Des simples.--L'enfant, interprète du peuple.
Celui qui veut connaître les dons les plus hauts de l'instinct du
peuple, doit faire peu d'attention aux esprits mixtes, bâtards,
demi-cultivés, qui participent aux qualités et aux défauts des classes
bourgeoises. Ce qu'il doit chercher et étudier, ce sont spécialement
les simples.
Les simples sont en général ceux qui divisent peu la pensée, qui,
n'étant pas armés des machines d'analyse et d'abstraction, voient
chaque chose une, entière, concrète, comme la vie la présente.
Les simples font un grand peuple. Il y a les simples de nature, et les
simples de culture, les pauvres d'esprit qui ne distingueront jamais,
les enfants qui ne distinguent pas encore, les paysans, les gens du
peuple qui n'en ont pas l'habitude.
Le scolastique, le critique, l'homme d'analyse, de _nisi_, de
_distinguo_, regarde de haut les simples. Ils ont cependant
l'avantage, ne divisant pas, de voir ordinairement les choses à leur
état naturel, organisées et vivantes. Donnant peu à la réflexion, ils
sont souvent riches d'instinct. L'inspiration n'est pas rare dans ces
classes d'hommes, quelquefois même une sorte de divination. On trouve
parmi eux des personnes tout à fait à part, qui conservent, dans une
vie prosaïque, ce qui est la plus haute poésie morale, la simplicité
du coeur. Rien de plus rare que de garder ces dons divins de
l'enfance; cela suppose ordinairement une grâce particulière et une
sorte de sainteté.
Il faudrait l'avoir, cette grâce, pour en parler seulement. La science
n'exclut nullement la simplicité, il est vrai; mais elle ne la donne
pas. La volonté y fait peu.
Le grand légiste de Toulouse, au point le plus difficile de son
oeuvre, s'arrête et prie son auditoire de demander pour lui une
lumière spéciale en matière si subtile. Combien plus en avons-nous
besoin! et moi, et vous, amis, qui me lisez! Combien il nous faudrait
obtenir, non un don de subtilité, mais de simplicité au contraire et
d'enfance de coeur!
* * * * *
Il ne faut plus que les sages se contentent de dire: «Laissez venir
les petits.» Il faut qu'ils aillent à eux. Ils ont beaucoup à
apprendre au milieu de ces enfants. Ce qu'ils ont de mieux à faire,
c'est d'ajourner leur étude, de bien serrer leurs livres qui leur ont
servi de peu, et de s'en aller bonnement, parmi les mères et les
nourrices, désapprendre et oublier.
Oublier? non, mais plutôt encore réformer leur sagesse, la
contrôler par l'instinct de ceux qui sont plus près de Dieu, la
rectifier en la mettant à cette petite mesure, et se dire que la
science des trois mondes ne contient pas plus qu'il n'y a dans un
berceau.
Pour ne parler que du sujet qui nous occupe, nul n'y pénétrera
profondément s'il n'a bien observé l'enfant. L'enfant est l'interprète
du peuple. Que dis-je? il est le peuple même, dans sa vérité native,
avant qu'il ne soit déformé, le peuple sans vulgarité, sans rudesse,
sans envie, n'inspirant ni défiance ni répulsion. Non seulement il
l'interprète, mais il le justifie et l'innocente en bien des choses;
telle parole que vous trouvez rude et grossière dans la bouche d'un
homme rude, dans celle de votre enfant vous la trouvez (ce qu'elle est
véritablement) naïve; vous apprenez ainsi à vous défendre d'injustes
préventions. L'enfant étant, comme le peuple, dans une heureuse
ignorance du langage convenu, des formules et des phrases faites qui
dispensent d'invention, vous montre, par son exemple, comment le
peuple est obligé de chercher son langage et de le trouver sans cesse;
l'un et l'autre trouvent souvent avec une heureuse énergie.
C'est encore par l'enfant que vous pouvez apprécier ce que le peuple,
tout changé qu'il est, garde encore de jeune et de primitif. Votre
fils, comme le paysan de Bretagne et des Pyrénées, parle à chaque
instant la langue de la Bible ou de l'_Iliade_. La critique
la plus hardie des Vico, des Wolf, des Niebuhr, n'est rien en
comparaison des lumineux et profonds éclairs que certains mots de
l'enfant vous ouvriront tout à coup dans la nuit de l'Antiquité. Que
de fois en observant la forme historique et _narrative_ qu'il donne
aux idées même abstraites, vous sentirez comment les peuples enfants
ont dû _narrer_ leurs dogmes en légendes, et faire une _histoire_ de
chaque vérité morale!... C'est là, ô sages, qu'il nous faut bien nous
taire... Entourons, écoutons ce jeune maître des vieux temps; il n'a
nullement besoin pour nous instruire de pénétrer ce qu'il dit; mais
c'est comme un témoin vivant; «il y était, il en sait mieux le conte».
En lui, comme chez les peuples jeunes, tout est encore concentré, à
l'état _concret_ et vivant. Il nous suffit de le regarder, pour sentir
l'état singulièrement _abstrait_ où nous sommes arrivés aujourd'hui.
Beaucoup d'abstractions creuses ne tiennent pas à cet examen. Nos
enfants de France surtout, qui sont si vifs et si parleurs, avec un
bon sens très précoce, nous ramènent sans cesse aux réalités. Ces
innocents critiques ne laissent pas d'être embarrassants pour le sage.
Leurs naïves questions lui présentent trop souvent l'insoluble noeud
des choses. Ils n'ont pas appris, comme nous, à tourner les
difficultés, à éviter tels problèmes, qu'il semble convenu, entre
sages, de n'approfondir jamais. Leur hardie petite logique va toujours
droit devant elle. Nulle absurdité sacrée n'aurait tenu en ce monde,
si l'homme n'avait fait taire les objections de l'enfant. De quatre à
douze ans surtout, c'est l'époque raisonneuse; entre la
lactation et l'apparition du sexe, ils semblent plus légers, moins
matériels, plus vifs d'esprit qu'ils ne sont après. Un éminent
grammairien, qui n'a jamais voulu vivre qu'avec les enfants, me disait
qu'à cet âge il leur trouvait la capacité des plus subtiles
abstractions.
Ils perdent infiniment à se dégrossir si vite, à passer rapidement de
la vie instinctive à la vie de réflexion. Jusque-là, ils vivaient sur
le large fonds de l'instinct, ils nageaient dans la mer de lait.
Lorsque de cette mer obscure et féconde, la logique commence à dégager
quelques filets lumineux, il y a progrès sans doute, progrès
nécessaire qui est une condition de la vie; mais ce progrès en un sens
n'en est pas moins une chute. L'enfant se fait homme alors, et c'était
un petit dieu.
La première enfance et la mort, ce sont les moments où l'infini
rayonne en l'homme, la grâce: prenez ce mot au sens de l'art ou de la
théologie. Grâce mobile du petit enfant qui joue et s'essaye à la vie,
grâce austère et solennelle du mourant où la vie s'achève, toujours la
grâce divine. Rien qui fasse mieux sentir la grande parole biblique:
«Vous êtes des Dieux, vous serez des Dieux.»
Apelle et Corrège étudiaient sans cesse ces moments divins. Corrège
passait les jours à voir jouer les petits enfants. Apelle, dit un
ancien, n'aimait à peindre que des personnes mourantes.
En ces jours d'arrivée, de départ, de passage entre deux mondes,
l'homme semble les contenir tous ensemble[63]. La vie instinctive où
il est alors plongé, est comme l'aube et le crépuscule de la pensée,
plus vague que la pensée sans doute, mais combien plus vaste! Tout
le travail intermédiaire de la vie raisonneuse et réfléchie est
comme une ligne étroite qui part de l'immensité obscure et qui y
retourne. Si vous voulez le bien sentir, étudiez de près l'enfant,
le mourant. Placez-vous à leur chevet, observez, faites silence.
[Note 63: L'horreur de la fatale énigme, le sceau qui ferme la
bouche au moment où l'on sait le mot, tout cela a été saisi une fois
dans une oeuvre sublime que j'ai découverte dans une partie fermée
du Père-Lachaise, au cimetière des Juifs. C'est un buste de Préault,
ou plutôt une tête, prise et serrée dans son linceul, le doigt pressé
sur les lèvres. Oeuvre vraiment terrible, dont le coeur soutient à
peine l'impression, et qui a l'air d'avoir été taillée du grand ciseau
de la mort.]
J'ai malheureusement eu trop d'occasions de contempler les approches
de la mort, et sur des personnes chères. Je me rappelle spécialement
une longue journée d'hiver que je passai entre le lit d'une mourante
et la lecture d'Isaïe. Ce spectacle, très pénible, était celui d'un
combat entre la veille et le sommeil, un songe laborieux de l'homme
qui se soulevait, retombait... Les yeux qui nageaient dans le vide
exprimaient, avec une vérité douloureuse, l'incertitude entre deux
mondes. La pensée obscure et vaste roulait toute la vie écoulée, et
elle s'agrandissait de pressentiments immenses... Le témoin de cette
grande lutte qui en partageait le flux, le reflux, toutes les
anxiétés, se serrait, comme en un naufrage, à cette ferme croyance,
qu'une âme qui, tout en revenant à nos instincts primitifs,
anticipait déjà dans celui du monde inconnu, ne pouvait s'acheminer
par là à l'anéantissement.
Tout faisait supposer plutôt qu'elle allait de ce double instinct
douer quelque jeune existence, qui reprendrait plus heureusement
l'oeuvre de la vie, et donnerait aux rêves de cette âme, à ses
pensées commencées, à ses volontés muettes, les voix qui leur avaient
manqué[64].
[Note 64: «L'aïeul reçoit l'enfant lorsqu'il sort du sang
maternel... Te voilà donc renée, ô mon âme, pour dormir de nouveau
dans un corps.» (Lois indiennes, citées dans mes _Origines du
droit_).--Sans admettre l'hypothèse de la transmission des âmes
(encore moins celle de la transmission du péché), on est bien tenté de
croire que nos premiers instincts sont la pensée des ancêtres que le
jeune voyageur apporte comme provision de voyage. Il y ajoute
beaucoup. Si j'écarte les théories, si je ferme les livres pour
regarder la nature, je vois la pensée naître en nous comme instinct
obscur, poindre dans un demi-jour, s'éclairer et se diviser au jour de
la réflexion; puis, formulée, et de plus en plus acceptée comme
formule, passer dans nos habitudes, dans les choses qui nous sont
propres, que nous n'examinons plus, et alors, obscurcie de nouveau,
faire partie de nos instincts.]
Une chose frappe toujours en observant les enfants et les mourants,
c'est la noblesse parfaite dont la nature les empreint. L'homme naît
noble, et il meurt noble; il faut tout le travail de la vie pour
devenir grossier, ignoble, pour créer l'inégalité.
Voyez cet enfant que sa mère à genoux nommait si bien _son Jésus_...
La société, l'éducation l'ont changé bien vite. L'infini qui était en
lui, et qui le divinisait, va disparaissant; il se caractérise, il est
vrai, se précise, mais se rétrécit.... La logique, la critique,
taille, sculpte impitoyablement dans ce qui lui semble un bloc; dur
statuaire dont le fer mord dans la matière trop tendre,
chaque coup abat des plans entiers... Ah! que le voilà déjà maigre,
mutilé! La noble ampleur de sa nature, où est-elle maintenant?... Le
pis, c'est que, sous l'influence d'une éducation si rude, il ne sera
pas seulement faible et stérile, mais deviendra vulgaire.
Quand nous regrettons notre enfance, ce n'est pas tant la vie, les
années qui alors étaient devant nous, c'est notre noblesse que nous
regrettons. Nous avions alors en effet cette naïve dignité de l'être
qui n'a pas ployé encore, l'égalité avec tous; tous jeunes alors, tous
beaux, tous libres... Patientons, cela doit revenir; l'inégalité n'est
que pour la vie; égalité, liberté, noblesse, tout nous revient par la
mort.
Hélas! ce moment ne revient que trop vite pour le grand nombre des
enfants. On ne veut voir dans l'enfance qu'un apprentissage de la vie,
une préparation à vivre, et la plupart ne vivent point. On veut qu'ils
soient heureux «plus tard», et pour assurer le bonheur de ces années
incertaines, on accable d'ennui et de douleur le petit moment qu'ils
ont d'assuré...[65].
[Note 65: Je ne parle point de l'accablement du travail, ni des
punitions innombrables, excessives, que nous infligeons à leur
mobilité, voulue par la nature même, mais de l'inepte dureté qui nous
fait plonger brusquement, sans précaution, dans les froides
abstractions, un être jeune, sorti à peine du sang et du lait
maternels, tiède encore et qui ne demande qu'à s'épanouir en fleurs.]
Non, l'enfance n'est pas seulement un âge, un degré de la vie, c'est
un peuple, le peuple innocent... Cette fleur du genre humain, qui
généralement n'a que peu à vivre, suit la nature, au sein de laquelle
elle doit bientôt retomber... Et c'est justement la nature
que l'on veut dompter en elle. L'homme qui, pour lui-même, s'éloigne
de la barbarie du Moyen-âge, la maintient encore pour l'enfant,
partant toujours du principe inhumain, que notre nature est mauvaise,
que l'éducation n'en est pas la bonne économie, mais la réforme, que
l'art et la sagesse humaine doivent amender, châtier l'instinct que
Dieu nous donna.