CHAPITRE II

L'instinct du peuple, altéré, mais puissant.

La critique m'attend au premier mot, et elle m'impose silence: «Vous

avez fait en cent et quelques pages un long bilan des misères

sociales, des servitudes attachées à chaque condition. Nous avons

patienté, dans l'espoir qu'après les maux nous saurions enfin les

remèdes. À des maux si réels, si positifs, tellement spécifiés, nous

attendons que vous opposerez autre chose que des paroles vagues, une

banale sentimentalité, des remèdes moraux, métaphysiques. Proposez des

réformes précises; dressez, pour chaque abus, une formule nette de ce

qu'il faut changer; adressez-la aux Chambres... Ou, si vous en restez

aux plaintes, aux rêveries, il vaut mieux retourner à votre Moyen-âge

que vous n'auriez pas dû quitter.»

Les remèdes spéciaux n'ont pas manqué, ce semble. Nous en avons

quelque cinquante mille au _Bulletin des Lois_; nous y ajoutons tous

les jours, et je ne vois pas que nous en allions mieux. Nos médecins

législatifs traitent chaque symptôme, qui apparaît ici et là, comme

une maladie isolée et distincte, et croient y remédier par telle

application locale. Ils sentent peu la solidarité profonde de toutes

les parties du corps social, et celle de toutes les questions qui

s'y rapportent[61].

[Note 61: Pour citer un exemple, ils n'ont pas voulu voir que la

question pénitentiaire était une dépendance de celle de l'instruction

publique. Qu'il s'agisse de former l'homme ou de le réformer, de

l'élever ou de le relever, ce n'est pas le maçon, c'est l'instituteur

que doit appeler l'État; l'instituteur religieux, moral, national, qui

parlera au nom de Dieu _et au nom de la France_. J'ai vu telle

misérable créature qu'on croyait désespérée, où le sentiment moral et

religieux n'aurait eu aucune prise, garder encore celui de la patrie.]

Hérodote nous conte que les Égyptiens, dans l'enfance de la science,

avaient des médecins différents pour chaque partie du corps; l'un

soignait le nez, l'autre l'oreille, tel le ventre, etc. Il leur

importait peu que leurs remèdes s'accordassent; chacun d'eux

travaillait à part, sans déranger les autres; si, chaque membre guéri,

l'homme mourait, c'était son affaire.

J'ai eu, je l'avoue, un autre idéal de la médecine. Il m'a paru,

qu'avant tout remède extérieur et local, il ne serait pas inutile de

s'informer du mal intérieur qui produit tous ces symptômes. Ce mal,

c'est, selon moi, le refroidissement, la paralysie du coeur qui fait

l'insociabilité; et celle-ci tient surtout à l'idée fausse que nous

pouvons impunément nous isoler, que nous n'avons aucun besoin des

autres. Les classes riches et cultivées spécialement s'imaginent

qu'elles n'ont rien à voir avec l'instinct du peuple, que leur

science de livres suffit à tout, que les hommes d'action ne

leur apprendraient rien. Il m'a fallu, pour les éclairer, approfondir

ce qu'il y a de fécond dans les facultés instinctives et actives.

Cette route était longue, mais légitime, et nulle autre ne l'était.

J'apporte à cet examen trois choses avec moi. Quand je disais tout à

l'heure que j'étais seul, j'avais tort.

1º J'apporte l'_observation du présent_, observation d'autant plus

sérieuse qu'en moi elle n'est pas seulement du dehors, mais aussi du

dedans. Fils du peuple, j'ai vécu avec lui, je le connais, c'est

moi-même... Comment pourrais-je, étant ainsi au fond des choses, me

fourvoyer, comme d'autres, et m'en aller prendre l'exception pour la

règle, les monstruosités pour la nature.

2º Mon deuxième avantage, c'est que m'occupant moins de telle

nouveauté dans les moeurs, de telle classe spéciale, née d'hier,

mais me tenant dans la généralité légitime de la masse, _je la relie_

sans peine _à son passé_. Les changements, dans les classes

inférieures, sont bien plus lents qu'en haut. Je ne vois point naître

cette masse brusquement, par hasard, comme un monstre éphémère qui

jaillirait du sol; je la vois qui descend par une génération légitime

du fond de l'histoire. La vie est moins mystérieuse quand on sait la

naissance, les aïeux et les précédents, quand on a vu longtemps

comment l'être vivant existait, pour ainsi parler, bien avant de

naître.

3º Prenant ainsi ce peuple dans son présent et son passé,

je vois _ses rapports_ nécessaires se rétablir _avec les autres

peuples_, à quelque degré de civilisation ou de barbarie qu'ils soient

parvenus. Ils s'expliquent tous entre eux, et se commentent. À telle

question que vous posez sur l'un, c'est l'autre qui répond. Tel

détail, par exemple, dans les habitudes de nos montagnards des

Pyrénées, d'Auvergne, vous le trouvez grossier; moi, je le vois

barbare; comme tel, je le comprends, je le classe, j'en sais la place

et la valeur dans la vie générale. Que de choses, effacées à demi dans

nos moeurs populaires, semblaient inexplicables, dépourvues de

raison et de sens, et qui, reparaissant pour moi dans leur accord avec

l'inspiration primitive, se sont trouvées n'être autre chose que la

sagesse d'un monde oublié... Pauvres débris sans forme que je

rencontrais sans les reconnaître, mais, par je ne sais quel

pressentiment, je ne voulais pas les laisser traîner sur le chemin; au

hasard, je les ramassais, j'en remplissais les pans de mon manteau...

Puis, en bien regardant, je découvrais avec une émotion religieuse que

ce n'était ni pierre ni caillou que j'avais rapporté, mais les os de

mes pères[62].

[Note 62: Ceux qui connaissent mon livre des _Origines du droit_

comprendront bien ceci.]

Cette critique du présent par le passé, par la comparaison variée des

peuples, des âges différents, je ne pouvais la faire dans ce petit

livre. Elle ne m'en a pas moins servi à contrôler, à éclairer les

résultats que me donnaient sur nos moeurs actuelles l'observation,

la lecture, l'information de toute espèce.

«Mais dira-t-on, ce contrôle lui-même n'a-t-il pas son

danger? Cette critique n'est-elle pas hardie? Le peuple que nous

voyons, conserve-t-il quelque rapport sérieux avec ses origines?

Prosaïque à ce point, peut-il rappeler en rien les tribus qui, dans

leur barbarie, gardent un souffle poétique?... Nous ne prétendons pas

que la fécondité, la puissance créatrice ait manqué aux masses

populaires. Elles produisent, à l'état sauvage ou barbare; les chants

nationaux de tous les peuples primitifs le témoignent assez. Elles

produisent aussi, lorsque, transformées par la culture, elles

s'approchent des classes supérieures et s'y mêlent. Mais le peuple qui

n'a ni l'inspiration primitive ni la culture, le peuple qui n'est ni

civilisé ni sauvage, qui est, dans l'état intermédiaire, tout à la

fois vulgaire et rude, ne reste-t-il pas impuissant?... Les sauvages

eux-mêmes, qui ont naturellement beaucoup d'élévation et de poésie,

voient avec dégoût nos émigrants, sortis de ces populations

grossières.»

Je ne conteste pas l'état de dépression, de dégénération physique,

parfois morale, où se trouve aujourd'hui le peuple, surtout celui des

villes. Toute la masse des travaux pesants, toute la charge que, dans

l'Antiquité, l'esclave portait seul, s'est trouvée aujourd'hui

partagée entre les hommes libres des classes inférieures. Tous

participent aux misères, aux vulgarités prosaïques, aux laideurs de

l'esclavage. Les races les plus heureusement nées, nos jolies races du

Midi, par exemple, si vives et si chanteuses, sont tristement

courbées par le travail. Le pis, c'est qu'aujourd'hui l'âme

est souvent aussi courbée que les épaules; la misère, le besoin, la

peur de l'usurier, du garnisaire, quoi de moins poétique?

Le peuple a moins de poésie en lui-même, et il en trouve moins dans la

société qui l'entoure. Cette société a du moins rarement le genre de

poésie qu'il peut apprécier, le détail saisissant dans le pittoresque

ou le pathétique. Si elle a une haute poésie, c'est dans les

harmonies, souvent très compliquées, qu'un oeil peu exercé ne saisit

pas.

L'homme pauvre et seul, entouré de ces objets immenses, de ces énormes

forces collectives qui l'entraînent, sans qu'il les comprenne, se sent

faible, humilié. Il n'a nullement l'orgueil qui rendit jadis si

puissant le génie individuel. Si l'interprétation lui manque, il reste

découragé devant cette grande société qui lui semble si forte, si sage

et si savante. Tout ce qui vient du centre lumineux, il l'accepte, le

préfère sans difficulté à ses propres conceptions. Devant cette

sagesse, la petite muse populaire se contient, elle n'ose souffler. La

première impose à cette villageoise, la fait taire, ou même lui fait

chanter ses chants. C'est ainsi que nous avons vu Béranger, dans sa

forme exquise et noblement classique, devenir le chansonnier national,

envahir tout le peuple, remplacer les vieux chants des villages,

jusqu'aux mélodies antiques que chantaient nos matelots. Les poètes

ouvriers des derniers temps ont imité les rythmes de Lamartine,

s'abdiquant, autant qu'il était en eux, et sacrifiant trop

souvent ce qu'ils pouvaient avoir d'originalité populaire.

Le tort du peuple, quand il écrit, c'est toujours de sortir de son

coeur, où est sa force, pour aller emprunter aux classes supérieures

des abstractions, des généralités. Il a un grand avantage, mais qu'il

n'apprécie nullement, celui de ne pas savoir la langue convenue, de

n'être pas, comme nous le sommes, obsédé, poursuivi de phrases toutes

faites, de formules, qui viennent d'elles-mêmes, lorsque nous

écrivons, se poser sur notre papier. Voilà justement ce que nous

envient, ce que nous empruntent, autant qu'ils peuvent, les

littérateurs ouvriers. Ils s'habillent, ils mettent des gants pour

écrire, et perdent ainsi la supériorité que donnent au peuple, quand

il sait s'en servir, sa main forte et son bras puissant.

Qu'importe? Pourquoi demander à des hommes d'action quels sont leurs

écrits? Les vrais produits du génie populaire, ce ne sont pas des

livres, ce sont des actes courageux, des mots spirituels, des paroles

chaleureuses, inspirées, comme je les recueille tous les jours dans la

rue, sortant d'une bouche vulgaire, de celle qui semblait le moins

faite pour l'inspiration. Cet homme, au reste, qui vous repousse par

la vulgarité, ôtez-lui son vieux vêtement, mettez-lui l'uniforme, le

sabre, le fusil, un tambour, un drapeau en avant... On ne le reconnaît

plus; c'est un autre homme. Le premier, où est-il? impossible de le

retrouver.

La dépression, la dégénération, n'est qu'extérieure. Le

fonds subsiste. Cette race a toujours du vin dans le sang; en ceux

même qui semblent le plus éteints, vous retrouverez une étincelle.

Toujours l'énergie militaire, toujours l'insouciance courageuse,

grande parade d'esprit indépendant. Cette indépendance qu'ils ne

savent où placer (entravés, comme ils sont, de toutes parts), ils la

mettent trop souvent dans les vices, et se vantent d'être pires qu'ils

ne sont. Exactement le contraire des Anglais.

Entraves extérieures, vie forte qui réclame au dedans, ce contraste

produit beaucoup de faux mouvements, une discordance dans les actes,

les paroles, qui choque au premier regard. Elle fait aussi que

l'Europe aristocratique se plaît à confondre le peuple de France avec

les peuples imaginatifs et gesticulateurs, comme les Italiens, les

Irlandais, Gallois, etc. Ce qui l'en distingue d'une manière très

forte et très tranchée, c'est que dans ses plus grands écarts, dans

ses saillies d'imagination, dans ce qu'on aime à appeler ses accès de

Don Quichottisme, il garde le bon sens. Aux moments les plus exaltés,

une parole ferme et froide indique que l'homme n'a pas perdu terre,

qu'il n'est pas dupe lui-même de son exaltation.

Ceci regarde le caractère français en général. Pour revenir au peuple

spécialement, remarquons que l'instinct qui domine chez lui, lui donne

pour l'action un avantage immense. La pensée réfléchie n'arrive à

l'action que par tous les intermédiaires de délibération et de

discussion; elle arrive à travers tant de choses que souvent

elle n'arrive pas. Au contraire, la pensée instinctive _touche à

l'acte_, est presque l'acte; elle est presque en même temps une idée

et une action.

Les classes que nous appelons inférieures, et qui suivent de plus près

l'instinct, sont par cela même éminemment capables d'action, toujours

prêtes à agir. Nous autres, gens cultivés, nous jasons, nous

disputons, nous répandons en paroles ce que nous avons d'énergie. Nous

nous énervons par la dispersion de l'esprit, par le vain amusement de

courir de livre en livre, ou de les faire battre entre eux. Nous avons

de grandes colères sur de petits sujets; nous trouvons de fortes

injures, de grandes menaces d'action... Cela dit, nous ne faisons

rien, nous n'agissons pas... Nous passons à d'autres disputes.

Eux, ils ne parlent pas tant, ils ne s'enrouent pas à crier, comme

font les savants et les vieilles. Mais qu'il vienne une occasion, sans

faire bruit, ils en profitent, ils agissent avec vigueur. L'économie

des paroles profite à l'énergie des actes.

Cela posé, prenons pour juges entre ces classes les hommes héroïques

de l'Antiquité ou du Moyen-âge, et demandons-leur lesquels, de ceux

qui parlent ou de ceux qui agissent, constituent l'aristocratie. Ils

répondront: «Ceux qui agissent», sans la moindre hésitation.

Si l'on aimait mieux placer la supériorité dans le bon sens et le bon

jugement, je ne sais trop dans quelle classe on trouverait un homme

plus sensé que le vieux paysan de France. Sans parler de sa

finesse en matière d'intérêt, il connaît bien les hommes, il devine la

société qu'il n'a pas vue. Il a beaucoup de réflexion intérieure, et

une prescience singulière des choses naturelles. Il juge du ciel, et

parfois de la terre, mieux qu'un augure de l'Antiquité.

Sous l'apparence d'une vie toute physique et végétative, ces gens-là

songent, rêvent, et ce qui est rêve chez le jeune homme, devient chez

le vieillard réflexion et sagesse. Nous autres, nous avons tous les

secours qui peuvent provoquer, soutenir et fixer la méditation. Mais,

d'autre part, plus mêlés à la vie, aux plaisirs, aux vaines

conversations, nous pouvons rarement réfléchir, et le voulons encore

moins. L'homme du peuple au contraire trouve souvent dans la nature de

son travail une solitude obligée. Isolé par la culture des champs,

isolé par les métiers bruyants qui créent dans la foule même une

solitude, il faut, s'il ne veut périr d'ennui, qu'en lui l'âme se

tourne vers elle-même, qu'elle converse avec l'âme.

Les femmes du peuple particulièrement, obligées bien plus que les

autres d'être la providence de la famille, celle de leur mari même,

forcées tous les jours d'employer avec lui infiniment d'adresse et de

vertueuses ruses, atteignent parfois à la longue un degré étonnant de

maturité. J'en ai vu qui, vers la fin de l'âge, ayant conservé, à

travers tant de rudes épreuves, les meilleurs instincts, s'étant

toujours cultivées par la réflexion, élevées par le progrès naturel

d'une vie dévouée et pure, n'étaient plus du tout de leur

classe, ni, je crois, d'aucune, mais vraiment supérieures à toutes.

Elles étaient extraordinairement prudentes, pénétrantes, dans les

matières même sur lesquelles vous ne leur auriez supposé aucune

expérience. Elles voyaient d'une vue si nette dans les probabilités,

qu'on leur aurait cru volontiers un esprit de divination. Nulle part

je n'ai rencontré une telle association de deux choses qu'on croit

ordinairement très distinctes et même opposées, la sagesse du monde

et l'esprit de Dieu.

Le Peuple / Nos Fils · 第 26 / 143 题