CHAPITRE VII

Servitudes du riche et du bourgeois.

Le seul peuple qui ait une armée sérieuse, est celui qui ne compte

pour rien en Europe. Ce phénomène ne s'explique pas suffisamment par

la faiblesse d'un ministère, d'un gouvernement; il tient

malheureusement à une cause plus générale, au déclin de la classe

gouvernante, classe très nouvelle et très usée. Je parle de la

bourgeoisie.

Je remonterai un peu haut, pour mieux me faire comprendre.

La glorieuse bourgeoisie qui brisa le Moyen-âge et fit notre première

Révolution, au quatorzième siècle, eut ce caractère particulier d'être

une initiation rapide du peuple à la noblesse[50]. Elle fut moins

encore une classe qu'un passage, un degré. Puis, ayant fait son

oeuvre, une noblesse nouvelle et une royauté nouvelle, elle

perdit sa mobilité, se stéréotypa, et resta une classe, trop souvent

ridicule. Le bourgeois des dix-septième et dix-huitième siècles est un

être bâtard, que la nature semble avoir arrêté dans son développement

imparfait, être mixte, peu gracieux à voir, qui n'est ni d'en haut ni

d'en bas, ne sait ni marcher ni voler, qui se plaît à lui-même et se

prélasse dans ses prétentions.

[Note 50: Le passage se faisait, comme on sait, par la noblesse de

robe. Mais ce qu'on ne sait pas, c'est la facilité avec laquelle cette

noblesse devenait militaire aux quatorzième et quinzième siècles.]

Notre bourgeoisie actuelle, née en si peu de temps de la Révolution,

n'a pas rencontré, en montant, de nobles sur sa tête. Elle a voulu

d'autant plus être une classe tout d'abord. Elle s'est fixée en

naissant, et si bien, qu'elle a cru naïvement pouvoir tirer de son

sein une aristocratie; autant vaut dire, improviser une antiquité.

Cette création s'est trouvée, comme on pouvait prévoir, non antique,

mais vieille et caduque[51].

[Note 51: L'ancienne France eut trois classes. La nouvelle n'en a

plus que deux, le peuple et la bourgeoisie.]

Quoique les bourgeois ne demandent pas mieux que d'être une classe à

part, il n'est pas facile de préciser les limites de cette classe, où

elle commence, où elle finit. Elle ne renferme pas exclusivement les

gens aisés; il y a beaucoup de bourgeois pauvres[52]. Dans nos

campagnes, le même homme est journalier ici, et là _bourgeois_, parce

qu'il y a du bien. Cela fait, grâce à Dieu, qu'on ne peut

opposer rigoureusement la bourgeoisie au peuple, comme font

quelques-uns, ce qui n'irait pas à moins qu'à créer deux nations. Nos

petits propriétaires ruraux, qu'on les appelle ou non _bourgeois_,

sont le peuple et le coeur du peuple.

[Note 52: Si vous observez avec attention comment le peuple

emploie ce mot, vous trouverez que pour lui il désigne moins la

richesse qu'une certaine mesure d'indépendance et de loisir, l'absence

d'inquiétude pour la nourriture quotidienne. Tel ouvrier qui gagne

cinq francs par jour appelle sans difficulté _Mon bourgeois_ le

rentier famélique de trois cents francs de rente, qui se promène en

habit noir au plein coeur de janvier.--Si la sécurité est l'essence

du bourgeois, faudra-t-il y comprendre ceux qui ne savent jamais s'ils

sont riches ou pauvres, les commerçants, d'autres encore qui semblent

mieux assis, mais qui, pour des achats de charge, ou autrement, sont

les serfs du capitaliste? S'ils ne sont pas vraiment bourgeois, ils se

rattachent néanmoins à la même classe par l'intérêt, la peur, l'idée

fixe de la paix à tout prix.]

Qu'on étende ou qu'on resserre cette dénomination, ce qui importe à

observer, c'est que la bourgeoisie qui s'est chargée presque seule

d'agir depuis cinquante ans semble aujourd'hui paralysée, incapable

d'action. Une classe toute récente semblait devoir la renouveler; je

parle de la classe industrielle, née de 1815, grandie dans les luttes

de la Restauration, et qui plus qu'une autre a fait la Révolution de

Juillet. Peut-être plus française que la bourgeoisie proprement dite,

elle est bourgeoise d'intérêt; elle n'ose bouger. La bourgeoisie ne le

veut, ne le peut; elle a perdu le mouvement. Un demi-siècle a donc

suffi pour la voir sortir du peuple, s'élever par son activité et son

énergie, et tout à coup, au milieu de son triomphe, s'affaisser sur

elle-même. Il n'y a pas d'exemple d'un déclin si rapide.

Ce n'est pas nous qui disons cela, c'est elle. Les plus tristes aveux

lui échappent sur son déclin et celui de la France qu'elle entraîne.

Un ministre disait, il y a dix ans, devant plusieurs

personnes: «La France sera la première des puissances secondaires.» Ce

mot, qui alors était humble, au point où les choses sont venues

depuis, est presque ambitieux. Tellement la descente est rapide!

Aussi rapide au dedans qu'au dehors. Le progrès du mal se marque au

découragement de ceux même qui en profitent. Ils ne peuvent guère

s'intéresser à un jeu où personne n'espère plus tromper personne. Les

acteurs s'ennuient presque autant que les spectateurs; ils bâillent

avec le public, excédés d'eux-mêmes et de sentir qu'ils baissent.

L'un d'eux, homme d'esprit, écrivait il y a quelques années qu'il ne

fallait plus de grands hommes, que désormais on saurait s'en passer.

Ce mot venait à point. Seulement, s'il le réimprime, il faudra qu'il

l'étende et prouve cette fois que les hommes moyens, les talents

secondaires, ne sont pas indispensables et qu'on peut s'en passer

aussi.

La presse, il y a dix ans, prétendait influer. Elle en est revenue.

Elle a senti, pour parler seulement de la littérature, que la

bourgeoisie qui lit seule (le peuple ne lit guère), n'avait plus

besoin d'art. Donc elle a pu, sans que personne s'en plaignît,

réformer deux choses coûteuses, l'art et la critique; elle s'est

adressée aux improvisateurs, aux romanciers en commandite, puis,

gardant seulement leur nom, aux ouvriers de troisième ordre.

L'affaissement général est moins senti, parce qu'il a lieu d'ensemble;

tous descendant, le niveau relatif est le même.

Qui dirait, au peu de bruit qui se fait, que nous ayons été

un peuple si bruyant? l'oreille s'y fait peu à peu, la voix aussi. Le

diapason change. Tel croit crier, et crie tout bas. Le seul bruit un

peu haut, c'est celui de la Bourse. Celui qui l'entend de près, et qui

voit cette agitation, croira trop aisément que ce courant trouble

profondément le grand marais dormant de la bourgeoisie. Erreur. C'est

faire trop de tort, trop d'honneur à la masse bourgeoise que de lui

supposer tant d'activité pour les intérêts matériels[53]. Elle est

fort égoïste, il est vrai, mais routinière, inerte. Sauf quelques

courts accès, elle s'en tient ordinairement aux premières acquisitions

qu'elle craint de compromettre. Il est incroyable combien cette

classe, en province surtout, se résigne aisément à la médiocrité en

toute chose. Elle a peu, elle l'a d'hier; pourvu qu'elle le garde,

elle s'arrange pour vivre sans agir, sans penser[54].

[Note 53: La France n'a pas l'âme marchande, sauf ses moments

anglais (comme celui de Law et celui-ci), qui sont des accès rares.

Cela se voit surtout à la facilité avec laquelle les hommes qui

d'abord semblent les plus âpres s'arrêtent généralement de bonne heure

sur le chemin de la fortune. Le Français qui a gagné dans le commerce

ou autrement quelques mille livres de rente se croit riche et ne fait

plus rien. L'Anglais, tout au contraire, voit dans la richesse acquise

un moyen de s'enrichir; il persévère jusqu'à la mort dans le travail.

Il reste rivé à sa chaîne, définitivement spécialisé dans son affaire;

seulement il poursuit cette spécialité sur une plus grande échelle. Il

n'éprouve pas le besoin du loisir, qui lui permettrait d'arranger sa

vie librement.

Aussi il y a fort peu de riches en France, si vous mettez à part nos

capitalistes étrangers. Ce peu de riches seraient presque tous des

pauvres en Angleterre. De nos riches, déduisez nombre de gens qui font

bonne figure et dont la fortune est ou engagée ou incertaine encore,

hypothétique.]

[Note 54: Je connais, près de Paris, une ville assez considérable,

où l'on compte quelques centaines de propriétaires ou rentiers de

4,000, 6,000 livres de rente ou un peu plus, qui ne songent nullement

à aller au delà, qui ne font rien, ne lisent rien, ni livres, ni

journaux (presque), ne s'intéressent à rien, ne se voient point, ne se

réunissent jamais, se connaissent à peine. L'entraînement de la Bourse

ne se fait sentir là aucunement, mais malheureusement plus bas, parmi

les pauvres économes des villes, et jusque dans les campagnes, où le

paysan n'a pas même un journal qui puisse l'éclairer sur le

guet-apens.]

Ce qui caractérisait l'ancienne bourgeoisie, ce qui manque à

la nouvelle, c'est surtout la sécurité.

Celle des deux derniers siècles, fortement assise sur la base de

fortunes déjà anciennes, sur des charges de robe et de finance qui

comptaient pour propriétés, sur le monopole des corporations

marchandes, etc., se croyait tout aussi ferme en France que le Roi.

Son ridicule fut l'orgueil, la gauche imitation des grands. Cet effort

pour monter plus haut qu'on ne le peut, se traduit par l'emphase, la

bouffissure qui marque la plupart des monuments du dix-septième

siècle.

Le ridicule de la nouvelle bourgeoisie, c'est le contraste de ses

précédents militaires, et de cette peur actuelle qu'elle ne cache

nullement, qu'elle exprime à tout propos avec une naïveté singulière.

Que trois hommes soient dans la rue à causer de salaires, qu'ils

demandent à l'entrepreneur, riche de leur travail, un sol

d'augmentation! le bourgeois s'épouvante, il crie, il appelle

main-forte.

L'ancien bourgeois du moins était plus conséquent. Il s'admirait

dans ses privilèges, il voulait les étendre, il regardait en haut.

Le nôtre regarde en bas, il voit monter la foule derrière lui, comme

il a monté, et il n'aime pas qu'elle monte, il recule, il se serre

du côté du pouvoir. S'avoue-t-il nettement ses tendances

rétrogrades? Rarement, son passé y répugne; il reste presque

toujours dans cette position contradictoire, libéral de principes,

égoïste d'application, voulant, ne voulant pas. S'il lui reste

quelque chose de français qui réclame, il l'apaise par la lecture de

quelque journal innocemment grondeur, pacifiquement belliqueux.

La plupart des gouvernements, il faut le dire, ont spéculé sur ce

triste progrès de la peur qui n'est autre à la longue que celui de la

mort morale. Ils ont pensé qu'on avait meilleur marché des morts que

des vivants. Pour leur faire peur du peuple, ils ont montré sans cesse

à ces gens effrayés deux têtes de Méduse qui les ont à la longue

changés en pierre: la Terreur et le Communisme.

L'histoire n'a pas encore examiné de près ce phénomène unique de la

Terreur, qu'aucun homme, aucun parti, à coup sûr, ne pourrait ramener.

Tout ce que j'en puis dire ici, c'est que, derrière cette

fantasmagorie populaire, les meneurs, nos grands Terroristes,

n'étaient nullement des hommes du peuple, mais des bourgeois, des

nobles, des esprits cultivés, subtils, bizarres, des sophistes et des

scolastiques.

Quant au Communisme, auquel je reviendrai, un mot suffit. Le dernier

pays du monde où la propriété sera abolie, c'est justement la France.

Si, comme disait quelqu'un de cette école, «la propriété n'est autre

chose que le vol», il y a ici vingt-cinq millions de voleurs, qui ne

se dessaisiront pas demain.

Ce n'en sont pas moins là d'excellentes machines politiques pour

effrayer ceux qui possèdent, les faire agir contre leurs

principes, leur ôter tout principe. Voyez le bon parti que les

Jésuites et leurs amis tirent du Communisme, spécialement en Suisse.

Chaque fois que le parti de la liberté va gagner du terrain, on

découvre, à point nommé, on publie à grand bruit quelque noirceur

nouvelle, quelque atroce menée qui fait frémir d'horreur les bons

propriétaires, protestants, catholiques, Berne autant que Fribourg.

Nulle passion n'est fixe, la peur moins qu'aucune autre. Il faut en

subir le progrès. Or, la peur a ceci qu'elle va toujours grossissant

son objet, toujours affaiblissant l'imagination maladive. Chaque jour

nouvelle défiance; telle idée semble dangereuse aujourd'hui, tel homme

demain, telle classe; on s'enferme de plus en plus, on barricade, on

bouche solidement sa porte et son esprit; plus de jour, point de

petite fente par où puisse entrer la lumière.

Plus de contact avec le peuple. Le bourgeois ne le connaît plus que

par la _Gazette des Tribunaux_. Il le voit dans son domestique qui le

vole et se moque de lui. Il le voit, à travers les vitres, dans

l'homme ivre qui passe là-bas, qui crie, tombe, roule dans la boue. Il

ne sait pas que le pauvre diable est, après tout, plus honnête que les

empoisonneurs en gros et en détail qui l'ont mis dans ce triste état.

Les rudes travaux font les hommes rudes, et les rudes paroles. La voix

de l'homme du peuple est âpre; il a été soldat, il affecte toujours

l'énergie militaire. Le bourgeois en conclut que ses moeurs sont

violentes, et le plus souvent il se trompe. Le progrès du temps

n'est sensible en nulle chose plus qu'en ceci. Récemment,

lorsque la force armée entra brusquement chez la _mère_ des

charpentiers, que leur caisse fut brisée, leurs papiers saisis, leurs

pauvres épargnes, n'avons-nous pas vu ces hommes courageux se contenir

dans la modération, et s'en remettre aux lois?

Le riche, c'est l'enrichi généralement, c'est le pauvre d'hier. Hier,

il était lui-même l'ouvrier, le soldat, le paysan qu'il évite

aujourd'hui. Je comprends mieux que le petit-fils, né riche, puisse

oublier cela; mais que, dans une vie d'homme, en trente ou quarante

ans, on se méconnaisse, c'est chose inexplicable. De grâce, homme des

temps belliqueux, qui cent fois avez vu l'ennemi, ne craignez pas

d'envisager en face vos pauvres compatriotes dont on vous fait tant de

peur. Que font-ils? ils commencent aujourd'hui comme vous avez

commencé. Celui qui passe là-bas, c'est vous plus jeune... Ce petit

conscrit qui s'en va, chantant la _Marseillaise_, n'est-ce pas vous,

enfant, qui partiez en 92? L'officier d'Afrique, plein d'ambition et

d'un souffle de guerre, ne vous rappelle-t-il pas 1804 et le camp de

Boulogne? Le commerçant, l'ouvrier et le petit fabricant ressemblent

fort à ceux qui, comme vous, vers 1820, ont suivi la fortune.

Ceux-ci sont comme vous; s'ils peuvent, ils monteront, et très

probablement par de meilleurs moyens, étant nés dans un temps

meilleur. Ils gagneront, et vous n'y perdrez rien... Laissez cette

idée fausse qu'on ne gagne qu'en prenant aux autres. Chaque flot de

peuple qui monte, amène avec lui un flot de richesse nouvelle.

Savez-vous le danger de s'isoler, de s'enfermer si bien? c'est de

n'enfermer que le vide. En excluant les hommes et les idées, on va

diminuant soi-même, s'appauvrissant. On se serre dans sa classe, dans

son petit cercle d'habitudes où l'esprit, l'activité personnelle ne

sont plus nécessaires. La porte est bien fermée; mais il n'y a

personne dedans... Pauvre riche, si tu n'es plus rien, que veux-tu

donc si bien garder?

Ouvrons cette âme, voyons avec elle, si elle a du souvenir, ce qui y

fut, ce qui y reste. Le jeune élan de la Révolution, hélas! qui en

trouverait ici la moindre trace? La force guerrière de l'Empire,

l'aspiration libérale de la Restauration, n'y paraissent pas

davantage.

Cet homme d'aujourd'hui, nous l'avons vu décroître, à chaque degré qui

semblait l'élever. Paysan, il eut les moeurs sévères, la sobriété et

l'épargne; ouvrier, il fut bon camarade et secourable aux siens;

fabricant, il était actif, énergique, il avait son patriotisme

industriel, qui faisait effort contre l'industrie étrangère. Tout

cela, il l'a laissé en chemin, et rien n'est venu à la place; sa

maison s'est remplie, son coffre est plein, son âme n'est que vide.

La vie s'allume et s'aimante à la vie, s'éteint par l'isolement. Plus

elle se mêle aux vies différentes d'elle-même, plus elle devient

solidaire des autres existences, et plus elle existe avec force,

bonheur, fécondité. Descendez dans l'échelle animale jusqu'aux

pauvres êtres qui laissent douter s'ils sont plantes ou

animaux, vous entrez dans la solitude; ces misérables créatures n'ont

presque aucun rapport avec les autres.

Égoïsme inintelligent! de quel côté la classe craintive des riches et

bourgeois regarde-t-elle? où va-t-elle s'allier, s'associer? justement

à ce qui est le plus mobile, aux puissances politiques qui vont et

viennent en ce pays, aux capitalistes qui, le jour des révolutions,

prendront leurs portefeuilles et passeront le détroit...

Propriétaires, savez-vous bien celui qui ne bougera point, pas plus

que la terre même?... C'est le peuple. Appuyez-vous sur lui.

Le salut de la France et le vôtre, gens riches, c'est que vous n'ayez

pas peur du peuple, que vous alliez à lui, que vous le connaissiez,

que vous laissiez-là les fables qu'on vous fait et qui n'ont nul

rapport à la réalité... Il faut s'entendre, desserrer les dents, le

coeur aussi, se parler, comme on fait entre hommes.

Vous irez descendant, faiblissant, déclinant toujours, si vous

n'appelez à vous et n'adoptez tout ce qui est fort, tout ce qui est

capable. Il ne s'agit pas _des capacités_ dans le sens ordinaire. Peu

importe qu'une assemblée qui possède cent cinquante avocats, en ait

trois cents. Les hommes élevés dans nos scolastiques modernes ne

renouvelleront pas le monde... Non, ce sont les hommes d'instinct,

d'inspiration, sans culture, ou d'autres cultures (étrangères à nos

procédés et que nous n'apprécions pas), ce sont eux dont l'alliance

rapportera la vie à l'homme d'étude, à l'homme d'affaires le sens

pratique, qui certainement lui a manqué aux derniers temps;

il n'y paraît que trop à l'état de la France.

Ce que je dois espérer des riches et des bourgeois pour l'association

large, franche, généreuse, je l'ignore. Ils sont bien malades; on ne

revient pas aisément de si loin. Mais, je l'avoue, j'ai encore

espérance en leurs fils. Ces jeunes gens, tels que je les vois dans

nos écoles, devant ma chaire, ont de meilleures tendances. Toujours

ils ont accueilli d'un grand coeur toute parole en faveur du peuple.

Qu'ils fassent plus, qu'ils lui tendent la main, et forment de bonne

heure avec lui l'alliance de la régénération commune. Qu'elle n'oublie

pas, cette jeunesse riche, qu'elle porte un poids lourd, la vie de ses

pères, qui, en si peu de temps, ont monté, joui et déchu; elle est

lasse en naissant, et, toute jeune qu'elle est, elle a grand besoin de

rajeunir en recueillant la pensée populaire. Ce qu'elle a de plus

fort, c'est d'être encore tout près du peuple, sa racine, d'où elle

est à peine sortie. Eh bien! qu'elle y retourne de sympathie et de

coeur, qu'elle y reprenne un peu de la sève puissante qui a fait,

depuis 89, le génie, la richesse, la force de la France.

Jeunes et vieux, nous sommes fatigués. Pourquoi ne l'avouerions-nous

pas, vers la fin de cette journée laborieuse qui fait une moitié de

siècle?... Ceux même qui ont traversé, comme moi, diverses classes, et

qui, à travers toute sorte d'épreuves, ont conservé l'instinct fécond

du peuple, ils n'en ont pas moins perdu, sur la route, en luttes

intérieures, une grande partie de leurs forces... Il est

tard, je le sens, le soir ne peut tarder. «Déjà l'ombre plus grande

tombe du haut des monts.»

À nous donc, les jeunes et les forts. Venez, les travailleurs. Nous

vous ouvrons les bras. Rapportez-nous une chaleur nouvelle; que le

monde, que la vie, que la science, recommencent encore.

Pour ma part, j'espère bien que ma science, ma chère étude,

l'histoire, ira se ravivant à cette vie populaire, et deviendra par

ces nouveaux-venus la chose grande et salutaire que j'avais rêvée. Du

peuple sortira l'historien du peuple.

Celui-là ne l'aimera pas plus que moi, sans doute. J'y ai tout mon

passé, ma vraie patrie, mon foyer et mon coeur... Mais bien des

choses m'ont empêché d'en prendre l'élément le plus fécond. La culture

tout abstraite qu'on nous donne, m'a bien longtemps séché. Il m'a

fallu de longues années pour effacer le sophiste qu'on avait fait en

moi. Je ne suis arrivé à moi-même qu'en me dégageant de cet accessoire

étranger; je ne me suis connu que par voie négative. Voilà pourquoi,

toujours sincère, toujours passionné pour le vrai, je n'ai pas atteint

l'idéal de simplicité grandiose que j'avais devant l'esprit... À toi,

jeune homme, à toi reviennent les dons qui m'ont manqué[55]. Fils du

peuple, t'étant moins éloigné de lui, tu arriveras tout d'abord sur

le terrain de son histoire avec sa force colossale et son

inépuisable sève; mes ruisseaux viendront d'eux-mêmes se perdre dans

tes torrents.

[Note 55: Mais je dois l'aider d'avance et le préparer, ce jeune

homme. Voilà pourquoi je continue mon _Histoire_. Un livre est un

moyen de faire un meilleur livre.]

Je te donne tout ce que j'ai fait... Toi, tu me donneras l'oubli.

Puisse mon _Histoire_ imparfaite s'absorber dans un monument plus

digne, où s'accordent mieux la science et l'inspiration, où parmi les

vastes et pénétrantes recherches on sente partout le souffle des

grandes foules et l'âme féconde du peuple!

Le Peuple / Nos Fils · 第 20 / 143 题