants que j'appelais dans mon livre à
témoigner pour le peuple, il s'est trouvé qu'ils ont réclamé pour
eux-mêmes. Et moi, je les ai écoutés; j'ai vengé comme j'ai
pu les simples du mépris du monde. J'ai demandé pour l'enfant comment
la dureté du Moyen-âge continuait toujours contre lui.
Quoi! vous avez repoussé, dans la croyance et dans la vie, le
fatalisme cruel qui supposait l'homme perverti en naissant d'une faute
qu'il n'a pas faite; et quand il s'agit de l'enfant, vous partez de
cette idée; vous châtiez l'innocent; vous déduisez, d'une hypothèse
chaque jour plus abandonnée, une éducation de supplices. Vous
étouffez, vous bâillonnez le jeune révélateur, ce Joseph, ce Daniel,
qui seul vous dirait votre énigme et votre rêve oublié.
Si vous maintenez que l'instinct de l'homme est mauvais, gâté
d'avance, que l'homme ne vaut qu'autant qu'il est châtié, amendé,
métamorphosé par la science ou la scolastique religieuse, _vous avez
condamné le peuple_, et le peuple des enfants, et les peuples encore
enfants, qu'on les nomme sauvages ou barbares.
Ce préjugé a été meurtrier pour tous les pauvres fils de l'instinct.
Il a rendu les classes cultivées dédaigneuses, haineuses pour les
classes non cultivées. Il a infligé aux enfants l'enfer de notre
éducation. Il a autorisé contre les peuples enfants mille fables
ineptes et malveillantes qui n'ont pas peu contribué à rassurer nos
soi-disant chrétiens dans l'extermination de ces peuples.
Mon livre voulait encore envelopper ceux-ci, les sauvages ou les
barbares, abriter ce qui en reste... Tout à l'heure, il sera
trop tard. Le travail d'extermination se poursuit rapidement. En moins
d'un demi-siècle, que de nations j'ai vu disparaître! Où sont
maintenant nos alliés, les montagnards d'Écosse? Un huissier anglais a
chassé le peuple de Fingal et de Robert Bruce. Où sont nos autres
amis, les Indiens de l'Amérique du Nord, à qui notre vieille France
avait si bien donné la main? Hélas! je viens de voir les derniers
qu'on montrait sur des tréteaux... Les Anglais d'Amérique, marchands,
puritains, dans leur dure inintelligence, ont refoulé, affamé, anéanti
tout à l'heure ces races héroïques, qui laissent une place vide à
jamais sur le globe, un regret au genre humain.
En présence de ces destructions, et de celle du nord de l'Inde, de
celle du Caucase, de celle du Liban, puisse la France sentir à temps
que notre interminable guerre d'Afrique tient surtout à ce que nous
méconnaissons le génie de ces peuples; nous restons toujours à
distance, sans rien faire pour dissiper l'ignorance mutuelle, les
malentendus qu'elle cause. Ils ont avoué l'autre jour qu'ils ne
combattaient contre nous que parce qu'ils nous croyaient ennemis de
leur religion, qui est l'Unité de Dieu; ils ignoraient que la France,
et presque toute l'Europe, eussent secoué les croyances idolâtriques
qui pendant le Moyen-âge ont obscurci l'Unité. Bonaparte le leur dit
au Caire; qui le redira maintenant?
Le brouillard se lèvera un jour ou l'autre entre les deux rives, et
l'on se reconnaîtra. L'Afrique, dont les races se rapprochent
tellement de nos races du Midi, l'Afrique que je reconnais parfois
dans mes amis les plus distingués des Pyrénées, de la Provence, rendra
à la France un grand service; elle expliquera en elle bien des choses
qu'on méprise et qu'on n'entend pas. Nous comprendrons mieux alors
l'âpre sève populaire de nos habitants des montagnes, des pays les
moins mélangés. Tel détail de moeurs, je l'ai dit, que l'on trouve
rude et grossier, est en effet barbare, et relie notre peuple à ces
populations, barbares sans doute, mais nullement vulgaires.
Barbares, sauvages, enfants, peuple même (pour la plus grande part),
ils ont cette misère commune que leur instinct est méconnu,
qu'eux-mêmes ne savent point nous le faire comprendre. Ils sont des
muets, souffrent, s'éteignent en silence. Et nous n'entendons rien,
nous le savons à peine. L'homme d'Afrique meurt de faim sur son silo
dévasté, il meurt et ne se plaint pas. L'homme d'Europe travaille à
mort, finit dans un hôpital, sans que personne l'ait su. L'enfant,
même l'enfant riche, languit et ne peut se plaindre; personne ne veut
l'écouter; le Moyen-âge, fini pour nous, continue pour lui dans sa
barbarie.
Spectacle étrange! D'une part, des existences pleines de jeune et
puissante vie... Mais ces êtres sont comme enchantés encore, ils ne
peuvent bien faire entendre leurs pensées et leurs douleurs. D'autre
part, en voilà d'autres qui ont recueilli tout ce que l'humanité a
jamais forgé d'instruments pour analyser, pour exprimer la pensée,
langues, classifications et logique, et rhétorique, mais la
vie est faible en eux... Ils auraient besoin que ces muets, en qui
Dieu versa sa sève à pleins bords, leur en donnassent une goutte.
Qui ne ferait des voeux pour ce grand peuple, qui, des basses et
obscures régions, aspire et monte à tâtons, sans lumière pour monter,
n'ayant pas même une voix pour gémir... Mais leur silence parle...
On dit que César, naviguant le long des côtes de l'Afrique, s'endormit
et eut un songe: il voyait comme une grande armée qui pleurait et lui
tendait les bras. En s'éveillant, il écrivit sur ses tablettes:
Corinthe et Carthage. Et il rebâtit ces deux villes.
Je ne suis pas César, mais que de fois j'ai eu le songe de César! Je
les voyais pleurer, je comprenais ces pleurs: «_Urbem orant._» Ils
veulent la Cité! ils demandent qu'elle les reçoive et les protège...
Moi, pauvre rêveur solitaire, que pouvais-je donner à ce grand peuple
muet! ce que j'avais, une voix... Que ce soit leur première entrée
dans la Cité du droit, dont ils sont exclus jusqu'ici.
J'ai fait parler dans ce livre ceux qui n'en sont pas même à savoir
s'ils ont un droit au monde. Tous ceux-là qui gémissent ou souffrent
en silence, tout ce qui aspire et monte à la vie, c'est mon peuple...
C'est le Peuple.--Qu'ils viennent tous avec moi.
Que ne puis-je agrandir la Cité, afin qu'elle soit solide! Elle
branle, elle croule, tant qu'elle est incomplète, exclusive, injuste.
Sa justice, c'est sa solidité. Si elle veut n'être que juste, elle ne
sera pas même juste. Il faut qu'elle soit sainte et divine,
fondée par Celui qui seul fonde.
Elle sera divine, si au lieu de fermer jalousement ses portes, elle
rallie tout ce qu'il y a d'enfants de Dieu, les derniers, les plus
humbles (malheur à qui rougira de son frère!). Tous, sans distinction
de classe ni classification, faibles ou forts, simples ou sages,
qu'ils apportent ici leur sagesse ou leur instinct. Ces impuissants,
ces incapables, _miserabiles personæ_, qui ne peuvent rien pour
eux-mêmes, ils peuvent beaucoup pour nous. Ils ont en eux un mystère
de puissance inconnue, une fécondité cachée, des sources vives au fond
de leur nature. La Cité, en les appelant, appelle la vie, qui peut
seule la renouveler.
Donc, qu'ici l'homme avec l'homme, que l'homme avec la nature, aient,
après ce long divorce, l'heureuse réconciliation; que tous les
orgueils finissent, que la Cité protectrice aille du ciel à l'abîme,
vaste comme le sein de Dieu!
Je proteste, pour ma part, que s'il reste quelqu'un derrière qu'elle
repousse encore et n'abrite point de son droit, moi, je n'y entrerai
point, et je resterai au seuil.