Servitudes du fonctionnaire.
Quand les enfants grandissent et que la famille réunie commence à se
demander: «Qu'en fera-t-on?» le plus vif, le moins disciplinable, ne
manque guère de dire: «Moi, je veux être indépendant.» Il entrera dans
le commerce, et il y trouvera l'indépendance que nous venons de
caractériser. L'autre frère, le docile, le bon sujet, sera
fonctionnaire.
On tâchera du moins qu'il le devienne. La famille fera pour cela
d'énormes sacrifices, souvent par delà sa fortune. Grands efforts, et
quel but? Après dix ans de classes, plusieurs années d'école, il
deviendra surnuméraire, et enfin petit employé. Son frère, le
commerçant qui, pendant ce temps-là, a eu bien d'autres aventures, lui
porte grande envie, et perd peu d'occasions de faire allusion aux gens
qui ne produisent pas, «qui s'endorment commodément assis au banquet
du budget». Aux yeux de l'industriel, nul ne produit que lui;
le juge, le militaire, le professeur, l'employé, sont «des
consommateurs improductifs[44]».
[Note 44: Comme si la justice et l'ordre civil, la défense du
pays, l'instruction, n'étaient pas aussi des _productions_, et les
premières de toutes!]
Les parents savaient bien que la carrière des fonctions publiques
n'était pas lucrative. Mais ils ont désiré pour cet enfant doux et
tranquille une vie sûre, fixe et régulière. Tel est l'idéal des
familles, après tant de révolutions, tel, dans leur opinion, est le
sort du fonctionnaire; le reste va, vient, varie et change, le
fonctionnaire seul est sorti des alternatives de cette vie mortelle,
il est comme en un meilleur monde.
Je ne sais si l'employé a jamais eu ce paradis sur la terre, cette vie
d'immobilité et de sommeil. Aujourd'hui, je ne vois pas un homme plus
mobile. Sans parler des destitutions qui frappent quelquefois et que
l'on craint toujours, sa vie n'est que mutations, voyages,
translations subites (pour tel ou tel mystère électoral) d'un bout de
la France à l'autre, disgrâces inexplicables, prétendus avancements
qui, pour deux cents francs de plus, le font aller de Perpignan à
Lille. Toutes les routes sont couvertes de fonctionnaires qui voyagent
avec leurs meubles; beaucoup ont renoncé à en avoir. Campés dans une
auberge, et le paquet tout fait, ils vivent là un an, au moins, d'une
vie seule et triste, dans une ville inconnue; vers la fin, lorsqu'ils
commencent à former quelque relation, on les dépêche à l'autre pôle.
Qu'ils ne se marient pas surtout; leur situation en serait
empirée. Indépendamment de cette mobilité, leurs faibles traitements
ne comportent point un ménage. Ceux d'entre eux qui sont obligés de
faire respecter leur position, ayant charge d'âmes, le juge,
l'officier, le professeur, passeront leur vie, s'ils n'ont point de
fortune, dans un état de lutte, d'effort misérable pour cacher leur
misère et la couvrir de quelque dignité.
N'avez-vous pas rencontré en diligence (je ne dis pas une fois, mais
plusieurs) une dame respectable, sérieuse, ou plutôt triste, d'une
mise modeste et quelque peu passée, un enfant ou deux, beaucoup de
malles, de bagages, un ménage sur l'impériale. Au débarqué, vous la
voyez reçue par son mari, un brave et digne officier qui n'est plus
jeune. Elle le suit ainsi, avec toute espèce d'incommodité et d'ennui,
de garnison en garnison, accouche en route, nourrit à l'auberge, puis
se remet encore en route. Rien de plus triste que de voir ces pauvres
femmes associées ainsi par l'affection et le devoir aux servitudes de
la vie militaire.
Les traitements des fonctionnaires, militaires et civils, ont peu
changé depuis l'Empire[45]. La fixité, que l'on considère comme leur
suprême bonheur, presque tous l'ont sous ce rapport. Mais comme
l'argent a baissé, le même chiffre va diminuant de valeur
réelle, et représentant toujours moins; nous l'avons remarqué pour les
salaires industriels.
[Note 45: Ils se sont améliorés dans tous les autres États de
l'Europe. Ici, ils ont augmenté pour un très petit nombre de places,
baissé pour d'autres, par exemple pour les commis de préfectures et
sous-préfectures.--Sur le caractère général et les divisions de cette
grande armée des fonctionnaires, lire l'important ouvrage de M.
Vivien: _Études administratives_, 1845.]
La France peut se vanter d'une chose, c'est qu'à l'exception de
quelques grandes places trop rétribuées, nos fonctionnaires publics
servent l'État presque pour rien. Et avec cela, j'affirme qu'en ce
pays dont on dit tant de mal, il est peu, très peu de fonctionnaires
accessibles à l'argent.
J'entends l'objection: beaucoup sont corrompus par l'espoir d'avancer,
par l'intrigue, par les mauvaises influences; je le sais, je
l'accorde. Et je n'en soutiendrai pas moins que, parmi ces gens si peu
rétribués, vous n'en trouverez pas qui reçoivent de l'argent, comme on
voit en Russie, en Italie, dans tant d'autres contrées.
Voyons l'ordre le plus élevé. Le juge qui décide du sort, de la
fortune des hommes, qui tous les jours a dans les mains des affaires
de plusieurs millions, et qui pour des fonctions si hautes, si
assidues, si ennuyeuses, gagne moins que tel ouvrier, le juge ne
reçoit pas d'argent.
Prenez en bas, dans une classe où les tentations sont grandes, prenez
le douanier: il en est peut-être qui recevraient un léger pourboire
dans une occasion insignifiante, mais jamais pour ce qui donne le
moindre soupçon de fraude.--Voulez-vous savoir, maintenant, combien il
a pour ce service ingrat? six cents francs, un peu plus de trente sous
par jour; ajoutons-y les nuits qui ne sont point payées; il passe, de
deux nuits l'une, sur la frontière, sur la côte, sans abri
que son manteau, exposé à l'attaque du contrebandier, au vent de la
tempête, qui, de la falaise, parfois l'emporte en mer. C'est là, sur
cette grève, que sa femme lui apporte son maigre repas; car il est
marié, il a des enfants, et, pour nourrir quatre ou cinq personnes, il
a à peu près trente sous.
Un garçon boulanger à Paris[46] gagne plus que deux douaniers, plus
qu'un lieutenant d'infanterie, plus que tel magistrat, plus que la
plupart des professeurs; il gagne _autant que six maîtres d'école_!
[Note 46: Je veux dire en général l'ouvrier de salaire moyen, sans
chômage d'hiver. Voy. plus haut, p. 70, note.]
Honte! infamie!... Le peuple qui paye le moins ceux qui instruisent le
peuple (cachons-nous, pour l'avouer), c'est la France.
La France d'aujourd'hui.--Au contraire, la vraie France, celle de la
Révolution, déclara que l'enseignement était un sacerdoce, que le
maître d'école était l'égal du prêtre. Elle posa en principe que la
première dépense de l'État, c'était l'instruction. Dans sa terrible
misère, la Convention voulait donner cinquante-quatre millions à
l'instruction primaire[47], et elle l'eût fait certainement, si elle
eût duré davantage... Temps singulier où les hommes se disaient
matérialistes, et qui fut en réalité l'apothéose de la pensée, le
règne de l'esprit!
[Note 47: Trois mois après, le 9 thermidor (27 brumaire an III),
sur le rapport de Lakanal. Voir l'_Exposé sommaire des travaux de
Lakanal_, p. 133.]
Je ne le cache pas; de toutes les misères de ce temps-ci, il n'y en
a pas qui me pèse davantage. L'homme de France le plus méritant, le
plus misérable[48], le plus oublié, c'est le maître d'école. L'État
qui ne sait pas seulement quels sont ses vrais instruments et sa
force, qui ne soupçonne pas que son plus puissant levier moral
serait cette classe d'hommes, l'État, dis-je, l'abandonne aux
ennemis de l'État. Vous dites que les Frères enseignent mieux; je le
nie; quand cela serait vrai, que m'importe? le maître d'école, c'est
la France; le Frère, c'est Rome, c'est l'étranger et l'ennemi: lisez
plutôt leurs livres; suivez leurs habitudes et leurs relations;
flatteurs pour l'Université, et tout jésuites au coeur.
[Note 48: M. Lorain, dans son _Tableau de l'instruction primaire_,
ouvrage officiel de la plus haute importance, où il résume les
rapports des 490 inspecteurs qui visitèrent en 1833 toutes les écoles,
n'a pas d'expressions assez fortes pour dire l'état de misère et
d'abjection où se trouvent nos instituteurs. Il déclare (p. 60) qu'il
y en a qui gagnent _en tout_ 100 francs, 60 francs, 50! Encore
attendent-ils longtemps le payement, qui souvent ne vient pas! On ne
paye pas en argent; chaque famille met de côté ce qu'elle a de plus
mauvais dans sa récolte pour le maître d'école, _quand il vient le
dimanche mendier à chaque porte, la besace sur le dos_; il n'est pas
bien venu à réclamer son petit lot de pommes de terre, _on trouve
qu'il fait tort aux pourceaux_, etc. Depuis ces rapports officiels, on
a créé de nouvelles écoles; mais le sort des anciens maîtres n'a pas
été amélioré. Espérons que la Chambre des députés accordera cette
année l'augmentation de cent francs qui a été demandée en vain l'année
dernière.]
J'ai parlé ailleurs des servitudes du prêtre; elles sont grandes,
dignes de compassion; serf de Rome, serf de son évêque, d'ailleurs
presque toujours dans une position qui donne au supérieur, bien
informé, hypothèque sur lui. Eh bien! ce prêtre, ce serf, c'est le
tyran du maître d'école. Celui-ci n'est pas son subordonné légalement,
mais il est son valet. Sa femme, mère de famille, fait sa cour à
madame la gouvernante de M. le curé, à la pénitente préférée,
influente. Elle sent bien, cette femme qui a des enfants et qui a tant
de peine à vivre, qu'un maître d'école mal avec le curé, c'est un
homme perdu!... On ne va pas par deux chemins pour le couler à fond;
on ne s'amuse pas à dire qu'il est ignorant; non, il est vicieux, il
est ivrogne, il est... Ses enfants, multipliés, hélas! année par
année, ont beau témoigner pour ses moeurs. Les Frères seuls ont des
moeurs; ils ont bien quelques petits procès, mais si vite étouffés!
Servitude! pesante servitude! je la retrouve en montant, descendant, à
tous les degrés, écrasant les plus dignes, les plus humbles, les plus
méritants!
Et je ne parle pas de la dépendance hiérarchique et légitime, de
l'obéissance au supérieur naturel. Je parle de l'autre dépendance,
oblique, indirecte, qui part de haut, qui descend bas, qui pèse
lourdement, qui pénètre, qui entre dans le détail, qui s'informe, qui
veut gouverner jusqu'à l'âme.
Grande différence entre le marchand et le fonctionnaire! le premier,
nous l'avons dit, est condamné à mentir, sur des objets minimes,
d'intérêt extérieur; pour ce qui est de l'âme, il garde souvent
l'indépendance. C'est justement ce côté-là qu'on attaque dans le
fonctionnaire; il est inquiété dans les choses de l'âme, parfois mis
en demeure de mentir en ce qui touche la foi et la foi politique.
Les plus sages travaillent à se faire oublier; ils évitent de vivre et
de penser, font semblant d'être nuls, et jouent si bien ce jeu qu'à
la longue ils n'ont besoin d'aucun semblant; ils deviennent
vraiment ce qu'ils voulaient paraître. Les fonctionnaires, qui sont
pourtant les yeux et les bras de la France, visent à ne plus voir ni
remuer; un corps qui a de tels membres doit être bien malade.
Pour s'annuler ainsi, le malheureux est-il quitte? pas toujours. Plus
il cède, plus il recule, et plus on exige. On en vient à lui demander
ce qu'on appelle des gages de dévouement, des services positifs. Il
pourrait avancer, s'il se rendait utile, s'il éclairait sur telle ou
telle personne... «Tel par exemple, qui est votre collègue, est-ce un
homme bien sûr?»
Voilà un homme troublé, malade. Il rentre chez lui très soucieux.
Pressé tendrement, il avoue ce qu'il a... Où croyez-vous, dans cette
grave circonstance, qu'il trouve appui? Dans les siens? Rarement.
Chose triste et dure à dire, mais qu'il faut dire: l'homme aujourd'hui
n'est pas corrompu par le monde, il le connaît trop bien; pas
davantage par ses amis... qui a des amis?... Non, ce qui le corrompt
le plus souvent, c'est sa famille même. Une excellente femme, inquiète
pour ses enfants, est capable de tout, pour faire avancer son mari,
jusqu'à le pousser aux lâchetés. Une mère dévote trouve tout simple
qu'il fasse sa fortune par la dévotion; le but sanctifie tout; comment
pécher en servant la bonne cause?... Que fera l'homme, quand il trouve
la tentation dans la famille même, qui devait l'en garder? quand le
vice lui vient par la vertu, par l'obéissance filiale, par le respect
de l'autorité paternelle?
Ce côté de nos moeurs est grave; je n'en connais pas de
plus sombre.
Au reste, que la bassesse, même avec ces moyens, que le servilisme et
le jésuitisme puissent triompher en France, je ne le croirai jamais.
La répugnance pour tout ce qui est faux et perfide est invincible dans
ce noble pays. La masse est bonne; n'en jugez pas par l'écume qui
surnage. Cette masse, quoiqu'elle flotte, elle a en elle une force qui
l'assure: le sentiment de l'honneur militaire renouvelé toujours par
notre légende héroïque. Tel, au moment de faillir, s'arrête sans qu'on
sache pourquoi... C'est qu'il a senti passer sur sa face l'esprit
invisible des héros de nos guerres, le vent du vieux drapeau!...
Ah! je n'espère qu'en lui! qu'il sauve la France, ce drapeau, et la
France de l'armée! Notre glorieuse armée sur qui le monde a les
yeux[49], qu'elle se maintienne pure! qu'elle soit de fer contre
l'ennemi, et d'acier contre la corruption! que jamais l'esprit de
police n'y pénètre! qu'elle garde l'horreur des traîtres, des vilaines
offres, des moyens souterrains d'avancer!
[Note 49: S'il y a eu des actes atroces, ils ont été commandés.
Qu'ils retombent sur ceux qui ont donné de tels ordres!--Remarquons,
en passant, que trop souvent nos journaux accueillent dans un intérêt
de parti les inventions calomnieuses des Anglais.]
Quel dépôt dans les mains de ces jeunes soldats! quelle responsabilité
pour l'avenir!... Au jour du suprême combat de la civilisation et de
la barbarie (qui sait si ce n'est pas demain?) il faut que le Juge
les trouve irréprochables, leur épée nette, et que leurs
baïonnettes étincellent sans tache!... Chaque fois que je les vois
passer, mon coeur s'émeut en moi: «Ici seulement, ici, vont d'accord
la force et l'idée, la vaillance et le droit, ces deux choses séparées
par toute la terre... Si le monde est sauvé par la guerre, vous seuls
le sauverez... Saintes baïonnettes de France, cette lueur qui plane
sur vous, que nul oeil ne peut soutenir, gardez que rien ne
l'obscurcisse!»