CHAPITRE PREMIER

L'instinct du peuple, peu étudié jusqu'ici.

Au moment de commencer cette vaste et difficile recherche, je

m'aperçois d'une chose peu rassurante, c'est que je suis seul sur

cette route; je n'y rencontre personne dont je puisse tirer secours.

Seul! je n'en irai pas moins, plein de courage et d'espérance.

De nobles écrivains, d'un génie aristocratique, et qui toujours

avaient peint les moeurs des classes élevées, se sont souvenus du

peuple. Ils ont entrepris, dans leur bienveillante attention, de

mettre le peuple à la mode. Ils sont sortis de leurs salons, ont

descendu dans la rue, et demandé aux passants où le peuple

demeurait. On leur a indiqué les bagnes, les prisons, les mauvais

lieux.

Il est résulté de ce malentendu une chose très fâcheuse, c'est qu'ils

ont produit un effet contraire à celui qu'ils avaient cherché. Ils ont

choisi, peint, raconté, pour nous intéresser au peuple, ce qui devait

naturellement éloigner et effrayer. «Quoi! le peuple est fait ainsi?»

s'est écrié d'une voix la gent timide des bourgeois. «Vite, augmentons

la police, armons-nous, fermons nos portes, et mettons-y le verrou!»

Il se trouve cependant, à bien regarder les choses, que ces artistes,

grands dramaturges avant tout, ont peint, sous le nom du peuple, une

classe fort limitée, dont la vie, toute d'accidents, de violences et

de voies de fait, leur offrait un pittoresque facile, et des succès de

terreur.

Criminalistes, économistes, peintres de moeurs, ils se sont occupés

tous, à peu près exclusivement, d'un peuple exceptionnel:

De cette classe déclassée, qui nous effraye tous les ans du progrès

du crime, du nombre des récidives. C'est un peuple bien connu qui,

grâce à la publicité de nos tribunaux, à la lenteur consciencieuse

de nos procédures, occupe ici dans l'attention une place qu'il

n'obtient en nul pays de l'Europe. Les jugements secrets de

l'Allemagne, la rapide justice anglaise, ne donnent aux criminels

que l'on cache ou qu'on déporte, nulle illustration. L'Angleterre,

deux ou trois fois plus riche que la France en ce genre, n'étale

pas ainsi ses plaies. Ici, au contraire, il n'est aucune classe qui

obtienne les honneurs d'une publicité plus complète.

Société étrange, qui vit aux dépens de l'autre, et qui n'en est pas

moins suivie par elle avec intérêt; elle a ses journaux pour

enregistrer ses gestes, arranger ses paroles et lui prêter de

l'esprit. Elle a ses héros, ses illustres, que tout le monde connaît

par leur nom, et qui viennent périodiquement aux assises nous raconter

leurs campagnes.

Cette tribu d'élite qui a le privilège de poser presque seule devant

les peintres du peuple, se recrute principalement dans la foule des

grandes villes; nulle classe n'y contribue plus que la classe

industrielle.

Ici encore les criminalistes ont dominé l'opinion; c'est à leur suite

et sous leur inspiration que les économistes ont étudié ce qu'ils

appelaient _le peuple_; pour eux, le peuple, c'est surtout l'ouvrier,

et très spécialement l'ouvrier des manufactures. Cette façon de parler

qui ne serait pas impropre en Angleterre, où la population

industrielle fait les deux tiers du tout, l'est singulièrement en

France, dans une grande nation agricole, où l'ouvrier ne fait pas la

sixième partie de la population[58]. C'est une classe nombreuse, mais,

enfin, une petite minorité. Ceux qui y vont chercher leurs modèles

n'ont pas droit d'écrire au bas que c'est là le portrait du peuple.

[Note 58: Et sur ce sixième, l'ouvrier des manufactures fait une

partie minime.]

Examinez bien ces foules spirituelles et corrompues de nos

grandes villes qui occupent tant l'observateur, écoutez leur langage,

recueillez leurs saillies, souvent heureuses: vous découvrirez une

chose que personne n'a remarquée encore, c'est que ces gens qui

parfois ne savent pas lire, n'en sont pas moins à leur manière des

esprits très cultivés.

Les hommes qui vivent ensemble, et se touchent toujours, se

développent nécessairement au simple contact, et comme par l'effet de

la chaleur naturelle. Ils se donnent une éducation, mauvaise si l'on

veut, mais enfin une éducation. La vie seule d'une grande ville où,

sans vouloir rien apprendre, on s'instruit à chaque instant, où, pour

avoir connaissance de mille choses nouvelles, il suffit d'aller dans

la rue, de marcher les yeux ouverts, cette vue, cette ville, sachez-le

bien, c'est une école. Ceux qui y vivent ne vivent nullement d'une vie

instinctive et naturelle; ce sont des hommes cultivés, qui observent

bien ou mal, et bien ou mal réfléchissent. Je les vois souvent très

subtils et d'une subtilité mauvaise. Les effets d'une culture raffinée

ne sont là que trop visibles.

Si vous voulez trouver dans le monde quelque chose de contraire à la

nature, de directement opposé à tous les instincts de l'enfance,

regardez cette créature artificielle qu'on nomme le gamin de

Paris[59]. Plus artificiel encore, le dernier né du Diable, l'affreux

petit homme de Londres qui à douze ans trafique, vole, boit

du gin et va chez les filles.

[Note 59: C'est une merveille du caractère national, que cet

enfant abandonné, provoqué au mal et surexcité de toute façon,

conserve quelques qualités, l'esprit, le courage.]

Artistes, voilà donc vos modèles... Le bizarre, l'exceptionnel, le

monstrueux, c'est là ce que vous cherchez. Moraliste, caricaturiste?

Quelle différence aujourd'hui?

Un homme vint un jour proposer une mnémonique au grand Thémistocle. Il

répondit amèrement: «Donne-moi donc plutôt un art d'oublier.»

Que Dieu me le donne, cet art, pour oublier aujourd'hui tous vos

monstres, vos créations fantastiques, les exceptions choquantes dont

vous embrouillez mon sujet. Vous allez, la loupe à la main, vous

cherchez dans les ruisseaux, vous trouvez là je ne sais quoi de sale

et d'immonde, et vous nous le rapportez: «Triomphe! Triomphe! Nous

avons trouvé le peuple!»

Pour nous intéresser à lui, ils nous le montrent forçant les portes et

crochetant les serrures. À ces récits pittoresques ils ajoutent les

théories profondes par lesquelles le peuple, à les entendre, se

justifie à lui-même cette guerre à la propriété... Vraiment, c'est une

terrible misère pour lui, par-dessus tant d'autres, d'avoir ces

imprudents amis. Ces actes, ces théories, ne sont nullement du peuple.

La masse n'est sans doute ni pure ni irréprochable; mais enfin, si

vous voulez la caractériser par l'idée qui la domine dans son immense

majorité, vous la verrez occupée tout au contraire de fonder par le

travail, l'économie, les moyens les plus respectables, l'oeuvre

immense qui fait la force de ce pays, la participation de

tous à la propriété.

Je le disais, je me sens seul, et j'en serais attristé, si je n'avais

avec moi ma foi et mon espérance. Je me vois faible, et de nature, et

de mes travaux antérieurs, devant ce sujet immense, comme au pied d'un

gigantesque monument que seul il me faut remuer... Ah! qu'il est

aujourd'hui défiguré, chargé d'agrégations étrangères, de mousses et

de moisissures, sali des pluies, de la terre, de l'injure des

passants!... Le peintre, l'homme _de l'art pour l'art_, vient,

regarde, et ce qui lui plaît, ce sont justement ces mousses... Moi, je

voudrais les arracher. Ceci, peintre qui passez, ce n'est pas un jouet

d'art, voyez-vous, c'est un autel!

Il faut que je perce la terre, que je découvre les bases profondes de

ce monument; l'inscription, je le vois, est maintenant tout enfouie,

cachée bien loin là-dessous... Je n'ai pour creuser là ni pioche, ni

fer, ni pic; mes ongles y suffiront.

J'aurai peut-être le bonheur que j'eus il y a dix ans, lorsque je

découvris à Holyrood deux curieux monuments. J'étais dans la fameuse

chapelle qui, depuis longtemps n'ayant plus de toit, reçoit la pluie,

le brouillard, et a couvert tous ses tombeaux d'une mousse épaisse,

verdâtre. Le souvenir de l'ancienne alliance, si malheureusement

perdue, me faisait regretter de ne pouvoir rien lire sur ces tombeaux

des vieux amis de la France. Machinalement, j'écartai les mousses

d'une de ces pierres, et je lus l'inscription d'un Français

qui le premier avait pavé Édimbourg. Ma curiosité excitée me mena vers

une autre pierre marquée d'une tête de mort. Cette tombe, tout à fait

couchée, était ensevelie elle-même dans un linceul de moisissures. De

mes ongles je grattai, n'ayant nul autre instrument, et je commençai à

lire quelque chose d'une inscription latine, quatre mots presque

effacés, que je déchiffrai à la longue, des mots d'un sens fort grave,

bien propre à faire rêver et qui faisait soupçonner une destinée

tragique. Ces mots étaient ceux-ci: «_Legibus fidus, non regibus._»

Fidèle aux lois, non aux rois[60].................................

[Note 60: Voici l'inscription tout entière, comme je la lus ou

crus la lire, car elle était presque effacée sous cette mousse de

trois siècles: _W. Harter. Legibus fidus, non regibus. Januar 1588._]

Aujourd'hui encore je creuse... Je voudrais atteindre au fond de la

terre. Mais ce n'est pas cette fois un monument de haine et de guerre

civile que je voudrais exhumer... Ce que je veux, c'est au contraire

de trouver, en descendant sous cette terre stérile et froide, les

profondeurs où recommence la chaleur sociale, où se garde le trésor de

la vie universelle, où se rouvriraient pour tous les sources taries

de l'amour.

Le Peuple / Nos Fils · 第 25 / 143 题