Le peuple gagne-t-il beaucoup à sacrifier son instinct? Classes
bâtardes.
Ce paysan dont nous parlions, cet homme si avisé, si sage, a pourtant
une idée fixe: c'est que son fils ne soit pas paysan, qu'il monte,
qu'il devienne un bourgeois. Il n'y réussit que trop bien. Ce fils,
qui fait ses classes, qui devient M. le curé, M. l'avocat, M. le
fabricant, vous le reconnaîtrez sans peine. Rouge et de forte race, il
remplira tout, occupera tout de son activité vulgaire; ce sera un
parleur, un politique, un homme important, de grand vol, qui n'a plus
rien de commun avec les petites gens. Vous le trouverez partout dans
le monde, avec sa voix qui couvre tout, et cachant sous des gants
glacés les grosses mains de son père.
Je m'exprime mal; le père les eut fortes, et le fils les a grosses. Le
père, sans nul doute, était plus nerveux et plus fin. Il était bien
plus près de l'aristocratie. Il ne parlait pas tant, et il allait au
but.
Le fils a-t-il monté en quittant la condition de son père? y
a-t-il eu progrès de l'un à l'autre?... Oui, sans nul doute, pour la
culture et le savoir. Non, pour l'originalité et la distinction
réelle.
Tous quittent aujourd'hui leur condition; ils montent ou croient
monter. Cinq cent mille ouvriers, en trente ans, ont pris patente et
sont devenus maîtres. Le nombre des journaliers des campagnes qui sont
devenus propriétaires ne peut se calculer. Les professions dites
libérales ont recruté immensément dans les rangs inférieurs; les voilà
pleines, combles.
Un changement profond est résulté de tout cela, dans les idées et la
moralité. L'homme fait son âme sur sa situation matérielle; chose
étrange! il y a âme de pauvre, âme de riche, âme de marchand... Il
semble que l'homme ne soit que l'accessoire de la fortune.
Il y a eu, entre les classes, non pas union et association, mais
mélange rapide et grossier. Sans doute il fallait bien qu'il en fût
ainsi pour neutraliser les obstacles, autrement insurmontables, que
rencontrait l'égalité nouvelle. Mais ce changement n'en a pas moins eu
pour résultat d'empreindre l'art, la littérature, toutes choses d'une
grande vulgarité. Les gens aisés, même les riches, s'accommodent à
merveille de choses médiocres, à bas prix; vous rencontrez dans telle
maison de grand luxe des objets communs, laids et vils; on veut l'art
au rabais. La chose qui fait la vraie noblesse, la _puissance du
sacrifice_, est celle qui fait défaut à l'enrichi; elle lui manque
dans l'art, autant que dans la politique. Il ne sait rien
sacrifier, même dans son intérêt réel. Cette infirmité morale le suit
dans ses jouissances même, et dans ses vanités, les rend vulgaires,
mesquines.
Cette classe de toutes classes, ce mélange bâtard qui s'est fait si
vite, et qui faiblit déjà, sera-t-il productif? j'en doute. Le mulet
est stérile.
Un peuple qui, comparé aux peuples militaires (France, Pologne,
etc.), me paraît être le peuple éminemment bourgeois, l'Anglais,
peut nous éclairer sur les chances futures de la bourgeoisie. Nul
autre au monde n'a eu plus de changements de classes, et nul n'a mis
plus d'adresse à déguiser en lords l'enrichi, le fils du marchand.
Ceux-ci, qui, aux deux derniers siècles ont renouvelé toute la
noblesse anglaise, ont eu une attention singulière à conserver, avec
les noms et les armes, les manoirs vénérables, les meubles, les
collections héréditaires; ils ont été jusqu'à copier, de manières et
de caractères, les familles antiques dont ils occupaient le foyer.
Avec un orgueil soutenu, ils ont, dans l'attitude, dans le parler,
dans toute chose de forme, représenté, joué ces vieux barons. Eh
bien! qu'ont-ils produit avec tout ce travail, cet art de conserver
la tradition, de fabriquer du vieux? Ils ont fait une noblesse
sérieuse, qui a beaucoup d'esprit de suite, mais, au fond, de peu de
ressources, de peu d'invention politique, nullement digne des
grandes circonstances dans lesquelles se trouve et se trouvera
l'Empire britannique. Où est, je vous prie, l'Angleterre de
Shakespeare, de Bacon? La bourgeoisie (déguisée, anoblie, peu
m'importe) a dominé depuis Cromwell; la puissance, la richesse, ont
augmenté incalculablement; la moyenne de culture s'est élevée, mais
en même temps je ne sais quelle triste égalité s'est établie entre
les gentlemen, une ressemblance universelle des hommes et des
choses. Vous distinguez à peine dans leur élégante écriture une
lettre d'une lettre, ni dans leurs villes une maison d'une maison,
ni dans leur peuple un Anglais d'un Anglais.
Pour revenir, je croirais volontiers que dans l'avenir, les grandes
originalités inventives appartiendront aux hommes qui ne se perdront
point dans ces moyennes bâtardes où s'énerve tout caractère natif. Il
se trouvera des hommes forts qui ne voudront pas monter; qui, nés
peuple, voudront rester peuple. S'élever à l'aisance, à la bonne
heure; mais entrer dans la bourgeoisie, changer de condition et
d'habitudes, cela leur paraîtra peu souhaitable; ils sentiront qu'ils
y gagneraient peu. La forte sève, le large instinct des masses, le
courage de l'esprit, tout cela se conserve mieux chez le travailleur,
lorsqu'il n'est point brisé par le travail, lorsqu'il a la vie un peu
facile, avec quelques loisirs.
J'ai eu sous les yeux deux exemples d'hommes qui, avec beaucoup de
sens, n'ont pas voulu monter. L'un, ouvrier d'une manufacture,
intelligent et recueilli, avait toujours refusé d'être contre-maître,
craignant la responsabilité, les reproches, le dur contact du
manufacturier, aimant mieux travailler silencieux, seul avec
sa pensée. Son admirable paix intérieure, qui rappelait celle des
ouvriers mystiques dont j'ai parlé, était perdue, s'il avait accepté
cette position nouvelle.
L'autre, fils de cordonnier, ayant fait des études classiques, son
droit même, et reçu avocat, obéit sans murmurer aux nécessités de sa
famille et reprit le métier paternel, montrant qu'une âme forte peut
indifféremment ou monter ou descendre. Sa résignation a été
récompensée. Cet homme, qui ne chercha pas la gloire, l'a maintenant
dans son fils, qui, doué d'un don singulier, prit dans le métier même
le sentiment de l'art, et qui plus tard est devenu l'un des plus
grands peintres de l'époque.
Les changements continuels de conditions, de métiers, d'habitudes,
empêchent tout perfectionnement intérieur; ils produisent ces mélanges
qui sont tout à la fois vulgaires, prétentieux, inféconds. Celui qui,
dans un instrument, sous prétexte d'améliorer les cordes, changerait
leur valeur, et les rapprocherait toutes d'une moyenne commune, au
fond il les aurait annulées, rendu l'instrument inutile, l'harmonie
impossible.
Rester soi, c'est une grande force, une chance d'originalité. Si la
fortune change, tant mieux; mais que la nature reste. L'homme du
peuple doit y regarder, avant d'étouffer son instinct, pour se mettre
à la suite des beaux esprits bourgeois. S'il reste fidèle à son métier
et qu'il le change, comme Jacquart; si d'un métier il fait un art,
comme Bernard Palissy, quelle gloire plus grande aurait-il en ce
monde?