CHAPITRE III

Le peuple gagne-t-il beaucoup à sacrifier son instinct? Classes

bâtardes.

Ce paysan dont nous parlions, cet homme si avisé, si sage, a pourtant

une idée fixe: c'est que son fils ne soit pas paysan, qu'il monte,

qu'il devienne un bourgeois. Il n'y réussit que trop bien. Ce fils,

qui fait ses classes, qui devient M. le curé, M. l'avocat, M. le

fabricant, vous le reconnaîtrez sans peine. Rouge et de forte race, il

remplira tout, occupera tout de son activité vulgaire; ce sera un

parleur, un politique, un homme important, de grand vol, qui n'a plus

rien de commun avec les petites gens. Vous le trouverez partout dans

le monde, avec sa voix qui couvre tout, et cachant sous des gants

glacés les grosses mains de son père.

Je m'exprime mal; le père les eut fortes, et le fils les a grosses. Le

père, sans nul doute, était plus nerveux et plus fin. Il était bien

plus près de l'aristocratie. Il ne parlait pas tant, et il allait au

but.

Le fils a-t-il monté en quittant la condition de son père? y

a-t-il eu progrès de l'un à l'autre?... Oui, sans nul doute, pour la

culture et le savoir. Non, pour l'originalité et la distinction

réelle.

Tous quittent aujourd'hui leur condition; ils montent ou croient

monter. Cinq cent mille ouvriers, en trente ans, ont pris patente et

sont devenus maîtres. Le nombre des journaliers des campagnes qui sont

devenus propriétaires ne peut se calculer. Les professions dites

libérales ont recruté immensément dans les rangs inférieurs; les voilà

pleines, combles.

Un changement profond est résulté de tout cela, dans les idées et la

moralité. L'homme fait son âme sur sa situation matérielle; chose

étrange! il y a âme de pauvre, âme de riche, âme de marchand... Il

semble que l'homme ne soit que l'accessoire de la fortune.

Il y a eu, entre les classes, non pas union et association, mais

mélange rapide et grossier. Sans doute il fallait bien qu'il en fût

ainsi pour neutraliser les obstacles, autrement insurmontables, que

rencontrait l'égalité nouvelle. Mais ce changement n'en a pas moins eu

pour résultat d'empreindre l'art, la littérature, toutes choses d'une

grande vulgarité. Les gens aisés, même les riches, s'accommodent à

merveille de choses médiocres, à bas prix; vous rencontrez dans telle

maison de grand luxe des objets communs, laids et vils; on veut l'art

au rabais. La chose qui fait la vraie noblesse, la _puissance du

sacrifice_, est celle qui fait défaut à l'enrichi; elle lui manque

dans l'art, autant que dans la politique. Il ne sait rien

sacrifier, même dans son intérêt réel. Cette infirmité morale le suit

dans ses jouissances même, et dans ses vanités, les rend vulgaires,

mesquines.

Cette classe de toutes classes, ce mélange bâtard qui s'est fait si

vite, et qui faiblit déjà, sera-t-il productif? j'en doute. Le mulet

est stérile.

Un peuple qui, comparé aux peuples militaires (France, Pologne,

etc.), me paraît être le peuple éminemment bourgeois, l'Anglais,

peut nous éclairer sur les chances futures de la bourgeoisie. Nul

autre au monde n'a eu plus de changements de classes, et nul n'a mis

plus d'adresse à déguiser en lords l'enrichi, le fils du marchand.

Ceux-ci, qui, aux deux derniers siècles ont renouvelé toute la

noblesse anglaise, ont eu une attention singulière à conserver, avec

les noms et les armes, les manoirs vénérables, les meubles, les

collections héréditaires; ils ont été jusqu'à copier, de manières et

de caractères, les familles antiques dont ils occupaient le foyer.

Avec un orgueil soutenu, ils ont, dans l'attitude, dans le parler,

dans toute chose de forme, représenté, joué ces vieux barons. Eh

bien! qu'ont-ils produit avec tout ce travail, cet art de conserver

la tradition, de fabriquer du vieux? Ils ont fait une noblesse

sérieuse, qui a beaucoup d'esprit de suite, mais, au fond, de peu de

ressources, de peu d'invention politique, nullement digne des

grandes circonstances dans lesquelles se trouve et se trouvera

l'Empire britannique. Où est, je vous prie, l'Angleterre de

Shakespeare, de Bacon? La bourgeoisie (déguisée, anoblie, peu

m'importe) a dominé depuis Cromwell; la puissance, la richesse, ont

augmenté incalculablement; la moyenne de culture s'est élevée, mais

en même temps je ne sais quelle triste égalité s'est établie entre

les gentlemen, une ressemblance universelle des hommes et des

choses. Vous distinguez à peine dans leur élégante écriture une

lettre d'une lettre, ni dans leurs villes une maison d'une maison,

ni dans leur peuple un Anglais d'un Anglais.

Pour revenir, je croirais volontiers que dans l'avenir, les grandes

originalités inventives appartiendront aux hommes qui ne se perdront

point dans ces moyennes bâtardes où s'énerve tout caractère natif. Il

se trouvera des hommes forts qui ne voudront pas monter; qui, nés

peuple, voudront rester peuple. S'élever à l'aisance, à la bonne

heure; mais entrer dans la bourgeoisie, changer de condition et

d'habitudes, cela leur paraîtra peu souhaitable; ils sentiront qu'ils

y gagneraient peu. La forte sève, le large instinct des masses, le

courage de l'esprit, tout cela se conserve mieux chez le travailleur,

lorsqu'il n'est point brisé par le travail, lorsqu'il a la vie un peu

facile, avec quelques loisirs.

J'ai eu sous les yeux deux exemples d'hommes qui, avec beaucoup de

sens, n'ont pas voulu monter. L'un, ouvrier d'une manufacture,

intelligent et recueilli, avait toujours refusé d'être contre-maître,

craignant la responsabilité, les reproches, le dur contact du

manufacturier, aimant mieux travailler silencieux, seul avec

sa pensée. Son admirable paix intérieure, qui rappelait celle des

ouvriers mystiques dont j'ai parlé, était perdue, s'il avait accepté

cette position nouvelle.

L'autre, fils de cordonnier, ayant fait des études classiques, son

droit même, et reçu avocat, obéit sans murmurer aux nécessités de sa

famille et reprit le métier paternel, montrant qu'une âme forte peut

indifféremment ou monter ou descendre. Sa résignation a été

récompensée. Cet homme, qui ne chercha pas la gloire, l'a maintenant

dans son fils, qui, doué d'un don singulier, prit dans le métier même

le sentiment de l'art, et qui plus tard est devenu l'un des plus

grands peintres de l'époque.

Les changements continuels de conditions, de métiers, d'habitudes,

empêchent tout perfectionnement intérieur; ils produisent ces mélanges

qui sont tout à la fois vulgaires, prétentieux, inféconds. Celui qui,

dans un instrument, sous prétexte d'améliorer les cordes, changerait

leur valeur, et les rapprocherait toutes d'une moyenne commune, au

fond il les aurait annulées, rendu l'instrument inutile, l'harmonie

impossible.

Rester soi, c'est une grande force, une chance d'originalité. Si la

fortune change, tant mieux; mais que la nature reste. L'homme du

peuple doit y regarder, avant d'étouffer son instinct, pour se mettre

à la suite des beaux esprits bourgeois. S'il reste fidèle à son métier

et qu'il le change, comme Jacquart; si d'un métier il fait un art,

comme Bernard Palissy, quelle gloire plus grande aurait-il en ce

monde?

Le Peuple / Nos Fils · 第 27 / 143 题