CHAPITRE IV

Des simples.--L'enfant, interprète du peuple.

Celui qui veut connaître les dons les plus hauts de l'instinct du

peuple, doit faire peu d'attention aux esprits mixtes, bâtards,

demi-cultivés, qui participent aux qualités et aux défauts des classes

bourgeoises. Ce qu'il doit chercher et étudier, ce sont spécialement

les simples.

Les simples sont en général ceux qui divisent peu la pensée, qui,

n'étant pas armés des machines d'analyse et d'abstraction, voient

chaque chose une, entière, concrète, comme la vie la présente.

Les simples font un grand peuple. Il y a les simples de nature, et les

simples de culture, les pauvres d'esprit qui ne distingueront jamais,

les enfants qui ne distinguent pas encore, les paysans, les gens du

peuple qui n'en ont pas l'habitude.

Le scolastique, le critique, l'homme d'analyse, de _nisi_, de

_distinguo_, regarde de haut les simples. Ils ont cependant

l'avantage, ne divisant pas, de voir ordinairement les choses à leur

état naturel, organisées et vivantes. Donnant peu à la réflexion, ils

sont souvent riches d'instinct. L'inspiration n'est pas rare dans ces

classes d'hommes, quelquefois même une sorte de divination. On trouve

parmi eux des personnes tout à fait à part, qui conservent, dans une

vie prosaïque, ce qui est la plus haute poésie morale, la simplicité

du coeur. Rien de plus rare que de garder ces dons divins de

l'enfance; cela suppose ordinairement une grâce particulière et une

sorte de sainteté.

Il faudrait l'avoir, cette grâce, pour en parler seulement. La science

n'exclut nullement la simplicité, il est vrai; mais elle ne la donne

pas. La volonté y fait peu.

Le grand légiste de Toulouse, au point le plus difficile de son

oeuvre, s'arrête et prie son auditoire de demander pour lui une

lumière spéciale en matière si subtile. Combien plus en avons-nous

besoin! et moi, et vous, amis, qui me lisez! Combien il nous faudrait

obtenir, non un don de subtilité, mais de simplicité au contraire et

d'enfance de coeur!

* * * * *

Il ne faut plus que les sages se contentent de dire: «Laissez venir

les petits.» Il faut qu'ils aillent à eux. Ils ont beaucoup à

apprendre au milieu de ces enfants. Ce qu'ils ont de mieux à faire,

c'est d'ajourner leur étude, de bien serrer leurs livres qui leur ont

servi de peu, et de s'en aller bonnement, parmi les mères et les

nourrices, désapprendre et oublier.

Oublier? non, mais plutôt encore réformer leur sagesse, la

contrôler par l'instinct de ceux qui sont plus près de Dieu, la

rectifier en la mettant à cette petite mesure, et se dire que la

science des trois mondes ne contient pas plus qu'il n'y a dans un

berceau.

Pour ne parler que du sujet qui nous occupe, nul n'y pénétrera

profondément s'il n'a bien observé l'enfant. L'enfant est l'interprète

du peuple. Que dis-je? il est le peuple même, dans sa vérité native,

avant qu'il ne soit déformé, le peuple sans vulgarité, sans rudesse,

sans envie, n'inspirant ni défiance ni répulsion. Non seulement il

l'interprète, mais il le justifie et l'innocente en bien des choses;

telle parole que vous trouvez rude et grossière dans la bouche d'un

homme rude, dans celle de votre enfant vous la trouvez (ce qu'elle est

véritablement) naïve; vous apprenez ainsi à vous défendre d'injustes

préventions. L'enfant étant, comme le peuple, dans une heureuse

ignorance du langage convenu, des formules et des phrases faites qui

dispensent d'invention, vous montre, par son exemple, comment le

peuple est obligé de chercher son langage et de le trouver sans cesse;

l'un et l'autre trouvent souvent avec une heureuse énergie.

C'est encore par l'enfant que vous pouvez apprécier ce que le peuple,

tout changé qu'il est, garde encore de jeune et de primitif. Votre

fils, comme le paysan de Bretagne et des Pyrénées, parle à chaque

instant la langue de la Bible ou de l'_Iliade_. La critique

la plus hardie des Vico, des Wolf, des Niebuhr, n'est rien en

comparaison des lumineux et profonds éclairs que certains mots de

l'enfant vous ouvriront tout à coup dans la nuit de l'Antiquité. Que

de fois en observant la forme historique et _narrative_ qu'il donne

aux idées même abstraites, vous sentirez comment les peuples enfants

ont dû _narrer_ leurs dogmes en légendes, et faire une _histoire_ de

chaque vérité morale!... C'est là, ô sages, qu'il nous faut bien nous

taire... Entourons, écoutons ce jeune maître des vieux temps; il n'a

nullement besoin pour nous instruire de pénétrer ce qu'il dit; mais

c'est comme un témoin vivant; «il y était, il en sait mieux le conte».

En lui, comme chez les peuples jeunes, tout est encore concentré, à

l'état _concret_ et vivant. Il nous suffit de le regarder, pour sentir

l'état singulièrement _abstrait_ où nous sommes arrivés aujourd'hui.

Beaucoup d'abstractions creuses ne tiennent pas à cet examen. Nos

enfants de France surtout, qui sont si vifs et si parleurs, avec un

bon sens très précoce, nous ramènent sans cesse aux réalités. Ces

innocents critiques ne laissent pas d'être embarrassants pour le sage.

Leurs naïves questions lui présentent trop souvent l'insoluble noeud

des choses. Ils n'ont pas appris, comme nous, à tourner les

difficultés, à éviter tels problèmes, qu'il semble convenu, entre

sages, de n'approfondir jamais. Leur hardie petite logique va toujours

droit devant elle. Nulle absurdité sacrée n'aurait tenu en ce monde,

si l'homme n'avait fait taire les objections de l'enfant. De quatre à

douze ans surtout, c'est l'époque raisonneuse; entre la

lactation et l'apparition du sexe, ils semblent plus légers, moins

matériels, plus vifs d'esprit qu'ils ne sont après. Un éminent

grammairien, qui n'a jamais voulu vivre qu'avec les enfants, me disait

qu'à cet âge il leur trouvait la capacité des plus subtiles

abstractions.

Ils perdent infiniment à se dégrossir si vite, à passer rapidement de

la vie instinctive à la vie de réflexion. Jusque-là, ils vivaient sur

le large fonds de l'instinct, ils nageaient dans la mer de lait.

Lorsque de cette mer obscure et féconde, la logique commence à dégager

quelques filets lumineux, il y a progrès sans doute, progrès

nécessaire qui est une condition de la vie; mais ce progrès en un sens

n'en est pas moins une chute. L'enfant se fait homme alors, et c'était

un petit dieu.

La première enfance et la mort, ce sont les moments où l'infini

rayonne en l'homme, la grâce: prenez ce mot au sens de l'art ou de la

théologie. Grâce mobile du petit enfant qui joue et s'essaye à la vie,

grâce austère et solennelle du mourant où la vie s'achève, toujours la

grâce divine. Rien qui fasse mieux sentir la grande parole biblique:

«Vous êtes des Dieux, vous serez des Dieux.»

Apelle et Corrège étudiaient sans cesse ces moments divins. Corrège

passait les jours à voir jouer les petits enfants. Apelle, dit un

ancien, n'aimait à peindre que des personnes mourantes.

En ces jours d'arrivée, de départ, de passage entre deux mondes,

l'homme semble les contenir tous ensemble[63]. La vie instinctive où

il est alors plongé, est comme l'aube et le crépuscule de la pensée,

plus vague que la pensée sans doute, mais combien plus vaste! Tout

le travail intermédiaire de la vie raisonneuse et réfléchie est

comme une ligne étroite qui part de l'immensité obscure et qui y

retourne. Si vous voulez le bien sentir, étudiez de près l'enfant,

le mourant. Placez-vous à leur chevet, observez, faites silence.

[Note 63: L'horreur de la fatale énigme, le sceau qui ferme la

bouche au moment où l'on sait le mot, tout cela a été saisi une fois

dans une oeuvre sublime que j'ai découverte dans une partie fermée

du Père-Lachaise, au cimetière des Juifs. C'est un buste de Préault,

ou plutôt une tête, prise et serrée dans son linceul, le doigt pressé

sur les lèvres. Oeuvre vraiment terrible, dont le coeur soutient à

peine l'impression, et qui a l'air d'avoir été taillée du grand ciseau

de la mort.]

J'ai malheureusement eu trop d'occasions de contempler les approches

de la mort, et sur des personnes chères. Je me rappelle spécialement

une longue journée d'hiver que je passai entre le lit d'une mourante

et la lecture d'Isaïe. Ce spectacle, très pénible, était celui d'un

combat entre la veille et le sommeil, un songe laborieux de l'homme

qui se soulevait, retombait... Les yeux qui nageaient dans le vide

exprimaient, avec une vérité douloureuse, l'incertitude entre deux

mondes. La pensée obscure et vaste roulait toute la vie écoulée, et

elle s'agrandissait de pressentiments immenses... Le témoin de cette

grande lutte qui en partageait le flux, le reflux, toutes les

anxiétés, se serrait, comme en un naufrage, à cette ferme croyance,

qu'une âme qui, tout en revenant à nos instincts primitifs,

anticipait déjà dans celui du monde inconnu, ne pouvait s'acheminer

par là à l'anéantissement.

Tout faisait supposer plutôt qu'elle allait de ce double instinct

douer quelque jeune existence, qui reprendrait plus heureusement

l'oeuvre de la vie, et donnerait aux rêves de cette âme, à ses

pensées commencées, à ses volontés muettes, les voix qui leur avaient

manqué[64].

[Note 64: «L'aïeul reçoit l'enfant lorsqu'il sort du sang

maternel... Te voilà donc renée, ô mon âme, pour dormir de nouveau

dans un corps.» (Lois indiennes, citées dans mes _Origines du

droit_).--Sans admettre l'hypothèse de la transmission des âmes

(encore moins celle de la transmission du péché), on est bien tenté de

croire que nos premiers instincts sont la pensée des ancêtres que le

jeune voyageur apporte comme provision de voyage. Il y ajoute

beaucoup. Si j'écarte les théories, si je ferme les livres pour

regarder la nature, je vois la pensée naître en nous comme instinct

obscur, poindre dans un demi-jour, s'éclairer et se diviser au jour de

la réflexion; puis, formulée, et de plus en plus acceptée comme

formule, passer dans nos habitudes, dans les choses qui nous sont

propres, que nous n'examinons plus, et alors, obscurcie de nouveau,

faire partie de nos instincts.]

Une chose frappe toujours en observant les enfants et les mourants,

c'est la noblesse parfaite dont la nature les empreint. L'homme naît

noble, et il meurt noble; il faut tout le travail de la vie pour

devenir grossier, ignoble, pour créer l'inégalité.

Voyez cet enfant que sa mère à genoux nommait si bien _son Jésus_...

La société, l'éducation l'ont changé bien vite. L'infini qui était en

lui, et qui le divinisait, va disparaissant; il se caractérise, il est

vrai, se précise, mais se rétrécit.... La logique, la critique,

taille, sculpte impitoyablement dans ce qui lui semble un bloc; dur

statuaire dont le fer mord dans la matière trop tendre,

chaque coup abat des plans entiers... Ah! que le voilà déjà maigre,

mutilé! La noble ampleur de sa nature, où est-elle maintenant?... Le

pis, c'est que, sous l'influence d'une éducation si rude, il ne sera

pas seulement faible et stérile, mais deviendra vulgaire.

Quand nous regrettons notre enfance, ce n'est pas tant la vie, les

années qui alors étaient devant nous, c'est notre noblesse que nous

regrettons. Nous avions alors en effet cette naïve dignité de l'être

qui n'a pas ployé encore, l'égalité avec tous; tous jeunes alors, tous

beaux, tous libres... Patientons, cela doit revenir; l'inégalité n'est

que pour la vie; égalité, liberté, noblesse, tout nous revient par la

mort.

Hélas! ce moment ne revient que trop vite pour le grand nombre des

enfants. On ne veut voir dans l'enfance qu'un apprentissage de la vie,

une préparation à vivre, et la plupart ne vivent point. On veut qu'ils

soient heureux «plus tard», et pour assurer le bonheur de ces années

incertaines, on accable d'ennui et de douleur le petit moment qu'ils

ont d'assuré...[65].

[Note 65: Je ne parle point de l'accablement du travail, ni des

punitions innombrables, excessives, que nous infligeons à leur

mobilité, voulue par la nature même, mais de l'inepte dureté qui nous

fait plonger brusquement, sans précaution, dans les froides

abstractions, un être jeune, sorti à peine du sang et du lait

maternels, tiède encore et qui ne demande qu'à s'épanouir en fleurs.]

Non, l'enfance n'est pas seulement un âge, un degré de la vie, c'est

un peuple, le peuple innocent... Cette fleur du genre humain, qui

généralement n'a que peu à vivre, suit la nature, au sein de laquelle

elle doit bientôt retomber... Et c'est justement la nature

que l'on veut dompter en elle. L'homme qui, pour lui-même, s'éloigne

de la barbarie du Moyen-âge, la maintient encore pour l'enfant,

partant toujours du principe inhumain, que notre nature est mauvaise,

que l'éducation n'en est pas la bonne économie, mais la réforme, que

l'art et la sagesse humaine doivent amender, châtier l'instinct que

Dieu nous donna.

Le Peuple / Nos Fils · 第 28 / 143 题