L'instinct du peuple, altéré, mais puissant.
La critique m'attend au premier mot, et elle m'impose silence: «Vous
avez fait en cent et quelques pages un long bilan des misères
sociales, des servitudes attachées à chaque condition. Nous avons
patienté, dans l'espoir qu'après les maux nous saurions enfin les
remèdes. À des maux si réels, si positifs, tellement spécifiés, nous
attendons que vous opposerez autre chose que des paroles vagues, une
banale sentimentalité, des remèdes moraux, métaphysiques. Proposez des
réformes précises; dressez, pour chaque abus, une formule nette de ce
qu'il faut changer; adressez-la aux Chambres... Ou, si vous en restez
aux plaintes, aux rêveries, il vaut mieux retourner à votre Moyen-âge
que vous n'auriez pas dû quitter.»
Les remèdes spéciaux n'ont pas manqué, ce semble. Nous en avons
quelque cinquante mille au _Bulletin des Lois_; nous y ajoutons tous
les jours, et je ne vois pas que nous en allions mieux. Nos médecins
législatifs traitent chaque symptôme, qui apparaît ici et là, comme
une maladie isolée et distincte, et croient y remédier par telle
application locale. Ils sentent peu la solidarité profonde de toutes
les parties du corps social, et celle de toutes les questions qui
s'y rapportent[61].
[Note 61: Pour citer un exemple, ils n'ont pas voulu voir que la
question pénitentiaire était une dépendance de celle de l'instruction
publique. Qu'il s'agisse de former l'homme ou de le réformer, de
l'élever ou de le relever, ce n'est pas le maçon, c'est l'instituteur
que doit appeler l'État; l'instituteur religieux, moral, national, qui
parlera au nom de Dieu _et au nom de la France_. J'ai vu telle
misérable créature qu'on croyait désespérée, où le sentiment moral et
religieux n'aurait eu aucune prise, garder encore celui de la patrie.]
Hérodote nous conte que les Égyptiens, dans l'enfance de la science,
avaient des médecins différents pour chaque partie du corps; l'un
soignait le nez, l'autre l'oreille, tel le ventre, etc. Il leur
importait peu que leurs remèdes s'accordassent; chacun d'eux
travaillait à part, sans déranger les autres; si, chaque membre guéri,
l'homme mourait, c'était son affaire.
J'ai eu, je l'avoue, un autre idéal de la médecine. Il m'a paru,
qu'avant tout remède extérieur et local, il ne serait pas inutile de
s'informer du mal intérieur qui produit tous ces symptômes. Ce mal,
c'est, selon moi, le refroidissement, la paralysie du coeur qui fait
l'insociabilité; et celle-ci tient surtout à l'idée fausse que nous
pouvons impunément nous isoler, que nous n'avons aucun besoin des
autres. Les classes riches et cultivées spécialement s'imaginent
qu'elles n'ont rien à voir avec l'instinct du peuple, que leur
science de livres suffit à tout, que les hommes d'action ne
leur apprendraient rien. Il m'a fallu, pour les éclairer, approfondir
ce qu'il y a de fécond dans les facultés instinctives et actives.
Cette route était longue, mais légitime, et nulle autre ne l'était.
J'apporte à cet examen trois choses avec moi. Quand je disais tout à
l'heure que j'étais seul, j'avais tort.
1º J'apporte l'_observation du présent_, observation d'autant plus
sérieuse qu'en moi elle n'est pas seulement du dehors, mais aussi du
dedans. Fils du peuple, j'ai vécu avec lui, je le connais, c'est
moi-même... Comment pourrais-je, étant ainsi au fond des choses, me
fourvoyer, comme d'autres, et m'en aller prendre l'exception pour la
règle, les monstruosités pour la nature.
2º Mon deuxième avantage, c'est que m'occupant moins de telle
nouveauté dans les moeurs, de telle classe spéciale, née d'hier,
mais me tenant dans la généralité légitime de la masse, _je la relie_
sans peine _à son passé_. Les changements, dans les classes
inférieures, sont bien plus lents qu'en haut. Je ne vois point naître
cette masse brusquement, par hasard, comme un monstre éphémère qui
jaillirait du sol; je la vois qui descend par une génération légitime
du fond de l'histoire. La vie est moins mystérieuse quand on sait la
naissance, les aïeux et les précédents, quand on a vu longtemps
comment l'être vivant existait, pour ainsi parler, bien avant de
naître.
3º Prenant ainsi ce peuple dans son présent et son passé,
je vois _ses rapports_ nécessaires se rétablir _avec les autres
peuples_, à quelque degré de civilisation ou de barbarie qu'ils soient
parvenus. Ils s'expliquent tous entre eux, et se commentent. À telle
question que vous posez sur l'un, c'est l'autre qui répond. Tel
détail, par exemple, dans les habitudes de nos montagnards des
Pyrénées, d'Auvergne, vous le trouvez grossier; moi, je le vois
barbare; comme tel, je le comprends, je le classe, j'en sais la place
et la valeur dans la vie générale. Que de choses, effacées à demi dans
nos moeurs populaires, semblaient inexplicables, dépourvues de
raison et de sens, et qui, reparaissant pour moi dans leur accord avec
l'inspiration primitive, se sont trouvées n'être autre chose que la
sagesse d'un monde oublié... Pauvres débris sans forme que je
rencontrais sans les reconnaître, mais, par je ne sais quel
pressentiment, je ne voulais pas les laisser traîner sur le chemin; au
hasard, je les ramassais, j'en remplissais les pans de mon manteau...
Puis, en bien regardant, je découvrais avec une émotion religieuse que
ce n'était ni pierre ni caillou que j'avais rapporté, mais les os de
mes pères[62].
[Note 62: Ceux qui connaissent mon livre des _Origines du droit_
comprendront bien ceci.]
Cette critique du présent par le passé, par la comparaison variée des
peuples, des âges différents, je ne pouvais la faire dans ce petit
livre. Elle ne m'en a pas moins servi à contrôler, à éclairer les
résultats que me donnaient sur nos moeurs actuelles l'observation,
la lecture, l'information de toute espèce.
«Mais dira-t-on, ce contrôle lui-même n'a-t-il pas son
danger? Cette critique n'est-elle pas hardie? Le peuple que nous
voyons, conserve-t-il quelque rapport sérieux avec ses origines?
Prosaïque à ce point, peut-il rappeler en rien les tribus qui, dans
leur barbarie, gardent un souffle poétique?... Nous ne prétendons pas
que la fécondité, la puissance créatrice ait manqué aux masses
populaires. Elles produisent, à l'état sauvage ou barbare; les chants
nationaux de tous les peuples primitifs le témoignent assez. Elles
produisent aussi, lorsque, transformées par la culture, elles
s'approchent des classes supérieures et s'y mêlent. Mais le peuple qui
n'a ni l'inspiration primitive ni la culture, le peuple qui n'est ni
civilisé ni sauvage, qui est, dans l'état intermédiaire, tout à la
fois vulgaire et rude, ne reste-t-il pas impuissant?... Les sauvages
eux-mêmes, qui ont naturellement beaucoup d'élévation et de poésie,
voient avec dégoût nos émigrants, sortis de ces populations
grossières.»
Je ne conteste pas l'état de dépression, de dégénération physique,
parfois morale, où se trouve aujourd'hui le peuple, surtout celui des
villes. Toute la masse des travaux pesants, toute la charge que, dans
l'Antiquité, l'esclave portait seul, s'est trouvée aujourd'hui
partagée entre les hommes libres des classes inférieures. Tous
participent aux misères, aux vulgarités prosaïques, aux laideurs de
l'esclavage. Les races les plus heureusement nées, nos jolies races du
Midi, par exemple, si vives et si chanteuses, sont tristement
courbées par le travail. Le pis, c'est qu'aujourd'hui l'âme
est souvent aussi courbée que les épaules; la misère, le besoin, la
peur de l'usurier, du garnisaire, quoi de moins poétique?
Le peuple a moins de poésie en lui-même, et il en trouve moins dans la
société qui l'entoure. Cette société a du moins rarement le genre de
poésie qu'il peut apprécier, le détail saisissant dans le pittoresque
ou le pathétique. Si elle a une haute poésie, c'est dans les
harmonies, souvent très compliquées, qu'un oeil peu exercé ne saisit
pas.
L'homme pauvre et seul, entouré de ces objets immenses, de ces énormes
forces collectives qui l'entraînent, sans qu'il les comprenne, se sent
faible, humilié. Il n'a nullement l'orgueil qui rendit jadis si
puissant le génie individuel. Si l'interprétation lui manque, il reste
découragé devant cette grande société qui lui semble si forte, si sage
et si savante. Tout ce qui vient du centre lumineux, il l'accepte, le
préfère sans difficulté à ses propres conceptions. Devant cette
sagesse, la petite muse populaire se contient, elle n'ose souffler. La
première impose à cette villageoise, la fait taire, ou même lui fait
chanter ses chants. C'est ainsi que nous avons vu Béranger, dans sa
forme exquise et noblement classique, devenir le chansonnier national,
envahir tout le peuple, remplacer les vieux chants des villages,
jusqu'aux mélodies antiques que chantaient nos matelots. Les poètes
ouvriers des derniers temps ont imité les rythmes de Lamartine,
s'abdiquant, autant qu'il était en eux, et sacrifiant trop
souvent ce qu'ils pouvaient avoir d'originalité populaire.
Le tort du peuple, quand il écrit, c'est toujours de sortir de son
coeur, où est sa force, pour aller emprunter aux classes supérieures
des abstractions, des généralités. Il a un grand avantage, mais qu'il
n'apprécie nullement, celui de ne pas savoir la langue convenue, de
n'être pas, comme nous le sommes, obsédé, poursuivi de phrases toutes
faites, de formules, qui viennent d'elles-mêmes, lorsque nous
écrivons, se poser sur notre papier. Voilà justement ce que nous
envient, ce que nous empruntent, autant qu'ils peuvent, les
littérateurs ouvriers. Ils s'habillent, ils mettent des gants pour
écrire, et perdent ainsi la supériorité que donnent au peuple, quand
il sait s'en servir, sa main forte et son bras puissant.
Qu'importe? Pourquoi demander à des hommes d'action quels sont leurs
écrits? Les vrais produits du génie populaire, ce ne sont pas des
livres, ce sont des actes courageux, des mots spirituels, des paroles
chaleureuses, inspirées, comme je les recueille tous les jours dans la
rue, sortant d'une bouche vulgaire, de celle qui semblait le moins
faite pour l'inspiration. Cet homme, au reste, qui vous repousse par
la vulgarité, ôtez-lui son vieux vêtement, mettez-lui l'uniforme, le
sabre, le fusil, un tambour, un drapeau en avant... On ne le reconnaît
plus; c'est un autre homme. Le premier, où est-il? impossible de le
retrouver.
La dépression, la dégénération, n'est qu'extérieure. Le
fonds subsiste. Cette race a toujours du vin dans le sang; en ceux
même qui semblent le plus éteints, vous retrouverez une étincelle.
Toujours l'énergie militaire, toujours l'insouciance courageuse,
grande parade d'esprit indépendant. Cette indépendance qu'ils ne
savent où placer (entravés, comme ils sont, de toutes parts), ils la
mettent trop souvent dans les vices, et se vantent d'être pires qu'ils
ne sont. Exactement le contraire des Anglais.
Entraves extérieures, vie forte qui réclame au dedans, ce contraste
produit beaucoup de faux mouvements, une discordance dans les actes,
les paroles, qui choque au premier regard. Elle fait aussi que
l'Europe aristocratique se plaît à confondre le peuple de France avec
les peuples imaginatifs et gesticulateurs, comme les Italiens, les
Irlandais, Gallois, etc. Ce qui l'en distingue d'une manière très
forte et très tranchée, c'est que dans ses plus grands écarts, dans
ses saillies d'imagination, dans ce qu'on aime à appeler ses accès de
Don Quichottisme, il garde le bon sens. Aux moments les plus exaltés,
une parole ferme et froide indique que l'homme n'a pas perdu terre,
qu'il n'est pas dupe lui-même de son exaltation.
Ceci regarde le caractère français en général. Pour revenir au peuple
spécialement, remarquons que l'instinct qui domine chez lui, lui donne
pour l'action un avantage immense. La pensée réfléchie n'arrive à
l'action que par tous les intermédiaires de délibération et de
discussion; elle arrive à travers tant de choses que souvent
elle n'arrive pas. Au contraire, la pensée instinctive _touche à
l'acte_, est presque l'acte; elle est presque en même temps une idée
et une action.
Les classes que nous appelons inférieures, et qui suivent de plus près
l'instinct, sont par cela même éminemment capables d'action, toujours
prêtes à agir. Nous autres, gens cultivés, nous jasons, nous
disputons, nous répandons en paroles ce que nous avons d'énergie. Nous
nous énervons par la dispersion de l'esprit, par le vain amusement de
courir de livre en livre, ou de les faire battre entre eux. Nous avons
de grandes colères sur de petits sujets; nous trouvons de fortes
injures, de grandes menaces d'action... Cela dit, nous ne faisons
rien, nous n'agissons pas... Nous passons à d'autres disputes.
Eux, ils ne parlent pas tant, ils ne s'enrouent pas à crier, comme
font les savants et les vieilles. Mais qu'il vienne une occasion, sans
faire bruit, ils en profitent, ils agissent avec vigueur. L'économie
des paroles profite à l'énergie des actes.
Cela posé, prenons pour juges entre ces classes les hommes héroïques
de l'Antiquité ou du Moyen-âge, et demandons-leur lesquels, de ceux
qui parlent ou de ceux qui agissent, constituent l'aristocratie. Ils
répondront: «Ceux qui agissent», sans la moindre hésitation.
Si l'on aimait mieux placer la supériorité dans le bon sens et le bon
jugement, je ne sais trop dans quelle classe on trouverait un homme
plus sensé que le vieux paysan de France. Sans parler de sa
finesse en matière d'intérêt, il connaît bien les hommes, il devine la
société qu'il n'a pas vue. Il a beaucoup de réflexion intérieure, et
une prescience singulière des choses naturelles. Il juge du ciel, et
parfois de la terre, mieux qu'un augure de l'Antiquité.
Sous l'apparence d'une vie toute physique et végétative, ces gens-là
songent, rêvent, et ce qui est rêve chez le jeune homme, devient chez
le vieillard réflexion et sagesse. Nous autres, nous avons tous les
secours qui peuvent provoquer, soutenir et fixer la méditation. Mais,
d'autre part, plus mêlés à la vie, aux plaisirs, aux vaines
conversations, nous pouvons rarement réfléchir, et le voulons encore
moins. L'homme du peuple au contraire trouve souvent dans la nature de
son travail une solitude obligée. Isolé par la culture des champs,
isolé par les métiers bruyants qui créent dans la foule même une
solitude, il faut, s'il ne veut périr d'ennui, qu'en lui l'âme se
tourne vers elle-même, qu'elle converse avec l'âme.
Les femmes du peuple particulièrement, obligées bien plus que les
autres d'être la providence de la famille, celle de leur mari même,
forcées tous les jours d'employer avec lui infiniment d'adresse et de
vertueuses ruses, atteignent parfois à la longue un degré étonnant de
maturité. J'en ai vu qui, vers la fin de l'âge, ayant conservé, à
travers tant de rudes épreuves, les meilleurs instincts, s'étant
toujours cultivées par la réflexion, élevées par le progrès naturel
d'une vie dévouée et pure, n'étaient plus du tout de leur
classe, ni, je crois, d'aucune, mais vraiment supérieures à toutes.
Elles étaient extraordinairement prudentes, pénétrantes, dans les
matières même sur lesquelles vous ne leur auriez supposé aucune
expérience. Elles voyaient d'une vue si nette dans les probabilités,
qu'on leur aurait cru volontiers un esprit de divination. Nulle part
je n'ai rencontré une telle association de deux choses qu'on croit
ordinairement très distinctes et même opposées, la sagesse du monde
et l'esprit de Dieu.